Part 8
Il avait vécu en dehors de l'amour. On craint trop en France de parler de cette sorte d'«innocents»: ils excitent les plaisanteries faciles d'un peuple spirituel, mais qui ne varie pas beaucoup les formes de son esprit. Ces «innocents» sont nombreux. Soit scrupules religieux, soit puritanisme moral, soit timidité foncière, quelquefois maladive, soit (et c'est le plus fréquent) travail écrasant qui absorbe les années de jeunesse, vie pauvre, âpre labeur, répulsion des amours vulgaires, et respect de l'avenir, de celle qui viendra--(qui ne viendra pas);--dans tous les cas, sans doute, froideur du sang, lenteur nordique du cœur à s'éveiller, qui ne préjuge rien de la force des passions futures, mais qui plutôt les amasse et les tient en réserve... Ils sont nombreux; et la jeunesse heureuse qui passe ne se soucie point d'eux. Aux innocents les mains vides! Ils restent à l'écart. Julien ne connaissait presque rien de la vie que par l'intelligence.
D'une famille bourgeoise, pauvre, laborieuse, restreinte strictement aux deux parents,--le père, petit professeur, qui s'était tué à la tâche,--la mère, qui se dévouait au fils, et à qui le fils se dévouait,--un fond religieux, catholique pratiquant, croyant, d'idées libérales,--une vie de travail continu, monotone, éclairée froidement par une joie sévère de conscience et d'habitudes,--nul intérêt à la politique, le dégoût de l'action publique, le culte de la vie cachée, intérieure, domestique:--une âme vraiment honnête, modeste, sachant le prix des humbles et fortes vertus. Et, dans le fond du cœur, une fleur de poésie.
Il était professeur agrégé des sciences dans un lycée. Il avait connu Annette jadis à la Faculté, quand ils avaient vingt ans. Dès le premier jour, il fut attiré. Mais Annette, alors riche, fêtée, rayonnante de jeunesse et d'égoïsme heureux, distraitement distante, intimidait Julien. Ses camarades, plus hardis, s'emparaient, auprès d'elle, de la place qu'il eût voulu prendre. Il les enviait, mais il n'essayait pas de rivaliser; il se jugeait inférieur, laid, gauche, mal habillé, ne pouvant s'exprimer, donnant une fausse idée de son intelligence et de sa sincérité. Le sentiment de sa disgrâce physique le paralysait d'autant plus qu'il était sensible à la beauté; et celle d'Annette lui inspirait un émoi silencieux. Car il la voyait belle; il n'avait pas la liberté d'esprit, comme ses compagnons qui lui faisaient la cour, de juger cavalièrement, en même temps que de ses attraits, de ses imperfections, des forts sourcils, des yeux bombés, ou du nez court. Il ne voyait pas les détails. Mais seul de ces jeunes hommes, il saisissait l'harmonie de cette forme vivante; et seul, il la lisait: car toute forme exprime un sens intérieur, mais la plupart s'arrêtent au dessin des signes. Julien ne séparait point des yeux, du front, des forts sourcils d'Annette l'énergie de caractère et la vigueur d'esprit. Il la voyait de loin, d'une vue simple et sommaire. Il voyait juste, plus juste, de ce premier regard, que lorsque, s'approchant, il tâcha de la mieux connaître. Il était de ces esprits presbytes, qui sont gênés, de près. Ils ont parfois du génie, et buttent à chaque pas.
Julien et Annette se revirent, un matin, dans le grand hall vitré, au premier étage de la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Il y avait près de dix ans qu'ils ne s'étaient rencontrés; et Julien, sagement, avait écarté de sa pensée l'image, qui ressurgit, ce jour-là, devant lui. Il levait les yeux de son livre. De l'autre côté de la table, à quelques pas, il l'aperçut, lisant. Sur ses beaux cheveux châtains, une toque de fourrure; son manteau rejeté par-dessus ses épaules:--(c'était encore l'hiver, les approches de Pâques; et le hall, où s'infiltrait par les grandes fenêtres l'air glacé de la place, ne se réchauffait pas; Julien avait gardé son col de pardessus relevé; mais, elle, le cou dégagé, ne sentait pas le froid).--Un coude sur la table, et la joue appuyée sur le revers de sa main, elle avait l'attitude familière qu'il lui avait vue jadis, le front penché en avant, les blonds sourcils froncés, et les yeux qui couraient sur la page, tandis qu'elle mordillait le bout de son crayon. Il retrouva l'émotion de ses vingt ans. Mais l'idée ne lui serait pas venue de se lever, pour lui parler.
Quelque ardeur qu'elle mît à lire, comme elle en mettait à tout, l'esprit d'Annette chassait toujours plus d'une seule pensée. Les idées qu'elle était venue chercher dans un livre et qui vraiment l'attachaient, se présentaient rarement sans un cortège d'images, qui n'avaient avec elles pas grand'chose de commun. Elle les reléguait dehors; mais, de moment en moment, les images indiscrètes revenaient frapper à la porte. La femme la plus intellectuelle ne s'oublie jamais complètement dans ce qu'elle lit: le flot intérieur est trop fort. Annette interrompait sa lecture, pour ouvrir un instant l'écluse.
Et comme elle s'arrêtait ainsi, promenant autour d'elle son regard un peu trouble, son regard rencontra celui de Julien, qui la contemplait. L'image de Julien lui sembla faire partie encore de celles qui se promenaient en elle. Puis, sur-le-champ réveillée,--comme lorsque, le matin, sur l'oreiller, elle se retrouvait d'un bond au milieu de la vie,--elle se leva, joyeuse, et, par-dessus la table, elle lui tendit la main.
Julien, confus, vint s'asseoir gauchement auprès d'elle. Ils se mirent à causer. Julien ne causait guère. Il était étourdi d'un bonheur aussi inattendu. Annette faisait tous les frais. Elle avait de la joie: un heureux passé reparaissait. Julien y jouait un rôle fort effacé; il était un anneau banal de la chaîne; la farandole se déroulait, Julien était déjà loin... Mais il croyait se voir toujours dans les yeux riants d'Annette; et, troublé, il ne savait trop ce qu'il répondait. Il s'appliquait, (le maladroit!) à cacher l'admiration qu'elle lui causait. Il la retrouvait belle, plus belle encore, mais plus proche, plus humaine,--quelque chose de nouveau... Quoi? Il ne savait rien d'elle; il en était resté, de six ans en arrière, à la mort du père d'Annette; il n'avait rien appris, il vivait à l'écart, les potins de Paris ne l'allaient pas chercher... Il demanda si Annette habitait toujours à Boulogne.
--Comment! vous ne savez pas? Il y a beau temps que j'ai déguerpi... Oui, on m'a mise dehors...
Il ne comprenait pas. Elle expliqua, en courant, d'un air allègre, qu'elle était ruinée par sa faute, son indifférence aux affaires...
--C'est bien fait! ajouta-t-elle.
Et elle parla d'autre chose. Pas un mot sur sa vie. Non qu'elle voulût cacher; mais cela ne regardait pas les autres. Si Julien eût insisté pourtant, posé quelque question, elle eût répondu l'exacte vérité. Mais il ne demanda rien, il n'aurait pas osé; et il avait la tête perdue dans cette unique pensée: elle était pauvre, pauvre comme lui... Déjà, le vent brûlant de l'espérance était entré.
Pour déguiser son émotion, il se pencha, avec une camaraderie bourrue, sur la brochure qu'elle venait de quitter:
--Qu'est-ce que vous lisez là?
Il feuilleta. Une revue de sciences. Il y en avait une liasse.
--Oui, dit Annette, je tâche de me remettre au courant. Ce n'est pas facile. J'ai perdu pied depuis cinq ans; il me faut gagner ma vie, donner des leçons, je n'ai pas le temps. Je profite de Pâques, plus de leçons, je chôme. J'essaie de réparer le temps perdu, je fais les bouchées doubles, vous voyez!--(elle montra les revues ouvertes qui l'entouraient)--je voudrais tout avaler. Mais c'est trop, je n'arrive pas, j'ai tout à réapprendre; il y a quantité de choses qui se sont passées, depuis que je n'étais plus là; on fait des allusions à des travaux que je ne connais pas... Dieu! comme on marche vite!... Mais je les rattraperai! Je le jure, je ne veux pas rester en arrière, sur le chemin, comme une éclopée. Il y a de belles choses à voir, là-bas. Je veux les voir...
Julien buvait ses paroles. De tout ce qu'elle disait, il retenait ceci: elle gagnait sa vie, avec peine; et elle riait... Elle montait dans son admiration, à des hauteurs que l'ancienne Annette n'avait jamais atteintes. Et elle l'y entraînait. Car cette joie, qu'il n'avait pas, elle la lui apportait.
Ils sortirent ensemble. Julien était fier de se trouver en compagnie de cette belle femme; et il n'en revenait pas qu'elle se souvînt si bien de lui. Au temps jadis, à peine si elle paraissait remarquer son existence. Et voici qu'elle lui rappelait de petits faits oubliés, qui le concernaient! Elle s'informa de la mère de Julien. Il en fut si touché que sa gêne se fondit; à son tour, il commença à se raconter; mais il n'allait pas vite, les mots étaient gelés. Annette l'écoutait, gentiment ironique; et elle avait envie de lui souffler. Il était encore au début, et l'assurance lui venait, lorsqu'elle lui tendit la main, pour le quitter. Il eut juste le temps de lui demander si elle retournerait à la bibliothèque, et la joie de lui entendre dire: «Demain».
Julien rentra chez lui, confondu. Il était honteux de lui; mais demain, il réparerait. Il ne voulait aujourd'hui songer qu'au miracle de cette amitié. De son côté, Annette, qui s'enlisait dans le milieu de Sylvie, avait plaisir à retrouver un camarade de ses années intellectuelles. Ce n'était pas qu'il fût très vivant,--non, vraiment!--mais sérieux, sympathique, brave garçon... Quel glaçon!...
Elle n'eut pas lieu le lendemain, de changer d'opinion. Julien ne dégelait que seul, à la maison. Dès qu'il revit Annette, la glace aussitôt reprit. Il en fut consterné. Il avait préparé beaucoup de choses à dire--(il préparait, comme un cours, une conversation):--devant les yeux d'Annette, il n'en resta plus rien. Du récit intérieur, trop de fois réchauffé, un extrait insipide... Il s'ennuyait lui-même, à se l'entendre ânonner. Il ne reprenait son aplomb que sur le terrain des sciences, quand il ne s'agissait pas de lui. Là, il était précis, clair, et même il s'animait. Annette n'en demandait pas plus. Avide de s'instruire, elle le pressait de questions, qui amusaient Julien par leur intelligence, prompte à imaginer, devinant faux souvent, mais--(il suffisait d'un mot)--se retrouvant au point juste où on voulait l'amener... Il aimait ce visage attentif, dont les yeux plongeaient en lui pour atteindre plus vite sa pensée, et soudain rayonnaient... Elle avait compris! La joie de la pensée partagée, de ce soleil invisible et de l'immense perspective qu'illumine sa clarté, la joie de s'en aller ensemble, à la découverte, par les chemins nouveaux où il était son guide! C'était délicieux de causer ainsi, dans le recueillement de cette halle aux livres, cette église de l'esprit!
Délicieux pour lui, mais non pour les voisins! Car il causait tout haut; il avait oublié qu'il existât des voisins. Annette le fit taire en souriant, et se leva pour partir. Il la suivit. Mais n'ayant plus devant lui sa table et ses livres, il redevint dans la rue le même impotent qu'Annette avait vu la veille. Elle essaya de le faire parler de lui; peine perdue! Et il ne pouvait se décider à la quitter; il voulait la reconduire, jusqu'à la porte de sa maison: avec cela, guindé, crispé, brusque, par gaucherie; par moments, sans le vouloir, même pas très poli... Il était assommant! Annette, un peu agacée, pensait:
--Où diable pourrai-je le semer?
Julien aperçut, au coin de la bouche qui se taisait, le pli moqueur. Il s'arrêta brusquement, et dit, d'un ton navré:
--Oh! pardon, je vous ennuie!... Si, je le sais, je le sais! Je suis si ennuyeux!... Je ne sais pas parler. Je suis déshabitué. Je vis seul. Ma mère est bonne, très bonne; mais je ne puis lui parler de mes pensées. Beaucoup l'inquiéteraient; elle ne les comprendrait pas... Et je n'ai jamais su trouver personne qui s'y intéressât... Je ne le demande point... Vous avez été bonne de m'écouter avec indulgence. Je me suis laissé aller à vouloir vous raconter... Mais ce n'est pas possible. On ne peut pas raconter, on doit garder pour soi... Ce n'a pas d'intérêt, et ce n'est pas viril... Vivre et se taire... Je vous demande pardon de vous avoir ennuyée.
Annette fut touchée. Il y avait dans ces paroles une réelle émotion; ce mélange de modestie et de triste fierté la frappa; elle sentit sous la gaine de froideur beaucoup de déceptions et de tendresse blessée. Dans un de ces élans du cœur, auxquels elle ne résistait pas, elle se prit pour Julien d'une affectueuse pitié. Elle dit avec chaleur:
--Non, non, ne regrettez rien! Je vous remercie, vous avez bien fait de parler... (Elle corrigea, avec une pointe moqueuse, qui, cette fois, n'avait rien de cuisant)... d'essayer de parler... Oui... ce n'est pas facile, vous n'êtes pas habitué... Eh bien, cela me fait plaisir que vous ne soyez pas habitué!... Assez d'autres le sont!... Mais il n'est pas défendu d'espérer que moi, je vous habituerai... Voulez-vous? Puisque vous n'avez personne avec qui causer!...
Julien était trop ému pour répondre; mais son regard exprimait une reconnaissance, encore effarouchée. Bien que l'heure de rentrer fût passée, Annette revint sur ses pas, afin de se promener encore quelques minutes ensemble; et elle lui parlait, en bonne camarade maternelle, sur un ton simple et cordial, qui lui était une main fraîche sur son front endolori. Oui, il était meurtri, ce grand garçon; avec son air bourru, il avait besoin d'être manié très doucement... Maintenant, il reprenait vie... Tout de même, il fallait rentrer!... Annette lui proposa de se revoir, de temps en temps. Et ils s'avouèrent que, pour le travail qu'ils avaient fait à la bibliothèque, ils auraient aussi bien pu le faire au Luxembourg, ou...
--Ou... Pourquoi pas chez moi?
Et Annette, l'invitant pour un des prochains dimanches, s'éclipsa sans attendre la réponse...
Ah! qu'il eût bien parlé, maintenant qu'elle n'était plus là!... Il repassa toute la scène; il savourait la bonté d'Annette. Et comme cet homme, pondéré dans l'exercice de son intelligence, était incapable de garder la mesure dans les choses du cœur, il glissa sans transition de la pensée que son sentiment était destiné à rester sans retour, à celle que, peut-être...
Annette n'avait pas le moindre soupçon de ce qui se passait en Julien. Le physique ingrat de son nouveau compagnon la garantissait si bien contre l'amour que, d'une façon comique, elle pensait qu'il en devait garantir aussi Julien. Elle l'estimait. Elle le plaignait. D'être plaint, le rendait sympathique. C'était agréable de se dire qu'elle pouvait lui faire du bien; et il lui en devenait plus sympathique. Mais elle n'aurait pas eu l'idée de se méfier de lui, et moins encore d'elle.
Elle avait oublié son invitation, quand, le dimanche suivant, il vint la lui rappeler; et le joyeux étonnement qu'elle lui témoigna n'était pas joué. Mais Julien qui, depuis une semaine, ne songeait qu'à cette heure, ne vit pas l'étonnement et vit seulement la joie; la sienne s'en accrut. Le temps était très mauvais. Annette ne pensait pas à sortir, de l'après-midi. Comme elle n'attendait personne, elle était en négligé, l'appartement aussi. Le petit avait passé par là. On a beau, comme Annette, avoir le goût de l'ordre: les enfants se chargent de vous y faire renoncer, comme à tant de beaux projets qu'on a formés sans eux. Mais Julien, ramenant tout à lui, vit dans «ce beau désordre»--non certes «un effet de l'art»,--mais une marque de l'intimité qu'on voulait lui accorder. Il arrivait, le cœur battant, mais décidé, cette fois, à se montrer sous un jour avantageux; il jouait l'assurance. Cela ne lui seyait guère. Et Annette, vexée d'être surprise en ce fouillis, en voulut à l'intrus de son manque de façons. Elle se fit aussitôt froide; et en un instant, la superbe dé Julien fut brisée. Ils restaient là maintenant, aussi raides l'un que l'autre, l'un n'osant plus parler, l'autre attendant, d'un air de hauteur malicieuse...
--Si tu crois, mon bonhomme, qu'aujourd'hui, je vais t'aider!...
Et puis, elle saisit le comique de la situation, elle vit du coin de l'œil la mine piteuse du conquérant, et elle rit tout haut. Subitement détendue, elle reprit le ton de camaraderie. Julien n'y comprit rien; interloqué, mais soulagé, il revint, lui aussi, au naturel; et une conversation amicale enfin s'engagea.
Annette lui parlait de sa vie de travail; et ils se confessèrent l'un à l'autre qu'ils n'étaient guère faits pour leur métier. Julien se fût passionné pour la science qu'il enseignait; mais...
--...Ils ne peuvent pas suivre! Ils sont là qui vous fixent, avec des yeux mornes, clignotant de sommeil; à peine deux ou trois, dans le regard de qui on voit passer une lueur; le reste, une lourde masse d'ennui, qu'en suant sang et eau, on arrive (pas toujours) à remuer, un moment, et qui retombe dans l'étang. Allez l'y repêcher! Un métier de puisatier!... Aussi, ce n'est pas leur faute, à ces malheureux gosses! Ils sont, comme nous, victimes de la manie démocratique, qui prétend que tous les esprits absorbent également la même somme de connaissances, et cela, avant l'âge normal, où ils pourraient commencer à comprendre! Ensuite, il y a les examens, ces concours agricoles, où l'on pèse nos produits, gavés d'une mixture de mots estropiés et de notions informes, que la plupart se hâtent de dégorger immédiatement après, et qui les dégoûte d'apprendre, pour le reste de leur vie.
--Moi, dit Annette, en riant, j'aime bien les enfants, oui, même les plus ingrats, il n'y en a pas un qui me soit indifférent. Je voudrais les avoir tous, je voudrais tous les étreindre... Mais il faut se borner! N'est-ce pas? C'est assez d'un...
(Elle montrait la chambre en désordre, mais il ne comprit pas et sourit bêtement.)
--...Dommage! Quand j'en vois un qui me plaît, je voudrais le voler. Et ils me plaisent tous. Il y a même chez les plus laids quelque chose de frais, un espoir infini... Mais qu'est-ce que je puis en faire! Et qu'est-ce qu'on m'en fait? Je les vois en courant. On me les confie, une heure. Et puis, je cours à d'autres. Et mes petites, elles aussi, elles courent de main en main. Ce qu'une main a fait, une autre le défait. Il ne reste plus rien. Des petites âmes sans forme, des petites formes sans âme, qui dansent le boston ou bien le pas de quatre. On court. Tout le monde court. Cette vie est un champ de courses. Jamais aucun arrêt. Ils meurent, ils sont des morts, ah! les malheureux, qui jamais ne s'accordent un jour de recueillement! Et ils ne l'accordent pas plus à nous qui le voudrions...
Julien la comprenait! Ce n'était pas à lui qu'il était besoin d'apprendre le prix de la retraite et l'horreur du tumulte. Et leur entente s'accrut, lorsque Annette dit qu'heureusement on avait encore, au milieu de l'inondation, quelques îlots où se réfugier, les beaux livres des poètes, et surtout la musique. Les poètes avaient pour Julien peu d'attrait; leur langue lui échappait; il avait pour elle cette méfiance bizarre, commune à beaucoup d'esprits qui aiment la pensée, qui souvent ont leur poésie à eux, mais qui ne perçoivent pas les vibrations profondes de la musique des mots. L'autre musique, en revanche, le langage des sons, leur est plus accessible. Julien l'aimait. Malheureusement, le temps et les moyens lui manquaient d'en aller entendre.
--Ils me manquent aussi, dit Annette. J'y vais pourtant.
Julien n'avait pas cette vitalité. Après sa journée de travail, il restait seul chez lui, enfermé. Et il ne savait pas jouer.--Il vit un piano dans la chambre.
--Vous jouez?
--Ah! ce n'est pas commode! dit Annette en riant, il ne me le permet pas!
Julien demandait, surpris, vaguement inquiet, qui pouvait bien l'empêcher. Annette, l'oreille aux aguets, écoutait de petits pieds qui tapaient en montant les marches de l'escalier. Elle courut leur ouvrir:
--Tenez, le voilà, le monstre!
Elle ramena Marc, qui revenait de chez sa tante.
Julien ne comprenait toujours pas.
--Mon petit garçon... Marc, veux-tu dire bonjour!
Julien fut atterré. Annette ne songeait même pas qu'il pût s'en étonner. Elle continua gaiement, en retenant Marc, qui voulait s'échapper:
--Vous voyez, je n'ai tout de même pas perdu mon temps.
Julien n'eut pas l'esprit de répondre; son attention était occupée à déguiser son trouble. Il esquissa un sourire assez niais. Marc avait réussi à glisser des mains de sa mère, sans avoir dit bonjour,--(il trouvait ridicule cette cérémonie, et il l'esquivait, laissant sa mère parler, «parler pour ne rien dire», sachant bien que, l'instant d'après, elle aurait oublié, pour parler d'autre chose... «les femmes n'ont aucune suite...»)--À quatre pas de Julien, dans les plis d'un rideau, dont il tortillait l'embrasse, Marc dévisageait l'étranger, avec des yeux sévères; et il avait très vite, à sa façon d'enfant, (qui n'était pas si fausse), jugé la situation. Décision sans appel: il n'aimait pas Julien. L'affaire était tranchée.
Julien, dont ce regard d'enfant accroissait l'embarras, essayait de reprendre le fil de l'entretien, tout en suivant le fil de ses propres pensées. Mais il ne parvenait ainsi qu'à les embrouiller ensemble. Il se rassurait pourtant. Faiblement. L'assurance d'Annette ne lui permettait pas de douter qu'elle ne fût mariée: c'était hors de question. Mais le mari, où était-il? Vivant ou mort? Annette n'était pas en deuil... Non, il ne se rassurait pas... Qu'était-il devenu, cet homme? Julien n'osait le demander directement. Après bien des détours, il se risqua enfin (il se crut très habile) à glisser négligemment:
--Il y a longtemps que vous êtes seule?
Annette dit:
--D'abord, je ne suis pas seule, en montrant son enfant.
Il n'en sut rien de plus. Mais, puisqu'elle admettait ainsi, implicitement, qu'elle était seule (avec l'enfant), et qu'elle le prenait gaiement, c'était que son deuil était loin, très loin, et qu'on n'y pensait plus. La logique intéressée de Julien conclut victorieusement:
--«Monsieur Malbrough est mort...»
Bon voyage au mari! Il n'était plus inquiétant. Julien jeta dessus encore une pelletée, et se tournant vers l'enfant, il lui grimaça un sourire. Marc lui devenait sympathique.
Mais il ne le devenait pas à Marc. Il était plus familier avec la constitution des corps atomiques qu'avec celle d'un esprit d'enfant. Marc sentit parfaitement que cette démonstration d'amabilité n'était pas naturelle; et le résultat fut qu'il tourna le dos, grognant:
--Je lui défends de me rire au nez!
Annette, qui s'amusait des efforts inutiles de Julien pour amadouer l'enfant, crut devoir réparer l'accueil malgracieux de Marc. Elle questionna Julien sur sa vie solitaire, avec un intérêt un peu distrait d'abord, mais qui cessa bientôt de l'être. Julien, plus sûr de lui, toujours, quand il était assis dans le clair-obscur d'une chambre, se raconta, cette fois, ingénument. Il était simple; il ne posait jamais,--presque jamais,--malgré son désir de plaire. En sa sincérité, il montrait une candeur qu'on n'est pas accoutumé de rencontrer à Paris, chez un homme de son âge. Il avait, en touchant aux sujets qui lui étaient chers, une délicatesse qui voilait son émotion contenue. À ces moments d'abandon où, dans le silence affectueux d'Annette qui l'encourageait, sa vraie nature intime paraissait affleurer, un reflet de beauté morale animait son visage. Annette le regardait, attentive; et ce n'était déjà plus l'aimable indifférence qu'elle ressentait pour lui.