L'américaine

Chapter 11

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--Vois-tu, mon enfant, si tu veux partir, il ne faut pas aller si loin et, au lieu de recommencer à imiter Stanley ou M. de Brazza, si j'ai un conseil à te donner, tiens, c'est de venir t'enfermer à Solis avec moi! Tu reverras les vieilles allées de tilleuls où tu as couru tout petit. Ce n'est pas un Louvre, notre vieux Solis, mais c'est plein de bons souvenirs! Nous ferons nos vendanges comme autrefois... si la vigne a encore du raisin... et l'on te trouvera une gentille petite femme parmi les jeunes filles du pays, si Paris ne les a pas toutes fait envoler vers l'allée des Poteaux... comme des papillons!...

--Ma mère! dit le marquis d'un ton où la tendresse même était un reproche.

--Ah! tu te révoltes! Oui, j'ai mis dans ma tête de te marier. Il faut toujours finir par là, va. J'en parlais tout à l'heure avec M. Norton.

--Norton!

--Nous sommes des amis aussi, depuis sa visite d'hier. Il me plaît ce tailleur de chênes, ce manieur d'hommes! Je l'ai quitté sur la plage. Tu sais que je suis matineuse. Je sortais de la messe et je l'ai rencontré qui allait au télégraphe, l'air préoccupé. Je ne sais quelle dépêche il attend.

Georges demanda:

--Et vous avez parlé de moi?

--De toi.

--Norton a, cependant, assez de ses propres affaires, qui sont intéressantes, sans s'occuper de celles des autres, qui n'ont rien de grave!

--Comment ça, rien de grave? Ton mariage possible! Rien de grave! fit la marquise. Pour toi, peut-être! Mais pour moi! Tu n'as donc jamais pensé à la joie que j'aurais de te savoir, avant de disparaître, heureux, las de courir le monde et enchanté de te reposer un peu, enfin!

--A Solis?

--Ou ailleurs! Tiens, demande un jour à mistress Norton elle-même si ce n'est pas le dénouement que sa raison et son amitié te conseilleraient! Je suis une vieille égoïste, mais--que veux-tu?--je suis lasse d'être toute seule au logis et de n'avoir de nouvelles que par une lettre de toi, datée de je ne sais combien de mille lieues ou par une dépêche de l'_Agence Havas_! Si j'avais su que tu me laisserais toute seule à Paris, vrai, je me serais remariée!... Je suis fort bavarde! J'aurais eu, du moins, quelqu'un pour m'écouter! Allons, va, cher enfant, si tu as besoin d'être consolé--si tu as quelque chagrin, quelque petite cicatrice cachée--et je devine ta cassure, comme dans le verre de tout à l'heure--pourquoi aller chercher au Kamschatka ce que tu trouveras au foyer de Solis!...

--C'est que je ne tiens peut-être pas à la trouver, cette consolation-là, ma pauvre chère mère!

Le sourire triste qui accompagnait ces mots donnait à la marquise la sensation que l'état d'esprit de M. de Solis était plus grave qu'elle ne le croyait. Elle en éprouvait une inquiétude nouvelle, qui se calma un peu lorsque Georges résuma l'entretien en disant que, consolé ou non, il resterait auprès d'elle, à Trouville, si la marquise y voulait achever la saison; à Solis, si elle voulait partir tout de suite.

--Après tout, songeait-elle, cette passion pour l'Américaine pourrait bien n'être qu'un feu de paille, et, là-bas, dans le tête à tête, au fond du château, la mère aurait certainement raison de la mélancolie du fils.

Elle n'attendrait même pas si longtemps pour essayer de couper court à ce roman dangereux, et sachant que mistress Norton était une honnête femme, la marquise se réservait de faire appel à Sylvia elle-même.

* * * * *

Le soir même, sous prétexte de demander à M. Norton des nouvelles de cette dépêche qui le préoccupait si fort, elle pria Georges de l'accompagner à la villa. Mme de Solis n'eût pas désiré faire cette visite que, tout naturellement, comme poussé par une force, le marquis se fût rendu chez Norton où il se jurait cependant de ne plus reparaître.

Et, après cette première visite, d'autres visites se succédaient, amenant dans la promiscuité de la vie des eaux une intimité quasi quotidienne, malgré l'inquiétude éveillée de la mère, malgré les désirs de fuite du fils. Norton se livrait, parlant de ce monde d'affaires qu'il traitait, brassait, à distance, qu'il tenait comme au bout du câble transatlantique, inquiet de ce qui s'agitait dans la ville enfumée, _Smoky town_, _Norton City_, qui portait son nom, préoccupé de ses puits de gaz naturel de Pittsburg, de ses mines de Saint-John, de ses _offices_ de New-York, la _Cité Empire_, remuant un monde à travers l'Atlantique et ne songeant cependant, en réalité, qu'à la santé de cette femme pour laquelle il venait quémander, lui, le roi du fer, du pétrole et de la houille, la science du maître de la Charité.

Ils se voyaient souvent, Georges et lui, et, un jour, le marquis l'avait trouvé soucieux, attendant une dépêche importante, grave. Le marquis allait précisément, ce soir-là, à la villa, accompagnant Mme de Solis.

Norton et Sylvia étaient au salon donnant sur la mer.

--Eh bien! demanda le marquis, la dépêche, mon cher Norton?

--Rien encore, dit-il. J'ai prié Montgomery de télégraphier encore, deux fois, trois fois.

Il paraissait inquiet.

--Est-ce une chose qui vous préoccupe plus particulièrement? dit Georges qui semblait éviter de parler à Sylvia, très froide.

Mistress Norton regardait, tout en causant avec la marquise, les gravures d'une revue américaine.

--Oui, dit Norton, je suis étonné que Snapkings ne m'ait pas donné de nouvelles des mines de Saint-John. Mais je vous avoue, ma chère Sylvia, dit-il en se tournant vers sa femme, que ce n'est pas l'Amérique qui m'inquiète le plus vivement aujourd'hui.

--Et c'est? dit-elle en posant sur un guéridon le _Harper's Magazine_.

--C'est vous! répondit Norton.

--Moi?

--Oui! Vous êtes de plus en plus pensive, souffrante. J'ai bien peur que toute la science de Fargeas....

Georges éprouvait une sorte d'angoisse. Jamais Norton, qui s'était confié à lui dans l'intimité, ne parlait tout haut de ses inquiétudes. Le marquis voulait détourner une conversation qui pouvait être pénible à Sylvia. Il n'osait pas.

Mais Mme de Solis, comme si elle eût tout deviné, répondit bien vite en s'adressant à Norton:

--On ne guérit pas en un jour des affections qui datent de loin déjà, mais tout arrive à qui sait attendre! Je suis persuadée que mistress Norton retournera à New-York complètement rétablie. Rétablie et heureuse! Oh! je n'ai pas besoin du docteur Fargeas pour prédire ça! Je suis femme. Cela suffit!

--Je souhaite que vous disiez vrai, marquise! fit Norton, car la santé de ma chère Sylvia, le bonheur de mistress Norton, voilà ce qui me rend anxieux à toute heure de ma vie!

--Mon ami! dit doucement Sylvia qui n'osait regarder M. de Solis.

--Je le dis comme je le pense, continuait Norton, et j'ai le droit de le dire tout haut devant l'ami que j'aime le plus au monde, n'est-ce pas, Georges?

Il s'était tourné vers le marquis resté debout et un peu pâle.

--Et, à propos, ajouta l'Américain, j'ai à vous parler.

--A moi? fit M. de Solis.

--A vous!

--De choses graves?

--Assez graves. Et très intimes.

--Cela veut dire que je suis de trop dans la causerie? demanda la marquise. Ah! les pauvres femmes.... Voilà une mère à qui son fils dit: «Je vais m'en aller!», et une femme à qui son mari dit: «Allez-vous-en.» Être supprimées, c'est notre sort. Rien de ce qui est sérieux ne nous regarde. Allons, mistress Norton, si ma compagnie ne vous fait pas peur, voulez-vous venir un moment sur la plage? On nous envoie promener, eh bien! nous ferons acte d'obéissance.

--Avec plaisir! dit Sylvia.

Mistress Norton avait cependant comme une hésitation à s'éloigner, vaguement inquiète de cet entretien demandé par Norton.

Elle sortit sans regarder M. de Solis qui la salua profondément.

Puis, dès qu'il fut seul avec Norton, Georges, sans attendre que l'Américain parlât, lui dit avec une sorte d'effusion:

--Vous êtes inquiet, décidément.... Cette dépêche?...

Mais Richard l'interrompit d'un geste bref:

--La dépêche? Je n'y pense plus!... Je veux vous parler de vous.... Oui, de votre avenir, reprendre notre conversation intime à l'endroit précis où nous l'avons laissée, le jour de notre première entrevue.... Vous ne vous en souvenez pas?

--Non! répondit Georges qui prévoyait maintenant une conversation périlleuse et voulait étudier le jeu de son adversaire.

--Eh bien! je m'en souviens parfaitement, moi.... Je vais vous dire où nous en étions restés, fit Norton.

Et, se passant la main sur le front:

--Il fait une chaleur!... Ne trouvez-vous pas?

--En effet!...

Norton prit, sur un guéridon, un syphon d'eau de Seltz qu'il vida à demi dans un verre de sherry; puis il but rapidement, les lèvres sèches comme aux heures de fièvre.

Ensuite, faisant asseoir Georges devant lui, dans le window, il reprit froidement, résumant une conversation avec la netteté d'un homme d'affaires:

--Vous me disiez qu'arrivé à une date décisive de votre vie où vous songiez à vous marier, je ne sais quel souvenir vous tenait encore au coeur.... Vous rappelez-vous cette confidence?

--Parfaitement, dit Solis.

--Moi, je me suis souvent reporté à cet entretien! Vous m'avez alors vaguement raconté ce roman; mais il était assez lointain, assez oublié, et, je pense, perdu, dans le brouillard du passé, pour qu'il vous fût possible de disposer librement de votre existence et de votre coeur.... C'est bien ce que j'ai compris alors?

--A peu près! fit le marquis.

--Oh! A peu près ou tout à fait! dit l'Américain avec un peu de brusquerie. Quand il s'agit du passé, une nuance de plus ou de moins ne saurait compter!... Il n'y a pas de milieu entre la vie ou la mort. Vous vouliez vous marier. Donc le passé était enterré bel et bien! Vous aviez raison! J'ai beaucoup songé depuis, je vous le répète, à vos confidences.... Je vous aime assez vivement pour seconder vos projets.... Vous cherchez une fiancée. Eh bien! je vous en ai trouvé une!

--Vous? dit Georges en le regardant bien en face.

Très froid, l'Américain affectait de sourire et, d'un ton net, continuait, en se croisant les jambes et en jouant avec un cigare qu'il ne fumait pas:

--Oh! ce n'est pas Mlle Offenburger. Non. Une charmante jeune fille. Très bonne. Toute à se dévouer à celui qu'elle aimera. Un petit coeur d'or, et, avec ce coeur-là, pour dot, trois millions.

--Norton! dit Solis en fronçant le sourcil.

--C'est peut-être trop peu? fit l'Américain, en souriant, comme s'il se méprenait sur le sentiment du marquis. Mais elle peut regarder comme à elle une partie de ce que je possède. C'est Éva, ma nièce Éva!

--Miss Éva!

--Elle est assez jolie, je pense. Elle est intelligente jusqu'au bout des ongles et elle vous trouve assez de son goût pour pardonner bien des choses à Paris, en faveur de ce Parisien, qui lui plaît.

--Elle vous a dit?...

--Elle ne m'a rien dit! Mais parce que je suis une espèce de trappeur absorbé dans ses préoccupations et qui doit avoir, vous semble-t-il, toute son attention accrochée au câble transatlantique, je vois fort bien, je devine clairement ce qui se passe et ce que l'on pense autour de moi. Éva est une créature exquise que j'adore, vous êtes un ami dévoué que j'estime et, en vous unissant l'un à l'autre, je suis persuadé de faire un mariage heureux... s'il y en a!

--Miss Éva est, en effet, adorable. Une jeune fille exquise, comme vous dites, certainement.... Mais....

Richard attendait la réponse de Solis. Et Georges, embarrassé, devinant une arrière-pensée chez Norton et, dans cette causerie amicale--non pas un piège, une épreuve--Georges hésitait, cherchait une raison de refus.

--Eh bien, quoi? fit Norton. Vous n'allez pas refuser ma nièce? Vous seriez difficile et vous ne trouveriez pas la pareille! Trois millions sont-ils une dot insuffisante?... C'est bien simple: elle en aura six!

Le marquis se récria, trouvant là peut-être le prétexte souhaité:

--Vous ne pensez pas, Norton, qu'une question pareille....

Richard l'interrompit bien vite:

--Je sais, je sais!... Aussi n'en parle-je que pour vous prouver combien j'aime l'enfant de ma chère soeur. Ça a grandi à mes côtés! Ça m'a vu pauvre! Il est bien juste que ça partage avec moi, maintenant que je suis riche.

--Miss Éva ne manquera pas de partis. Et je souhaite qu'elle rencontre un homme digne d'elle.

Norton s'était levé.

--Il n'y a pas à le lui souhaiter! Cet homme-là, le voilà! C'est vous!

Et il frappa sur l'épaule de Solis, resté assis.

--C'est impossible! dit le marquis.

--Pourquoi?

--Parce que j'ai réfléchi... parce que les velléités de mariage que je vous confiais ont fait place à d'autres idées.

--Vous ne voulez plus vous marier?

--Non.

--La vocation du célibat vous a poussé vite! fit Norton, railleur.

--D'ailleurs, et c'est bien naturel, si j'épousais une femme, c'est parce que je l'aimerais.

--Éva, toute disposée à vous aimer, saurait fort bien se faire adorer!... répondit Norton. Mais en vérité, mon cher, je ne fais, en vous parlant aujourd'hui comme je vous parle, que mettre à portée de votre décision cet avenir dont vous vous préoccupiez quand vous vous êtes confié à moi!... Je vous entends encore: «Lorsqu'on n'a pas épousé celle qu'on devait aimer, il faut peut-être laisser au hasard le soin de nous faire aimer celle qu'on épousera!» N'êtes-vous plus de cet avis?

Georges sentait bien qu'en devenant pressant, en la poussant ainsi dans ses retranchements intimes, Norton avait un but. C'était là comme une sorte d'escrime morale, dans laquelle le mari cherchait à faire découvrir son ami. Et Solis, maître de lui, jouait serré, affectant de ne pas comprendre.

--Non, je ne suis plus de cet avis. Plus tout à fait. J'ai réfléchi, je viens de vous le dire: je veux rester libre!

--Libre!... fit Norton. Un honnête homme qui épouse une honnête femme double sa liberté d'un dévouement, et c'est par là surtout qu'il apprend cette vérité qu'il n'est pas de liberté sans devoir!... Ce mariage! C'est une pensée qui m'est venue tout à coup comme viennent les idées heureuses, par illumination. Oui, je dis bien. Il assurait, pourtant--ce mariage--et le bonheur d'Éva et le vôtre! Je l'avais rêvé!... Je le voulais. Oui, oui--il appuyait sur le mot.--Je le voulais. Et morbleu, dit-il, il faut pourtant que vous vous mariiez!

--Pourquoi? dit Georges.

Norton s'animait peu à peu.

--Ah! pourquoi? pourquoi? Toutes les raisons que vous me donnez n'en sont point!... Vous n'allez pas me dire que vous n'épouserez pas Éva parce qu'elle est Américaine? Mme de Solis, qui est pétrie de préjugés français contre les Américains, me disait, il n'y a qu'un moment, qu'Éva est pour elle la jeune fille idéale.

--Ma mère savait-elle que vous deviez me parler de miss Éva?

--Non, sur ma parole, et si je vous nomme la marquise, c'est que je suis certain qu'elle serait heureuse, elle aussi, de vous garder auprès d'elle, marié, casé, fixé....

--Si vous aviez dit à la marquise de Solis que miss Meredith compte sa fortune par millions, ma mère vous eût répondu que les héritières de ce genre ne sont pas faites pour les gentilshommes sans autre fortune que leur nom.

Richard se mit à rire un peu nerveusement.

--Leur nom, leur blason, leur honneur! Eh! que diable, vous n'allez pas me jeter à la tête des millions que nous avons gagnés loyalement, comme vous autrefois vos titres?... La sueur vaut le sang, mon cher. Et puisque je n'ai pas, comme tant d'imbéciles parvenus, la sottise d'être vain de ma richesse, n'allez pas au moins vous aviser de me la faire regretter, cette richesse-là. Si je pense à vous pour Éva, c'est que je veux que mon enfant soit à la fois heureuse et honorée, et que, je vous le répète, je l'aime comme je vous estime.

--Vous êtes la générosité même, mon cher Norton, mais, je vous l'ai dit, et je vous le redis encore, fit M. de Solis, je ne veux pas me marier.

--Vous ne voulez pas?

--Non.

--Est-ce bien parce que vous voulez conserver votre liberté?

--Comment? demanda Georges, un peu hautain.

--Ne serait-ce pas, plutôt, dit Norton en se plantant devant M. de Solis, parce qu'en réalité vous n'êtes plus libre?

--Je ne comprends pas, dit le marquis froidement.

--L'amour d'autrefois.... Cette passion que vous avez laissée je ne sais où... peut-être en Amérique, qui sait?... l'avez-vous vraiment oubliée? Ah! vous m'avez à peu près raconté cette histoire-là, mon cher marquis! Il ne fallait rien me dire si vous ne vouliez pas me voir, un jour ou l'autre, me mêler de votre vie!...

Georges souriait.

--Ma vie n'a rien de bien mystérieux et il vous est loisible de m'interroger!

--Eh bien! si, pour m'expliquer à moi-même pourquoi vous refusez le parti que je vous offre, je vous demandais si vous aimez toujours la femme que vous avez aimée, et si cette femme vit encore et où elle est, me répondriez-vous franchement, sans hésitation?

--Je répondrais franchement, loyalement, si ce n'était pas aussi le secret d'une autre!

Norton, nerveux, haussa les épaules et, comme pour se contraindre au calme, mit les mains dans ses poches, arpentant le salon à grands pas et se retournant pour regarder M. de Solis qui, debout, restait impassible. L'Américain, qui maniait les hommes et le fer, redevenait, pour un moment, brutal et laissait, avec des halètements de locomotive, exhaler ses doutes:

--Oui, ah! parbleu, oui, d'une autre! Voilà le mot. Et voilà bien aussi ce qui fait que votre refus m'est expliqué! Comment épouseriez-vous Éva si vous en aimez une autre? Est-ce qu'un homme d'honneur donne sa main à une femme quand il a donné son coeur à une autre? L'autre! l'autre! C'est celle-là, l'obstacle. Et elle est là, parbleu, l'autre, devant vous, aujourd'hui comme hier, maintenant, éternellement, toujours! Vous y pensez encore! Vous ne pensez qu'à elle! Vous vouliez vous mariez, me disiez-vous, il y a quelques jours, pour l'oublier, l'autre! Allons donc! Est-ce qu'on oublie? Et comment l'oublieriez-vous quand vous l'avez revue? Car vous l'avez revue! J'en suis certain. Elle est en France! Évidemment, en France! Qui sait? A Trouville peut-être.

--J'aurais, si elle était ici, comme vous le dites, d'autant plus de mérite à m'éloigner, puisque je la fuirais, et je vais m'en aller à Solis pour toujours! répondit doucement Solis.

--Vous?... Partir?

--Et comment voulez-vous que j'épouse miss Éva? Elle est trop jeune, trop avide de vie pour que je lui donne à choisir entre les deux existences qui me sollicitent: ou les journées d'un être lassé accroupi au coin du feu d'un vieux château des Landes, ou l'existence de colis d'un enfant perdu de la science, aujourd'hui à Trouville et demain à Tombouctou, si Solis lui fait trop peur!

Norton enfonçait son regard clair dans les yeux calmes du marquis.

--C'est pour cela seulement que vous refusez?

--Pour cela seulement, dit Georges.

* * * * *

L'Américain n'était pas convaincu. Toutes les réticences du marquis, il les sentait et se disait que, sans doute, si M. de Solis parlait de se remettre en chemin, c'est qu'il avait peur de lui-même. Une fuite est un aveu, souvent....

Norton allait, du reste, essayer de pousser plus loin l'entretien, lorsqu'un bruit de voix vint du côté de la porte; un domestique annonça: «Monsieur Montgomery» et, essoufflé, très rouge, une dépêche à la main, Montgomery entra, disant à son associé en hochant la tête:

--Ah! Norton!... mon cher Norton!

--Eh bien? fit Richard, très froid.

Montgomery lui tendait le papier bleu, encore cacheté.

--La dépêche... mauvaise nouvelle!

--Vous savez ce qu'elle contient?

--Oui, on avait adressé la nouvelle en duplicata à moi et à vous en même temps. J'ai lu ma dépêche!

--Mais! Quoi donc? demandait Georges.

--Les mines de Saint-John... près de Norton City, commença Montgomery.

Norton, qui avait décacheté lentement le papier bleu, contenant deux lignes imprimées, compléta la phrase d'un ton très simple:

--Inondées.

Puis, relisant la dépêche, grosse de conséquences et de périls dans sa brièveté dramatique:

«_Rapides mesures à prendre.... Venez!_»

L'Américain repliait le papier bleu très doucement, comme un général recevant l'ordre de charger, et il dit, l'oeil fixé sur un point invisible, comme par delà l'Atlantique:

--Inondées, les mines?... Ce serait un désastre! Ma fortune... celle d'Éva!

Et, souriant à Georges d'une façon étrange, presque fataliste:

--Dieu veuille que je ne revienne pas en vous disant qu'Éva n'a plus rien et que ses millions ne sauraient gêner les gentilshommes dédaigneux!

Et, ne pouvant retenir un mouvement de révolte contre l'imprévu qui venait là brouiller son jeu, jeter sur le chemin un obstacle inattendu:

--Saint-John inondé! Tonnerre! dit-il.

Mais, d'un mot, son associé le ramenait à la situation, à la nécessité de prendre un parti sur-le-champ.

--Eh bien? demanda Montgomery.

--Eh bien?...

Et Norton regarda sa montre.

--Le bateau de Southampton est parti!... Mais demain!... Venez-vous au télégraphe, Montgomery?

--Au télégraphe? dit Georges.

--Oui!... Répondre là-bas qu'on m'attende à New-York par le prochain transatlantique.

--Vous partez?

--Nécessairement. Je veux voir les choses par moi-même.

--Vous partez seul? demanda Montgomery.

--Je n'en sais rien! répondit Richard. Cela dépend de mistress Norton.

VIII

Norton n'avait rien dit à Sylvia. Congédiant M. de Solis, il le priait de ne rien laisser soupçonner à la marquise, et Georges, retrouvant sa mère, s'éloignait de la villa normande en emportant une impression bizarre, le sentiment que Richard, sans rien deviner, avait cependant la perception qu'une peine morale s'ajoutait à la maladie de Sylvia et que le Yankee chercherait à suivre désormais la piste, à tout savoir. Mais Norton avait d'abord à résister à l'imprévu.

Richard pria Montgomery de revenir le lendemain, dans la matinée. Il passerait la plus grande partie de la nuit à faire les calculs nécessités par la catastrophe. L'Américain se retrouverait d'ailleurs prêt à la lutte et n'ayant rien perdu de cette énergie, de cette combativité, de cette sorte de courage à la fois musculaire et moral qu'ils appellent le _pluck_. Norton était debout, de grand matin, ayant combiné tout un plan de campagne. Il prit un bateau pour le Havre, voulant avant de quitter la France laisser des instructions à la Banque, arrêter aussi, à bord de la _Normandie_, qui partait dans trois jours, le samedi, une cabine pour lui et Sylvia, car peut-être demanderait-il à mistress Norton de l'accompagner.

Il lui déplaisait, en effet, de laisser Sylvia en France, et la perspective de ses mines de Saint-John inondées lui semblait moins désagréable que les inquiétudes morales qui grandissaient en lui à mesure qu'il analysait plus profondément et de plus près l'état d'esprit de sa femme.

Volontairement il se débattait non contre la jalousie encore, mais contre des idées qui l'attristaient, le troublaient, lui faisaient regarder presque comme une quantité négligeable le malheur dont le télégraphe lui apportait la nouvelle. Et lui, l'homme du fait et du succès, le soldat de la fortune, haussait les épaules--ces épaules qu'il sentait assez robustes pour tout supporter--en se disant:

--Plaie d'argent n'est pas mortelle! Ce qui tue, c'est la douleur morale!

La nécessité, qui le contraignait à régler ses affaires à la Banque, à prendre sa place sur un transatlantique, balayait, du reste, un peu ses idées noires. Au Havre, le mouvement du port, vers les docks et les bassins, lui donnait l'illusion de la patrie, le frémissement des rudes labeurs au temps de sa jeunesse.