L'américaine

Chapter 16

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--Je vous l'ai dit comme je le pense! Mais vous n'allez pas demander que je vous le redise? fit-elle. Vous n'êtes plus intéressant, à présent... plus du tout....

--Il faut donc, pour mériter votre attention, miss Éva, être toujours exposé à un péril?

Elle secoua la tête gentiment:

--Ah! par exemple!... Je n'ai pas besoin pour aimer les gens de les savoir dans une situation extraordinaire. Je suis d'ailleurs la personne la moins romanesque qu'on puisse trouver... et il ne me serait jamais venu l'idée, en allant avec vous porter un secours à ces pauvres Ruaud, qu'on s'aviserait de découvrir je ne sais quel roman dans ce qui était une promenade de charité!...

--Le monde est méchant, dit tristement M. de Solis. Il lui faut sa ration de calomnie quotidienne.

Éva fit une petite moue et dit résolument:

--Oh! le monde!... le monde!... Ce n'est pas tout le monde, le monde! Vous avez le grand tort de faire beaucoup trop d'attention à lui.... Moi, le monde pourrait bien dire de moi tout ce qu'il voudrait! Peu m'importerait qu'il fût mécontent de moi, le monde, pourvu que, dans mon âme et conscience, je fus satisfaite de ma petite personne!

--Si le colonel Dickson avait dit de vous....

--Ce qu'il a dit de Sylvia? Eh bien, je vous aurais supplié de le laisser dire.... D'autant plus que nous....

Elle s'arrêta, et Georges, complétant la pensée:

--D'autant plus que je n'aurais pas eu le droit de vous défendre, n'est-ce pas?

--C'est encore une question, répondit l'Américaine. Un honnête homme a toujours le droit de défendre une honnête femme qu'on calomnie.

--Même quand il s'agit d'une jeune fille?

--Surtout quand il s'agit d'une jeune fille. Mais s'il se fût agi de moi, c'eût été toute autre chose. Comme ce qu'on dit de moi m'est beaucoup plus indifférent que l'existence de quelqu'un pour qui j'ai de l'amitié, je vous aurais conjuré de laisser là Dickson et miss Dickson et tous les Dickson de la terre. Ce qui m'aurait fait de la peine, ce n'est pas du tout une parole plus ou moins absurde, c'est un coup de feu du colonel! Oh! je sais que je blesse vos préjugés belliqueux! Notez que j'aime, j'honore, j'admire, j'adore le courage, mais... voilà... je le veux bien employé....

Georges écoutait un peu surpris, très intéressé, presque charmé par cette franchise, ce mépris exquis des préjugés, ces idées nettes d'un petit cerveau vierge; et regardant la jeune fille:

--Vous êtes tout à fait... tout à fait originale, miss Éva.

Elle répliqua, hochant la tête:

--Dites excentrique, allez, ne vous gênez pas!

--Et qu'est-ce que vous appelez le courage bien employé?

A son tour, elle le regardait, surprise de cette curiosité qu'elle sentait éveillée en lui, tout à coup.

Et alors, elle parlait à coeur ouvert, elle se livrait toute et il lisait, comme en un livre inconnu, dans cette âme claire comme de l'eau de roche:

--Le courage bien employé!... Mais je ne sais pas, moi! Cela ne se définit pas, cela! L'homme qui en sauve un autre... ou qui défend son pays... ou qui voue toute son existence à une idée généreuse et utile--est-ce que je sais?--Celui-là fait un acte de courage.... Le courage, c'est quand vous allez... où cela? Dans quelque rizière d'Asie, chercher quoi?... Je l'ignore! Mais une vérité évidemment, une découverte, un progrès....

Elle s'arrêta, sérieuse.

--Quand je dis chercher, fit-elle, c'est peut-être oublier qu'il faut dire.

Solis se sentit remué par le son de cette voix qui, subitement, devint triste.

--Oublier?... oublier qui?

--Allons, adieu, monsieur de Solis. Enchantée de savoir que cette affaire est terminée....

Elle lui tendait la main comme pour s'éloigner de lui; mais Georges insistant:

--Vous m'avez dit qu'en voyageant, je cherchais à oublier peut-être.... Oublier quoi?... Que voulez-vous dire?

Elle le regarda bien en face.

--Oh! je n'ai jamais de réticences lorsqu'il s'agit d'un secret qui m'appartient. Mais il s'agit du secret d'une autre personne.

--Un secret? Quel secret, miss Éva?

Et instinctivement sa main cherchait à retenir la jeune fille. Mais elle, essayant de rire:

--Voyons, monsieur de Solis, vous voyez bien que je plaisante! Laissez-moi. Il n'y a pas de secret. Il n'y a rien. Dieu merci! il n'y a pas même de duel.

--Et s'il y en avait un? dit le marquis.

Toute la joie de la pauvre enfant tomba. Elle redevint aussi pâle que lorsque Fargeas l'avait interrogée, tout à l'heure.

--Alors, fit-elle, la voix brève, ce que vous m'affirmiez, il n'y a qu'un instant, devant le docteur.... Regardez-moi.... Ce n'était pas vrai?... Vous vous battez avec ce Dickson?

--Miss Éva!... Je vous en supplie! Pour moi, pour elle!

--Ah! oui, Sylvia! Toujours Sylvia! Et vous me laissiez croire que tout était fini, que je pouvais me rassurer... vous me disiez.... Ah! ce n'est pas bien! ce n'est pas bien! Si vous saviez le mal que vous m'avez fait!

Elle avait, dans les yeux, de grosses larmes qu'elle eût voulu dissimuler, et elle s'était un moment appuyée sur son ombrelle pour ne pas tomber. Il était stupéfait; il avait essayé de la prendre dans ses bras, craignant de la voir défaillir, mais elle avait déjà essuyé ses yeux, fébrilement, et elle disait:

--Allons, ce n'est rien! Rien!... Je vous demande pardon de ce petit accès... ridicule... absolument ridicule... surtout en pleine rue.... Vous voyez, c'est passé!... Qu'est-ce que vous avez à votre tour?

--Rien. Je vous regarde, je ne vous connaissais pas!...

--Oh! parbleu! j'ai mes nerfs aussi... comme Sylvia! Adieu!

Il l'arrêta, comprenant qu'il l'avait peinée.

--Je vous demande pardon, mademoiselle!

--Oh! je vous pardonne! Vous ne saviez pas....

* * * * *

Elle ne lui tendit même plus la main, comme tout à l'heure et elle s'éloigna rapidement, marchant vite, se sentant étouffer, suffoquant. En arrivant à la villa, elle essaya de composer son visage: elle se trouvait en face de Richard Norton qui sortait.

Très froid, très pâle, Norton avait dans le regard une expression de mélancolie qui ne lui était pas habituelle, et Éva fut frappée de l'air de bonté triste avec lequel il l'interrogea. D'où venait-elle? Pourquoi ce visage inquiet? Norton avait la sensation que le duel de M. de Solis avec le colonel Dickson effrayait la jeune fille: mais il ne voulait ni la questionner ni donner d'explications. Il se contenta de quelques phrases vagues dites d'un ton paternel, et recommanda, comme Fargeas eût pu le faire à Sylvia, un peu de calme et de repos.

Éva monta à son appartement en essayant de paraître rassurée.

Norton, lui, sortait pour aller tout droit chez Georges de Solis. Il voulait parler en homme à celui qui avait été son ami. Rencontrerait-il le marquis? Georges avait regagné son logis en se répétant ce qu'Éva venait de lui dire. Il éprouvait, à se rappeler les paroles de la petite Américaine, une sorte de volupté particulière, bizarre. Cette franchise de jeune fille avait un charme. Il se sentait non pas hésiter, certes--l'image de Sylvia étant là, devant sa pensée toujours présente--mais troublé. Il eût voulu, par curiosité pure, sans doute, comme Bernière eût pu le faire par dilettantisme, connaître le fond même de ce coeur d'enfant. Une enfant, oui, mais si déterminée, exquise avec de petites résolutions héroïques!

Puis il se reprenait à penser à Sylvia, à cette folle, mais irrésistible idée de fuite qu'il avait glissée à l'oreille de l'adorée. Une folie, soit; ce qui est insensé parfois, n'est-ce pas la sagesse suprême? Et il lui semblait qu'une voix intérieure--sa propre voix--lui disait encore de partir.

«Partons, fuyons, allons loin du monde, bravons ses lois, faisons-nous à nous-mêmes une loi nouvelle!». Éternelles raisons que se donne la folie d'amour. Mots exquis ressassés depuis que le monde est monde et que le coeur est faible. Banalités charmeuses, auxquelles se laisse prendre le coeur des femmes, comme si certaine poésie de l'affranchissement était la préface courante de la chute. Tant que le monde sera monde et créera des obstacles aux passions humaines, les mêmes aspirations, les mêmes refrains mèneront aux mêmes duperies. C'est un air que chacun transpose pour sa voix.

Georges, assis dans son cabinet de travail, encombré de cartes et de livres, avait commencé, déchiré, puis recommencé pour Sylvia une lettre qu'il voulait lui envoyer, précisant plus nettement ce qu'il lui avait murmuré, glissé dans l'âme. Sa mère, entrant pour le voir, l'avait surpris, écrivant, l'oeil fiévreux, et cachant brusquement un billet inachevé dans un buvard.

Un moment, la marquise avait eu la tentation d'interroger son fils. A qui écrivait-il? Pourquoi se cachait-il?

Mais la question indiscrète n'eût pas obtenu de réponse sans doute. Trop femme pour ne point deviner en partie, la marquise était certaine que cette lettre furtive était destinée à mistress Norton.

--Quelle sottise peut-il bien méditer? pensait-elle.

Elle l'aurait demandé peut-être si le domestique ne fût venu annoncer M. Richard Norton, qui désirait parler à M. le marquis.

La mère, subitement inquiétée, regarda son fils qui répondait très calme, souriant, pour rassurer Mme de Solis:

--Je suis charmé.... Faites entrer.

--Je vais vous laisser, dit la marquise avant même que Norton fût entré. Mais pourquoi vient-il ici?

--Une visite. Il a bien le droit de me rendre visite.

--Promets-moi que tu me répéteras tout à l'heure ce qu'il aura dit.

--Que voulez-vous qu'il me dise?

--Promets-le-moi, dit fermement la marquise.

--Oh! volontiers. Je vous le promets!

Richard parut un peu ennuyé en apercevant Mme de Solis; mais elle prit bien vite congé de lui, ne voulant pas être indiscrète, et, confiante en la promesse de son fils, elle eut le courage de retourner dans sa chambre sans chercher à savoir, même par les premiers mots de Norton, si l'Américain venait en ami ou en ennemi.

La première minute de l'entretien de Richard avec son fils lui eût cependant tout appris.

La marquise partie, Norton regarda Georges qui, devant la table de travail, lui désignait du geste un fauteuil et, s'asseyant, l'Américain prononça très froidement:

--Vous devinez pourquoi je viens chez vous?

--Non, dit le marquis.

--Vous vous battez ce soir--il tira sa montre--vous vous battez dans cinq heures, avec le colonel Dickson.

--Oui, dit M. de Solis.

--La rencontre devait avoir lieu ce matin. Elle avait été remise à ce soir sur la demande des témoins du colonel.

Solis répondit simplement:

--Vous êtes très bien informé!

--C'est vous dire, fit Norton, impassible, que je connais aussi la cause de ce duel!

Georges regarda l'Américain. Sous leurs sourcils hérissés, les yeux gris du Yankee voulaient demeurer froids, très calmes: une flamme les trahissait, un éclat de fièvre.

--Si vous savez la cause de cette rencontre, répondit le marquis, vous savez alors qu'elle n'a rien que d'honorable pour moi et pour... la personne que je défends.

--En ne la nommant pas, à moi, cette personne, vous montrez vous-même que vous n'avez pas le droit de la défendre!

Le marquis essaya de sourire.

--Un honnête homme a toujours le droit de prendre la défense d'une honnêteté calomniée.

--Non, dit Norton, quand, en voulant la protéger, il l'expose à une calomnie nouvelle!

Assis en face l'un de l'autre, ces deux hommes croisaient leurs regards comme ils eussent croisé une épée; et, s'efforçant de rester impassible devant le mari réclamant son droit, M. de Solis répliquait:

--Cette calomnie, j'ai marché droit à elle dès que je l'ai connue!

--Eh bien, fit Norton, en vous battant pour une honnête femme, vous la compromettez! Moi seul ai le droit de m'occuper de son honneur qui est le mien!

--C'est-à-dire?

--Que vous ne vous battrez pas avec le colonel Dickson, et que le colonel, ayant insulté mistress Norton, c'est à moi qu'il doit compte de l'outrage!

* * * * *

M. de Solis resta un moment sans répondre, puis, avec un léger rictus des lèvres qui semblait souligner l'impossibilité de cette substitution d'un adversaire à un autre:

--J'ai envoyé mes témoins au colonel. La rencontre est décidée. L'heure est fixée. Je ne puis, sous aucun prétexte, ne pas me trouver à un rendez-vous que j'ai demandé moi-même.

--Il faut pourtant, répondit vivement Richard, que, pour l'honneur de celle dont vous me parlez, l'adversaire du colonel Dickson soit le mari de mistress Norton!

--Pourquoi?

--Vous ne me comprenez pas? dit Norton assez brusquement. Nous sommes ici pourtant deux hommes qui pouvons et devons nous dire la vérité tout entière. Vous vous battriez pour Sylvia parce que vous l'aimez! J'entends me battre pour elle, moi, parce que je veux qu'on la respecte. La situation est nette, je pense.

Georges, très pâle, voulut répondre:

--C'est pour qu'on la respectât que j'ai défendu au colonel Dickson....

--Et de quel droit? dit Norton. Je suis encore le mari! Mon privilège est de m'occuper seul de celle qui porte mon nom, et tant qu'elle le portera, ce nom, je revendiquerai ce privilège. Et c'est encore le meilleur moyen, je pense, de faire taire le calomniateur!

--Tant qu'elle portera votre nom?...

--Oui.

--Que voulez-vous dire?

--Rien.... Rien qui ne soit pour vous un espoir et pour elle une délivrance.

--Norton! fit M. de Solis, avec un accent où passait l'écho de toute l'amitié d'autrefois.

L'Américain le regarda de ses yeux farouches, et la voix rauque:

--Ah! en vérité, vous, ne m'interrogez pas, ne dites pas un mot de plus!...

--Mon ami!

Le mot fit passer comme un nuage sur le visage de Norton.

--Taisez-vous, au nom même d'une amitié qui ne vous a point, paraît-il, enlevé le droit de voler l'affection de celle que j'aimais le plus au monde.

--Voler?... fit le marquis, se levant vivement.

Le Yankee, assis et le regardant bien en face, continuait:

--Arracher, emporter, qu'importe le mot? Ce qui est le fait, c'est la souffrance assise à mon foyer, c'est la désolation et la déception dans ce coeur gonflé et qui éclate--et de ses poings rudes il se frappait la poitrine--c'est la douleur, c'est la torture, c'est la séparation, c'est le divorce! Voilà!

Le divorce! ce mot tombait là comme un coup de foudre. Le divorce! Georges n'y avait pas pensé. Le divorce?... Lui qui rêvait la liberté, Norton lui-même la lui apportait--et là, presque sous la loyale main de cet homme, dans le buvard, cachée comme une arme de lâche, il y avait une lettre, la lettre destinée à la femme, la lettre qui disait: «Affranchissons-nous! fuyons! soyons libres!»

--Vous croyez peut-être, dit Norton avec une violente expression de souffrance--vous croyez aimer celle que vous avez rencontrée autrefois et qui vous plaisait? Allons donc! Je vais vous dire, moi, ce que c'est d'aimer? C'est de vivre uniquement pour une créature adorée; et pourtant, en voyant que l'existence qu'elle partage la torture et la tue, c'est de lui rendre cette liberté que notre loi nous permet, et ensuite d'emporter avec soi, pour toute consolation, le souvenir et la joie du sacrifice. Oui, voilà l'affection vraie, l'amour vrai, le dévouement vrai.... Tout le reste? Du désir... ou des phrases!

--Norton....

--Vous voulez vous battre avec le colonel Dickson, parce qu'il l'a insultée? Plus que lui, je l'ai calomniée, moi qui lui ai jeté au visage....

Il s'arrêta.

--Ah! j'étais fou! Mais la rage me secouait et le soupçon....

--Le soupçon? dit Solis.

--Oui, répondit franchement le Yankee, je vous soupçonnais! Je vous accusais!... Et pourquoi ne vous aurais-je pas accusé?... Parbleu! vous n'étiez pas assez vil, j'en suis certain, étant mon ami, pour prendre, avec la joie de mon foyer, l'honneur de mon nom.... Cela, j'en suis certain, vous ne l'auriez pas fait!

Un geste rapide, un geste éperdu de Solis répondait, pas un mot ne venant aux lèvres du jeune homme et la pensée de la lettre infâme lui tordant le coeur.

--Mais sachant qu'elle gardait au fond de sa pensée un souvenir d'autrefois, vous avez eu comme une satisfaction d'amour-propre à voir s'il n'était pas mort, ce souvenir, s'il pouvait revivre, si cette femme n'avait pas oublié votre nom, est-ce que je sais? Et vous avez remué les cendres éteintes! Et que le coeur de Sylvia qui venait vers moi lentement, touché du dévouement de tout une existence que je lui donnais, moi, à défaut d'une passion d'une heure; que ce coeur s'éloignât de moi et que j'en souffrisse et que je devinsse jaloux et fou jusqu'à soupçonner et menacer une femme; eh! parbleu, ça, que vous importait! Vous étiez dans votre rôle! Qu'est-ce qu'une amitié, même de frère, à côté d'un amour, même d'antan? Et souffre mari, pleure va, c'est ton lot; et brise-toi, foyer d'honnêteté! J'aime, moi, l'amoureux, le passant, le fantôme d'autrefois. J'aime, j'aime de toute mon âme! Et j'ai bien, je pense, le droit d'être aimé.

--Je vous jure... dit Solis.

--Vous êtes la passion, n'est-ce pas?... interrompit Norton qui redressait sa haute taille. La passion? Cela dit tout, cela répond à tout. Soit. Aimez cette femme, puisqu'elle vous aime; mais, je vous le répète et j'ai le devoir et le droit de vous le répéter, tant que vous ne pourrez, aux yeux du monde, être pour elle que le scandale, laissez le soin de la défendre à celui qui est le protecteur de par la loi.

--Mistress Norton est la plus honnête des femmes! s'écria Solis.

--C'est pour cela que je veux que personne ne se mêle de protéger son honnêteté! Moi! moi seul!

--Et, encore une fois, vous voulez?...

--Je veux, dit Norton, je vous le redis nettement, que ce soit à moi, seulement à moi, que le colonel Dickson rende raison de ses insultes. Le monde alors ne se demandera pas comment il se fait que, lorsque mistress Norton a un mari pour la défendre, elle trouve, pour prendre en main sa cause, un étranger!

--Un étranger qui la vénère!

--Dites donc la vérité: un étranger qui l'aime. Et, cette vérité, que le monde, notre monde, ce fameux monde qui fait l'opinion en France, la soupçonne, cette vérité-là, et voilà Sylvia perdue!

--Je ne peux pas, dit fermement le marquis, faire d'excuses au colonel Dickson.

--Vous pouvez vous battre avec lui dans huit jours, pour une cause quelconque que vous imaginerez comme bon vous semblera, si le colonel est en état de tenir une arme après notre rencontre. Mais, ce soir, le colonel me trouvera, moi, sur le terrain. Montgomery s'est chargé de cela.

--C'est votre volonté? dit Georges de Solis.

--C'est mon ordre, répondit Norton.

--Et maintenant?

Le marquis avait envie de tendre la main à cet homme, de lui demander pardon, de lutter de générosité avec ce _roi du fer_, l'homme des dollars et des chiffres, des _business_ et des labeurs de tâcherons, plus chevaleresque qu'un gentilhomme dans son mâle sacrifice, et dans l'étouffement de son amour.

Le divorce! Lui, Georges de Solis, lui, égoïste, avait songé à enlever Sylvia? Et Norton la donnait. Et Norton s'immolait à elle.

--Maintenant, répondit froidement l'Américain, je n'ai plus rien à vous dire.

Il sortit sans que M. de Solis eût le courage d'ajouter un mot. Le marquis le laissait partir, entendant s'éloigner les pas lourds et lents, comme lassés, du Yankee.

Mais lorsque la marquise, très émue, ayant, toute seule, pensé à ces histoires de cours d'assises où le mari armé d'un revolver--le revolver américain, autre forme du _mildew_--se dresse tout à coup entre la femme et l'amant, lorsque Mme de Solis, inquiète, rentra chez son fils pour lui demander: «Eh bien?»

--Eh bien, dit Solis, ce Richard est le plus loyal des hommes.

Et la marquise remarqua qu'à la flamme d'une bougie rouge allumée encore, Georges avait brûlé un papier dont les cendres flottaient autour du bougeoir, comme des ailes noires de papillons consumés....

XII

Après M. de Solis, Richard Norton voulait voir Sylvia. Son parti était pris depuis la veille. Il avait trop aimé cette femme pour en devenir le bourreau et, puisque les prescriptions du docteur Fargeas étaient formelles, il laisserait Sylvia en France. Seul il prendrait place sur la _Normandie_. Il voulait montrer à mistress Norton combien il l'aimait.

Sylvia achevait sa toilette au moment où il se fit annoncer chez elle. Elle mettait son chapeau, et la femme de chambre, qu'elle congédia en apercevant Richard, lui tendait ses gants.

--Vous sortiez? dit-il.

--Je voulais essayer de suivre les recommandations de M. Fargeas: prendre l'air.

--Je regrette, fit Norton, de retarder votre promenade; j'ai à vous parler, Sylvia. Oh! ce ne sera pas long! Mais j'ai à m'expliquer entièrement, froidement avec vous. Explication tout à fait nécessaire pour notre commune dignité, notre repos commun.

Sylvia ôta son chapeau et s'asseyant en face de Norton:

--Vous avez tout le loisir de vous expliquer, comme vous dites. J'allais chez ces pêcheurs, dans cette pauvre maison où l'on m'a vue, paraît-il, l'autre jour. Cette fois ce n'eût pas été Éva, mais moi qu'on eût pu suivre et épier en toute réalité. J'ai changé d'idées. Je ne sortirai plus!

--Voulez-vous, demanda Norton, que j'envoie à ces pauvres gens ce que vous comptiez leur porter?

--Non. Le petit Francis viendra lui-même comme je le lui ai permis, s'il ne me voit pas dans un moment. J'étais en retard. Il est peut-être en route.

Norton eut, sur ses lèvres rasées, un sourire triste, et la voix très calme, presque douce, faisant un visible effort pour maîtriser une émotion intérieure qui se trahissait malgré lui:

--Vous vous inquiétez beaucoup, dit-il, en la regardant avec une expression d'infinie tendresse, des gens qui souffrent de la misère; vous avez raison. Je ne sais rien de plus lugubre. Mais il est d'autres souffrances pourtant qui méritent un peu de pitié.

Sylvia répondit:

--Je sais assez ce que c'est que souffrir pour donner de la pitié à toutes les souffrances!

--Vous devez alors comprendre ce qu'est la douleur de la jalousie et jusqu'où elle peut pousser un être qui aime!

Il y avait dans ses paroles comme un remords, une excuse de sa violence passée. Mais la blessure morale de Sylvia était trop récente et avait été trop forte pour que la femme pardonnât.

--Je n'admets pas beaucoup, dit-elle amèrement, que la jalousie permette à un être qui juge, d'outrager et de menacer comme vous m'avez menacée et outragée!

Norton tortillait machinalement la pointe de sa barbe rousse.

--Eh bien! vous avez raison de me parler avec cette franchise! C'est de ces menaces et de ces outrages que je veux vous entretenir.

--Encore?

Il hocha la tête, fit un geste las et résigné.

--Oh! regardez-moi, Sylvia! Suis-je le même homme qu'hier? J'ai beaucoup pensé, songé.... J'ai revécu, en quelques heures, toute ma vie.... Fou de colère, j'étais capable de vous emporter, hier, comme une proie, vers cette Amérique où j'ai trop tardé à revenir... à cause de vous... et où décidément je vais revenir bientôt....

Sylvia laissa échapper un mouvement d'inquiétude.

Il précisa:

--Vous remarquerez que je ne vous parle plus de partir avec moi! Non, je ne vous demanderais pas de me suivre, alors même que le docteur Fargeas m'assurerait que vous n'avez plus besoin de ses soins.... Vous ne me remerciez pas?... Je vous en sais gré!... Vous voyez que j'ai beaucoup réfléchi, Sylvia, beaucoup.

--En effet, dit-elle, étonnée, je ne vous reconnais pas!

Elle le regardait, de ses beaux yeux profonds.

Il répliqua, non sans fierté:

--Vous pourriez dire que vous me reconnaissez, au contraire! Ce serait plus juste. Je croyais vous avoir appris à estimer mon dévouement avant de vous donner à redouter une colère dont je regrette l'explosion, je vous le répète encore.

--Vous avez raison, dit Sylvia. Je n'aurais jamais dû oublier vos bontés passées. Je vous demande pardon!...

--Vous ne vous douteriez jamais, j'en suis bien certain, du parti que j'ai pris après les longues, les amères réflexions de ces dernières heures.... Vous ne m'aimez pas, Sylvia.... Je crois que vous ne m'avez jamais aimé.

--Je ne vous....

Il l'interrompit vivement: