L'américaine

Chapter 10

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--Vous me disiez, tout à l'heure, que vous étiez le plus dévoué de mes amis! Est-ce un ami qui parle comme vous le faites? Et que me reprochez-vous, après tout? D'accepter la vie telle qu'elle est? Cela ne s'appelle pas une résignation, comme vous dites, mais un devoir.... Vous avez raison, Georges...--et il tressaillit à ce nom d'autrefois--le mieux, à présent, est de vous éloigner, de me laisser dans ma paix, dans la tristesse ou la joie de ma vie nouvelle.... Chaque parole que vous me diriez me serait douloureuse et, en dépit de ce que vous pouvez croire, le souvenir de nos pauvres honnêtes rêves de jeunes gens, autrefois, est assez vivant dans ma pensée pour que votre présence ravive des regrets que je croyais effacés pour toujours....

--Des regrets?

--Vous voyez bien, dit-elle encore, se méprenant au cri d'espoir de Solis, que le moindre mot peut devenir cruel entre nous.... Vous me disiez que vous vouliez reprendre votre existence de chercheur.... Vous avez raison. Et je remercierai le hasard de m'avoir permis de venir en France pour vous avoir revu et vous avoir supplié de m'oublier; mais tout à fait, cette fois, tout à fait....

--Vous fuir! s'écria-t-il. Est-ce que je puis, Sylvia? Vous oublier? jamais!

--Eh bien, au moins ne me le dites pas! Je croirais que vous avez plaisir à m'affliger! Gardez-moi le secret de votre affection, comme vous gardez cette affection elle-même! Laissez-moi croire qu'on peut effacer de son coeur même ce qui y semble le plus profondément imprimé.... Et faites-vous une vie nouvelle, mon ami, digne de vous, de votre courage, de votre science! En un mot, vous qui me reprochez d'être heureuse... tâchez d'être heureux!

Elle ajouta, cherchant toujours un sourire qui la fuyait:

--C'est peut-être ce que j'attends pour être consolée!...

Mais il ne répondit, lui, que par un grand cri, un cri désespéré d'amour:

--Le bonheur! Il était avec vous, le bonheur!

--Eh bien! dit Sylvia, toute tremblante, je vous assure que vous le trouverez ailleurs.... Il doit en rester, allez! Je l'ai bien peu, si peu dépensé!

La mélancolie de ces derniers mots fit vibrer les nerfs de Solis et, prenant les mains de Sylvia dans un élan de tendresse dévouée:

--Ah! vous voyez! Vous voyez bien que vous souffrez!

--Égoïste, dit-elle doucement, vous croyez donc avoir seul le droit de souffrir?...

* * * * *

Elle venait de trahir, avec sa résignation souriante, l'état même de son âme. Mais, par une sorte de pudeur ou de crainte, rapide, elle se reprenait bien vite, faisant glisser ses mains d'entre les mains de Georges; et, pour couper court à ces confidences qui l'oppressaient, l'entraînaient sur la pente des souvenirs, elle s'échappa, en quelque sorte, elle parla longuement de la mer, de Mlle Offenburger, de tout ce qui était banal, d'usage courant et formait la conversation de tout le monde. Mais la pensée de Georges était ailleurs; il n'écoutait pas, répondait machinalement et se sentait heureux pourtant d'être auprès d'elle, enveloppé comme d'une torpeur de rêve.

Ils étaient là, dans ce duo de propos inutiles qu'ils échangeaient comme pour se fuir eux-mêmes, depuis un moment, lorsque le pas de Norton leur arriva, et ils n'eurent aucune sensation de crainte ou d'ennui lorsque Richard entra. Au contraire, la venue du mari les délivrait presque d'une angoisse. A travers les banalités dernières, ils sentaient que des aveux, des tendresses montaient, et ni elle ni lui ne voulaient s'y laisser gagner. Norton était donc le bienvenu.

Il parut soucieux, d'ailleurs, à Solis, et Sylvia le trouva fort pâle. Un bon sourire éclaira pourtant son visage rude lorsqu'il tendit la main à son ami, puis quand il demanda à mistress Norton si elle se sentait mieux, si le docteur Fargeas était content d'elle:

--Je n'ai pas vu le docteur aujourd'hui!

--Tant mieux, ma chère; cela prouve qu'il n'est pas inquiet de votre état.

Ils parlèrent alors pendant quelques instants encore de choses indifférentes, Norton laissant cependant entrevoir quelque crainte vague à propos de certaines mines qu'il ne nommait pas. Puis Sylvia demanda à M. de Solis la permission de se retirer. Elle était un peu lasse et reverrait le marquis bientôt. Et, dans le salut qu'elle lui donnait, elle mettait une bonne grâce, une mélancolie pleine de sous-entendus que devinait Georges et qui voulaient dire: «Eh bien! oui, nous nous aimions. Mais le voilà, celui que je dois aimer!»

Solis avait parfaitement compris. Il la regardait s'éloigner avec l'impression que la douceur des paroles échangées tout à l'heure aboutissait à la constatation cruelle de cette réalité: toutes les rêveries se heurtaient à un fait et s'y brisaient. Il lui semblait être tombé du haut d'un rêve et il se retrouvait à présent devant le mari, ce vivant obstacle, ce rival qui était son fraternel ami.

En dépit de sa propre souffrance, qui lui donnait bien le droit égoïste de ne songer qu'à lui-même, Georges remarqua alors une sorte de nervosité, une inquiétude, chez Norton. Est-ce que quelque complication était survenue du côté de l'Amérique? Pris par tant d'intérêts divers, Norton ressemblait à un général d'armée surveillant ses troupes engagées à la fois de tous côtés. Il devait y avoir, évidemment, une préoccupation matérielle quelconque chez l'Américain, mais, à la première question du marquis, Richard répondit vivement que ce n'étaient pas les affaires qui l'obsédaient en ce moment. Pas le moins du monde.

--Et qu'est-ce donc? demanda Solis.

--Mon Dieu! fit Norton, c'est assez absurde, et pour l'homme tout d'une pièce que vous savez, cela va vous paraître peut-être un peu ridicule. Je deviens nerveux, moi aussi, je suis à la mode. La grande névrose, vous savez! Je vais passer à l'état de client du docteur Fargeas. Oui, moi, le Yankee, l'homme de basalte, l'homme de fonte, l'homme-machine!

Il essayait de rire.

--Je ne dors pas, je ne dors plus. C'est idiot. Et, dans l'insomnie, il me passe une infinité de visions par la cervelle.

--Vous n'avez rien, demanda Georges, qui puisse vous attrister?

--J'ai cela, d'abord, ma santé, fit Norton. Visiblement, depuis que je suis en France, je subis une sorte de crise. Je n'en dis rien, ne voulant ni inquiéter mistress Norton ni me donner l'apparence d'une petite maîtresse nerveuse, ce qui serait bouffon avec mon apparence de boeuf américain. Mais, enfin, le fait est là. Ai-je trop travaillé, surexcité mes nerfs outre mesure? C'est possible. Ce qui est certain, c'est que ces insomnies _m'écrasent_, pour parler comme Offenburger. Je n'ai plus qu'un sommeil difficile, coupé de réveils brusques.... Le cerveau galope, galope toujours, comme un cheval lancé, tandis que le corps veut sommeiller. J'ai des bourdonnements, comme des sons de cloches dans l'oreille... ce que les bonnes gens plus vulgairement appellent le tintouin... et--Norton souriait--c'est peut-être que je m'en suis donné trop, du tintouin. Bref, j'éprouve une lassitude visible.... Cette perte du sommeil m'agace et il m'a fallu une certaine énergie pour renoncer à l'usage de ce chloral qui m'endormait, la nuit, mais m'abrutissait au réveil.... Alors, je veille... je pense.... Les nuits passent; mais dans ces veillées de fièvre, des idées tristes, absurdes, me tracassent le cerveau et m'obsèdent. Je vous demande pardon de vous parler de tout cela, mon cher Georges, moi qui vous disais toujours de substituer l'action au rêve et de vous moquer des diables bleus. Mais j'ai comme besoin de me livrer, de parler, de jeter au vent d'une confidence tout ce qui m'étouffe et m'inquiète. Mon corps est ici, mais ma pensée est là-bas, en Amérique. Je travaille comme un nègre; toutes ces existences d'ouvriers, de mineurs, de négociants, d'armateurs, de chauffeurs de locomotives, suspendues à la mienne, me préoccupent et j'ai bien peur d'une chose....

--Laquelle? demanda Solis.

Mais Norton s'était arrêté.

Puis, nerveusement, comme si une impulsion intérieure le contraignît à déclarer ce qui était, en réalité, la grande inquiétude de sa vie:

--Eh bien! dit-il, j'ai bien peur d'avoir usé mon bonheur intime à faire vivre tant de gens!

--Votre bonheur?

C'était le même mot, prononcé tout à l'heure par la femme, qui se retrouvait sur les lèvres du mari. Le bonheur! Mot éternel de l'humanité éprise de ce rêve, cri d'angoisse de tous les êtres, appel désespéré vers la terre promise, la terre inconnue.... Le bonheur!

--Oui, fit Norton, je ne suis pas heureux, et cela tout simplement parce que Sylvia n'est pas heureuse.

Solis sentit à ce nom de la jeune femme, nerveusement prononcé par le mari, une sorte d'angoisse brutale le prendre à la gorge, tout à coup, comme une angine.

Il eût voulu que la conversation en restât là, éprouvant subitement une certaine gêne. Ce tête à tête subit prenait un caractère inattendu de solennité qui troublait le jeune homme jusqu'à l'irriter.

--Comment Mme Norton ne serait-elle pas heureuse? dit-il d'un ton bizarre, pour couper court à un silence presque gênant, car maintenant Norton songeait, muet, regardant, sans les voir, l'horizon et la mer, au loin. Elle a tout pour être parfaitement heureuse. Ce sont des idées que vous vous faites là!... Vous l'aimez....

--De toute mon âme!

--Elle vous aime, dit Georges un peu plus bas.

Norton n'avait pas répondu et s'était mis à marcher, baissant la tête, s'arrêtant parfois pour regarder machinalement le tapis, l'oeil perdu.

--Mon cher ami, dit-il brusquement, on ne sait jamais si une femme vous aime ou ne vous aime pas; ou plutôt on devine bien, quand on n'est ni un sot ni un fat, qu'elle ne vous aime plus ou ne va plus vous aimer, alors même qu'elle croit peut-être, de très bonne foi, vous aimer encore.

--Vous rappelez-vous miss Harley? Vous ne trouvez pas que Sylvia est changée? demandait-il tout à coup à Solis qui essayait de sourire.

--Non. Je trouve mistress Norton toujours la même.

--Eh bien, elle est non seulement souffrante, mais malheureuse, j'en suis certain! dit Norton brusquement. Elle aussi avait attendu de la vie des bonheurs que la vie n'apporte point. Et puis l'homme qu'elle a épousé était tout autre que celui que je suis devenu. J'ai beau me donner tout à elle, je me dois aussi à ceux qui vivent de moi, là-bas. Elle m'a aimé, elle ne m'aime plus.

* * * * *

Il ne savait pas quelles tortures il infligeait à Georges; il semblait à Norton qu'il eût une satisfaction à se livrer, à écarter les bords de la plaie pour en montrer le fond. Il avait cette âpre joie des souffrants qui éprouvent à aggraver leur douleur des voluptés morbides. A qui se fût-il confié, d'ailleurs, sinon à cet ami, plus jeune que lui, mais dont l'affection certaine lui plaisait? Et puis, il ne raisonnait pas, il ne calculait pas. Nerveusement il se laissait emporter à ces confidences; il dégonflait son coeur avec une amertume qui lui faisait du bien, le consolait.

Non, Sylvia ne l'aimait plus. Il en était certain. Les vagues mélancolies, les songeries de la jeune femme, ces nervosités qui résistaient à la science même du docteur Fargeas ne lui laissaient aucun doute. Il l'avait condamnée à une vie qui pesait lourdement sur ses épaules.

--Une journée de notre existence ressemble, quoi que je fasse, à toutes les autres journées. C'est la monotonie dans le labeur. Et, ma parole, il est des moments où je rejetterais volontiers le fardeau de toutes ces affaires et où, et égoïste, j'essayerais enfin de ne vivre que pour moi, pour moi seul et pour elle!

--Eh bien! dit fermement Solis, pourquoi ne le faites-vous pas?

--Pourquoi? Pourquoi?

Norton haussa les épaules.

--Demandez à mes mineurs, à mes ouvriers, aux gens de mes _ranchs_, s'ils n'ont pas autant besoin de moi que j'ai besoin d'eux.

--Sans aucun doute. Mais, les mines vendues, un directeur nouveau les ferait vivre aussi bien que vous, vos mineurs!

--C'est une question, ça, dit Norton. J'ai englouti des sommes énormes dans cette exploitation qui est difficile. Un autre, un nouveau venu procéderait par voie de réformes économiques et il y aurait plus d'un foyer sans soupe le soir, parmi mes braves gens!

--Alors c'est par philanthropie que vous continuez à rester dans les affaires?

--C'est par devoir. Il y a comme une immense grappe humaine pendue à moi. Ça me fait plaisir.

Et, dans un relèvement de tête, l'Américain se redressait, comme s'il eût eu là, autour de lui, des milliers et des milliers de gens qu'il traînait, qu'il faisait vivre.

--J'ai l'orgueil d'être le distributeur de pain à tout une foule. Oh! ce n'est pas l'embarras. J'ai trouvé ici même des gens tout prêts à partager ma mission.

--Offenburger? demanda M. de Solis.

--Offenburger, justement.

--Je l'aurais parié. Il faut que le banquier sente non pas de la philanthropie, mais des pépites dans l'affaire pour qu'il y mette l'ongle. C'est un malin, Offenburger!

--Et c'est un bon homme, en fin de compte, dit Norton. Infatué de son argent, glorieux, bruyant, mais pas méchant. Il vous trouve très aimable, par parenthèse. Parbleu, dit l'Américain, si vous vouliez vous marier, voilà une occasion: Mlle Hélène est assez jolie, je pense....

--Très jolie! Mais elle a deux grands défauts: elle est trop riche....

--On le lui passera, ce défaut-là!

--Et trop savante!

--Elle est de son temps.

--Alors j'aurais mieux aimé vivre du temps de sa mère, qui devait être jolie, jolie, si elle lui ressemblait. Drôle de filiation! dit le marquis. Le père, Hambourgeois et juif; la mère, Anglaise et protestante. Qu'est-ce qu'elle est, Mlle Hélène?

--Catholique!

--Complet! Le méli-mélo de la société actuelle!

Et il essayait encore de sourire, se sentant pris d'une envie de fuir, ne sachant pas comment détourner de lui les confidences navrées de ce mari dont l'affection allait à lui naturellement. Il s'efforçait d'enrayer l'entretien par quelque ironie qui était sur ses lèvres et non dans son coeur, puis tout à coup, se sentait étrangement troublé parce que Norton, d'un mouvement instinctif, lui saisissait la main et disait, la voix brève:

--Au fait, vous avez raison! Ne vous mariez pas. Il y a trop de douleurs dans ce voyage à deux où l'un laisse fatalement l'autre en chemin. Et quand on s'est senti aimé d'un amour vrai, rien, vous entendez, rien n'égale la souffrance de celui des deux qui devine à un moment donné qu'on ne l'aime plus, que c'est fini, que la pensée de l'être adoré va ailleurs, qu'on en aime un autre! Eh bien! moi, mon cher, j'en suis là. Et voilà le fond de mon coeur! Et voilà pourquoi je souffre à crier, à me briser la tête contre la muraille!

Solis sentait, sur sa main, la pression brûlante des doigts de cet homme secoué d'une fièvre nerveuse. Il avait ressenti, lui aussi, une secousse, comme l'engourdissement soudain d'un choc électrique, lorsque, presque malgré lui, avec rage, Norton avait laissé jaillir cette confidence, chaude comme un jet de sang:

--Un autre! On en aime un autre!

Un éblouissement avait zigzagué devant lui; et, d'instinct, son cri avait été une consolation donnée, un mensonge fait à Norton et à lui-même:

--Allons donc! C'est de la folie! Mistress Norton n'aime que vous!

Et, s'entendant parler, il avait éprouvé une sensation qu'il pouvait analyser jusque dans son trouble: il lui semblait qu'il avait répondu trop vite et que sa voix, en parlant, tremblait, comme si le mensonge eût éclaté, visible. Il l'aimait, il l'aimait cette Sylvia dont Norton regrettait l'amour. Et cet amour, son cri poussé n'allait-il pas le trahir?

--Oh! je ne dis pas que mistress Norton ne soit point ce qu'il y a de plus honnête en ce monde, répondit le mari avec un amer appétit de confidences; je dis qu'elle m'échappe, qu'elle se réfugie pour me fuir, moi qui suis la réalité, dans quelque rêve, quelque songerie, quelque roman.... Cet autre, dont je parle, je ne veux pas dire qu'il existe; mais ce que je sais, ce que je sens et ce qui me torture, c'est que je ne suis plus seul dans la pensée de Sylvia; c'est que la vie que je lui ai faite a abouti pour elle à une déception; c'est que, moi l'adorant à éprouver une joie rien qu'à vous parler d'elle, nous sommes, elle, malheureuse à crier, moi, malheureux à pleurer. Voilà la vie, mon cher! Et il y a des gens qui font des lâchetés pour la conserver!

Solis était effrayé de cet état d'âme, de cette souffrance du mari qui, avec une acuité singulière, lisait à livre ouvert, dans le coeur de sa femme, et parlait précisément de cet «autre» que sa femme pouvait aimer--à qui?--à l'autre, à lui, Solis, à lui, l'aimé d'hier, le voleur d'amour de demain.

Et il ressentait un sentiment de gêne atroce. Il eût voulu, encore une fois, arrêter Norton dans ses confidences, et pourtant il ressentait une joie profonde à entendre parler ainsi de Sylvia. Il la revoyait, tandis que le mari parlait, avec son air triste et doux, et il l'entendait avouer qu'elle pourrait l'aimer. Georges avait un petit frisson presque terrifié. Il se demandait si, par hasard, Norton, qui ne pouvait cependant rien soupçonner, ne voulait point pénétrer son secret en lui livrant le sien. Mais le Yankee était incapable d'un machiavélisme semblable. C'était une souffrance intérieure qui, seule, le poussait à se livrer ainsi, comme si, en se dégonflant le coeur, toute l'amertume en eût coulé, par une fissure.

Georges prit le parti le meilleur pour cacher son émotion, ce fut d'essayer encore de rassurer Norton en riant. Allons! Richard exagérait! Son état d'esprit lui montrait des fantômes où il n'y en avait pas. Comment Mme Norton n'eût-elle pas été heureuse, dans la vie qu'il lui donnait, et aimée comme elle se sentait aimée par lui?

--Voulez-vous que je vous dise? fit Solis, vous êtes injuste envers le sort. Vous vous plaignez d'être trop heureux.

--Je sais ce que je dis. Mais, après tout, quoi! il faut bien accepter les choses comme elles sont. Je vous demande pardon, seulement, de vous avoir ennuyé de ce que vous appelez mes fantômes.

--Non, pas ennuyé, interrompit Georges, attristé.

--C'est à peu près la même chose. Là-dessus, je vous prie de m'excuser, cher ami. Même à l'heure qu'il est, j'ai ma correspondance à achever. Quelques lettres à écrire, comme on dit dans vos comédies. Oubliez donc mon verbiage. Je ne suis pas bavard d'ordinaire. Mais, aujourd'hui, je me suis terriblement rattrapé. Je vous le répète: pardon. On a toujours tort de parler.

--Même à un ami?... fit M. de Solis, un peu contraint.

--Oh! mon cher, quand on se confie à un ami qui ne vous aime pas, on l'ennuie, et à un ami qui vous aime, on l'attriste! Allons, à demain!

Et, imperceptiblement, le marquis hésita à serrer la main que lui tendait le mari.

VII

Georges de Solis, rentré chez lui, passa une nuit enfiévrée, se demandant ce qu'il devait faire, avide de repartir, se trouvant là entre ces deux êtres, dont l'un, qu'il estimait, lui laissait deviner une douleur profonde, débilitante comme une plaie cachée. Et c'était lui qui, par une méchanceté du sort, causait toute cette peine, qu'il partageait. Que devait-il faire? Ah! s'il n'y avait pas eu près de lui la chère femme qui ne vivait que de sa vie, comme il eût repris son existence de hasards, à l'aventure, secouant ses douleurs par les cahots de la route, comme on secouerait un sac de cailloux coupants, aigus, pour les user! Partir! C'était la seule pensée bien nette qui lui vînt à l'esprit, soit qu'il s'étendît dans son lit, soit qu'il se relevât pour regarder à travers les vitres, sous la lune claire, la mer qui se gonflait au loin.

Oui, partir! C'était ce que lui conseillait la sagesse, dans le désarroi de sa raison. Le vaste monde avait encore des solitudes pour les êtres affamés d'oubli, comme lui, ou affolés d'action comme les pionniers de l'inconnu. Mais partir, quand il savait qu'on l'aimait, était-ce de la sagesse ou du la lâcheté? Car vraiment, oui, elle l'aimait. Il l'avait bien senti, lu clairement dans ses regards; il l'avait deviné, entendu! Et c'était lorsqu'il retrouvait Sylvia qu'il allait fuir comme autrefois, alors qu'il la croyait perdue?

C'est que ce n'était point Sylvia qu'il fuirait, c'était la femme de Norton. Sa main avait tour à tour senti, à quelques minutes de distance, le frémissement peureux de la main de la femme et le loyal et sûr _shake-hands_ du mari. Oui, mieux valait se remettre en route, aller, non pas au hasard, mais vers quelque but utile et doter le monde d'une nouvelle terre ignorée ou laisser ses os en chemin, dans quelque coin perdu d'Afrique. Mais alors, mais toujours, quand sa fièvre colère semblait se changer en résolution, une image se dressait tout à coup entre lui et le but encore vague vers lequel il voulait aller:--le visage calme, souriant, aux yeux un peu tristes, sous des cheveux gris, de la marquise de Solis. Sa mère! Allait-il, une fois encore, la laisser seule et risquer de ne plus retrouver, lorsqu'il reviendrait, s'il revenait jamais, la chère isolée? Était-ce donc la chère femme qui devait supporter ainsi, l'innocente, le contre-coup des déceptions, des souffrances de son fils?

--Pauvre mère!

--Non, se dit-il, non, il ne faut pas s'éloigner de ceux qu'on aime quand les jours sont comptés pendant lesquels on peut encore les avoir, les choyer, les aimer.

Il resterait donc, il ne serait plus l'errant qu'il avait été, il resterait auprès de celle que la science de Fargeas lui avait rendue, et ce fut sur cette détermination qu'il s'endormit un peu, à l'aube, comme si le jour naissant eût alourdi ses paupières tirées et brûlées par l'insomnie.

* * * * *

En descendant à la salle à manger, à l'heure du déjeuner, il fut tout heureux de revoir la marquise. Il l'embrassa ainsi qu'autrefois, dans le cou, comme lorsqu'il se blottissait près d'elle étant tout petit. Puis on se mit à table. Georges essaya, pendant le repas, de donner à tous ses propos un accent de gaieté qui semblait à Mme de Solis un peu factice.

--Tu ne trouves pas, dit à la fin la marquise avec un petit sourire, que ce cristal sonne un peu faux?

Elle touchait, du bout de son couteau, un verre qui rendit un léger son, triste et subtil.

--Oui, ajouta la mère, il a beau vibrer, il doit être cassé. Pourquoi me fait-il penser à ta gaieté de ce matin?

Georges ne répondait pas.

--Je ne t'ai pas eu beaucoup hier, mon cher enfant. Oh! je conçois que le temps te paraisse moins long avec M. Norton qu'avec moi! Une mère a beau être une mère, ce n'en est pas moins une vieille femme! Et ton Américaine a toujours le don d'absorber ton esprit!

--Je vous jure!... interrompit M. de Solis.

--Ne jure pas. J'y vois très bien sans lunettes!

Le déjeuner était achevé. La marquise se leva, disant en souriant:

--Et veux-tu mon avis, mon pauvre Georges?... C'est une sottise, ou une folie!

--Ce n'est pas une folie.

--Où cela te mènerait-il? dit la mère presque brusquement.

Le marquis répondit:

--Nulle part... ou très loin! Car j'ai un moment songé, cette nuit, à me remettre en route, et sans vous, ma bien-aimée....

Mme de Solis hocha la tête:

--Tu aurais repris le chemin du Tonkin ou celui du Congo? Et qui aurait payé les frais de l'aventure? Ta pauvre femme de mère qui est tout enchantée de t'avoir un peu par hasard, et qui te verrait repartir, pourquoi? Parce que tu as retrouvé à Paris une amourette de New-York! C'est absurde. Absurde et méchant! dit-elle, pendant que Georges s'asseyait devant elle sur une chaise basse et lui prenait doucement les mains, ces chères mains maternelles aux veines bleues un peu gonflées et qu'il baisait avec tendresse.

Elle se dégagea, caressant la tête de son fils ainsi que jadis, et avec le ton câlin d'une berceuse--essayant d'endormir en lui une douleur, comme autrefois la fièvre: