Chapter 15
--Voyons, oui, c'est de la folie; oui, c'est absurde, je le sais, dit-il... mais je ne veux pas que vous restiez ici.... Je suis injuste, je suis brutal... soit.... Mais, après tout, n'ai-je pas fait preuve d'un sang-froid qui m'étonne lorsque, tout à l'heure, de ces mains-là--et il montrait les poings nerveux du fendeur de bois--je n'ai pas écrasé les imbéciles qui contaient, en ricanant, les aventures de l'Américaine de la villa normande.... Oui, j'avais bondi, le sang aux yeux... et j'allais faire quelque esclandre--un malheur--lorsque cette idée m'est venue que le scandale était plus redoutable pour vous que les vilenies... les calomnies de ces niais féroces.... En relevant leur propos, je lui redonnais une force.... Je le relançais, au lieu de le laisser traîner à terre et crever comme un ballon chargé de gaz empoisonné.... Mais le sang-froid, ce n'est pas ma vertu, à moi, Sylvia! Vous devez le savoir et le voir!... J'étouffe.... J'ai devant moi des visions qui m'affolent.... Il faut me comprendre, Sylvia.... Il faut m'excuser....
Il répéta, cette fois, d'un ton net, absolu:
--Il faut me suivre!
--Alors, c'est un ordre?
--Ordre ou prière, peu importe!
--Il importe si fort que j'aurais cédé à une prière et que je n'obéirai jamais à un ordre!
--Jamais?
--Jamais!
--Ah! malheureuse, fit Norton, le visage rouge. Et qui me prouve que ces misérables n'ont pas dit vrai et que vous ne voulez demeurer ici pour y rester avec votre amant?
--Mon amant?... C'est une infamie, s'écria Sylvia, et vous venez de dire un mensonge!
--Il était ici. Il s'est enfui devant moi. Où est le mensonge? Sur mes lèvres ou sur les vôtres? M'avez-vous avoué, oui ou non, tout à l'heure, que vous l'aviez aimé?
--Ce n'était pas un aveu, c'était la vérité! dit-elle, ayant retrouvé sa fierté calme.
--Et la vérité... la vérité d'autrefois et la vérité d'aujourd'hui... c'est que vous l'aimez toujours?
--Toujours! Oui, je l'aime toujours! répondit-elle, la tête haute. Après?
--Vous osez!... Tu oses!
--Je l'aime et vous n'en avez pas moins menti! Je l'aime et les lâches dont vous me parliez m'ont calomniée! Je l'aime et je suis une honnête femme!
Il écoutait, fou de colère, ayant peur de lui-même, sentant une rage lui monter aux yeux.
--Une honnête femme dont le nom est Norton! dit-il. Allons, appelez Éva! Donnez vos ordres, vous dis-je, nous partons!
Et comme elle ne bougeait pas, il alla au timbre électrique, près de la glace et pressa sur le bouton d'ivoire.
--Vous partez, soit, dit Sylvia. Moi, je reste.
Elle s'était appuyée contre la table pour ne pas tomber. Elle était blême, les lèvres tremblantes. Dans son visage, les yeux seuls vivaient.
--Je pars, dit Norton, et je vous emmène.
--De vive force? C'est possible. Vous pouvez aussi me cadenasser en route!
Un domestique parut et, derrière lui, le docteur Fargeas qui revenait, très guilleret.
Norton, en l'apercevant, fit au valet signe de s'éloigner.
Fargeas arrivait, en belle humeur; mais, d'un coup d'oeil, il devina qu'entre ces deux êtres une sorte de choc électrique venait de se produire--les orages moraux ont aussi leur odeur de soufre--et, allant à Sylvia, presque défaillante:
--Qu'y a-t-il?... Madame.... Eh bien! mais, quoi donc?
--Rien!... Rien, docteur! disait-elle.
Elle essayait de sourire. Elle chancelait.
--Comment, rien! Mais c'est une crise, dit le docteur.
Et, interrogeant Norton brusquement:
--Enfin, quoi?...
--Je pars ce soir pour le Havre; dans trois jours pour New-York, répondit Richard froidement, et mistress Norton refuse de partir avec moi!
--Elle refuse! elle refuse!... Elle a bien raison! Vous voulez donc la tuer?
--La tuer? dit-il, et dans sa voix une angoisse soudaine passa, l'étranglant presque.
Fargeas faisait respirer à Sylvia, qui s'était assise, une ampoule de nitrite d'amyle qu'il avait cassée du bout des doigts, sur son mouchoir, et elle remerciait du regard, pendant que le docteur, à demi tourné vers Norton:
--Ah! ça dépend de vous, ça! Ses nerfs sont dans un tel état!... Si vous l'aimez....
--Si je l'aime? fit Richard.
--Vous avez remis entre mes mains sa santé. Eh bien! Un départ, avec la dépression barométrique et la saute de vent qu'on nous annonce, jamais! Je m'y oppose.
--La tuer? songeait Norton.
Et il lui semblait qu'un grand trou noir s'ouvrait devant lui; et il avait envie de s'y jeter, de s'y enfouir, de disparaître avec cette adorée qui, dans le coeur, gardait le nom d'un autre.
* * * * *
Tout à coup, dans le grand silence de la villa, un bruit éclata comme au signal d'un régisseur dans un théâtre, une fanfare retentit, une trombe de gaieté entra; et, pareille à une farandole se déroulant à travers les escaliers et les couloirs, une traînée de gens, guidés par mistress Montgomery, se précipita, et Liliane, élégante, armée d'un mirliton, Montgomery essoufflé, Bernière donnant la main à la belle Arabella que suivaient le colonel et la colonelle, la petite juive Offenburger et son père le gros banquier apoplectique, tout une poussée de fous s'invitant eux-mêmes, arrivant à l'américaine, dans cette _partie de surprise_ qui rappelait les fantaisies du pays, tous, riant, criant, jetaient à l'air les échos de leurs fanfares:
--Hip! hip! hurrah!... _Surprise-party!_ disait Liliane.
--Nous sommes chez nous!
--_Go ahead!_ s'écriait Bernière.
Et Liliane, commandant comme à l'assaut:
--Au piano, Arabella! au piano!
--Volontiers!
Miss Dickson ôtait ses gants; elle s'installait, pendant que le colonel disait à Norton:
--Quel dommage! Elle a oublié son violoncelle!
Cette brusque invasion, assourdissante, Fargeas ne la détestait pas. Elle amenait chez Sylvia une réaction soudaine dont les nerfs de la jeune femme avaient besoin. Et, pendant que mistress Norton se redressait, essayant de sourire à cette invasion, à ces affolés qui, par droit de conquête fantaisiste, prenaient possession de son domicile, Norton composait son visage, sentant aussi que les Dickson ne venaient pas seulement là en désoeuvrés qui s'amusent, mais en curieux qui épient.
Et, à cette bande éperdue, Éva venait se joindre, à son tour, attirée par le bruit.
--La voilà, la _surprise-party_! lui disait en riant mistress Montgomery.
--Plaisir américain, ajoutait la petite Offenburger. Cela doit vous plaire, miss Éva? Cela ne vaut pas l'anthropologie, mais c'est drôle! Très drôle. Original.
Sylvia faisait toujours des efforts pour sourire, restant un peu pâle.
Alors, le colonel, avec une affectation d'intérêt:
--Mais, docteur, voyez donc... mistress Norton.
--Eh bien! quoi, mistress Norton? dit froidement Richard. Un peu de fatigue, voilà tout.
--Ce n'est-rien, répondait Sylvia.
Et Liliane, la belle Liliane, avide du bruit éternel, leva hardiment, comme un bâton de commandement, son mirliton enrubanné, et de sa voix claire, joyeusement:
--Allons, allons, Sylvia, un peu de gaieté! Arabella, attaquez la _Marche des Milligans_! Nous accompagnerons, nous!... Fête de Saint-Cloud à Trouville! Hip! hip!
--Hurrah! cria Bernière.
Et, pendant que la grande belle fille du colonel Dickson jouait crescendo, sur le piano, l'air anglais, sautillant, entraînant, plein de titillations et de saccades, Bernière et mistress Montgomery accompagnaient en s'interrompant pour rire, et Éva examinait tour à tour le colonel qui, avec une gravité de clergymann, battait la mesure, tandis que la colonelle épongeait son front, la petite Offenburger qui causait avec son père, le banquier imitant la grosse caisse, et Montgomery parlant à l'oreille de Norton. Puis le regard de la jeune fille s'arrêtait sur le mélancolique visage de Sylvia, assise à côté de Fargeas qui hochait la tête. Et la jolie Éva, sérieuse et comme navrée par tout ce bruit qui, lui semblait-il, sonnait faux dans cette villa où, pour la première fois, elle avait pleuré, où elle sentait instinctivement comme un amer parfum de larmes, la petite Américaine se disait, toute triste:
--Si la marquise de Solis était là, elle dirait, cette fois, que les Américaines sont décidément folles! Oui, elle le dirait!
Furieusement, Arabella Dickson enlevait la _Marche des Milligans_, et Liliane, entre deux accords de mirliton, disait à Bernière:
--Tout à l'heure, nous pillerons les buffets pour le lunch! Aujourd'hui, Sylvia n'est plus chez elle. Expropriation pour cause de distraction publique. _Surprise-party!_
--Le _mildew_! songeait Éva Meredith.
XI
Georges de Solis, en quittant la Villa, était sorti un peu au hasard, par les rues vides. Machinalement il allait vers la plage, indifférent au bariolage gai des toilettes claires et des parasols rayés faisant sur le sable des taches joyeuses. Il suivait les _planches_ en songeant encore à ce qu'il venait de dire, à ce qu'il avait osé dire à Sylvia.
Moralement il étouffait. Son existence s'était bornée jusqu'ici à des devoirs et à un amour. Il n'avait pas usé sa passion, en la banalisant, en l'émiettant en caprices. Cet amour intact, il le voulait absolu et il se faisait l'effet d'un sauveur venant arracher cette femme à une prison lourde, à une mort certaine.
Fuir avec elle? Oui, puisque sa destinée était d'errer et que l'univers lui ouvrait ses infinis. Mais Mme de Solis? La mère? Mais Richard Norton? Le mari? Il écartait violemment leur image; il ne voulait voir que Sylvia. Il ne voulait penser qu'à elle. C'était une fièvre qui lui montait au cerveau, l'aveuglant sur tout ce qui n'était pas Sylvia, sur tout ce qui n'était pas son amour.
Il erra ainsi pendant un certain temps, s'arrêtant machinalement devant le tir, hypnotisé, en apparence, par ces cartons troués, en réalité, n'apercevant rien que sa propre pensée. Il rentra alors, dîna avec la marquise qui le trouva préoccupé, nerveux; puis, contre son habitude, il sortit, la nuit venue.
--Es-tu souffrant? lui demanda Mme de Solis, comme il allait s'éloigner.
--Non. Pourquoi?
--Tu es pâle. Tu as l'air triste.
--Je ne suis pas triste. Je suis un peu nerveux. Cette chaleur lourde me fatigue. Le bord de la mer me fera du bien.
Il était agité visiblement, il n'avait qu'une pensée, réaliser cette folie dont il avait parlé à Sylvia comme d'un rêve. Une fuite en 1891, un enlèvement comme en plein romantisme, cela lui semblait assez étrange, presque ironique et «peu fin de siècle». Mais les explorateurs et les chercheurs d'inconnu sont peut-être les derniers romantiques. Ce danger bravé, ce départ brusque et fou lui plaisait. Mais comment partir? Et quand?
Puis le voulait-elle bien? Il l'avait sentie trembler sous ses paroles, frémir d'une tentation de liberté et d'amour. Elle l'aimait encore, et c'est parce qu'il avait eu la sensation de cet amour demeuré fidèle et partagé qu'il trouvait en lui l'audace de cet acte insensé: la rupture avec le monde et la fuite vers le hasard. Mais aurait-elle la même témérité que lui? Une réflexion ne l'arrêterait-elle pas, brusquement, en chemin?
Il était entré, presque inconsciemment, au Casino, ayant, pour s'étourdir, comme un besoin de bruit. La foule était grande. On dansait. Dans la salle des «petits chevaux», des joueurs se donnaient l'illusion de la roulette. En allant de la salle de bal à la salle de jeu, M. de Solis se heurta presque contre la belle Arabella Dickson qui passait au bras de son père. La foule, instinctivement, s'écartait devant l'admirable fille et le gigantesque Américain aux poils roux. Gontran de Bernière venait derrière, causant avec un monsieur très pur, très correct, très épinglé, cravaté de blanc, un gardénia à la boutonnière, et qui était le peintre Harrisson, Edward Harrisson, le premier mari de mistress Montgomery. Un artiste à tenue de diplomate. Chauve, du reste, avec des favoris interminables.
Arabella, en apercevant M. de Solis, laissa échapper un _ah_! de satisfaction. Elle s'arrêta, lui tendant la main. Elle était délicieuse avec ses cheveux colorés relevés sur la nuque, un petit chapeau marin, en paille blanche, posé dessus, jupe et veston blancs, un déshabillé très habillé, le veston moulant comme avec des caresses la taille et les hanches.
--Monsieur de Solis, dit-elle, on vous a regretté à la villa Norton, ce soir.
--Très regretté, dit le colonel.
--Charmante, la _surprise-party_ organisée par mistress Montgomery. Oh! elle s'entend aux petites fêtes, mistress Montgomery. N'est-ce pas, monsieur Harrisson?
--Elle s'y entend, répondit flegmatiquement le premier mari.
--J'avais, ajouta Arabella en souriant, espéré vous voir, monsieur de Solis!
--Je sors très peu, mademoiselle. C'est par hasard que je suis ici!
Le colonel hocha la tête, sa tête si haut perchée, et caressant sa longue barbe:
--Oh! oh! vous sortez très peu? Vous ne venez pas souvent au Casino, mais....
Il s'arrêta, le regard de M. de Solis lui ordonnant de se taire.
Toute la révolte de Georges contre la calomnie montait dans ce regard violemment impératif, et le marquis saisit même, avec une sorte de brusquerie ardente, l'occasion que lui offrait cette rencontre:
--J'ai précisément un mot à vous dire, colonel.
--Volontiers, mon cher marquis.
--Oh! seul à seul, fit Solis. Vous permettez, mademoiselle?
Arabella sourit.
--M. de Bernière me servira de cavalier, dit-elle.
Le colonel avec flegme caressait toujours sa longue barbe. Georges l'attira dans un coin de la salle où de bons bourgeois prenaient le chaud, sur des fauteuils.
--Monsieur, dit le jeune homme en allant droit au but, vous avez tenu sur moi, et sur une personne que ni vous ni moi n'avons le droit de nommer, des propos qui ne me conviennent pas.
--Vous dites? fit le colonel en redressant encore sa taille de géant maigre.
--Je dis que vous avez calomnié la plus respectable des femmes et que vous avez associé mon nom à vos calomnies. Savez-vous comment nous appelons cela en français?
--Je connais la langue française, dit le colonel froidement, et je vous dispense de feuilleter votre dictionnaire! Je n'ai rien dit qui ne fût du domaine d'une conversation de plages. J'ai peut-être parlé--et dans l'intérêt de la santé d'une personne qui vous paraît chère--de promenades trop fréquentes... au bord de la mer... le soir.... Quand on est souffrante....
--Eh bien, monsieur, interrompit Solis, je vous défends, à l'avenir, de vous occuper et de moi et de celle dont vous voulez parler.
--Vous me dé-fen-dez? dit l'Américain en scandant les mots.
--Parfaitement.
--De quel droit, monsieur?
Le colonel avait une attitude fière dont l'héroïsme, assez fortement alcoolisé, devait être arrosé de nombreux _cocktails_.
--De quel droit? fit M. de Solis. Du droit que je prends.
--Oh! dit le colonel lentement, ma compatriote vous tient terriblement au coeur. C'est compréhensible: elle est très jolie!
Il relevait sa main pour se caresser la barbe, de son geste machinal. Georges lui saisit le poignet, et, se rapprochant de lui, les yeux dans les yeux:
--Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!
--J'espère que vous ne l'êtes pas, monsieur! dit le colonel en se dégageant.
--Tout à vos ordres!
--Exactement, fit Dickson en rejoignant sa fille qui causait avec de Bernière, celui-ci d'ailleurs ne perdant pas un mouvement de Solis et du colonel et se doutant bien que cet aparté cachait une discussion grave.
«Oh! oh! pensait le colonel en arrivant vers miss Dickson--Arabella épousera difficilement le marquis, maintenant. Mais qui sait?»
--On s'est chamaillé? demanda Bernière, une fois seul avec Georges.
--Oh! presque rien!
--Une provocation?
--Une explication, dit Solis. Je compte sur toi. Elle peut avoir des suites.... Ah!... tu préviendras le docteur Fargeas.... Et pas un mot à ma mère! Je vais l'embrasser. Pauvre femme!
--Diable, dit Bernière en essayant de plaisanter, tu es expéditif! Perds pas ton temps! Toute vapeur! Train express!
* * * * *
A la villa Norton, cette soirée avait été silencieuse, triste, et la journée du lendemain devait être plus inquiète encore. Soit que le colonel Dickson eût laissé échapper, au Casino même, le secret de son altercation avec M. de Solis, soit qu'en s'abouchant avec ses amis, le peintre Harrisson avant tous les autres, il n'eût pas demandé à ses témoins de garder le silence, soit encore qu'il eût intérêt à mêler à son nom le nom du marquis, l'incident de la veille était, dès le lendemain matin, le bruit de la plage. Et, de ce bruit même, les échos devaient entrer jusque dans la villa Norton. Mme Montgomery y était venue de très bonne heure, affairée, nerveuse, et, en arrivant pour prendre des nouvelles de Sylvia, le docteur Fargeas éprouvait une sensation très singulière; il lui semblait que les objets même, les meubles, avaient un aspect inaccoutumé, dramatique. Les choses, qui ont leur malice, ont aussi leur divination.
Le docteur se garda bien, du reste, d'interroger Mme Norton, qu'il trouva toujours très nerveuse, mais plus résolue et comme ayant fait un effort sur elle-même. Norton était absent. Fargeas se borna à une sorte d'ordonnance morale et, comme il descendait de l'appartement de Sylvia, il se heurta presque, au bas de l'escalier, à miss Meredith, qui attendait, visiblement anxieuse.
--Eh bien, docteur.... Sylvia? Comment va-t-elle? demanda Éva.
--Toujours dans son état d'innervation, mademoiselle, mais visiblement plus énergique aujourd'hui. On dirait que quelque émotion nouvelle l'a relevée....
--Une émotion? dit la jeune fille.
--Je ne sais laquelle. Rien de nouveau ici? fit le docteur.
--Rien.
Il regardait Éva toute pâle et hocha la tête de son air à la fois narquois et indulgent.
--Je ne vous conseillerai jamais de chercher à jouer la comédie, ma chère enfant.... Vous ne sauriez pas!
--Mais, docteur....
--Si mistress Norton est, comment dirai-je? remontée, vous êtes, vous, au contraire, très inquiète.
--Et pourquoi serais-je inquiète? demanda Éva, relevant sa tête brune et essayant de sourire.
--Ah! ça, par exemple, je n'en sais rien, dit Fargeas.
Il ajouta doucement:
--Peut-être tout simplement le bruit de ce duel.... Oui, du colonel Dickson avec M. de Solis.
Et comme Éva faisait un mouvement involontaire:
--Là! tout juste.... Eh bien, quoi? M. de Solis! Il en a vu bien d'autres? Il sait manier l'épée, tenir le pistolet. Rien à craindre pour lui!
Éva répondit, la voix lente:
--Qui vous dit que je craigne quoi que ce soit pour M. de Solis?
--Hein?... Comment?... fit le docteur.
Il attendit un moment et ajouta:
--Soit, mettons que je me suis trompé. C'est peut-être bien, alors, le colonel Dickson qui vous intéresse?
Un mouvement d'épaules d'Éva, accompagné d'un geste où le souhait devenait une menace, lui répondit:
--Le colonel! Le colonel! Ah! si le sort était juste, le colonel!...
--Très bien, fit le docteur. C'est ce que je vous disais.
Il était certain maintenant qu'elle pensait anxieusement au marquis. Pauvre petite!
Il remarqua alors qu'elle avait un chapeau sur ses cheveux bruns et qu'elle était habillée pour sortir. Il lui demanda si elle voulait l'accompagner.
--Oui, certes. Avec plaisir, docteur.
Elle avait besoin d'air, de mouvement. Elle voulait marcher, se fatiguer, user ses nerfs. Et, l'accompagnant vers la ville, le docteur la regardait du coin de l'oeil, toute pâle, délicieuse.... Et tout à coup, il la vit devenir très rouge et elle s'écria, en apercevant, de loin, quelqu'un qui venait vers eux:
--M. de Solis!
Lorsqu'il fut près de Georges, il lui tendit la main, disant:
--Eh bien, mon cher marquis, je vous félicite.
--Et de quoi? fit M. de Solis, qui avait salué Éva.
--Mais... on ne parle que de cela... votre rencontre avec le colonel Dickson.
--Je ne me suis pas rencontré avec le colonel Dickson.
Éva, hésitante, demanda:
--Alors... ce duel... c'est fini?
--A peu près! répondit Georges.
--Vous ne vous battez pas?
Un signe rapide du docteur fit connaître à Georges qu'il devait nier toute rencontre.
--Le duel n'aura pas lieu, mademoiselle! dit-il en souriant. Tout est terminé!
--Ah! tant mieux! J'étais d'une inquiétude!
--Et, tout à l'heure, vous m'assuriez que vous n'aviez pas l'ombre de....
--Ah! tout à l'heure! tout à l'heure! fit-elle en riant.
Fargeas lui prit les mains, paternellement:
--Je vous l'ai dit, ma chère enfant, la comédie, vous ne saurez jamais... jamais... jamais.... Allons, au revoir, mademoiselle! Mes visites à mes malades sont peut-être inutiles, mais elles sont pressées.
Et saluant M. de Solis, il s'éloigna assez vite du côté des rues, laissant en tête à tête, à quelques pas de la plage, dans l'atmosphère matinale, Éva et M. de Solis.
* * * * *
La jeune fille regardait le marquis d'un air joyeux. Brusquement rassérénée, heureuse.
--Savez-vous que je suis très contente? disait-elle. Un duel! Je trouve cela si absurde, le duel.... Et quand on pense que le colonel Dickson, qui est très redoutable, paraît-il, pouvait.... C'est pourtant lui, n'est-ce pas, monsieur de Solis, qui a refusé le duel?
--Soyez certaine, mademoiselle, répondit Georges, que ce n'est pas moi!
--Après ça, il a bien fait! On me racontait qu'il avait accompli de véritables exploits pendant la guerre de sécession. Et depuis contre les Indiens aussi.... Oui, avec Buffalo Bill.... Un héros, à ce qu'il paraît, le colonel Dickson! Moi, je doutais un peu, je vous assure! Je ne sais pas pourquoi, dit-elle en riant, mais je doutais. Maintenant, non, je ne doute plus!...
--Pourquoi?
--Un homme qui a la terrible réputation du colonel et qui n'hésite pas à reconnaître ses torts, est vraiment un excellent homme. Pour moi, le colonel Dickson a fait ses preuves de loyauté aujourd'hui. Car il a reconnu ses torts, n'est-ce pas, monsieur de Solis?
--Assurément!
--C'était, d'ailleurs, assez vilain d'accuser Sylvia, la bonté et l'honneur mêmes. Oh! vous voyez que je sais tout. Et comme je savais que le colonel, lui, au tir,--en vous quittant--avait cassé devant tout le monde un nombre plus que respectable de poupées, vous concevez dans quelles transes j'ai passé la nuit. Est-ce que je vous ennuie de causer là, dans le plein air, comme disent les peintres? Je ne vous fais pas perdre votre temps, au moins?
--Oh! mademoiselle!
--Tant mieux. Vous êtes d'ailleurs condamné à me subir un peu. Vous m'avez donné assez d'inquiétudes. Oui, oui, vous allez me trouver absurde! Une Américaine, cela ne doit pas avoir les sensibilités subtiles de vos Françaises! Eh bien, je vous voyais là, debout, devant le pistolet du colonel Dickson....
--Et passé à l'état de poupée! dit le marquis. Mais je sais mieux me défendre que les bonshommes de plâtre, mademoiselle. D'ailleurs je suis d'avis que dans une rencontre de ce genre le bon droit est toujours vainqueur.
--Oh! oh! une superstition.
--Mieux que cela, une conviction.
--Excellente, cette conviction, quand elle est appuyée sur beaucoup d'adresse! Toujours est-il que vous m'avez joliment, oh! joliment inquiétée.
Elle était charmante, avec son babil joyeux, cette juvénile franchise, ce clair regard qu'elle fixait sur lui, cette cordialité de camarade qui troublait un peu, ou plutôt attirait Solis, et il la regardait doucement, un peu étonné, comme on étudierait tout à coup un paysage à peine aperçu jusque-là.
--Je voudrais, disait-il, avoir eu plus de droits à mériter cette inquiétude-là.
Éva souriait toujours.
--Comment, plus de droits? C'est-à-dire avoir couru plus de dangers? A quoi bon, puisque le résultat est le même? Je suis pratique, vous savez.
Elle marchait maintenant à ses côtés, délicieuse, tout son fin visage de brune animé d'une fièvre heureuse, et le vent sur son front agitait doucement de petites mèches frisées que Georges n'avait jamais remarquées et qui étaient d'une coquetterie charmante.
Il avait plaisir à entendre cette enfant lui parler de lui et, l'interrogeant, il lui disait:
--Alors, vraiment, si le colonel Dickson m'avait traité en petite poupée, cela vous eût été désagréable?