L'américaine

Chapter 13

Chapter 133,826 wordsPublic domain

--On a combattu le phylloxéra et on a eu le mildew. Le mildew, ce petit parasite qui tache de rouge et qui dessèche les feuilles vertes, qui les tord, qui les ronge, qui les tue; qu'on essaie de tuer avec du soufre et de la chaux et qui reparaît au printemps avec les roses, quand on l'a cru bien brûlé, bien enterré, l'hiver, avec la neige! Le mildew, ce besoin de bruit, de fortune, de mouvement, de luxe, de tapage, qui fait de notre France une Amérique au petit pied! Le mildew, ce fracas incessant qui a remplacé la bonne vie sans morgue de nos grand'mères; le mildew, cette pose éternelle, cette éternelle représentation et cette mise en scène si différente de l'existence intime, discrète, et comme parfumée de douce paix que nous menions autrefois! Eh! parbleu, l'esprit est aussi vif, le coeur est aussi chaud, la bonté est aussi grande; il y a toujours les mêmes vertus dans ce beau pays de France, et la vigne, que le soleil y dore, y mûrit toujours le vin le plus généreux; mais, regardez bien, esprit, bonté, coeur, et la vigne et la vie, tout cela est comme piqué, comme taché. Tout cela a quelque chose. Quoi? De l'impondérable! De l'indéfinissable! Je ne dis pas de l'inguérissable! Ce n'est rien et c'est quelque chose! Ce n'est pas grave et ce ne peut être mortel! C'est--comment diriez-vous, mon neveu?--c'est le chic, c'est le luxe, c'est la pose, c'est le coup de cravache éternel dans le steeple-chase acharné, c'est de la moisissure de vertus. Eh! parbleu, c'est le mildew!

--Ah! bonté du ciel! s'écria mistress Montgomery, qui avait écouté le speech narquois de la marquise comme au théâtre on écoute un air de bravoure, et c'est nous qui sommes cause de tout cela?

--Mon Dieu, oui! fit Mme de Solis. A peu près! Mais il y a des exceptions!... dit-elle avec un fin sourire.

--Et en voici une! s'écria mistress Montgomery en montrant Éva qui entrait.

--Venez, venez, ma chère Éva à la rescousse! On dit du mal de notre Amérique.

Éva s'arrêta après avoir salué Mme de Solis.

--On dit du mal de l'Amérique?... Et qui donc? fit-elle, sa jolie tête très brune se redressant avec une sorte de charme belliqueux.

--La marquise, répondit Liliane, qui nous reproche d'avoir perverti Paris, endommagé ses vignes; je ne sais quoi!

Mme de Solis sourit encore:

--Oh! une boutade! Ce n'était pas pour vous que je parlais, ma chère enfant! Ni pour mistress Montgomery! Mais je suis une vieille Française un peu entêtée dans les moeurs d'autrefois et, partout où je vois des excentricités qui montrent le bout de leurs griffes....

--Vous criez que les coupables sont les Américaines! dit Liliane.

Le docteur Fargeas répliqua:

--Souverainement injuste. En fait de sottises, nous n'avons pas besoin d'articles d'importation. Nous fabriquons parfaitement ça nous-mêmes?

--Je rie me permettrais pas de répondre à Mme de Solis, fit Éva, mais je crois que nous avons, les uns et les autres, à nous pardonner un peu... beaucoup de défauts! Il est tout naturel qu'on juge les Américains à Paris comme nous jugeons les Français à New-York. C'est vrai, quand je suis venue, je croyais sérieusement que je faisais mon entrée dans Babylone!

--Les jardins suspendus! dit M. de Bernière.

--Oh! pis que cela: une succession de cavernes!

--Et maintenant?

--Ah! maintenant! Je m'aperçois que j'étais injuste... comme la marquise, sans doute!

--Nous n'avons pas encore inventé le mildew! fit Mme de Solis.

Elle s'était approchée d'Éva et regardant, au poignet de la jeune fille, un petit cercle d'or orné de perles:

--Tiens, un joli bracelet que vous avez là!

--Il n'est pas de Tiffany, il est français, dit Éva, qui, se tournant vers Georges, ajouta avec une petite moue un peu railleuse: «Vous voyez, monsieur de Solis, ce n'est pas un des lourds bracelets dont vous me parliez, vous rappelez-vous?»

--Ah! c'est vrai! dit le marquis.

--Il vous plaît, celui-là?

--Oui!

--C'est le même que celui de Sylvia.

--Il est charmant!... dit Georges.

--Charmant!... ajouta Liliane.

Et Éva pensait: «Charmant, parce que Sylvia l'a trouvé joli!»

Bernière, qui avait aussi regardé le bracelet en répétant, comme tout le monde, le mot officiel: _charmant_, demanda, tout à coup, à Liliane:

--Ah! mistress Montgomery, pardon! Une question?...

--Dites!

--Qu'est-ce que c'est que ce petit papier que j'ai reçu signé de vous, hier?

Et il tirait, de son porte-cartes, un bristol plié en deux.

--Eh bien, quoi! fit Liliane, vous n'avez donc pas lu?

--Si, j'ai lu! «Demain, à six heures précises, _Surprise-party_, villa normande, chez mistress Norton!»

--Surprise-party? Eh bien?

--Eh bien! cela signifie qu'aujourd'hui, à six heures, sans que Mme Norton en soit avertie, nous envahissons sa villa, nous nous installons à son piano, nous faisons danser, nous sommes maîtres du logis... nous donnons une fête chez Sylvia, qui l'ignore, voilà! _Surprise-party?_ Vous ne connaissez pas? Coutume américaine!

--Le _mildew_! répéta Mme de Solis. Fargeas souriait:

--Alors, les chroniqueurs ne mentent pas, ça se fait, ces choses-là?

--Couramment. Comment! cela ne vous plairait pas, docteur, une _surprise-party_, chez vous, tout à coup, à une heure indue?...

--Avec bouleversement de tous mes livres?... Moi? Je serais capable d'envoyer chercher des gardiens de la paix!

--Peine inutile. Quand on en a besoin, on n'en trouve pas!

--Mais, vous savez, dit en riant Éva, votre _surprise-party_... maintenant que je suis prévenue....

--Ne sera plus une surprise! Eh bien! dit mistress Montgomery, n'avertissez pas Sylvia, qui ignore tout. Et l'aventure la distraira peut-être.

--D'autant plus que nous serons nombreux! dit Bernière. La belle miss Arabella doit être des nôtres....

--Comment! Miss Dickson?

--Dame! Elle lisait, devant moi, sur la plage, une invitation pareille, signée de votre main!...

--Ah! c'est vrai!... J'oubliais!... Ah! j'ai fait là une belle affaire!... Les lettres étaient expédiées avant que j'eusse appris les bavardages du colonel! Et il est capable de venir, le colonel, et mistress Dickson, et le trio!... Ici, les Dickson! Ah! que c'est désagréable!

--Pourquoi? demanda Bernière.

--Rien! Tant pis! On le verra manoeuvrer, le colonel, voilà tout!

La marquise de Solis s'était penchée à demi vers Fargeas et lui demandait:

--Un peu folles, n'est-ce pas, docteur, toutes ces Américaines?

--Non, pas toutes! Vous l'avez dit!

Et, montrant Éva qui causait avec Georges:

--Il y a des exceptions!

--Je sais bien, fit la marquise. Le mildew ne dévore pas toutes les grappes!

Et comme Sylvia entrait, le docteur avait bien envie d'ajouter que celle-là, non plus, n'était pas atteinte du mildew, comme le pensait peut-être la marquise; mais mistress Norton s'approchait déjà de Mme de Solis et, de sa voix douce, un peu lente, lui demandait pardon de s'être fait attendre:

--J'étais un peu souffrante!...

--Votre santé? J'espérais que vous alliez mieux!

--Demandez au docteur, dit Sylvia.

--Cela devrait aller mieux! La vérité est que je ne suis pas très content, répondit Fargeas.

* * * * *

Mme de Solis étudiait, avec une sorte d'inquiétude mortelle--égoïste en réalité--la jolie Américaine dont son fils évitait le regard, et lentement, avec une expression de bonté réelle:

--Je n'entends rien à la médecine, dit-elle, mais il me semble, chère mistress Norton, qu'il doit y avoir beaucoup d'imagination dans votre souffrance.

--De l'imagination?

Et Sylvia semblait chercher à se rendre compte elle-même de son état d'esprit.

--Oh! je sais bien! dit la marquise. Dès qu'on croit souffrir, on souffre! Comme on est malheureux au moral, dès qu'on croit l'être! Comme on est amoureux à en mourir, dès qu'on se figure qu'on est amoureux! Voyons, docteur, n'ai-je pas raison?

--Si! si!... Cela entre dans ma théorie, cela! Je ne m'apitoie que sur les maux inévitables!

--Qui sont? demanda Georges pour se mêler à la conversation.

--Oh! je crois vous avoir déjà donné et redonné ma formule. Ne me faites pas rabâcher. C'est du _déjà dit_. Elle tient dans trois _m_ majuscules!

--Deux de plus que dans Montgomery de New-York! dit Liliane en riant.

--Et ces trois _m_, docteur?

--Oh! fort peu aimables, mes majuscules! La Misère, la Maladie et la Mort!... Le reste, peuh! Imagination, comme dit madame la marquise.

--Mais, insista le marquis, sans regarder Sylvia qui écoutait, très émue, la maladie qui naît d'une souffrance morale, cachée, d'un idéal meurtri, d'un amour qu'on étouffe?...

--Une question. Vous en avez vu beaucoup, beaucoup, de ces amours-là? interrompit Fargeas, l'air sceptique.

--Il suffit d'en rencontrer un pour le plaindre.

M. de Solis avait dit ces mots d'un ton profond, très grave et, comme Sylvia était près de lui, il ajouta rapidement très bas:

--Le plaindre et l'adorer.

Sylvia ne répondit rien, comme si elle n'eût pas entendu; mais cette adoration affirmée là furtivement, imprudemment aussi, avec l'espèce de défi que portent au danger ceux qui aiment, ce mot rapide lui entrait dans le coeur; et l'oeil inquiet d'Éva épiait sur le visage de Sylvia la moindre trace d'émotion, et, en même temps, l'imperceptible mouvement de lèvres du marquis parlant à mistress Norton.

La mère aussi épiait peut-être, car interrompant presque l'élan de son fils, elle disait doucement:

--Eh! bien, moi, j'en ai rencontré quelques-uns de ces amours vrais, et je suis assez vieille femme pour avouer qu'il y en a même dont j'ai entendu battre les ailes... frt! frrt! On dit que ça a des ailes, ça! Mais je scandaliserais bien miss Éva en lui affirmant que si on lui jure qu'on mourra pour ses beaux yeux, c'est peut-être très joli, très agréable, très musical, mais c'est une phrase toute faite qui n'a aucune importance. Elle ne doit pas s'en préoccuper. Je connais des gens qui l'ont dite cent fois à cent femmes différentes et qui ne sont pas morts le moins du monde!

Et la marquise, souriant à Éva, ajouta:

--Je vous dépoétise la vie, hein, mon enfant?

La petite Américaine répondit nettement:

--Pas du tout, oh! pas du tout, madame! Je n'aimerais guère, moi, qu'un galant homme qui, au lieu de me promettre de mourir pour mes beaux yeux, comme vous dites, me jurerait de vivre pour moi.

--Et vous auriez raison! C'est plus difficile! fit la marquise. Ravissante, cette petite! dit-elle tout bas à mistress Montgomery, qui se mit à rire en répondant:

--Américaine, pourtant! Que faites-vous du mildew?

--Oh! je vous ai dit qu'on en guérissait, répliqua Mme de Solis.

Le docteur Fargeas s'intéressait visiblement à cette conversation qui, sous la banalité apparente des propos échangés, cachait un secret deviné plus qu'à demi, une souffrance latente, un peu de romanesque maladif qu'il entendait traiter par la méthode antiseptique, comme tout autre microbe.

--Eh bien! mais, dit-il, voilà miss Éva, la moins romanesque des jeunes filles, qui vient de débiter une phrase de roman!

--Moi?

--Vous!... «Un homme qui vous jurerait de vivre pour vous, avec vous!» Mais vivre ou mourir, ma chère enfant, dans ces cas-là, c'est la même chose! Ceci n'a pas plus d'importance que cela. Et, depuis le divorce....

--Ah! le divorce! s'écria Mme de Solis. Il me semble que c'est encore quelque chose d'américain, ça. Le divorce! Autre espèce de....

Mistress Montgomery l'interrompit vivement:

--Ne parlez pas trop mal du divorce, madame la marquise, je sais des gens qui en ont essayé et que vous pourriez blesser!

--Eh bien! quoi? Voyons, demanda Fargeas, qu'est-ce qu'ils en disent... après l'épreuve?

La belle Liliane sembla se recueillir un moment, puis, avec un petit geste indifférent:

--Peuh!... Le divorce c'est comme le mariage.... De loin, c'est très gentil, très gentil... et de près!...

--Ah! dame! fit le docteur. Ça a sa lune de miel aussi!... Mais elle s'use, comme toutes les lunes de miel! Ce que je reproche au divorce, moi, c'est d'avoir ôté je ne sais quelle poésie au mariage... poésie de la prison, si l'on veut! Mais un cachot est plus pittoresque qu'une chambre d'auberge! Grâce au divorce, voilà le mariage banalisé!

--Pourtant, dans notre effroyable Amérique, comme l'appellerait volontiers la marquise, le divorce a bien son agrément, dit mistress Montgomery. Je m'ennuie? Je m'échappe! La cage me tue? Je l'ouvre! Et je pars! Et je suis heureuse! Et si je rencontre mon....

--Mon idéal! dit Mme de Solis.

--Avec retouche! compléta Bernière.

--«Preste, voici ma main!» Oh! aucune publication! «Tu me plais? Je te plais? Marions-nous!» Et l'on va se marier! «Vite, une _licence_! Un magistrat.» Un ministre protestant ou un prêtre catholique, tout est excellent. «Bonjour, bonsoir!» Une ou deux questions, un petit sermon, un certificat sur papier... libre! Gratification à l'officiant! Poignée de main au magistrat! Et tout est dit. C'est net et froid comme une lame de couteau! J'avoue, ajouta Liliane, que j'ai un peu beaucoup regretté cette pompe et cette musique d'un mariage à la Madeleine.

Elle semblait penser à quelque rêve non réalisé dans son existence de jolie femme. Oui, la musique, les orgues, le défilé de _tout Paris_ à la sacristie, le soleil, le tapage, les notes dans les journaux, une autre espèce de poésie: la poésie du reportage!...

--Il y a pourtant, dit miss Éva de son ton bref, sérieux et profond, dans le mariage de chez nous, quelque chose de touchant et d'émouvant qui doit, je pense, enlever à la cérémonie ce froid de couteau dont parle mistress Montgomery! C'est lorsque l'officiant, ouvrant devant ceux qui sont là, devant lui, le livre où nous avons, tout enfant, appris nos premières prières, leur lit ceci: «_Vous prenez cet homme--ou cette femme--dans la bonne comme dans la mauvaise fortune, dans la santé comme dans la maladie, dans la pauvreté comme dans la richesse_»--et qu'on répond: «Oui! je le jure!»

Il n'y avait, chez la jeune fille, rappelant le texte, rien de sec ni d'hostile, rien de l'allure prédicante des salutistes; au contraire, une foi réelle, une étonnante profondeur d'âme. Georges et Sylvia l'écoutaient, frappés l'un et l'autre.

--Et l'on jure, parbleu! fit Fargeas. Il ne manquerait plus que ça, qu'on ne jurât pas! La mariée est charmante, le marié est amoureux.... Ils jureraient tout ce qu'on voudrait! Et le divorce n'en vient pas moins casser le serment comme une branchette morte de la fleur d'oranger fanée! Ah! les lendemains de ces moments-là! Je ne le vois pas aussi souriant que Mme Montgomery, moi, le divorce. Je le vois affreusement utilitaire, naturaliste et cruel. Cas de divorce telle maladie mortelle, cas de divorce telle souffrance qui rend fou, cas de divorce tel malheur qui rend paralytique! Car les gens pratiques ont inventé, parmi les cas de rupture, les infirmités ou le malheur! «Tu me plaisais? Je te plaisais! C'était bien!...--Tu es malade, perdu de santé, pauvre homme, ou tu es vieillie, pauvre femme! C'est une autre affaire! Cas de divorce!...» J'ai connu--c'était le bon temps, c'était le vieux jeu--de pauvres diables que la souffrance, loin de désunir, rapprochait! Et des femmes qui mettaient leur vanité à pouvoir dire qu'elles n'avaient appartenu qu'à un seul homme vivant!

--J'en sais même qui ont voulu n'aimer qu'un seul être au monde, même mort! répondit doucement la marquise de Solis.

Mistress Montgomery se mit à rire.

--C'est très joli, tout cela! Mais vos Françaises avaient trouvé le moyen facile de ne pas divorcer... même avant la loi.... Elles divorçaient par contrebande! Ma foi, j'aime encore mieux l'Américaine! Le mildew! Tout ce que vous voudrez! C'est plus loyal, c'est plus honnête, c'est plus franc!

--Mistress Montgomery est divorcée! dit la marquise au docteur, un peu ennuyé de sa minute d'oubli et qui s'excusait alors auprès de Liliane:

--Madame, croyez bien... je ne voulais pas....

--Oh! dit-elle, c'est sans importance! Au fond, je suis complètement de votre avis! Le divorce, c'est comme vos bromures... on change l'ordonnance et ça ne guérit rien! Voyons, Bernière, il faut pourtant l'organiser notre fameuse party? Il est déjà quatre heures, mon cher.

--A vos ordres, madame! dit le vicomte.

Et Liliane, tendant la main à Sylvia:

--Nous vous quittons, chère amie! A bientôt! Et un peu de gaieté, voyons! La marquise a raison! C'est imaginaire! Ah! j'inventerai des folies pour vous distraire! Et très sages, mes folies! A bientôt!... Et pas d'imprudence! ajouta-t-elle encore tout bas.

--Vous vous trompez, dit Sylvia. Je n'ai commis aucune imprudence... aucune!

--Tant mieux!--Et à bas le colonel!

Sylvia s'était comme détachée de mistress Montgomery, et, rapidement, passant près de Georges, lui jetait ces mots, très vite:

--J'ai à vous parler, monsieur de Solis.

--A moi?

--Oui. Revenez dans un moment!

Liliane, alors, qui avait surpris ce mouvement furtif, songeait à ce que Sylvia venait de lui dire: «Aucune imprudence!» et trouvait que son amie était plus insensée encore qu'elle ne le supposait.

--Vous nous accompagnez, docteur? dit Mme de Solis.

--Oui.... J'ai une visite à faire tout près.... Je repasserai peut-être par la villa pour savoir des nouvelles de mistress Norton... ou plutôt pour avoir le plaisir de la revoir....

--Et sans rancune, docteur! dit Liliane, tendant la main à Fargeas en passant devant lui.

--Sans rancune, madame!

* * * * *

Georges de Solis avait salué profondément Sylvia. Il sortait avec sa mère pendant qu'Éva, un peu pâle, le suivait des yeux. La jeune fille, restée seule avec Sylvia, dit alors, après un silence:

--Charmante, Mme de Solis!

--N'est-ce pas? dit Sylvia. Et...--elle sembla hésiter--et son fils?

--Le marquis? fit Éva, un peu étonnée.

--Oui!

--Un gentleman accompli, répondit la jeune fille froidement.

--Mieux que cela, corrigea mistress Norton, un gentilhomme!

Éva sourit légèrement et répliqua, la voix un peu sèche:

--Disons un honnête homme, et tout sera dit!

Sylvia avait regardé la petite Américaine.

--Vous ne l'aimez pas beaucoup, M. de Solis, ma chère Éva!

--Moi? Qui vous fait croire?

--La manière dont vous en parlez!

--Je ne parle jamais de M. de Solis! dit-elle encore de soin ton bref.

--Norton m'en a parlé pour vous!

--Mon oncle?

--Il a des idées très personnelles, votre oncle, et quoi qu'il veuille vous laisser, naturellement, toute liberté....

Éva sentait vaguement qu'en lui parlant Sylvia voulait savoir ce qu'elle pensait de M. de Solis.

--Norton, continuait la jeune femme, serait certainement très heureux de savoir votre avenir assuré par une union....

--Quelle union? interrompit Éva. M. de Solis vous a-t-il chargée de me parler pour lui?

--Non, je vous ai dit que votre oncle....

--Mon oncle n'ignore pas que mes idées sur le mariage sont très nettes. Le serment que je prêterai, comme je le disais tout à l'heure, sera pour toute mon existence, et je n'accepterai ce même serment que d'un homme qui m'aimera comme je l'aimerai, de toute son âme. Je ne parle pas de M. de Solis. Je parle de moi qui ne l'aime pas.

Ces mots avaient été dits avec une décision qui sentait la vérité, et Sylvia, dans son regard triste, laissa passer l'éclair d'une joie involontaire.

--Vous ne l'aimez pas, Éva? Vous n'aimez pas M. de Solis?

--Non.

Mais Sylvia insistait:

--Regardez-moi bien! Vous êtes ma soeur! Une soeur chérie! Il m'a semblé surprendre en vous, lorsque l'on parlait de M. de Solis....

--Je n'aime pas M. de Solis, interrompit la jeune fille. Et, je vous le répète, je ne serai la femme que d'un homme que j'aimerai!

La réponse, cette fois, avait dans sa résolution quelque chose d'hostile qui inquiéta mistress Norton.

--Qu'est-ce que vous avez, ma chère Éva? Ce que je vous ai dit ne vous a pas blessée?

--Blessée? Non! fit Éva. Vous voulez savoir ce qu'il y a au fond de mon coeur, je vous le dis... franchement... comme à une soeur... puisque vous me donnez ce nom.... Et pourquoi aimerais-je M. de Solis?... Est-ce qu'il peut m'aimer, lui?

--Qui vous dit--et Sylvia hésitait un peu--que M. de Solis?...

Cette fois, une amertume perçait vraiment dans les paroles de cette enfant, et Sylvia répondait, en regardant les beaux grands yeux clairs, la chevelure noire, le fin profil de la jeune fille:

--S'il peut vous aimer?... Avec votre grâce, votre beauté, votre bonté!

--Eh! d'autres sont belles, d'autres sont bonnes! dit Éva. D'autres l'aiment peut-être! Et lui, lui, est-ce que vous croyez qu'il se préoccupe de moi?...

Elle laissait tomber son regard sur le bracelet que, tout à l'heure, M. de Solis avait regardé--regardé parce qu'il ressemblait au bracelet de Sylvia--et, lentement:

--Même en me parlant, il pense à une autre!

--A une autre? Éva, mon enfant, que voulez-vous dire? Je veux savoir!...

--Quoi? Le secret de M. de Solis? dit-elle. Demandez-le-lui, quand vous le verrez!... A vous, il le dira certainement.

Elle avait jeté ces derniers mots d'un ton brusque, voulant évidemment terminer là un entretien qui lui déplaisait, lui pesait, et, malgré un appel de Sylvia, elle s'éloigna, poussant la porte, remontant jusqu'à sa chambre avec des sanglots dans la poitrine.

--Éva!

Elle était loin déjà, Éva, cherchant le coin solitaire où, sans honte, elle pourrait pleurer, nerveusement, savait-elle pourquoi?

* * * * *

Sylvia restait seule, effrayée.

Une pensée lui venait maintenant, inquiétante, et elle avait encore dans les oreilles l'accent avec lequel Éva lui avait comme cinglé ces mots au visage: «Le secret de M. de Solis? Demandez-le-lui quand vous le verrez!»

--Est-ce qu'elle l'aimerait? se disait-elle.

X

M. de Solis avait hâte de revoir Sylvia. Ne venait-elle pas de lui dire furtivement qu'elle avait à lui parler? Quand? Le plus tôt possible. Une visite nouvelle dans une même journée ne pouvait-elle sembler déplacée, éveiller les soupçons? Et pourquoi? Y avait-il donc imprudence à se montrer à la villa, aujourd'hui même, puisque Sylvia lui demandait de revenir «dans un moment»? Ne pouvait-il reparaître sous le prétexte de lui apporter quelque livre, une partition? Et puis il ne raisonnait pas. Il n'y avait point d'obstacle: il en eût souhaité, tout prêt à la lutte, las de son existence plate, de cet amour latent, en quelque sorte résigné, caché. Ses appétits d'aventures, sa soif de nouveau s'éveillaient, le poussaient à rêver quelque brusque exode, un départ avec cette femme partageant désormais ses explorations, ses dangers et sa vie. Quelle folie!

Et pourtant cette pensée lui venait, depuis quelques jours, le tenaillait comme un supplice. Il y songeait en allant vers la villa, après avoir chez lui reconduit sa mère, sa mère qu'il trompait en lui disant qu'il s'arrêtait un moment au Casino, lire les journaux, alors qu'il retournait vers l'adorée, vers le péril.

Sylvia était encore dans le grand salon quand M. de Solis se fit annoncer. Elle avait approché de la porte ouverte un _rocking-chair_, et, étendue là, elle regardait la mer, très verte, par-dessus des touffes poudreuses de tamaris.

Elle accueillit M. de Solis comme quelqu'un qu'on attend. Certaine qu'il reviendrait, elle était demeurée là; elle lui tendit la main et il resta, un moment, à la regarder, heureux de ce silence qui troublait un peu la jeune femme.

--Vous n'avez pas vu Éva? demanda-t-elle, pour parler.

--Non. Et pourquoi aurais-je vu miss Meredith?

--Une idée. Je ne sais pas.

--Ne trouvez-vous point qu'elle a depuis quelque temps, qu'elle avait, aujourd'hui surtout, l'air agressif... ou triste, je ne saurais dire au juste le mot?

--Je n'ai pas remarqué, dit Georges. Mais hier elle semblait si heureuse... elle riait d'un rire d'enfant.

--Hier? demanda Sylvia.

--Hier soir.

--Vous l'avez vue hier?

Et Sylvia étonnée, interrogeait Solis du regard plus encore que de la voix.

--Je l'ai rencontrée chez la mère Ruaud; elle venait furtivement apporter un secours à la pauvre femme. Moi, voulant voir si le petit Francis avait menti, vous savez, quand il nous parlait....

--Oui, oui! dit Sylvia qui pensait à Éva, à cette rencontre d'Éva et du marquis.