L'américaine

Chapter 18

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--Si vous voulez, dit Montgomery. Seulement nous reparlerons d'Harrisson plus tard ou nous n'en reparlerons plus si vous voulez, mais il faut absolument que je retrouve Norton!

Et demandant à Sylvia:

--Il est allé, vous dites?

--Chez ces pêcheurs, répondit Éva, vous savez....

--Les Ruaud? dit Liliane, je connais le chemin.

--Puis au télégraphe, ajouta Éva.

Montgomery répondit:

--J'y vais.

--Et je vous accompagne, fit Liliane. Un tour sur la plage avec vous, Lionel, c'est si rare!

Le gros homme devint rouge comme une fraise mûre et soupira, enchanté:

--Ah! Liliane, si je n'étais pas aussi inquiet, comme je serais heureux!

--Inquiet? fit-elle. Vous allez me raconter.... Ah! un mari doit tout conter à sa femme, ajouta Liliane, gentiment, très bas.

Et comme il répondait par des signes, en montrant Sylvia et Éva.

--Tout... mon bon Lionel!

Elle cherchait son bras, se pendait à lui et, tout heureux:

--Mais vous êtes charmante, dit-il. Ah! que je suis donc enchanté que cet Harrisson ait manqué votre portrait!

Il se tourna vers Sylvia.

--A tout à l'heure, mistress Norton. Si Norton rentrait, je reviens!

--Nous revenons! insista Liliane.

Et il s'éloignait avec sa femme qui, dans l'escalier, lui murmurait presque à l'oreille--la bouche rose près de l'oreille rouge:

--Vous allez tout me dire, n'est-ce pas--tout, Lionel? Tout?

Éva sentait de plus en plus la menace de quelque danger et, malgré les affirmations de Montgomery, elle était certaine que cette dépêche de New-York dont il avait parlé ne devait pas être aussi insignifiante qu'il voulait le faire croire. Montgomery avait tant d'intérêts communs avec Richard! Son air fiévreux ne prouvait-il pas qu'il y avait péril en Amérique comme en France?

La jeune fille n'osait même plus interroger ou rassurer Sylvia. Un grand silence tombait entre ces deux femmes, absorbées par leurs pensées, enveloppées comme d'une atmosphère d'angoisses.

Et Sylvia avait comme un âpre besoin d'être seule--seule pour se retrouver avec le souvenir de Georges--seule pour se dire que maintenant cette liberté qu'elle souhaitait, que Solis rêvait, elle était là, à portée de sa main, le divorce la lui donnait--et, avec cette liberté, la possibilité d'unir sa vie à cet homme, ce disparu de cinq années qui était redevenu pour elle le rêve vivant, le bonheur possible. Oui, elle voulait être loin d'Éva pour penser à lui, se demander:--Que faire?

--Fuir! disait Georges.

Mais elle n'avait plus besoin de fuir! Elle était libre, encore une fois, légalement libre. Le divorce l'affranchissait.

Elle pouvait être la femme de Georges. Comme il serait heureux, quand il saurait!

Et ce mot arrêtait sa pensée.

--Heureux?

Pourquoi une vague inquiétude lui venait-elle? Pourquoi un doute? Oui, il serait heureux de rencontrer l'amour dans cette fuite qui, sans le divorce, eût été une faute, une tache....

Elle se leva, étouffant, presque tremblante à cette idée que la jeune fille pouvait lire en elle, dans ses yeux....

--Où vas-tu? lui demanda Éva.

--Chez moi.

Et Éva n'osait même pas questionner, devinant elle ne savait quoi de trouble et de tragique en ce coeur où le nom de Georges de Solis était écrit.

Seule maintenant, jamais miss Meredith ne s'était trouvée aussi profondément triste. Elle avait envie de pleurer.

Elle essayait de se rassurer, mais l'angoisse persistait et, par ce beau temps d'été, l'alourdissement de ce ciel bleu, elle sentait planer sur elle quelque chose d'inconnu et de désespéré. Son inaction lui pesait. Elle avait envie de sortir, d'aller aux nouvelles, comme si courir au devant du danger--puisqu'il y en avait un--pouvait le conjurer.

Et indécise, hésitante, elle restait là, regardant la mer par la fenêtre ouverte, tandis que le temps passait, dans une sorte de torpeur.

* * * * *

Éva, elle, était demeurée au salon, assise, s'abandonnant au sort, lorsque tout à coup elle tressaillit. Quelqu'un venait du dehors. Qui cela? Allait-on lui parler de Richard ou de Georges?

Elle se leva toute droite, comme électrisée.

C'était Mme de Solis. La marquise avait, malgré le sourire dont elle salua Éva, un air préoccupé qui frappa la jeune fille.

Certainement, hors de la villa, quelque drame se déroulait, là-bas.

Mais, puisque la mère était là, maintenant Éva allait savoir.

Elle s'était avancée, disant, joyeuse:

--Vous! madame la marquise!...

Après lui avoir pris les mains:

--Oui, ma chère miss Meredith, moi, répondit Mme de Solis, et qui suis enchantée de vous trouver ici... tout à fait enchantée. Je viens parler à mistress Norton. J'ai les choses les plus sérieuses à lui dire.

--Les plus sérieuses? interrogea Éva.

--Et les plus douloureuses.

--Ah! je devinais bien! fit miss Meredith. Mon Dieu, qu'y a-t-il?

--Ne vous effrayez pas, ma chère enfant. Je viens ici pour tout réparer, s'il est possible.

--Tout réparer!... Il y a donc un grand malheur? demanda Éva toute pâle.

--Non, pas encore. Mais un grand danger. Et ne me questionnez point, je vous en supplie! Ne vous étonnez même pas de ce que je dirai tout à l'heure à mistress Norton.... Mes paroles pourront vous surprendre.... Oui, elle seront surprenantes, en apparence... très surprenantes... extraordinaires.... Croyez cependant qu'elles n'ont qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de Sylvia... et... qui sait?

Elle s'arrêta:

--Qui sait? Quoi? demanda Éva inquiète.

--Le vôtre peut-être, répondit Mme de Solis.

--Je ne comprends pas, madame!

--Vous n'avez pas besoin de comprendre. Vous n'avez qu'à écouter et à vous taire. Et, encore une fois, pas d'étonnement. Je joue une partie sérieuse, et je la joue comme il me plaît. J'ai déjà gagné un gros enjeu d'un côté, je veux à présent en gagner un autre, ici! Ça, je voudrais voir mistress Norton!

--On va la prévenir de votre visite, dit Éva.

--Merci.

Miss Meredith sonna, faisant dire à Sylvia que la marquise de Solis demandait à parler à mistress Norton.

* * * * *

Et, pendant un moment, la marquise et Éva demeurèrent seules, n'osant prononcer un mot nouveau. Mme de Solis repassait dans sa tête tout un plan de campagne qu'elle avait combiné en chemin, et la jeune fille n'osait questionner, sentant son coeur battre, toute torturée.

Sylvia entra, fort émue à cette idée qu'elle se trouvait en face de la mère de Georges, et Mme de Solis fut frappée de la pâleur de la jeune femme.

--Je vous demande pardon de forcer votre porte, madame... mais j'ai les choses les plus importantes... les plus... palpitantes à vous communiquer!

--Donnez-vous la peine de prendre ce fauteuil! dit Sylvia en avançant un siège, pendant qu'Éva répétait mentalement les paroles de la marquise: «Mes paroles n'auront qu'un but, le bonheur de votre oncle, celui de Sylvia...»

Mistress Norton, elle aussi, songeait. Elle songeait à ces paroles fiévreuses et folles que Georges lui avait dites, lorsqu'il la suppliait de fuir--de fuir avec lui!

«Toute ma vie pour vous aimer, toute ma vie!» murmurait cet homme--cet homme, dont la mère était là, essayant de sourire et disant avec une froideur apparente:

--Voilà, madame, ce dont il s'agit. Vous avez vu M. Montgomery?

--Il était ici il y a une heure, répondit Sylvia.

--Et sans doute, insinua la marquise, il vous a appris la nouvelle qui fait le fond d'un article très commenté ce matin du _New-Brooklyn Herald_?

--Non. Qu'est-ce que cet article? demanda Sylvia.

--Je regrette bien, répondit froidement Mme de Solis, que M. Montgomery ne soit pas là; il vous eût expliqué mieux que moi ce dont il s'agit. D'autant plus que M. Montgomery se trouve un peu... comment dirai-je?... impliqué dans cet article.

--Impliqué?

Le mot parut étrange à Sylvia, et Éva demanda bien vite:

--Que reproche donc ce journal à M. Montgomery?

La marquise affectait un air détaché, un ton léger de conversation mondaine, comme si ce qu'elle disait n'eût pas recouvert un monde de désastres et de douleurs.

--Ce qu'il reproche à M. Montgomery, le _New-Brooklyn Herald_? Oh! mon Dieu, exactement ce qu'il reproche à M. Richard Norton.

--Mais encore? dit Sylvia fermement. M. Montgomery est l'associé de mon... de M. Norton, et je veux savoir....

La marquise sourit.

--A quoi bon? Ce sont des calomnies!

--Raison de plus pour se rendre compte d'où, ou de qui elles viennent, dit Sylvia.

Mme de Solis jouait avec un des rubans de son chapeau.

--De qui? fit-elle négligemment. Mais c'est bien simple! De quelque actionnaire lésé dans ses intérêts.... Oh! cela n'a ni retenue ni pitié, un homme qu'on ruine!

--Un homme qu'on ruine? s'écria Sylvia.

Et, tout à l'heure assise, elle se leva, droite, presque hautaine.

--Madame!... fit Éva frémissante.

Mais la marquise l'interrompit:

--Ah! miss Éva, miss Éva, vous n'êtes guère obéissante! Vous m'aviez promis de me laisser tout dire!

--Et moi, répliqua fiévreusement Sylvia, je vous prie de tout dire, en effet!

--Tout? demanda Mme de Solis mettant dans sa question une sorte de cruauté insultante.

--Oui, madame, fit mistress Norton, il y a des réticences qui sont aussi des outrages!

--Eh bien, soit! répliqua Mme de Solis. Je dirai tout. Mais....

Elle s'interrompit, prêtant l'oreille à un bruit de voix, du côté de l'antichambre.

--Mais, c'est Paul... c'est M. de Bernière... mon neveu.... Je ne sais si je dois, devant lui....

--Vous pouvez parler devant tous de ce qui concerne M. Norton, dit Sylvia avec dignité.

Bernière était entré, saluant mistress Norton, puis Éva et Mme de Solis, sans que la marquise et la jeune fille lui répondissent autrement que par un signe de tête.

--Est-ce que vous savez, monsieur de Bernière, demanda Sylvia, ce que Mme de Solis vient me répéter?...

--Quoi donc, madame? dit Paul qui semblait ne pas comprendre.

La marquise précisa bien vite.

--Mais ce qu'on raconte des mines de M. Norton!

Bernière parut suffoqué:

--Comment, ma tante, ici? Vous voulez parler?... Ici?...

--Surtout ici, dit Sylvia. Je veux savoir!

--Eh bien! soit, chère madame! reprit Mme de Solis. D'autant plus que M. de Bernière a entendu comme moi. Aussi bien c'est le bruit de Trouville, du Havre, de toute la côte. Vous savez qu'il y a autant de petites potinières au bord de la mer qu'il y a de fourmilières dans les bois. Chacun son tas, son coin, ses histoires et son venin....

* * * * *

Le mot fit encore à Sylvia comme une blessure et, à mesure que la marquise parlait, la douleur devenait plus cuisante.

Elle répéta, la lèvre hautaine:

--Son venin?...

--Oh! madame! Dont on ne devrait même pas s'occuper, dit Bernière.

Éva écoutait, croyant à quelque cauchemar pénible et se demandant quelle partie cruelle jouait la marquise. Avertie de n'avoir à s'étonner de rien, la jeune fille sentait cependant en elle toute sa fierté, son respect pour Norton se révolter, et il lui fallait faire, sur sa nature violente, un effort pour laisser Mme de Solis enfoncer plus avant une aiguille l'une après l'autre, en pleine chair.

--Je reconnais, du reste, disait la marquise, que mes compatriotes sont tout disposés à verser un peu de vitriol sur la plaie! Les reporters parisiens vont s'en mêler! Je prévois des _interviews_! Mais, dans le cas présent, ce sont les Américains--vos Américains, ma chère Éva--qui me semblent déployer le plus d'activité... d'activité acide, empoisonnée, contre M. Norton.

--Contre lui? Il ne leur a fait que du bien! dit miss Meredith.

M. de Bernière répliqua:

--C'est pour ça!

--Oui, continua Mme de Solis, c'est peut-être pour ça qu'on prétend, par exemple--et c'est le bruit que je viens vous signaler, vous dénoncer, en amie--on prétend... il faut absolument faire cesser cette calomnie... on prétend... mais, en vérité, je n'ose, malgré votre permission....

--Je vous en priais, madame; maintenant je l'exige, dit nettement Sylvia. On prétend....

Et elle attendait la calomnie, comme un brave attendrait une balle, tête haute, avec un regard de défi, tandis que Bernière essayait, tout bas, en suppliant, de réduire la marquise au silence.

Mme de Solis n'écoutait pas son neveu.

--Eh bien, dit-elle, on prétend, on assure, répète... c'est tout un roman....

--Et un vilain roman!... interrompit Bernière.

--On raconte que M. Richard Norton a acheté des terres dans l'Ouest, je ne sais pas où, qu'on a creusé un puits sans y rencontrer une seule goutte d'huile minérale. Et voilà qu'un jour... miracle! La source jaillit! De l'huile! un lac! une fortune! Appel aux actionnaires! Voyons Paul, expliquez ce que vous avez entendu dire. Nous sommes là pour faire entendre la vérité!

--La vérité! la vérité! fit Bernière. Mais ce sont d'infâmes calomnies, ma tante!

--Évidemment, dit Mme de Solis.

--Voyons, ces calomnies, ordonna Sylvia.

Le vicomte fit un effort:

--Eh bien, donc, voilà.... Après l'appel aux intéressés, nomination d'une commission qui s'en va vérifier.... Elle interroge les puits...--Je vous répète ce que dit cet affreux _New-Brooklyn Herald_--Elle interroge: oui, c'est bien de l'huile minérale! Elle regarde, la commission, elle examine, elle en goûterait, de cette huile, au besoin!... Elle rapporte des échantillons. Distribution aux actionnaires....

--Un dividende! fit Mme de Solis froidement.

--.... Liquide! ajouta Bernière.

Et la marquise, la lèvre pincée:

--- Le seul qu'ils toucheront jamais! Car le puits, le fameux puits est maintenant sec comme nos sablonnières. Plus une goutte d'huile, de cette huile achetée, dit brutalement le journal, en Pennsylvanie, amenée dans l'Ouest et versée dans le puits par... des compères.

--Bref, un vol! interrompit froidement Sylvia.

--Oh! un vol!... un vol!... Comme vous y allez!... Une émission!

La marquise sourit.

--C'est une ignominie! dit Éva dont le visage était devenu blême.

Elle n'entendit même pas Mme de Solis qui lui jeta bien vite:

--Mais, taisez-vous donc!

--Et, reprenait Bernière, si nous n'étions pas persuadés qu'il s'agit d'une calomnie abominable, je n'aurais même pas osé faire allusion à des propos indignes qui ne méritent même point l'attention dédaigneuse et le mépris qu'on a pour eux!

Éva s'était laissée tomber sur un divan, les mains croisées entre ses genoux, hochant la tête.

--Mais qu'avons-nous fait, dit-elle, à tous ces gens qui nous insultent ainsi sans nous connaître?

--Rien, dit Bernière, vous ne leur avez rien fait! Mais comme ils n'ont rien à faire....

--Alors, voilà ce qu'on a inventé? s'écria Sylvia. Voilà ce qu'on a colporté, par désoeuvrement, par inaction, pour passer le temps... comme on regarderait, sur la plage, un débris de barque s'enfoncer? Norton a trompé ses actionnaires! Norton a inventé cette ignoble combinaison! Norton a commis ce vol! Parbleu! Et comment donc! c'est très possible! Ces Américains! Avec leurs _business_! D'où cela vient-il? D'où cela sort-il? Pourquoi ça n'est-il pas resté chez soi? Ça apporte ici son argent, son luxe, son tapage, sa charité parfois! Mais de quelle source provient-il, cet argent qui va aux pauvres? Norton! Richard Norton! Qu'est cela, Richard Norton? Pourquoi est-il riche, d'abord? Quelque aventurier, quelque flibustier! Oh! pis que cela! ils le disent tout net, à ce qu'il paraît, parbleu:--un voleur!...--Eh bien! ils ont menti, ils ont menti!... Nous pouvons leur crier en face, dit-elle en regardant à la fois Bernière et Mme de Solis, ils ont lâchement et bêtement menti!...

Et dans ce frêle corps de souffrante, une énergie grondait, généreuse, ardente, l'énergie de l'honnêteté n'admettant pas, relevant comme un défi, l'insulte à un être respecté.

* * * * *

Mme de Solis regardait la jeune femme vraiment adorable dans cette colère, la flamme aux yeux, les cheveux à demi dénoués et tombant sur le front.

Elle eût voulu l'embrasser; et, se contenant cependant, elle poussait jusqu'au bout l'expérience, en femme de coeur connaissant le coeur des femmes:

--Ils ont d'autant plus menti, dit-elle avec un flegme glacial, que la situation actuelle de Norton est là pour répondre à ces calomnies.

--Quelle situation? demanda Sylvia.

--Elle est grave et il s'en fait gloire! Et si je suis venue, c'est pour vous apporter mes paroles de consolation vraie, profonde, sincère, dans cette ruine!

--La ruine? dit Éva.

Mme de Solis prit l'air navré de quelqu'un qui vient de commettre une lourde imprudence.

--Comment! vous ne le saviez pas? Mais M. Norton m'a tout dit, à moi... et l'état de sa fortune et sa résolution nouvelle? M. Cadogan, son avocat, est précisément mon ami.

--Son avocat? répéta Éva, pendant que Sylvia restait là, devant Mme de Solis, le regard perdu dans un rêve.

--Ah! mais, en vérité, fit la marquise, je suis d'une étourderie! J'apporte ici des mauvaises nouvelles, moi! Voyons, voyons, il est impossible que vous ignoriez.

--Quoi? interrogea miss Meredith.

Mais Sylvia répondit:

--Éva, chère Éva!

Paul de Bernière fit alors quelques pas vers la porte.

--Je me retire. Je vous demande pardon....

Mais ce fut Éva qui le retint fièrement:

--Non, non! dit-elle. Il n'y a pas un seul secret dans la maison de Richard Norton que tout le monde ne puisse entendre!

--Eh bien! répliqua Mme de Solis, cette séparation.... M. Cadogan va venir.... Oui, je tiens de lui la nouvelle... il apportera l'acte de divorce.

--Un divorce?

Éva regarda Sylvia, cherchant, de ses yeux enfiévrés, les prunelles de la jeune femme.

Et Sylvia restait muette.

--Tu ne réponds pas? dit Éva. C'est vrai cela? C'est possible? Ah! mon pauvre oncle!... Sylvia! Sylvia!

--Oh! il faut être juste, c'est M. Norton qui la veut, cette séparation, fit Mme de Solis, c'est lui. Mais mistress Norton a bien raison d'accepter, bien raison. D'abord et avant tout dans la vie notre bonheur à nous, notre destinée à nous! Il souffrira peut-être, lui, mais est-ce que vous ne souffrez pas, et depuis des années, ma chère Sylvia? Il est attristé, il est malheureux, mais, le malheur, nous savons tous le supporter, je pense? Surtout quand il atteint les autres! Soyez raisonnable, miss Meredith: mistress Norton est jeune! Elle peut être libre; elle serait bien sotte de ne pas vivre de la vie qu'elle a souhaitée, sans s'inquiéter de celui dont elle a porté le nom. «Qu'est-ce qu'un nom? A peine un souvenir.»

--Madame! dit Sylvia.

--On oublie bien les morts, ajouta la marquise. Le divorce est un veuvage qui permet d'oublier les vivants! Et justement, puisqu'on accuse M. Norton....

--Puisqu'on le calomnie, rectifia la jeune femme.

--C'est le moment de prouver que la femme... oui, la femme... est parfaitement irresponsable des fautes et de l'existence de son mari....

--Même quand ce mari donnerait sa vie pour elle? dit Éva indignée.

La marquise lui prit la main:

--Chut! Vous allez tout gâter, vous!

--Mais c'est un scorpion, ma bonne chère tante! pensait Paul de Bernière, étonné.

Et il regardait la marquise de Solis avec une stupéfaction profonde--comme un homme qui verrait, tout à coup, un bâton de voyage s'animer, se tordre, siffler et devenir vipère.

XIV

Richard Norton, pendant que la marquise de Solis élargissait, irritait, avec une science cruelle de la vie, la blessure qu'elle venait de faire à Sylvia, Richard, le mari, amenait à la villa le solicitor dont il avait annoncé la venue à mistress Norton. Ce n'était pas sans répugnance que M. Cadogan accompagnait son compatriote. L'homme de loi ne trouvait pas «dans l'espèce» des causes absolues de séparation. C'était un sexagénaire solide, ami du fait, avec des cheveux blancs très drus et des dents très solides, et toute sa face rasée décelait la force. On ne l'attendrissait pas facilement.

--Je vous trouve bon, vous, dit-il à Norton, de casser votre existence en morceaux parce que mistress Norton souffre. Elle se résignerait avec de la patience et du temps. L'âge en fait bien d'autres.

--Je veux, répondit Norton, que mistress Norton soit libre avant d'être vieille.

Le raisonnement paraissait à M. Cadogan un peu sentimental. Mais Norton, n'étant pas un enfant, pouvait régler comme il l'entendait sa destinée, et, si mistress Norton acceptait le divorce....

--Vous êtes sûr qu'elle l'acceptera? disait le solicitor.

--J'en suis sûr.

--Tant pis! Je n'aime pas les divorces. J'en fais, j'en vis, mais je les déteste. Je les trouve niais, que voulez-vous? J'en ai tant vu de mariages réputés mauvais que le temps avait bonifiés, comme les vins. Incompatibilité d'humeur? Oui! Quand on a vingt ans, trente ans. Mais quand on vieillit?... Ah! la compatibilité des maux rétablit l'équilibre! Les rhumatismes à soigner deviennent l'école mutuelle du désarmement et de la résignation. J'ai vu un mari vieilli soigner avec un dévouement de saint sa vieille femme paralytique, et qu'il prétendait ou croyait détester quand elle était jeune. Supposez-les divorcés, ils n'auraient pas trouvé, elle, les mêmes soins, lui, la même sensibilité. Les gardes-malades valent les amants. L'habitude et l'égoïsme sont aussi puissants que l'amour et, si celui-ci fait de la vie, ceux-là la complètent et la finissent.

* * * * *

Mais M. Cadogan n'était pas là pour appliquer ses propres théories. Norton tenait au divorce, le solicitor travaillerait au divorce. Il avait déclaré à son client son sentiment intime: il ne lui restait plus qu'à accomplir son devoir.

Richard Norton le fit entrer dans le salon où se tenait Sylvia, entourée de Bernière et des trois femmes, et avec une solennité qui n'avait rien de théâtral, un ton grave et triste:

--Je vous présente M. Cadogan, solicitor!

Il alla droit à Sylvia et ajouta, parlant à voix basse:

--Et je suis heureux que l'acte qui va terminer notre union ait quelques témoins. Ils pourront répéter, un jour, la déclaration que je tiens à faire!

Sylvia, très pâle, semblait le conjurer du regard, comme pour lui demander de traiter en tête à tête, dans le silence, cette redoutable question. Mais, comme s'il ne comprenait pas la supplication muette de la jeune femme, Richard prit des mains de Cadogan, qui s'était assis et fouillait sa serviette de cuir noir, un papier et le présenta à Sylvia en disant très haut:

--Voici la première signature que vous ayez à donner pour être libre, Sylvia.

--Libre! songeait-elle, se rappelant tout ce qu'il y avait, dans ce mot, de tentations et de rêves.

C'était le souhait ardent de Georges: libre! C'était ce que le jeune homme faisait reluire, à l'horizon, comme une aube d'existence nouvelle! C'était aussi l'aspiration ardente de sa vie comprimée, lassée. Libre!

--Votre nom, continuait Norton froidement, au bas de cet acte, et M. Cadogan se chargera de suivre la procédure nécessaire aux États-Unis!

M. Cadogan ajouta:

--Procédure toute simple, madame. Le seul fait de vivre à Paris, vous, tandis que M. Norton habitera New-York, entraîne le droit de divorce après une année.

Mme de Solis et Bernière se tenaient dans un coin, attendant, spectateurs d'un drame, tandis qu'Éva s'approchait comme suppliante, de Sylvia, qui, debout, l'oeil fixe, semblait hypnotisée par quelque chose d'invisible ou de lointain, là-bas, vers la mer.

Puis, dans ce silence, devinant ce qui se passait, Mme Montgomery entrait et, contrairement à ses allures de tourbillon, se glissait à pas furtifs comme dans une chambre d'agonie.

Et Norton, impassible, la voix un peu altérée pourtant, disait à Sylvia changée en statue:

--Un an! Vous entendez? Vous avez une année à attendre pour être libre! Mais demain j'aurai disparu de votre existence. Je veux qu'on sache bien, du reste, madame--et je le dis ici tout haut, comme devant un tribunal--je veux qu'on sache que si l'un de nous deux est coupable de n'avoir pas su assurer le bonheur de l'autre, ce n'est pas vous, que je respecte et que j'honorerai toujours, c'est moi!

--Richard! s'écria Éva en prenant la main de Norton comme pour l'empêcher de continuer.

Il repoussa légèrement la jeune fille.

--Laisse-moi, dit-il.

Il regardait Sylvia et il lui semblait que, sur les lèvres de la jeune femme, le mot de tout à l'heure revenait: Libre!