Chapter 17
--Oh! Si je n'en suis plus à la colère, nous n'en sommes plus à la politesse. Vous avez obéi à votre père en m'épousant... mais, en m'épousant, votre coeur allait probablement à un autre!
Elle leva les yeux sur le clair regard de Norton et répondit avec l'accent sincère et franc d'une honnête femme:
--En vous épousant, je ne songeais plus à personne, espérant bien que ma vie nouvelle ne me ferait jamais rien regretter et certaine de tenir toujours, loyalement, le serment que je prêtais!
--Oui, dit Norton.
Et comme si du fond du passé une voix lointaine, une voix ironiquement cruelle eût répétée pour lui le serment d'autrefois, il le redit aussi, lentement, avec quelque chose de brisé dans la parole, ce serment prêté sous la cloche fleurie, la cloche de roses: «Je jure de rester fidèle à celui que je prends dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse.»
Puis, résumant:--Ce serment, vous l'avez tenu, Sylvia. J'ai été indigne de moi, indigne de vous, en vous accusant. Et moi, qui jurais de vous donner le bonheur absolu, mon serment, moi, je ne l'ai pas tenu, je n'ai pas su le tenir!...
Sylvia ne comprenait plus, mais toute sa bonne foi se révoltait d'instinct contre l'accusation que cet homme loyal portait contre lui-même. Elle eut encore, comme pour protester, un élan qu'il réprima bien vite, continuant son espèce de confession d'un ton froid, ferme, attristé:
--Dieu m'est témoin que j'ai tout essayé pour que vous fussiez heureuse, vraiment, absolument heureuse! Je n'avais d'autre ambition que celle-là. Je savais très bien que je n'étais pas un héros de roman, et que l'existence que je vous offrais était, pour une nature comme la vôtre, un peu trop monotone, un peu trop sévère. Que voulez-vous? J'ai tant de choses en tête. Des grappes d'hommes que je tire après moi et qu'il faut vivre. Et puis je me sentais pour vous un tel dévouement que j'espérais que vous ne regretteriez rien du passé. Je m'étais trompé. Je suis trop violent, je suis trop brusque. Je n'ai pas su prendre possession de ce coeur que j'aurais voulu tout à moi. Je vous voyais--avec quel désespoir!--devenir pâle, vous attrister chaque jour davantage, et quand j'ai appris ici, dans ce pays où j'espérais que vous retrouveriez la santé et où vous avez retrouvé... quoi? tout ce que vous regrettiez... quand j'ai appris que ce qui vous navrait et vous accablait ainsi c'était le souvenir d'un amour mort... mort, non pas, mais endormi... alors je n'ai pas été maître de moi. Tout mon amour, à moi, s'est révolté, les paroles de rage sont montées à mes lèvres comme des sanglots, et j'ai laissé échapper des mots irréparables peut-être, mais que je regrette jusqu'au fond de l'âme et dont je vous demande pardon.
--Pardon?... s'écria Sylvia. Vous! A moi?
Elle se rappelait les paroles de Georges, elle se disait qu'elle les avait entendues, écoutées avec une volupté secrète. Elle avait presque envie de crier qu'elle était coupable. Et c'était Norton qui demandait qu'on lui pardonnât!
--J'espère, Sylvia, que vous oublierez cette heure de colère en faveur des années d'affection et de respect que je vous avais voués. Je ne me consolerais jamais de vous laisser un autre souvenir que celui d'un homme que vous respectiez si vous ne l'avez pas aimé!
--Un souvenir? Comment? Que voulez-vous dire?
Elle devinait que le mot suprême d'un tel entretien n'avait pas encore été prononcé et elle l'attendait, anxieuse, presque effrayée.
--C'est tout simple, dit Norton, résolu.
Et répétant avec une sorte d'insistance, comme s'il eût pris plaisir à se faire souffrir lui-même:
--Vous ne m'aimez pas, vous ne m'aimerez jamais. L'existence que je vous ai faite, en dépit de ma bonne volonté et de mon affection, vous tue. L'union qu'avait souhaitée votre père et que vous aviez acceptée est devenue une prison. La loi vous donne un moyen d'en sortir.
--La loi? balbutia Sylvia.
Norton laissa tomber enfin le mot:
--Oui. Le divorce.
Elle tressaillit.
Mais lui, froidement:
--Oh! rien n'est plus simple. Malheureuse avec moi, vous pouvez être heureuse une fois libre. Si je n'acceptais pas ce moyen, je serais un égoïste. Et je puis être un farouche, un violent... je ne suis pas un égoïste, Sylvia.
--Et c'est vous qui voulez....
--C'est moi. Je vous aime assez pour faire ce sacrifice. Voilà où m'a conduit la réflexion de cette nuit. Je ne vous dis point que je n'en souffre pas, mais peu importe! L'homme est fait pour souffrir!
--Mais si je n'acceptais pas, moi? dit-elle vivement.
Il leva les yeux sur elle, et très doucement:
--Pourquoi?... Par honneur, par reconnaissance ou par charité? Je pourrais me laisser prendre à votre dévouement, je ne tarderais pas à m'en repentir en voyant que vous le regrettez! Non! Je vous ai dit que ce que j'ai résolu de faire, je le fais! J'ai dans ma vie âpre et rude, mais dont je ne me plains pas, accompli tout ce que j'ai voulu... tout... excepté d'être aimé.... Il dépend de moi, du moins, de vous prouver que j'étais digne de vous!... Et vous jugerez lequel est le plus grand de l'amour qui désire ou de celui qui se sacrifie!
--Votre volonté est-elle un ordre? demanda Sylvia après un moment de réflexion.
--Un ordre, répondit-il. Oui, un ordre. Le dernier. Le sort a voulu que la joie d'avoir un enfant nous fût refusée. J'avais souvent compté, pour vous ramener à moi, sur la douce voix d'un cher petit être.... Non! Tout est bien! Le divorce n'est douloureux que lorsqu'il frappe des innocents en séparant deux malheureux. Les enfants ont tout à y perdre.... Nous sommes libres.... Je n'aurais ni le droit ni le courage de briser notre union si, entre nous deux, un pauvre enfant fût là pour souffrir!
Il ajouta résolument:
--J'ai déjà consulté un solicitor:
--Un solicitor? dit Sylvia.
--Il faut un avocat pour toute la question légale. Le seul fait pour vous de demeurer éloignée de moi, en France, pendant un certain laps de temps, un an, je crois, entraînera la séparation, je veux dire le divorce. Mais je tiens à ce que la demande soit formulée de manière à ce que tous les torts, tous... soient de mon côté. La formule une fois rédigée, M. Cadogan vous l'apportera ici, avec moi, et cela dans quelques heures. Vous n'aurez plus qu'à signer, et....
--M. Cadogan?
--Vous le connaissez, M. Cadogan?
* * * * *
Il s'arrêta tout à coup, entendant du bruit et se demandant qui venait là.
Quelqu'un frappait à la porte. Norton laissa échapper un mouvement d'ennui.
--J'ai tout dit, fit-il, mais on ne peut donc pas être seuls!
--C'est Éva, dit Sylvia.
Et la voix de la jeune fille, entendue à travers la porte, calma le dépit de Richard qui alla lui-même ouvrir et se trouva en face d'Éva poussant devant elle le petit Francis Ruaud, timide, hésitant, sa casquette à la main, avec des cheveux embroussaillés toujours, mais des vêtements plus propres qu'autrefois.
La jeune fille le tenait par les épaules et lui disait, pendant qu'il semblait avoir envie de fuir:
--Entre donc! Voici mistress Norton... et M. Norton! Il ne te mangera pas!
Et l'enfant, un peu farouche, l'air honteux, baissant le front:
--Je sais bien, mademoiselle.... Mais... c'est que mes souliers... la vase....
Il montrait le cuir humide de ses grosses chaussures.
--Voici un garçon qui tient absolument à voir Sylvia, dit Éva en le menant jusqu'à Norton.
Le petit Francis restait là, muet, attendant qu'on l'interrogeât.
--Pourquoi es-tu venu? dit Sylvia.
--Dame, madame, fit-il en tournant sa casquette, vous m'aviez dit comme ça que si vous ne veniez pas, je pouvais....
Éva regardait tour à tour Norton et Sylvia avec le vague instinct qu'elle avait troublé un entretien grave.
Qu'y avait-il donc? Est-ce que Francis Ruaud les gênait?...
--Tu as quelque chose? dit-elle à Norton.
--Moi? fit Richard. Rien. Demande à Sylvia. Que veux-tu que j'aie?
Et se tournant vers Francis Ruaud:
--Alors, mon enfant, tu venais parler à mistress Norton....
--Oh! pas de choses importantes!... C'est maman qui m'a dit comme ça: «Puisque la dame ne vient pas, vas-y à la villa, et n'oublie pas, Francis! N'oublie pas!...» Comme si je pouvais oublier!
--C'est votre mère qui vous envoie? dit Sylvia.
--C'est maman....
--Elle est mieux portante, la pauvre femme?
--Oui! Oh! oui, madame.
L'enfant s'arrêta, se gratta le front et ajouta:
--Oui, je dis oui, et c'est oui et non. Oui, à cause d'elle; non, à cause de papa!
--Comment, demanda Éva, le père Ruaud?
Francis hocha la tête, tout triste:
--Oh! ne m'en parlez pas! Ils n'ont vraiment pas de chance, mes vieux! Quand ce n'est pas l'un, c'est l'autre. Maman se levait, allait, venait... vous savez bien, mademoiselle... son tour de reins, guéri... et voilà que papa, crac! en débarquant mercredi matin, le pied lui a manqué, et alors quoi! il a buté sur une mauvaise pierre, le genou a porté, et ça a gonflé, gonflé!... Le médecin dit comme ça que ça pourrait bien être mauvais. Il a parlé d'opération, le médecin. C'est ce que maman m'a dit de vous dire, madame. Ah! ça ne serait pas heureux... heureux... d'avoir plus qu'une jambe!
--Pauvre homme! dit Sylvia.
Norton s'était approché du petit, et regardant l'enfant:
--Alors, ton père?... Il se désole?... Naturellement.
Une lueur claire, bizarre, passa dans les yeux vert de mer de Francis et, avec une finesse de petit Normand:
--C'est encore bien drôle tout ça, allez, monsieur! moi, ça me fait gros coeur, n'est-ce pas? de voir le père étendu comme ça et la jambe dans une machine... un appareil... qu'on a dit... et pourtant, cet accident-là, c'est étonnant, ça fera peut-être que....
--Que quoi?... dit Éva.
L'enfant hésitait, comme s'il n'osait parler.
--Voyons, dit Norton.
--Je ne sais pas si c'est bien à moi de jaser....
Puis prenant son parti:
--Après ça, au fait, vous savez bien comment ils étaient entre eux, papa et maman?... Vous avez vu ça?... leurs chamailleries! Ils ne se convenaient pas, quoi! Ils se cherchaient des raisons.... C'est vrai que le père avait le tort de trop...--et il fit le geste de boire--et peut-être bien que quand il a buté, c'est à cause d'un peu de _Calvados_!... Mais pas méchant au fond, mon père Ruaud.... Et pourtant, ah! maman n'en voulait plus de papa! Oh!... fini! c'était fini, ils allaient se séparer!
Le regard de Norton et celui de Sylvia se croisèrent d'instinct, électriquement.
--Se séparer? fit Norton.
--Comment? dit Sylvia.
--Dame! répondit l'enfant.... Maman en avait assez de toujours trimer pour rien, parce que si le père a du courage au travail, il est faible, cet homme, il se laisse pousser par un tas de fainéants vers les bolées de cidre.... Et il en faut pas mal des poissons et des tourteaux, pour payer les tournées d'eaux-de-vie et de boisson.... Alors maman disait: «C'est trop à la fin, c'est trop!... Tu n'y vois donc pas clair? Tu as donc une taie sur l'oeil comme les merlans de l'an dernier? On s'échine à tenir la maison propre, à ne pas faire de dettes et, au bout de l'an, le tout a passé en chopines!... Eh bien! non!... Chacun de son côté.... Toi à la bouteille, moi à ma couture. Et va comme je te pousse!» Et ils y pensaient, monsieur et madame, à s'en aller, toi ici, moi là, et ils l'auraient fait un de ces quatre matins.... Et quand le père disait: «Tu sais que ça coûte pour se séparer!--Ça coûte la peine de prendre ses cliques et ses claques et d'aller droit devant soi, que répondait la bourgeoise. Oh! pas de juges! pas de tribunal! Va à droite, je vais à gauche! J'en ai assez!»
--Et toi, Francis? demanda Éva.
Norton était pâle et maintenant Sylvia ne le regardait plus.
--Moi, dans tout ça, bédame, dit l'enfant, je payais les pots cassés, qu'est-ce que vous voulez? Moi, entre eux, je ne pouvais pas choisir, pas vrai? Je les aime tous deux, quoi! Je me disais: «Si c'est ça, je travaillerai avec le père et, quand j'aurai mis de côté des sous ou une pièce blanche--est-ce qu'on sait?--eh bien! je porterai ça à la maman!» Seulement, Dieu merci, je crois bien que j'aurai pas besoin de ça. Ils s'étaient chamaillés, les vieux, le matin du jour où, en descendant du bateau, le père--et Francis Ruaud fit un mouvement pour simuler un homme qui tombe--et cette fois-là, je croyais bien que c'était une affaire réglée. Oh! une scène celle-là! une scène!... Pommée! Maman avait déjà fait son paquet, et elle pleurait, allez, tout en disant: «Non, c'est plus possible, c'est plus Dieu possible!»
--Elle pleurait? dit lentement Norton, en cherchant, cette fois, les yeux de Sylvia.
--Dame! répéta l'enfant, se quitter! Ça fait, comme dit papa, grouiller quelque chose dans l'estomac.
--Alors? dit Sylvia.
--Mais quand on l'a rapporté comme ça, à bras, sur deux rames, et si pâle, le père, blanc comme une serviette, alors, oh! elle n'a plus rien dit, maman! Elle s'est mise à le soigner. Si! Je me trompe. Elle a dit: «Te voilà bien, ah! bien, te voilà bien! Et c'est encore moi qui vais avoir la peine maintenant!...» Et dame, elle en a, la pauvre, et elle s'en donne de la peine! Et elle dit comme ça, vingt fois, peut-être, au jour la journée: «C'est pourtant vrai que j'allais te planter là, vieux, et que je n'en pouvais plus, vrai de vrai, et que j'en avais par-dessus le dos, vois-tu, Ruaud, avec ta bouteille et tes.... Rien!... enfin, des mauvaises créatures.... Mais c'est pas le moment de te laisser là, n'est-ce pas? c'est pas le moment puisque t'as pas de chance. D'ailleurs, quoi! on a pris l'habitude de tirer le licol ensemble.... Eh bien, où la chèvre est attachée, il faut qu'elle broute! Restons ensemble!» Et d'entendre ça, je ne dis rien, moi, vous comprenez, fit le petit Ruaud, mais, tout de même, ça me fait plaisir!
--Et elle reste? dit Sylvia.
--Et votre père? demanda Norton.
--Lui!... Ah! lui de dire qu'il dit: «Faut peut-être, qui sait? être malheureux pour s'aimer! Embrasse-moi, ma pauvre vieille, va!» Et quand je les vois qui ont comme ça les yeux mouillés, en se donnant la main, je me dis à mon tour: «Tout de même, si ça les réunissait, l'accident, tu ne serais pas mécontent, mon petit Francis!...» C'est si dur, allez, monsieur, mesdames, si dur, de voir que ceux qu'on aime ne s'entendent pas!
--Il faut peut-être être malheureux pour s'aimer! dit alors lentement Norton en répétant les paroles du marin.
Il pensait qu'il ne se croyait pas heureux, pourtant; non, pas heureux.... Mais, comme s'il eût peur, après l'odieux de la brutalité, d'avoir le ridicule de la sensibilité, il secoua la tête et demanda brusquement à l'enfant:
--Où est ta maison, mon garçon?
--Tout là-bas! sur le chemin de Tourgeville, dit-il en souriant à Éva. Mademoiselle en connaît bien le chemin!
--Et je vais t'y conduire, proposa miss Meredith.
--Non, je vais avec toi! dit Richard à Francis. J'ai à sortir.
Pendant que Sylvia, très troublée par ce que, dans son inconscience, l'enfant venait de remuer en elle de pensées, Éva disait à Norton:
--Comme tu es ému!
--Crois-tu? fit-il. L'histoire de ce marin, peut-être! Et, vois... comme j'ai à accomplir quelque chose de grave--une affaire--je veux d'abord faire acte de charité.--Un fétiche! Comme au jeu!
--Alors, tu vas chez les Ruaud?
--Charitable par égoïsme. Oui. Toi, reste avec Sylvia.
--Pourquoi?
--Elle te le dira peut-être, fit Norton.
Et, avec un signe à Francis:
--Viens, petit!
Sylvia s'était retournée.
--Où allez-vous? demanda-t-elle à Norton.
--Je vous l'ai dit il y a un moment, et je reviendrai tout à l'heure!
--Tout à l'heure?...
--Vous l'avez voulu! répondit-il en souriant.
Il ajouta:
--Et je le veux!
Comme il allait sortir, le petit Ruaud s'arrêta sur le pas de la porte, et saluant Éva et Sylvia en frottant ses pieds sur le parquet:
--Ah! madame!... Maman ne m'a pas seulement dit de vous annoncer le malheur qui est arrivé au père; elle a recommandé aussi de vous souhaiter mille prospérités!... Mille prospérités, elle a répété. Au revoir, madame... mademoiselle.
Et l'enfant rejoignant Norton, n'était plus là, que Sylvia, hochant la tête, répétait machinalement:
--Mille prospérités!
Ces souhaits de bonheur, ils tombaient là avec quelle cruauté ironique!... Pour mistress Norton, le bonheur, où était-il?
XIII
En voyant sortir Norton, Éva eut la sensation d'un drame caché, le pressentiment d'un malheur. Il devait, entre Richard et Sylvia, s'être échangé des paroles graves, probablement douloureuses: la jeune fille le devinait. Et pourquoi Norton s'éloignait-il avec une sorte de hâte nerveuse qui ne lui était pas habituelle?
--Si M. de Solis l'avait trompée? Si Norton....
Et ces mots, elle les disait tout haut, en éveillant aussitôt chez Sylvia une même inquiétude.
--Norton?
Sylvia répétait le nom, demandant à Éva de compléter sa pensée.
--Je suis sûre, s'écria la jeune fille, que Richard va servir de témoin à M. de Solis.
--Richard?
--M. de Solis se bat! Il doit se battre! dit Éva. Et c'est évidemment Richard qu'il a choisi pour second....
--Lui?
--Voilà pourquoi tout à l'heure cette émotion!... Ah! j'aurais dû deviner!
--Il est impossible que Norton serve de témoin à M. de Solis, répondit Sylvia.
--Pourquoi? Deux amis, deux frères!
--C'est impossible... impossible....
--Mais s'il y a une rencontre, c'est peut-être entre....
--Entre le marquis et le colonel Dickson.
--Es-tu sûre? Et si c'était, dit Sylvia à qui une pensée nouvelle venait, entre Norton et....
Brusquement elle s'interrompit, reculant devant sa propre idée.
--Ah! je deviens folle, par exemple! Voyons.... Il est parti avec Francis Ruaud. Si nous allions....
--Où? dit Éva.... D'ailleurs si Richard ne t'a rien confié, c'est qu'il n'y a rien. Richard n'aime que toi au monde! Il n'aurait pas de secret pour toi!
* * * * *
«Il n'aime que toi au monde!» Éva ne remarqua pas l'expression de Sylvia et la rougeur rapide qui lui traversèrent le visage; il y avait comme de la honte dans ce furtif changement de physionomie, et mistress Norton, mal à l'aise, restait maintenant silencieuse, songeant, avec l'impression étrange de se trouver à moitié égarée, troublée jusqu'à l'âme, à un moment de sa vie où tout le reste de son existence se jouait dans une partie confuse, comme sur le tragique caprice du hasard.
Un domestique qui entrait annonçant M. Montgomery la tira de cette sorte de torpeur.
Et Éva fut toute joyeuse. Montgomery allait leur dire peut-être ce qui se passait au dehors.
Le gros homme entra, affairé, inquiet, s'épongeant le front.
--Mistress Norton! Miss Éva, bonjour! Je vous salue! Où est Norton?
--Il est sorti tout à l'heure, répondit Éva.... Je croyais que vous deviez le voir!...
--Sans doute! sans doute!
--Pour ce duel? demanda Éva.
Montgomery parut étonné.
--Le duel? Vous savez donc?
--Nous savons, oui. Mais qu'y a-t-il encore?
L'Américain haussa les épaules, s'éventant maintenant avec son mouchoir.
--Ah! le duel! Ce n'est pas ça qui m'inquiète. C'est ce que Norton ignore... c'est... mais, le duel, affaire finie, le duel!
--Finie!
Et Éva, joyeuse, regardait Sylvia.
--Oui! dit rapidement Montgomery. Inutile d'en parler. Mais....
Il s'arrêta très ennuyé, faisant claquer sa langue contre ses dents.
--Mais quoi?...
--Rien.... Rien, je vous assure, mistress Norton!... Affaires de commerce qui ne concernent que Norton et moi....
--Vous avez l'air tout bouleversé, monsieur Montgomery, dit Éva, sérieuse et devinant un danger nouveau.
Lui, maintenant, s'efforçait de sourire.
--Moi? Bouleversé! Mais non! J'ai un peu chaud, voilà tout.... Il fait une température sur la plage!... Et puis cette dépêche!...
--Quelle dépêche?
--De New-York....
* * * * *
Il en avait trop dit. Il essaya de se rattraper.
--Oh! insignifiante, insignifiante....
Éva le regarda bravement.
--Vous pouvez tout nous dire, monsieur Montgomery. C'est grave ce que vous avez à apprendre à mon oncle?
--Grave! Mon Dieu, non, pas grave... pas très grave... intéressant, voilà le mot... intéressant.
--Vous venez de dire, fit Sylvia, que la dépêche est insignifiante?
Montgomery répliqua, très vite:
--Absolument insignifiante et... et... intéressante; voilà... intéressante et insignifiante... comme toutes les dépêches....
Il balbutia, très mal à l'aise, malheureux d'en avoir trop dit et redoutant de parler davantage.
--Ah! tiens, voici Liliane! dit-il avec l'expression de quelqu'un qui se noierait et à qui l'on jetterait une bouée de sauvetage.
C'était mistress Montgomery qui entrait comme un tourbillon, en toilette mastic de la tête aux pieds et un grand chapeau Gainsborough sur sa jolie tête.
--Ah! chères amies, c'est moi!... Avez-vous un verre d'eau, un verre de Porto, n'importe quoi! pour me remettre?... Je suis d'une fureur!
--Quoi donc? demanda Montgomery.
--Liliane nous dira, elle, fit Éva, ce que contient cette dépêche....
Mais Montgomery doucement:
--Elle ne peut pas! Elle ne sait rien!
Sylvia avait tendu la main à Liliane:
--D'où venez-vous, chère amie?
--D'où je viens?
Et mistress Montgomery cria presque:
--D'un antre, d'une caverne... est-ce que je sais?... Je viens de chez Harrisson!
Montgomery fit la grimace.
--Harrisson!
--Le grand peintre? demanda Sylvia.
Mais la belle Liliane jeta les hauts cris:
--Harrisson, un grand peintre? Ne m'en parlez pas! Qu'on ne m'en parle plus, d'Harrisson! Ah! un grand peintre, lui! Un rapin de quatrième ordre!
--Ah! bah! fit Montgomery enchanté.
--Un être qui exigeait trente-cinq séances de deux heures... trente-cinq... soixante-dix heures d'immobilité!
--D'immobilité? dit encore Montgomery.
--Complète! Comme celle que je viens de subir!...
--C'est vrai, fit le mari, j'avais oublié.... C'était aujourd'hui la première séance....
--Un être qui m'aurait donné un torticolis et qui m'aurait rendue muette à me faire tenir là, devant lui, comme un mannequin.... Jamais un mot!... «Mistress Montgomery... un peu plus de côté... _please_! Bien.... Reprenez la pose, je vous prie, mistress Montgomery.... Merci!...» Ça aurait duré comme ça pendant trente-cinq jours!... Ah! non, par exemple!... Non.... D'autant plus que l'esquisse.... Très mauvaise, son esquisse! Et puis--concevez-vous cela?--il ne voulait pas mettre mon portrait au Salon!... Il a déjà deux tableaux pour le Salon, cet Harrisson.... Une _Naïade_... d'après miss Arabella! et un portrait d'Arabella elle-même en amazone!... Arabella à cheval! sur la plage! Arabella! Toujours Arabella. Trop d'Arabella!... Et c'est d'autant plus insolent qu'il est superbe, ce portrait d'Arabella! Bien mieux que n'eût été le mien, qui venait mal, très mal, horriblement mal!
Elle allait, venait, remplissait la chambre de sa pétulance, et Montgomery de répondre froidement:
--Dame! il est assez naturel que le portrait d'Arabella fût mieux traité! Son portrait, miss Dickson ne le payait pas.
Alors Liliane regarda son mari d'un air narquois et, levant les épaules à son tour:
--Vous croyez ça, vous?
--Bref, votre portrait? insista le mari.
--Qu'il aille au diable, le portrait! Et Harrisson avec! Ce qu'il est devenu affreux, cet Harrisson! ce qu'il a vieilli, c'est inconcevable!
--Ah! ah! fit Montgomery ironique. Les angoisses de l'art!
Il jouissait de son triomphe. Et mistress Montgomery, implacable pour le peintre, continuait:
--Lui? Des angoisses? Allons donc! Les angoisses d'Harrisson! Un confectionneur d'imageries pour dames? Pas plus de fièvre quand il peint qu'un tailleur quand il coupe un jersey ou un veston!... Et si vous voyiez son esquisse d'après moi!... Des yeux petits comme ça.... Un nez déplorable! Je ne veux pas revoir cette horreur! Jamais! jamais! jamais! Voulez-vous que je vous dise, votre Harrisson?
--Mon Harrisson? dit l'Américain, stupéfait.
--Oui, il me faisait un portrait de mari! Voilà!
--Merci, répliqua Montgomery.
Puis il ajouta:
--Que voulez-vous? Il se vengeait! Tout le monde n'est pas magnanime.
--Comme les Montgomery!