L'âme enchantée II: L'été

Part 9

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Ils se virent, dès lors, régulièrement le dimanche, et un peu plus souvent dans les semaines, où ils avaient congé. Julien prenait le prétexte des livres qu'il prêtait; il fallait bien qu'il y joignît quelques explications, pour qu'Annette eût moins de peine à comprendre. Il apportait à Marc des cadeaux assez chers, mal choisis, dont le petit ennemi ne lui avait aucune gratitude: car il les trouvait enfantins et au-dessous de sa dignité. Mais rien ne pouvait ébranler la bonne volonté de Julien, fermement décidé à ne pas voir ce qui le gênait. Comme tous les esprits solitaires qui se méfient du monde,--dès l'instant qu'ils renoncent à la méfiance en faveur d'un élu, ils ne savent plus discerner, ils ne veulent plus: ils sont livrés. L'esprit de Julien, ingénieux à se duper, arrangeait à sa satisfaction les souvenirs qu'il rapportait de chacune de ses visites, tout ce qu'Annette avait dit, et tout ce qui l'environnait. (Lui-même, sans y penser, s'embellissait, par ricochet!) Les inattentions d'Annette, ses réponses distraites, jusqu'aux silences d'ennui que parfois il lui causait, tout la lui rendait plus belle et plus touchante. Et comme, à chaque fois, il découvrait pourtant de petits traits nouveaux, qui ne s'accordaient pas avec le portrait qu'il s'était fait, il refaisait le portrait, il le refit dix fois; et quoique le portrait changeât et ne ressemblât presque plus à celui du début, Julien ne douta jamais qu'il ne lui restât fidèle: il était prêt à changer son idéal d'amour, autant de fois que l'objet aimé changerait.

Annette avait saisi l'amour qu'il avait pour elle. Elle en fut amusée d'abord, puis touchée, re connaissante un peu, beaucoup, malgré tout,--( «Le moins beau garçon du monde ne peut donner que ce qu'il a... Merci, mon bon Julien!...»)--puis, un peu troublée. Elle se dit honnêtement qu'elle ne devait pas le laisser s'engager sur cette pente... Mais ça lui faisait tant de plaisir, à ce garçon! Et à elle, ça ne faisait point de peine... Annette était sensible à l'affection; elle l'était aux douces cajoleries, aux flatteries de la tendresse. Trop, peut-être. Elle l'avouait. L'amour, l'admiration qu'elle lisait dans les yeux lui étaient une caresse, qu'elle aimait à renouveler... Oui, elle en convenait, ce n'est peut-être pas très bien. Mais c'est si naturel! Il lui fallait faire un petit effort pour s'en priver. Elle le fit. Mais elle n'eut pas de chance: tout ce qu'elle dit pour écarter Julien--(dit-elle tout, vraiment?)--l'attira davantage... C'est Une fatalité! Il faut se résigner à la fatalité... Elle riait de soi, tandis que Julien, inquiet, se demandait si ce n'était pas de lui...

--«Hypocrite! hypocrite! Est-ce que tu n'as pas honte?...»

Elle n'avait pas honte. Peut-on résister au plaisir d'un cœur qui vous est tout livré? Cela éclaire vos journées. Et quel tort cela fait-il? Quel danger? Du moment qu'on est tranquille, maître de soi, et qu'on ne veut que le bien, le bien de l'autre!

Elle ne savait pas qu'un des chemins insinuants par où l'amour se glisse, est la tendre vanité de croire qu'on est nécessaire,--ce sentiment si fort au cœur d'une vraie femme, et où se satisfait son double besoin de bonté, qu'elle avoue, et d'orgueil, qu'elle n'avoue pas,--si fort qu'elle préfère souvent, quand elle a l'âme bien née, à celui qu'elle préfère, mais qui peut se passer d'elle, celui qu'elle aime moins, mais qu'elle peut protéger. Et n'est-ce pas l'essence de la maternité? Si le grand fils, toute sa vie, restait le petit poussin!... La femme au cœur de mère, comme l'était Annette, prête volontiers à l'homme, dont l'affection l'implore, un charme qu'il n'a point; son instinct la dispose à n'être plus attentive en lui qu'aux qualités. Julien n'en manquait point. Annette se réjouissait de voir sa timidité se fondre et sa nature vraie, comprimée, s'ouvrir au jour, avec un bonheur attendri de convalescent. Elle se disait que, jusqu'ici, nul ne connaissait cet homme, pas même cette mère, dont il parlait toujours, et qu'elle commençait à jalouser. Lui-même, le pauvre Julien, il ne se connaissait pas... Qui se fût douté que sous cette écorce rêche, il y eût une âme tendre, délicate... (elle exagérait!) Il lui fallait la confiance, et il en avait manqué: la confiance en les autres, la confiance en soi. Pour croire en lui, il avait besoin qu'un autre crût. Eh bien, elle croyait! Elle croyait en Julien, pour le compte de Julien, si bien qu'elle finit par y croire, aussi pour le sien!... Il s'épanouissait à vue d'œil, comme une plante au soleil. Et c'est bon d'être pour un autre le soleil... «Épanouis-toi, mon cœur!...» Était-ce du cœur de Julien, ou du sien qu'elle parlait? Elle ne savait déjà plus. Car du bien qu'elle faisait, elle s'épanouissait aussi. Une nature abondante meurt de ne pas nourrir de soi les affamés... «Me donner!»...

Annette donnait trop. Elle était irrésistible. La passion de Julien ne se dissimula plus. Et Annette--un peu tard--reconnut qu'elle n'était pas à l'abri...

Quand elle vit l'amour près de venir en elle, elle esquissa une faible défense; elle tâcha de ne pas prendre au sérieux les sentiments de Julien. Mais elle ne se croyait pas elle-même, et elle ne fit que rendre Julien plus pressant: il devint pathétique...

Alors, elle prit peur; elle le supplia de ne pas l'aimer, de rester bons amis...

--Pourquoi? demandait-il, pourquoi?

Elle ne voulait pas dire... Elle avait la crainte instinctive de l'amour; elle gardait le souvenir de ce qu'elle en avait souffert; et une intuition l'avertissait de ce qu'elle en souffrirait encore. Elle l'appelait et le chassait; elle le voulait et le fuyait. Aux instances de Julien, elle résistait sincèrement; et dans le fond du cœur, elle faisait des vœux pour que son adversaire vainquît sa résistance...

Le combat se fût prolongé, sans un événement qui vint en hâter l'issue.

Annette avait avec le mari de sa sœur de francs rapports d'amitié. Ce brave homme, un peu vulgaire, ne manquait ni de droiture, ni de qualités de cœur. Annette l'estimait; et Léopold lui témoignait une considération un peu cérémonieuse. Dès leurs premières rencontres, il l'avait jugée d'une autre espèce que lui et que Sylvie: elle l'intimidait. Il n'en eut que plus de gratitude, pour la bienveillance qu'elle lui montra. Au temps où il faisait sa cour à Sylvie, elle fut son alliée; plus d'une fois, elle vint à son secours, quand il était en butte aux turlupinades de sa fiancée, trop sûre de son pouvoir pour ne pas en abuser. Elle s'était même interposée, depuis, discrètement, dans les malentendus de ménage, ou les brusques caprices, lubies et diableries, auxquelles Sylvie se livrait, par accès, pour se désennuyer, en ennuyant le mari. Léopold, qui n'y comprenait rien, venait conter ses peines à Annette, qui se chargeait de ramener Sylvie à la raison. Il en était arrivé à confier à sa belle-sœur plus d'une chose qu'il ne disait pas à sa femme. Sylvie ne l'ignorait point, et elle plaisantait Annette, qui le prenait gaiement. Rien que de naturel et de franc entre les trois. Léopold ne s'était jamais plaint de la place que tenaient à son foyer la sœur de sa femme et le petit garçon, souvent assez encombrant; il eût trouvé plutôt que Sylvie ne faisait pas assez pour aider Annette, dont il admirait la vaillance; et il gâtait l'enfant. Annette, qui savait par Sylvie ce que pensait Léopold, lui en était reconnaissante.

La période de grossesse de Sylvie ne fut pas pour ceux qui l'entouraient, surtout pour le mari, un temps de félicité. De fréquents désaccords écartèrent Léopold de sa compagne. Non pas que Sylvie prétendît se passer de lui. Elle avait peu de ménagements pour sa maternité, et ne voulait rien changer à sa manière de vivre. Mal lui en prit. Ces longs mois de gésine furent loin d'être pour elle ce qu'ils avaient été pour Annette: un rêve interminable, et trop vite fini, de bonheur engourdi. Sylvie n'était pas faite pour couver des rêves. Elle s'impatientait, et n'entendait renoncer à aucun de ses devoirs, de ses droits, et de ses plaisirs: elle se surmena. Sa santé se ressentit de son état nerveux, et son caractère n'y gagna point. Quand on est tourmentée, on est volontiers tourmenteuse. Sylvie, étant à la peine, trouvait indigne que son mari n'y fût pas; et elle s'en chargea. Elle le harcelait de son humeur taquine, maligne, perpétuellement changeante, et même--(c'était inattendu!)--jalousement amoureuse: ce qui ne l'empêchait point de lui chanter pouilles! Certains jours, il ne savait à quel saint se vouer.

Annette se trouvait là, pour recevoir ses doléances. Il montait geindre à son étage; elle l'écoutait patiemment, et elle trouvait moyen de le faire rire de ses petites infortunes. Ces conciliabules, en se renouvelant, établissaient entre eux une complicité de secrets communs. Et parfois, devant Sylvie, ils échangeaient un coup d'œil malicieux. Honnêtes tous les deux, ils ne prenaient aucune précaution et s'abandonnaient à une familiarité qui, si elle était innocente, n'était pas inoffensive. Annette n'avait pas idée d'un risque, et elle s'amusait à d'amicales agaceries. Léopold s'y laissa prendre: il ne demandait qu'à l'être; il l'était, depuis longtemps, par le rayonnement de cette force de joie, qui se dégageait d'elle. Annette était toute alors à la découverte de l'amour de Julien, qui la troublait délicieusement. Le reste du monde était dans la brume. Quand elle venait de voir Julien et que Léopold lui parlait, elle écoutait Léopold, et même elle lui répondait; mais c'était à Julien qu'elle souriait. L'autre ne pouvait le deviner.

Il savait ce qu'il voulait. Il résistait, en brave homme. Mais un brave homme est un homme. Il ne doit pas jouer avec le feu.

Un dimanche de mai, ils allèrent tous les quatre, Sylvie, Annette, Léopold et le petit Marc, en promenade du côté de Sceaux. Après une heure de marche, Sylvie, un peu fatiguée, s'assit au bas d'un coteau, et dit:

--Allez, jeunesses, grimpez si vous voulez! Vous nous retrouverez ici.

Elle resta avec le petit. Annette et Léopold continuèrent allègrement. Annette, animée, joyeuse, bon garçon... Léopold la reposait, par sa bonhomie, de la tension morale où la tenaient l'amour de Julien et ses entretiens intellectuels. Le sentier sinuait entre un long mur de grande propriété et un talus vêtu de buissons fleuris. Par les trous dans les haies, on voyait, en montant, les pentes des vergers, avec leurs touffes de neige et de rose. Ciel fantasque, où, sur le fin bleu pers les nuages affairés couraient. Le vent rieur mordait par boutades, comme un jeune chien. Annette allait devant, cueillant des fleurs, chantant. Léopold la suivait à la piste; il la regardait courbée, et son torse robuste sous l'étoffe tendue, ses mains nues, son cou nu, rougis par l'air cinglant, et dans les cheveux en mousse le rouge coquillage de l'oreille, dont le bout paraissait une goutte de sang. Le talus se relevait à droite, et le chemin formait un couloir d'où le vent engouffré leur dévalait au nez. Annette, sans se retourner, interpella son compagnon. Il ne répondit pas. Elle continua, penchée, de cueillir et de parler. Et comme elle plaisantait Léopold qui se taisait, soudain elle perçut le danger de ce silence. Elle laissa tomber ses fleurs... Elle s'était redressée, mais n'avait pas eu le temps de se retourner, quand... Elle faillit tomber... Il l'avait étreinte. Brutalement empoignée, elle sentit sur sa nuque un souffle haletant, et une bouche avide lui baisait le cou, les joues. Raidie instantanément, s'arcboutant, toutes ses forces inconnues de combat ramassées, du torse et de l'échine elle secoua avec fureur l'homme qui l'avait saisie; elle brisa l'étreinte, et elle se retrouva face à face avec l'agresseur. Ses yeux flambaient de colère. Lui, ne lâchait point prise. Ils eurent une lutte rude de bêtes qui se haïssent. Rude et brève. Annette (l'instinct révolté lui prêtait une vigueur accrue) repoussa violemment l'homme, qui trébucha. Il resta devant elle, doublement humilié, soufflant, congestionné; et ils s'observaient, le courroux dans les yeux. Pas un mot ne fut dit... Brusquement, Annette grimpa la pente du talus, par une brèche de la haie se coula de l'autre côté, et s'enfuit. Léopold, dégrisé, l'appelait. Elle se tint à vingt pas, et ne le laissa point approcher. Ils redescendirent le coteau, des deux côtés de la haie, conservant leurs distances, méfiants, hostiles, et honteux. Léopold, d'une voix altérée, suppliait Annette de revenir, lui demandait pardon. Annette faisait la sourde oreille; elle entendait pourtant: la confusion de cette voix l'atteignait, à travers la barrière de sa rancune; elle ralentit le pas...

--Annette! suppliait-il, Annette! ne vous sauvez pas!... Je ne veux pas vous poursuivre... Voyez, je reste ici, je ne m'approcherai pas... J'ai agi comme une brute. Je suis honteux, honteux... Injuriez-moi! mais ne vous sauvez pas! Je ne vous toucherai plus, même du bout du doigt... Je me dégoûte... Pardon, à genoux!

Il s'agenouilla gauchement sur les cailloux; il avait l'air malheureux; et il était ridicule.

Annette, qui l'écoutait durement, immobile, de profil, sans le regarder, jeta un coup d'œil de côté, vit cet homme humilié; et elle fut pénétrée de cette humiliation: son cœur chaud avait la faculté de s'ouvrir aux émotions des autres, comme si elles étaient siennes; et de la honte de Léopold, elle rougit. Elle fit un mouvement vers lui, et dit:

--Levez-vous!

Il se releva; et elle, instinctivement, recula de quelques pas. Il dit:

--Vous avez peur encore. Vous ne me pardonnerez jamais.

Elle dit, sèchement:

--Ne parlons plus. C'est fini.

Ils redescendirent le chemin. Annette, muette et glacée. Il avait peine à garder le silence. Il était mortifié, et il cherchait à se justifier. Mais il n'était pas très éloquent, le cher homme! Il n'avait pas le style noble. Il répétait, avec colère:

--Je suis un saligaud!

Annette, encore bouleversée, réprimait un sourire. Son esprit en tumulte avait peine à se calmer. Elle ressentait à la fois l'écœurement et le burlesque de la scène. Elle n'avait pas pardonné, et elle était près de plaindre l'homme qui s'accusait piteusement à ses côtés. Il continuait de patauger. Elle l'écoutait avec rancune, compassion, ironie. Il s'évertuait à expliquer «cette saleté de folie, qui vous passe par le corps»... Oui, cette folie, elle la connaissait... Mais il n'était pas utile qu'elle le lui dît. Et il avait l'air si malheureux que, malgré elle, elle lui dit:

--Je sais. On est fou, parfois. Ce qui est fait est fait.

Ils continuèrent leur route, sans parler, le cœur lourd, tristes et gênés. Sur le point d'arriver au lieu où ils avaient laissé Sylvie, Annette fit un geste comme pour tendre la main à Léopold; mais elle ne la tendit pas, et dit:

--J'ai oublié.

Il était soulagé, inquiet encore. Il demanda, comme un gosse pris en faute:

--Vous ne direz rien?

Annette eut un petit sourire de pitié.

Non, elle ne dit rien. Mais, du premier coup d'œil, le regard aigu de Sylvie avait lu. Elle ne posa aucune question. Ils parlèrent d'autres choses; et tandis que tous trois, pour masquer leurs préoccupations, faisaient montre de paroles bruyantes, pendant tout le retour, Sylvie observa les deux autres.

À partir de ce jour, Annette et Léopold ne furent plus seuls ensembles. La jalouse veillait. Annette aussi se gardait. Elle laissait, malgré elle, percer une méfiance. Et Léopold, blessé, couvait sa rancune inavouée.

Les yeux d'Annette s'étaient ouverts. Il ne lui était plus permis de rester sans méfiance des autres et d'elle-même. Il ne lui était plus permis de passer en riant, comme elle faisait avant, insoucieuse des désirs qu'elle pouvait faire naître, puisqu'elle ne les cherchait pas. Dans l'actuelle société, avec les mœurs actuelles, sa situation de femme seule, jeune, et libre, non seulement l'exposait aux poursuites, mais les légitimait. Personne ne comprenait qu'elle se fût affranchie, d'audacieuse façon, pour s'enfermer après, dans un veuvage, dont la constance était sans objet. Elle-même se donnait le change avec la maternité. Et la maternité, sans doute, était une grande flamme; mais une autre flamme brûlait toujours en elle. Elle tâchait de l'oublier, parce qu'elle en avait la crainte; et elle s'imaginait que nul ne la voyait. Mais non! le feu d'amour, malgré elle, se faisait jour. Et d'autres, sinon elle, risquaient d'en être victimes. L'aventure de Léopold venait de le lui montrer. Elle la trouvait hideuse. Elle en était révoltée. L'acte d'amour paraît, aux yeux sans mirage de celui qui n'aime point, une bestialité grotesque ou dégoûtante. La tentative de Léopold était l'une et l'autre aux yeux d'Annette. Mais Annette n'avait pas la conscience tranquille. Elle avait attisé ces désirs. Elle se rappelait ses coquetteries irréfléchies, ses jeux aguichants, ses ruses... Qui l'y avait poussée? Cette force refoulée, ce feu intérieur, qu'il faut nourrir, ou étouffer. Étouffer, on ne peut pas, on ne doit pas! C'est le soleil de la vie. Sans lui, tout est plongé dans l'ombre. Mais au moins, qu'il ne consume point ce qu'il doit animer, comme le char livré aux mains de Phaéton! Qu'il suive dans le ciel sa route régulière!... Le mariage alors? Après l'avoir si longtemps écarté, la perception des dangers qui la menaçaient l'amenait à se dire qu'un mariage d'affection et d'estime, de calme sympathie, lui serait une digue contre les démons du cœur, et une protection contre les poursuites du dehors. À mesure qu'elle s'en convainquait--(tout conspirait à l'en convaincre: sa sécurité matérielle et morale, l'attrait du foyer, et les sollicitations de son cœur),--elle opposait moins de résistance aux supplications de Julien. Elle se donnait, pour y céder, toutes les raisons de l'aimer. Mais elle n'avait pas attendu de les avoir, pour l'aimer. Déjà avait commencé le travail de construction de l'esprit, qui de l'élu crée une vision exaltée. Julien l'y avait devancée. Comme elle était plus riche et plus passionnée, elle l'eut tôt dépassé.

Ne se surveillant plus, se livrant à la fougue de sa franche nature, elle n'usa point de ces artifices, dont une femme plus habile masque sa défaite, lorsque son cœur est pris, et qu'elle laisse croire qu'elle en demeure maîtresse. Annette avait fait don du sien. Elle le dit à Julien.--Et, de cet instant précis, Julien commença de s'inquiéter.

Il connaissait mal les femmes. Elles le fascinaient et le déconcertaient. Plutôt que de les connaître, il préférait les juger. Il idéalisait les unes, il condamnait les autres. Quant à celles qui ne rentraient dans aucune des deux catégories, il s'en désintéressait. Les très jeunes hommes--(et Julien l'était resté, par son peu d'expérience)--sont, dans leurs jugements, toujours pressés. Comme ils sont pleins d'eux-mêmes et de leurs désirs, ils ne cherchent dans les autres que ce qu'ils en voudraient. Soit du côté moral, soit du côté charnel, les naïfs comme les roués, quand ils aiment, c'est toujours à eux qu'ils pensent, ce n'est jamais à la femme; ils se refusent à voir qu'elle existe en dehors d'eux. L'amour est justement l'épreuve qui pourrait le leur apprendre:--il l'apprend au petit nombre de ceux qui sont capables d'apprendre,--mais, en général, à leurs dépens et à ceux de leur partenaire: car lorsque enfin ils savent, il est trop tard. Le naïf étonnement des siècles, gémissant de la dualité irréductible, qui est le fruit amer de l'amour, ce rêve d'unité, déçu, est caractéristique de la méconnaissance initiale. Car, que veut dire: «aimer», si ce n'est: «aimer _un autre_»? Sans posséder l'égoïsme de Roger Brissot, Julien, par ignorance, n'avait pas moins de peine à sortir de soi; et il avait une vue encore plus bornée de l'univers féminin. Il eût fallu l'y guider prudemment par la main.

Annette n'était rien moins que prudente, de nature. Et l'amour ne le lui enseignait pas. Il lui donnait un besoin de confiance généreuse. Maintenant qu'elle était sûre d'aimer et d'être aimée, elle ne cachait rien. Rien de celui qu'elle aimait n'aurait pu l'éloigner; pourquoi eût-elle songé à se farder? Saine de cœur, elle ne rougissait pas d'être ce qu'elle était. Que celui qui l'aimait la vît comme elle était! Elle avait bien remarqué sa naïveté, son incompréhension, ses effarouchements. Elle y trouvait un plaisir tendre et malicieux. Elle aimait à lui révéler, la première, une âme féminine.

Elle alla le surprendre, un jour, dans son appartement. Ce fut la mère qui ouvrit. Une vieille dame, aux cheveux gris bien tirés, au front calme, qu'éclairait la lumière attentive des yeux sévères. Avec une politesse méfiante, elle inspecta Annette, et elle la fit entrer dans un petit salon, propre et froid, où les meubles avaient des housses.

De ternes photographies de famille et de musées achevaient de glacer l'atmosphère de la pièce. Annette attendit seule. Après un chuchotement dans les chambres voisines, Julien entra précipitamment. Il avait de la joie, et il était intimidé; il ne savait que dire; il répondait à côté. Ils étaient assis dans des sièges inconfortables, au dossier raide, qui entrave tout geste familier. Entre eux, une de ces tables de salon, sur quoi on ne peut s'appuyer; et on se heurte les genoux à ses aspérités. Le froid luisant du plancher sans tapis et des figures mortes sous verre, comme des plantes d'herbier, figeait les mots sur les lèvres, faisait baisser la voix. Ce salon gelait Annette, décidément. Est-ce que Julien l'y laisserait, tout le temps de sa visite? Elle lui demanda s'il ne voulait pas lui montrer la chambre où il travaillait. Il ne pouvait refuser; et même il le souhaitait; mais il avait l'air si hésitant qu'elle dit:

--Cela vous ennuie?

Il protesta, s'excusant du désordre, et il la fit entrer. De désordre, il y en avait beaucoup moins que chez elle, à la première visite de Julien. Mais celui de Julien était sans gaieté. La pièce servait de cabinet de travail et de chambre à coucher. Des livres, une gravure connue qui représentait Pasteur, des papiers sur les chaises, une pipe sur la table, un lit d'étudiant. Elle remarqua au-dessus un petit crucifix, avec un rameau de buis. Installée dans le fauteuil mal rembourré, elle tâchait de mettre son hôte à l'aise, en lui rappelant gaiement leurs souvenirs d'étudiants. Elle parlait sans pruderie de ce qu'ils savaient tous deux. Mais il était distrait, gêné de sa présence et de son libre-parler; il semblait préoccupé de ce qui se passait dans la chambre à côté. Annette, gênée par contagion, tint bon et réussit à lui faire oublier le «qu'en pensera-t-on?» Il finit par s'animer, et ils rirent de bon cœur. Il retrouva sa gêne, au départ, en la reconduisant; dans le couloir, ils passèrent devant la chambre de la mère; la porte était entr'ouverte; Mme Dumont affecta de ne pas les voir, par discrétion, ou pour ne pas saluer l'étrangère. Les deux femmes n'avaient échangé qu'un regard; et déjà, elles étaient ennemies. Mme Dumont mère était choquée de la visite de cette fille hardie, de ses façons libres, de sa voix claire, de ses rires, de sa vie: elle flairait le danger. Et Annette qui, pendant la visite, avait perçu entre Julien et elle cette présence invisible, en gardait une animosité; passant devant la chambre de la vieille dame qui lui tournait le dos, elle parla et rit plus haut. Et jalouse, elle pensait:

--Je te le prendrai.