L'âme enchantée II: L'été

Part 7

Chapter 73,828 wordsPublic domain

Sa volonté raidie tournait toute sa violence d'amour vers l'enfant. Ces retours de passion maternelle n'étaient pas très heureux. Anormale, excessive, maladive,--(car cette passion procédait d'un essai impossible d'aiguillage sur une voie, qui n'était pas la leur, d'instincts fort différents qui ne se laissaient pas tromper)--elle ne pouvait mener qu'à des déceptions. Elle écartait l'enfant. Marc se rebellait contre cet accaparement. Il ne cachait plus sa maussaderie à sa mère. Il la trouvait «tannante»; et il le lui disait, en de petits monologues courroucés, qu'heureusement Annette n'entendait pas, mais que Sylvie surprit un jour, et dont elle le gronda, en riant aux éclats. Marc, dans un coin de porte, causant avec le mur, disait, en faisant de petits gestes péremptoires:

--J'en ai marre, de cette femme-là!...

On écrit toujours l'histoire des événements d'une vie. On y croit voir la vie. Ce n'est que son vêtement. La vie est intérieure. Les événements n'agissent sur elle qu'autant qu'elle les a choisis, on serait tenté de dire: produits; et dans bien des cas, c'est l'exacte vérité. Vingt événements passent, chaque mois, à notre portée; ils ne comptent pas pour nous, parce que nous n'en avons que faire. Mais qu'un d'eux nous atteigne, il y a gros à parier que nous lui avons épargné la moitié du chemin: nous allions au devant. Et si le choc déclenche en nous un ressort, ce ressort était bandé, il attendait le choc.

Vers la fin de 1904, la tension morale d'Annette tomba, et les transformations qui s'opérèrent en elle parurent coïncider avec certains changements qui, au même moment, s'effectuaient autour d'elle.

Sylvie se mariait. Elle avait vingt-six ans, elle avait suffisamment goûté des joies de la liberté; elle jugeait le moment venu de goûter de celles du ménage. Elle ne se pressait pas de choisir. L'étoffe d'un amant n'a pas besoin de durer, il suffit qu'elle plaise. Mais un bon mari doit être en bon drap résistant. Certes, Sylvie entendait qu'il fût aussi plaisant. Mais il y a plaire et plaire. Pour choisir le mari, il ne s'agit pas d'emballement. Sylvie consultait la raison, et même la raison sociale. Son commerce allait bien. Sa maison--_Sylvie_: (_Robes et manteaux_)--s'était acquis, auprès d'une clientèle select de la moyenne bourgeoisie, une réputation justifiée d'élégance et de style, à des prix modérés. Elle en était arrivée à un point de ses affaires, qu'elle ne pouvait dépasser seule. Pour atteindre au delà, il lui fallait s'associer d'autres forces, joindre à son atelier de couture féminine un atelier de tailleur, qui lui permît d'élargir le cercle de ses opérations.

Elle chercha autour d'elle, sans rien confier à personne, celui qui pourrait le mieux répondre à ses desseins. Elle fit posément son choix; et le choix fait, elle décida d'épouser. L'amour viendrait après. Il aurait aussi sa place: Sylvie n'eût pas épousé un homme qu'elle n'eût pu aimer. Mais l'amour faisait l'appoint. Les affaires, en premier.

L'objet du choix se nommait Selve (Léopold); et du premier coup d'œil, la petite patronne avait décidé le titre, le nom-fanal de la nouvelle maison:--_Selve et Sylvie._--Mais bien que le nom ne soit jamais, pour une femme, de médiocre importance, Sylvie n'était pas si folle que de se contenter d'un nom; et Selve (Léopold) était un parti sérieux. Plus très jeune, trente-cinq ans bien marqués, assez bel homme, comme on dit en style populaire,--ce qui veut dire, en somme: assez laid, mais solidement bâti,--d'un blond roux, le teint fleuri, il était premier coupeur chez un grand tailleur, habile dans son métier, gagnant bien, rangé, pas noceur: Sylvie avait pris ses informations; l'affaire était conclue... Dans la tête de Sylvie. Elle n'avait pas consulté Selve. Mais l'assentiment de l'élu était le cadet de ses soucis. Elle se chargeait de l'obtenir.

Selve ne l'eût point cherchée. Ami de son bien-être et de ses habitudes, bon homme, point ambitieux, et assez égoïste, il était résolu à rester célibataire, et il ne songeait pas à quitter sa place secondaire, mais lucrative et sans responsabilité, chez un patron qui savait son prix. Sylvie eut bientôt fait de bouleverser ses projets et sa tranquillité. Elle le rencontra--elle se fit rencontrer--à une exposition d'automne, où elle était venue, comme lui, pour étudier les modes qu'ils contribuaient à lancer. Elle était entourée, et, sans prêter attention à Selve, elle commença par distribuer ses sourires et ses malicieuses reparties à trois ou quatre jeunes hommes très épris. Puis, après qu'il eut amèrement dégusté cette grâce et cet esprit qui n'étaient pas pour lui, il s'aperçut brusquement qu'il était devenu l'objet de ses faveurs: elle ne parlait plus qu'à son adresse; les autres ne comptaient plus. Il fut d'autant plus touché de ce revirement soudain qu'il l'attribua à son mérite personnel. De ce coup, il fut pris. Adieu ses résolutions!

À quelque temps de là, Sylvie pria Annette de lui tenir compagnie, le soir, après dîner, à l'heure où il n'y avait personne à l'atelier.

--Je t'ai demandé de venir, dit-elle, parce que j'attends quelqu'un.

Annette s'étonna:

--Eh! qu'as-tu besoin de moi? Ne peux-tu le recevoir seule?

Sylvie, gravement, dit:

--Je trouve que c'est plus convenable.

--Voilà un accès de convenances qui a mis le temps à venir!

--Mieux vaut tard que jamais, dit Sylvie, pince-sans-rire.

--Tu me contes des balivernes. À d'autres!

Sylvie dit:

--Justement.

Annette la menaça du doigt:

--C'est à d'autres que tu en as? Eh bien, qui est cet autre?

--Le voilà.

Selve (Léopold) sonna. Il parut dépité de ne pas trouver Sylvie seule; mais il fit bonne figure, en homme bien élevé. Il n'était pas facile de se montrer à son avantage, seul en face de deux jeunes commères, passablement inquiétantes, et qui étaient d'entente. Il se sentait guetté par ces deux paires d'yeux. Après quelques galanteries un peu lourdes, dont Annette, par politesse, eut son lot, il parla des affaires, du métier, de sa vie occupée. Annette, charitablement, lui posait des questions, d'un air intéressé. Il devint plus confiant, et conta les difficultés de sa carrière, ses déboires, ses succès; et il ne manquait aucune occasion de se faire valoir. Il semblait simple, cordial, suffisant; il jouait cartes sur table. Plus prudente, Sylvie, avant de jouer, regardait dans le jeu de l'autre. Annette, bientôt reléguée à l'arrière-plan, et suivant la partie, s'étonnait moins de l'habileté de sa sœur que de la modestie de son choix. Sylvie n'eût pas eu de peine à trouver un parti plus reluisant. Elle ne le voulait point. Elle se méfiait des hommes trop beaux et trop brillants. Elle n'eût pas pris (cela va de soi) un magot, ni un sot. _In medio..._ Elle entendait se choisir un second avisé, et non pas un premier. Elle savait que chacun, dans le mariage, doit donner et veut prendre: c'est l'offre et la demande. Sa demande à elle était de rester la maîtresse chez soi.--Et quelle était sa demande, à lui?--Ah, le pauvre garçon! C'était d'être aimé, pour lui, pour ses beaux yeux... Il ne s'en faisait pourtant pas accroire, il savait qu'il n'était ni beau ni attrayant. Mais sa faiblesse était de vouloir être épousé par amour... Ridicule, n'est-ce pas? Il en haussait les épaules, car il n'était pas sot, ce gros naïf, averti par la vie, et sceptique à l'égard des femmes, comme le sont les trois quarts des Français. Mais le besoin du cœur est si fort! Ce stupide besoin!... «Et pourquoi ne serais-je pas aimé? J'en vaux d'autres qui le sont!...» Ainsi, il était, tour à tour, presque humble, et presque fat. Toujours quêtant. Ce n'était pas adroit... Et qu'il le laissât voir! Car elle l'avait bien vu, la fine mouche. Et à ces gros yeux bleus au globe un peu saillant, qui demandaient:

--M'aimez-vous?... elle faisait les yeux doux, qui ne disaient pas non, qui ne disaient pas oui,--parce que l'incertitude alimente l'amour.

Quand les sœurs se retrouvèrent seules, Annette dit à Sylvie:

--Ne joue pas trop avec lui!

--Pourquoi pas? dit Sylvie, se mirant. L'enjeu en vaut la peine.

--Alors, c'est sérieux?

--Très sérieux.

--Je ne te vois pas mariée.

--Bon! je compte que tu me verras encore deux ou trois fois...

--Je n'aime pas que tu ries avec ces choses.

--Et de quoi rirait-on? Espèce d'Armée du Salut! Allons, Madame Booth,--(elle prononçait: «Botte»)--ne fronce pas tes beaux sourcils! Je ne songe pas à changer, avant d'avoir essayé. Je me marie, pour que ça dure. Mais si ça ne durait pas, il faut savoir se résigner.

--Je ne suis pas inquiète pour toi, dit Annette.

--Vraiment? Merci pour l'autre! Il a fait ta conquête?

--Il ne te vaut pas, Sylvie. Mais je ne voudrais pas que ce brave homme, un jour, tu le fisses souffrir.

Sylvie souriait, montrant les dents à son miroir:

--Souffrir! Chacun fait souffrir l'autre, ce n'est pas une affaire! Bien sûr qu'il souffrira!... Le pauvre homme! Je voudrais être à sa place... Allons, ne t'inquiète pas de lui! Crois-tu que je ne sache pas sa valeur, à mon Adonis? Elle n'est pas éclatante, mais elle est de bon poids. Je m'y connais. Je n'irai pas le lui dire, parce qu'il ne faut jamais gâter les hommes: ce serait leur laisser croire qu'ils ont des droits sur nous. Mais pour moi, j'en tiens compte. Je n'aurais pas la sottise de me faire du tort, en lui faisant du tort. Et si je ne réponds pas de ne pas le faire enrager--(ce sera excellent pour qu'il maigrisse un peu)--je ne le mettrai sur le gril qu'autant qu'il sera nécessaire. Bien entendu, à condition que je n'aie pas à m'en plaindre! Autrement, ce serait pain bénit de lui rendre son dû. Et je paye comptant. Je suis honnête marchande: je ne trompe mes clients que juste ce qu'il faut pour vivre. A moins qu'ils n'aient la prétention de me mettre dedans. Alors, je les y mets. Et comment!

--Dire, s'exclama Annette, qu'on ne pourra jamais obtenir qu'elle parle sérieusement!

--La vie ne serait pas tenable, fit Sylvie, si l'on devait dire les choses sérieuses sérieusement!

Léopold ne tarda pas à revenir; et Sylvie ne le laissa pas languir. Elle eut vite fait le tour des positions de l'ennemi et reconnu, derrière ses travaux de défense, ses armes et bagages et ses approvisionnements, avant de se rendre à bon escient. Elle l'amena sans peine à ses propres projets. Jusqu'à son dernier jour, Léopold conserva l'illusion que c'était lui qui avait conçu l'idée de fonder la grande maison de couture:--_Selve et Sylvie._--

Le mariage fut fixé au milieu de janvier, époque où le travail est un peu ralenti. Les semaines qui précédèrent furent un joyeux temps pour l'atelier. Léopold, radieux, régalait toute la bande, les emmenait au théâtre, ou au cinéma. Elles avaient toutes un tel besoin de rire! Quand l'une d'elles se marie, c'est comme si elle amenait le mariage dans la maison. Et chacune des autres accueille le visiteur, en lui chuchotant:

--N'oublie pas! La prochaine fois, c'est mon tour...

Annette fut gagnée par la joie générale. Au lieu d'en sentir plus vivement sa vie manquée, elle se demandait ce que ses peines étaient devenues. Elles avaient glissé, comme le long des hanches une chemise. Ô jeune corps! Le chagrin ne te tient pas à la peau... Ce n'était pourtant pas que ce mariage l'enchantât. Elle avait aimé trop tendrement sa sœur, pour qu'il n'y eût pas quelque mélancolie à la voir s'éloigner davantage. Et ce n'était pas un spectacle agréable, cette jolie fille qui se donnait à cet homme un peu vulgaire... Annette avait eu pour Sylvie d'autres rêves. Mais de nos rêves, les autres n'ont que faire. Leur façon d'être heureux est la leur, non la nôtre. Ils ont raison...

Sylvie était satisfaite. L'affection de Léopold, l'admiration qu'il lui témoignait, touchaient sa vanité et, peu à peu, son cœur. Comme elle l'avait dit à sa sœur, elle appréciait le sérieux caractère de celui qu'elle avait choisi. Il serait un compagnon solide, pas gênant; bien qu'elle n'eût pas l'intention d'abuser--(mais on ne sait jamais!)--elle était assurée de ne s'être point donné un comptable de sa conduite trop vétilleux. Léopold ne tenait pas à connaître Je passé de Sylvie; il lui faisait confiance; et elle lui en savait gré. L'expérience de la vie n'avait pas laissé à Léopold beaucoup d'illusions, ni surtout d'intransigeance; elle l'inclinait à prendre pour son usage et à accepter pour celui d'autrui, comme règle de conduite, un égoïsme cordial d'honnête homme sceptique, affectueux, pas exigeant, qui ne demande pas aux autres plus que lui-même ne peut donner.

Sylvie se trouvait, en somme, bien plus proche de lui que d'Annette. Elle aimait davantage Annette. Mais Annette homme--(elle le lui dit en riant)--elle ne l'eût pas épousée! Non, non, ça aurait mal tourné!...

Selve lui inspirait toute sécurité. Cette impression reposante la dispensait de songer à lui: elle songeait à la noce, à la toilette qu'elle se ferait, à son futur ménage, aux grands projets de commerce. Et c'était un parfait contentement.

La noce eut lieu, un jour d'hiver rayonnant. Selve emmena tout son monde dans le bois de Vincennes. De joyeuses parties s'organisèrent. Annette s'y mêla gaiement. En d'autres temps, le côté bruyant et un peu vulgaire de ces réjouissances lui eût été sensible. Il ne le lui fut pas, en ce moment. Elle riait avec ces braves garçons et ces vaillantes filles qui se donnaient cette journée de liesse entre leurs jours de labeur. Elle prit part à leurs jeux, et elle enchanta tout le monde par son entrain. Sylvie, qui l'avait connue froide et dédaigneuse, la regardait courir et s'amuser franchement. La voilà qui jouait au colin-maillard, les yeux sous le bandeau, rouge d'animation, bouche ouverte et riant, et le menton levé, on eût dit pour attraper au vol la lumière, les bras tendus en avant et les mains comme des ailes, marchant à grands pas, buttant, riant de plus belle!... Le beau corps vigoureux d'aveugle passionnée, qui va-t-il prendre? qui le prendra?... Plus d'un qui la regardait dut avoir cette pensée. Mais Annette ne semblait penser qu'à son jeu... Qu'avait-elle fait des préoccupations qui pesaient sur elle, hier? et de son air soucieux, tendu, absorbé?... Elle en avait, du ressort!... Sylvie s'attribuait le bienfait d'avoir réussi à distraire Annette de ses soucis, et elle s'en réjouissait. Mais Annette savait bien que la cause venait de plus loin. Elle n'était pas allégée de ses soucis, parce qu'elle riait à la noce. Elle riait à la noce, parce qu'elle était allégée...

Que s'était-il passé?--C'était une chose étrange, et qui n'était pas l'œuvre d'un jour, bien qu'en un certain jour elle fût apparue.

Il y avait de cela quelques semaines, un matin de dimanche. Elle était assise, à demi dévêtue devant sa table de toilette. Elle faisait sa toilette longuement le dimanche, étant forcée, les autres jours, de sortir de bonne heure. Elle était lasse de la fatigue accumulée pendant la semaine. L'enfant, à peine levé, s'était glissé hors de la chambre, pour aller chez la tante. Il était fort intéressé par le mariage, et il amusait Sylvie par les réflexions qu'il exprimait, à ce sujet, en homme d'expérience. Léopold le cajolait; pour faire la cour à Sylvie, il la faisait à son petit chien. Aussi Marc, adulé et fier de son importance, passait tout son temps dans l'appartement du bas, et il ne restait plus chez sa mère qu'à contre-cœur. Annette en ressentait un amer découragement. Mais ce matin, la lassitude l'emportait sur le chagrin, et même il s'y mêlait un sentiment secret qui l'éclairait. Elle soupira pourtant, par habitude. Elle goûtait cette fatigue et cette jouissance confuses de savoir qu'on pourra, Dieu bon! s'étendre tout de son long sur cette journée de dimanche, sans avoir à remuer... Dimanche! Autrefois, Annette ne se doutait pas de son prix...

--«On est las, on est las! C'est bon de ne pas bouger!... On dormirait mille ans... Mal assise, accoudée dans une pose incommode, on ne ferait pas un mouvement... Il y a un charme qui vous tient. On a peur de le rompre. Ne remuons pas! On est bien!...»

Elle regardait par la fenêtre, sur le toit d'en face, une fumée qui sortait de la cheminée du boulanger: elle fuyait sous le vent, en volutes, claire et gaie, s'allongeait, s'enroulait, et courait en dansant, sur le ciel bleu. Les yeux d'Annette riaient, et son esprit dansait, dans les prairies de l'air,--entraîné à la suite des folles arabesques. Tout le poids de la terre avait glissé en bas. L'esprit se sentait nu, dans le vent et le soleil. Annette chantait à mi-voix...--Et soudain, lui apparurent les yeux ravis d'un jeune homme, qui la regardait hier en omnibus. Elle ne le connaissait pas, et elle ne le reverrait sans doute jamais. Mais ce regard, qu'elle avait surpris en tournant la tête brusquement, (car il ne croyait pas être vu), avouait si naïvement son attrait que, depuis, elle en gardait une joie fraîche, au cœur... Elle affectait de n'en pas savoir la cause.... Mais comme son miroir lui renvoyait l'image de son sourire, elle se vit avec les yeux de celui qui l'aimerait un jour.... Où êtes-vous, soucis?....On les entendait encore qui bourdonnaient, au loin, très loin, par bouffées....

--«Assez! assez! À quoi bon!... Il faut se faire une raison!»

Qu'Annette se le dît, ce n'était pas nouveau. Vingt fois elle l'avait dit. Mais qu'elle fît comme elle avait dit, on ne s'y attendait point! Il ne fallait pas en attribuer le succès à la raison. La raison est bonne conseillère; mais les conseilleurs ne sont pas les payeurs. Et le cœur n'est convaincu que par les raisons du cœur.

Elles ne manquaient pas maintenant. Maintenant, Annette consentait à voir l'absurdité de ses exigences d'amour maternel. Mais si elle y consentait, c'était que d'autres aspirations, étouffées, avaient ressuscité. Elle ne pouvait plus les nier, elle ne le voulait plus. Et cet acquiescement tacite une fois donné, Annette se sentit délivrée. La voix de sa jeunesse, réveillée, lui disait:

--Rien n'est perdu. Tu as encore droit au bonheur. Ta vie commence....

Le monde se ranima. Tout reprit une saveur. Même dans les jours ternes, il se fit de lumineuses échappées. Annette ne formait aucun plan d'avenir. Elle s'abandonnait au bonheur, quel qu'il fût, de l'avenir reconquis.... Oui, oui, elle était jeune, jeune comme la jeune année.... Toute une vie devant soi...Il n'y en aurait jamais assez!

Un de ces jolis mois de février précoce, qui ont tant de charme à Paris. Le printemps n'est encore que dans le ciel et dans le cœur, mais tout pur, pure lumière, joie limpide d'enfant qui s'éveille. La belle journée de l'an recommence; et devant que les oiseaux aient reparu, on les entend venir; comme de la cime d'une tour perdue dans le ciel clair, on les voit, nuages d'ailes, les essaims d'hirondelles: ils viennent, ils passent les mers! Et déjà, on les a qui chantent dans mon cœur...

Ainsi que tout être bien portant, Annette aimait toutes les saisons. En s'adaptant à elles, elle participait à leurs forces secrètes. Celles du renouveau l'exaltaient.

Elle allait, heureuse de marcher, heureuse de travailler, rapportant au foyer une bonne fatigue et un fort appétit, s'intéressant à tout, reprise d'une curiosité nouvelle pour les choses de l'esprit, qu'elle avait depuis quatre ans délaissées, pour les livres, la musique; et quelquefois, le soir, bien qu'à demi fourbue, elle sortait et courait à l'autre bout de Paris, profitant d'un billet de concert. Sylvie l'enviait, car sa grossesse commençante ne lui réussissait pas.

Dans ses courses du soir, Annette plus d'une fois était suivie. Elle ne le remarquait pas, distraite, rêvant, amusée, brusquement arrêtée au milieu de son soliloque par le sentiment qu'elle traînait quelque chose à ses talons. Elle se réveillait, regardait curieusement la chose qui chuchotait, elle haussait les épaules, ou bien faisait la moue, et repartait bon train, en disant:

--Quel vieux sot!

Le sot était souvent jeune; et Annette pensait:

--Dans une douzaine d'années, Marc pourrait être ainsi.

Elle s'arrêtait indignée. Le faux Marc recevait le courroux de ses yeux qui s'adressait à l'autre; et il n'insistait pas. Les yeux se remettaient à rire. Cette idée de voir Marc à cette place, grand garçon, beau garçon, malgré tout l'amusait. L'amour-propre maternel, quand même, y trouvait son compte. Elle en faisait la remarque et elle se tançait... Non, bien mieux! c'était Marc qu'elle tançait.

--Polisson! grondait-elle. En rentrant, je lui tirerai les oreilles.

(Elle les lui tirait).

Ces petites aventures l'égayaient... Oui, les premières fois. Mais quand cela se prolongeait...

--Ah! zut! c'est assommant! Est-ce qu'il n'est plus permis de se promener tranquille? Parce qu'on regarde à droite, à gauche, simplement, gentiment, parce qu'on rit en marchant, il faut qu'on vous soupçonne de penser à l'amour! L'amour, je le connais, je l'ai assez vu! Les sots qui croient que l'on ne peut se passer d'eux! Ils n'imaginent pas qu'on soit heureux sans eux, heureux tout uniment, de ceci qu'il fait beau, on est jeune, on a le peu qu'il vous faut!... Qu'ils pensent ce qu'ils veulent! Est-ce que je pense à eux?... À eux!... Non, mais ils ne se sont donc jamais regardés?

Elle les regardait, elle; et comme elle était en état de grâce (c'est-à-dire de gaye liberté), elle ne les idéalisait pas. Certes! Elle se demandait comment on peut bien s'amouracher de l'homme! Ce n'est vraiment pas un bel animal! Il faut avoir perdu la tête, pour le trouver séduisant... Et la fille de Rivière, qui était une bonne Française, de la forte espèce classique, lisant Rabelais et Molière, se répétait le mot de Dorine à Tartuffe.

Elle se moquait de l'amour... (Ah! comme elle se mentait!...) Elle le provoquait, et elle le portait dans son cœur. L'air endormi, sournois. Il attendait son heure. Ces petites escarmouches préparaient la véritable attaque. L'ennemi venait. L'ami...

Mais comment eût-il été possible de se méfier? Tous les autres, si l'on veut! Mais _lui_, quelle plaisanterie!

Julien Dumont avait à peu près l'âge d'Annette, de vingt-neuf à trente ans. De taille moyenne, légèrement voûté, une figure un peu triste et qui eût paru ingrate, sans des yeux assez beaux, bruns, doux, sérieux, humblement caressants, quand on les apprivoisait; le front osseux, avec un pli au milieu, le nez gros, les joues d'ossature forte, une courte barbe noire, la bouche affectueuse qui se dissimulait sous la moustache trop longue--(c'était, chez Julien, comme un parti pris de cacher ce qu'il avait de moins laid),--le teint mat, vieil ivoire, d'un homme qui est nourri de plus de livres que de soleil. Une physionomie qui ne manquait ni d'intelligence ni de bonté, mais un peu morne, engourdie, et que la vie, les passions, n'avaient pas encore pétrie. Dans l'ensemble, quelque chose de butté et de découragé.

Il était plus naïf et plus neuf qu'Annette, qui l'était encore beaucoup. Car, malgré sa courte expérience, plus violente qu'étendue, elle ne savait pas grand'chose du monde de l'amour. Il est vrai que l'intuition qu'elle tenait de son père et les entretiens de Sylvie, qui valaient bien parfois ceux de la reine de Navarre, ne lui avaient rien laissé ignorer. Mais la leçon est mal sue, que le cœur n'a pas étudiée, à ses frais. Les mots ne sont pas de même étoffe que la réalité. Et il arrive que, retrouvant dans la vie ce qu'on vient de lire, on ne le reconnaisse pas. Annette, très bien instruite, avait presque tout à apprendre. Mais Julien avait tout.