Part 6
Isolée, sans expérience, Annette était dans de mauvaises conditions pour se défendre; mais elle avait l'instinct pratique des Rivière, et aussi sa fierté, qui n'admettait point les humiliants salaires auxquels d'autres se pliaient. Elle n'était pas de l'espèce bêlante, qui gémit et consent. Elle ne gémissait pas, et elle ne consentait pas. Et contre toute attente, cette attitude lui réussit. L'espèce humaine est lâche; Annette avait une façon calme, un peu hautaine, de dire: non, qui coupait court aux marchandages; on n'osait pas la traiter comme on eût fait des autres; et elle obtint des conditions un peu moins misérables. Ce n'était guère. Il fallait bien des fatigues pour gagner ce qu'elle dépensait par jour. Ses élèves étaient disséminées dans des quartiers éloignés; et l'on n'avait encore à Paris ni autobus, ni métro. Quand elle rentrait le soir, ses pieds étaient douloureux, et ses bottines s'usaient. Mais elle était robuste, et elle goûtait une satisfaction à connaître la vie de travail pour le pain quotidien. Gagner son pain, c'était pour Annette une aventure nouvelle! Quand elle avait réussi, dans un de ces petits duels de volonté avec ses exploiteurs, elle était aussi contente de sa journée que ces joueurs qui, dans le plaisir de la partie gagnée, oublient l'insignifiance de l'enjeu. Elle apprenait à mieux voir les hommes. Ce n'était pas toujours beau. Mais tout vaut d'être connu. Elle entrait en contact avec le monde du labeur obscur. Contacts insuffisants toutefois, sans profondeur! Car si la richesse isole, la pauvreté n'isole pas moins. Chacun est pris par sa peine et par son effort. Et chacun voit dans l'autre, moins un frère de misère qu'un rival, dont la part est coupée aux dépens de la sienne...
Annette lut ce sentiment chez les femmes, avec qui elle se trouva en concurrence; et elle le comprit: car elle était, parmi elles, une privilégiée. Si elle travaillait pour ne pas être à charge à sa sœur, sa sœur n'en était pas moins là: elle était préservée des risques de la misère. Elle ne connaissait pas l'incertitude fébrile du lendemain. Elle jouissait de son enfant; nul ne prétendait le lui arracher. Comment comparer son sort à celui de cette femme, dont elle avait appris l'histoire,--une institutrice révoquée, parce qu'elle avait eu, comme Annette, l'audace d'être mère!--À vrai dire, elle avait été d'abord tolérée dans l'enseignement, à condition de dissimuler sa maternité. Exilée dans un poste de disgrâce, au fond d'une campagne, elle avait dû éloigner d'elle l'être de sa chair. Mais elle ne put s'empêcher de courir à lui, quand il était malade. Le secret fut divulgué, et la vertueuse campagne férocement s'égaya. L'autorité universitaire, bien entendu, sanctionna la justice populaire, en jetant sur le pavé les deux insoumis au Code. Et c'était à eux qu'Annette venait disputer leur maigre nourriture! Elle évitait de se présenter aux places que l'autre postulait. Mais on la préférait. Justement parce qu'elle les recherchait moins âprement, parce qu'elle en avait moins besoin. On n'estime pas ceux qui ont faim.--Aussi, les malheureuses qu'elle supplantait la traitaient en intruse qui les volait. Elles se savaient injustes; mais l'injustice soulage, quand on est victime de l'injustice. Annette découvrit la plus grande guerre,--la guerre des travailleurs, non pas contre la nature ou contre les circonstances,--non pas contre les riches, pour leur arracher le pain,--la guerre des travailleurs contre les travailleurs, pour s'arracher le pain, les miettes tombées de la table des riches ou du Crésus ladre, l'État... C'est la grande misère. Plus sensible chez les femmes. Surtout chez celles de ce temps. Car elles se montraient incapables encore de s'organiser. Elles en restaient à l'état de la guerre primitive, un contre un; au lieu d'associer leurs peines, elles les multipliaient...
Annette, se raidissant, avec le cœur qui saignait et, malgré tout, aux yeux une flamme de joie, marchait, soutenue dans son ingrate tâche, par la nouveauté de la tâche, la force à dépenser,--et la pensée de son petit, qui l'illuminait, tout le jour.
Marc passait le jour dans l'atelier de Sylvie. La tante Victorine s'était éteinte, peu après l'installation. Elle n'avait pu survivre à la perte du vieux foyer, des vieux meubles, des habitudes d'un demi-siècle quiet. Annette étant tenue, jusqu'au soir, hors du logis, Sylvie prenait l'enfant chez elle. Il était le chat de l'atelier, choyé par les clientes et par les ouvrières, furetant à quatre pattes, assis sous une table, ramassant des agrafes et des bouts de chiffons, dévidant des écheveaux, enroulant des pelotons, bourré de sucreries et beurré de baisers. C'était un petit garçon de trois à quatre ans, châtain doré comme Annette, resté un peu pâlot depuis sa maladie. La vie était pour lui un spectacle perpétuel. Sylvie aurait pu se souvenir de ses premières expériences, quand, assise sous le comptoir de sa mère, elle écoutait les clients. Mais les grandes personnes, du haut de leurs échasses, ont un champ de vision beaucoup trop différent pour savoir ce qu'agrippent les yeux d'un enfant. Et ses oreilles roses... Elles avaient de quoi s'occuper, dans l'atelier! Les langues s'en donnaient, rieuses, hardies, effrontées. La pruderie n'était point le péché de Sylvie et de son troupeau. Bien rire, bien médire, fait l'aiguille courir... On ne songeait pas au petit. Est-ce qu'il pouvait comprendre?... Il ne comprenait pas (c'était plus que probable), mais il prenait, il ne laissait rien perdre. L'enfant ramasse tout, tâte tout, goûte à tout. Gare à ce qui traîne! Vautré sous une chaise, il mettait dans sa bouche tout ce qui tombait de là-haut, les miettes de biscuit, des boutons, des noyaux; et il mettait aussi les mots. Sans savoir. Justement! Pour savoir! Et il les mâchonnait, chantonnait.....
--Petit cochon!...
C'était une apprentie qui lui arrachait des doigts un ruban qu'il suçait, ou bien, pour essayer, qu'il s'enfonçait dans le nez. Mais on ne lui arrachait pas les propos avalés. Il n'en faisait rien, pour l'instant; il n'avait rien à en faire. Mais ce n'était pas perdu.
Extirpé des dessous de meubles et de jupes, où il se livrait à de curieuses études sur les pieds qui frétillent et leurs doigts prisonniers qui se crispent dans les bottines, ramené aux usages et à la position normale dans le monde des grands, il restait immobile et sagement assis, sur un tabouret bas, entre les jambes de Sylvie. Ou bien, parce que la tante rarement demeurait en repos, d'une autre enjuponnée. Il appuyait sa joue contre l'étoffe chaude et, la tête renversée, il regardait, le nez en l'air, ces figures penchées, yeux plissés, aux prunelles mobiles, vifs, brillants, ces bouches qui mordent le fil, et l'on voit la salive, et la lèvre du bas (elle paraît en haut) qui est sucée par les dents, et le dessous des narines, qui a des filets rouges et se trémousse en parlant; et ces doigts qui couraient avec leur aiguillon; et brusquement, une main lui chatouillait le menton: il y avait un dé au bout, qui lui faisait froid dans le cou... Ici, comme tout à l'heure, rien n'était perdu pour lui: ces chauds et frais contacts, cette tiédeur duveteuse, ces lumières qui rougissent et ces ombres qui ambrent des morceaux de chair vivante, et cette odeur de femmes... Il n'en avait certes pas conscience, lui; mais sa multiple conscience, cette conscience à facettes qui est éparpillée à la périphérie de l'être d'un enfant, enregistrait au passage les empreintes sur son rouleau... Ces femmes ne se doutaient pas que, des pieds à la tête, leur image s'imprimait sur cette petite plaque sensible. Seulement, il ne les voyait que par morceaux; et des morceaux manquaient: ainsi que dans un puzzle, dont les pièces sont mêlées. De là, ses bizarres et fugaces préférences, aussi vives que variées, qui semblaient capricieuses, et qui étaient moins inconstantes que partielles. Bien malin eût pu dire ce qui en chacune de ces femmes l'attirait! En vrai chat du foyer, c'était la douceur des mains plus que la personne entière qu'il aimait. Et c'était l'ensemble de ces douceurs, le foyer, l'atelier. Il était égoïste, avec candeur. (Et bon droit: le petit constructeur avait d'abord à rassembler son moi). Égoïste sincèrement, jusque dans ses caresses. Car il était caressant, parce qu'il voulait plaire, et parce qu'il y trouvait plaisir. Aussi ne l'était-il qu'avec celles qu'il avait élues.
Sa grande favorite fut, dès les premiers temps, Sylvie. Son instinct d'animal domestique avait tout de suite perçu qu'elle était le dieu du foyer, le maître qui dispense le manger, les baisers, la couleur de la journée, et qu'il est bon de courtiser. Mais le meilleur encore est d'en être courtisé. Et le petit avait su remarquer que ce privilège lui était attribué. Il ne doutait point d'ailleurs que ce ne fût mérité. Il recevait donc, sans surprise, mais avec satisfaction, l'hommage agréable et flatteur qui lui était rendu par la souveraine de l'atelier. Sylvie le gâtait, l'adulait, s'extasiait sur ses gestes, sur ses pas, sur ses mots, son esprit, sa beauté, sa bouche, ses yeux, son nez; elle l'offrait à l'admiration de ses clientes et se pavanait de lui, comme si elle l'eût pondu. À la vérité, elle l'appelait aussi:
--Petit voyou! Serin guinos!
Et d'aventure, elle le mouchait, torchait, claquait. Mais d'elle, il ne le trouvait pas blessant, et même, (quoiqu'il protestât hautement), pas trop désagréable. N'est pas fessé qui veut, par la main de la reine! D'une autre, «Dieu de Dieu!» (une de ses miettes d'atelier), il ne l'eût pas admis!... Et puis, même sans son sceptre, Sylvie avait pour lui un charme. Dans son puzzle féminin, fait des unes et des autres, elle lui avait fourni le plus grand nombre des morceaux; il aimait à se serrer dans sa robe, la tête contre son ventre, à écouter sa voix, (il l'entendait rire, au travers de son corps); ou bien à grimper après ses hanches, jusqu'à ce qu'il arrivât au haut; et alors, des deux bras, noué autour de son cou, il se frottait le nez, les lèvres et les yeux, le long de la joue douce, et là, près de l'oreille, dans ces petits frisons, très blonds, qui sentent bon. Ce qu'est l'œil pour l'esprit des grands, le toucher l'est pour celui des enfants. Il est le talisman qui permet de voir hors du mur, et de tisser au dedans le rêve des choses qu'on a cru voir, l'illusion de la vie. L'enfant filait sa toile. Et sans savoir ce qu'étaient ces frisons blonds, cette joue, cette voix, ce rire, cette Sylvie, et ce qu'il était, «moi», il pensait:
--C'est à moi.
Annette revenait, le soir. Elle était affamée. Tout le jour, elle avait marché dans un désert sans eau, un monde sans amour. Tout le jour, elle avait marché, les yeux tournés vers la source que, le soir, elle retrouverait. Elle l'entendait chanter; par avance, elle y baignait ses lèvres; et il aurait pu se faire qu'un passant dans la rue s'attribuât le sourire que cette belle femme pressée adressait à l'image de son enfant. Comme le cheval qui sent l'avoine, son pas s'accélérait, à mesure qu'elle se rapprochait de la maison de Sylvie; et lorsque enfin elle rentrait, riant d'amour avide, si harassée qu'elle fût, elle remontait en courant l'escalier. La porte s'ouvrait; elle faisait irruption et fondait sur le petit; elle l'enlevait dans ses serres, l'étreignait, le becquetait furieusement sur un œil, sur le nez, sous le nez, n'importe où ça se trouvait, tout ce qu'elle attrapait; et sa joie impétueuse s'exprimait à grand bruit. Lui, qui était en train de jouer, ou, confortablement installé sur un pouf rembourré, s'amusait gravement à faire des raies avec la craie, ou bien à emmêler des fils de toutes les couleurs, il n'était pas content de cette invasion. Cette grande femme brusque, qui entrait sans crier gare, qui l'empoignait, le tripotait, lui braillait dans l'oreille, qui l'étouffait de baisers,... il n'aimait pas cela! Qu'on disposât de lui sans sa permission, non, c'était indignant! Il ne l'admettait point. Il se débattait, maussade; mais elle n'en était que plus enragée à le secouer, à le bicher; et de rire, et de crier!... Tout lui déplaisait en elle: ce manque d'égards, ce bruit, cette violence... Il comprenait très bien qu'elle l'aimât, l'admirât, et même qu'elle le baisât. Mais il faut plus de manières! D'où est-ce qu'elle sortait? Sylvie et ses demoiselles étaient plus distinguées. Lorsqu'elles jouaient avec lui, même quand elles riaient, criaient, ce n'étaient pas ces clameurs et cette brutalité de vous prendre et de vous embrasser! Il s'étonnait que Sylvie, qui savait si bien laver la tête à ses sujettes, ne donnât pas une leçon de maintien à cette mal-élevée, et qu'elle ne le défendît pas contre de telles privautés. Mais Sylvie au contraire prenait avec Annette un ton d'égalité affectueuse qu'elle n'avait pas pour les autres, et elle disait à Marc:
--Allons, sois plus gentil! Embrasse ta maman!
Sa maman! Sans doute, il le savait. Mais ça n'est pas une raison! Oui, elle était aussi une puissance domestique. Il était encore trop près de la chaleur du sein, pour ne pas avoir gardé dans sa bouche gourmande le goût sucré du lait, et dans son corps d'oiseau l'ombre dorée de l'aile qui l'abritait. Plus près encore, dans les nuits de maladie, où l'invisible ennemi serrait le cou de l'oiselet, la tête penchée sur lui de la grande protectrice... Sans doute, sans doute! Mais, pour l'instant, il n'en avait plus besoin. S'il gardait ces souvenirs, et cent autres, dans son grenier, il n'en avait pas l'emploi maintenant. Plus tard, peut-être, on verrait... Maintenant, chaque instant lui apportait une manne nouvelle; il avait assez à faire de la recueillir, toute. L'enfant est ingrat, par nature. _Mens momentanea..._ Si vous croyez qu'il a le temps de se rappeler ce qui fut bon hier! Ce qui est bon pour lui, c'est ce qui est bon aujourd'hui.--Aujourd'hui, Annette avait le grand tort de se laisser éclipser par d'autres plus agréables et même plus profitables, aux yeux de Marc. Au lieu d'aller se promener Dieu sait où! et de faire, le soir, des apparitions déplacées, que ne restait-elle, comme Sylvie et les autres, tout le jour occupées de Marc et lui faisant la cour! C'était tant pis pour elle.--Donc, il condescendait tout juste à subir les effusions d'Annette, à répondre à la pluie de folles questions amoureuses quelques oui, non, bonjour, bonsoir, ennuyés et distants; et puis, fuyant l'averse et s'essuyant la joue, il retournait à ses jeux ou aux genoux de Sylvie.
Annette ne pouvait pas ne pas voir que Marc lui préférait Sylvie. Sylvie le voyait mieux encore. Elles en riaient toutes deux; toutes deux semblaient n'y pas attacher une ombre d'importance. Mais dans le fond, Sylvie était flattée, et Annette jalouse. Elles se gardaient bien de se l'avouer. Bonne fille, Sylvie obligeait l'enfant mal gracieux à embrasser Annette. Annette avait peu de joie de ces embrassements obligés; Sylvie en avait davantage. Elle ne se disait pas qu'elle volait le jardin du pauvre, et qu'après, elle en offrait royalement quelques fruits. Mais ce qu'on ne dit point, afin de ne pas se charger de scrupules fâcheux, on ne le savoure que mieux, à bouche close. Et sans malice aucune, Sylvie goûtait plus de plaisir à se faire cajoler par le petit et pensait davantage à afficher son pouvoir sur lui, quand Annette était là. Annette, affectant de plaisanter, disait, d'un ton dégagé:
--Loin des yeux, loin du cœur.
Mais son cœur ne le prenait pas en plaisantant. Il manquait d'ironie. Annette n'avait d'humour que dans son intelligence. Elle aimait comme une bête, bêtement. C'est pénible d'être femme parmi les femmes, et de devoir se cacher. On ferait rire de soi, en montrant son pauvre cœur affamé. Annette, devant les autres, jouait l'amour blasé, causait de sa journée, des gens qu'elle avait vus, de ce qu'elle avait appris, dit, ou fait,--bref, de tout ce qui lui était indifférent, (oh! tellement!...)
Mais la nuit, rentrée chez elle, dans son appartement, seule avec son enfant, elle pouvait s'en donner tout son soûl, du tourment! De là joie, aussi, de la passion, par torrents. Plus de précautions à prendre. Personne de qui se cacher. Elle l'avait, à elle seule, son fils, elle le tenait tout entier. Elle en abusait un peu; elle le fatiguait de sa tendresse folle. Comme ici, loin de Sylvie, il n'était pas le plus fort, le petit politique ne manifestait pas son dépit: jusqu'au lendemain matin, il devait ménager cette mère extravagante. Il usait de tactique: il feignait de tomber de sommeil. Il n'avait pas beaucoup à feindre; le sommeil venait vite, après les journées remplies. Tout de même il n'était pas encore venu, quand, aux bras de sa mère, livré comme un agneau, les yeux clos, Marc semblait anéanti. Il fallait bien qu'Annette, interrompant son ramage, le portât au lit; et le petit farceur, dans le demi-sommeil, d'où de degré en degré, (ou plutôt, sur la rampe), il se laissait glisser jusqu'au bas de l'escalier, riait sous cape de voir entre ses cils la crédule maman qui, muette, l'adorait. Il avait le sentiment de sa supériorité, il lui en savait gré; et même il arrivait que, dans un élan, il jetât ses petits bras autour du cou de l'agenouillée. Par une telle surprise, Annette était payée de ses peines. Mais l'enfant, économe, ne la renouvelait pas souvent. Et Annette devait s'endormir sur sa faim. Ce n'était pas avant de s'être retournée dans son lit, bien des fois, écoutant respirer le petit et remuant ses pensées enfiévrées... Il ne l'avait pas bien embrassée... Elle se disait:
--Il ne m'aime pas...
Son cœur se serrait. Mais elle se reprenait aussitôt:
--Qu'est-ce que je vais inventer?...
Il fallait refouler sur-le-champ cette idée. Comment est-ce qu'on vivrait, avec? Non, ce n'était pas vrai... Bon petit, qu'elle accusait!... Elle se hâtait de rechercher, parmi ses souvenirs, ce qu'elle avait de meilleur, les gentillesses de l'enfant et ses câlineries. À des images évoquées, elle l'eût bien arraché de son lit pour l'embrasser... Mais chut! ne le réveillons pas!... Ce délicieux petit souffle!... Mon trésor!... Comme ce sera bon, plus tard!...
Car Annette--(le présent étant décidément un peu maigre)--se créait, pour le compléter, un avenir d'intimité maternelle avec un fils, conforme à ses désirs. Elle avait besoin de l'idole, pour absorber les forces de sa nature, qui depuis quelque temps, de nouveau, l'inquiétaient.
Ce n'était plus la mélancolie inquiète, cette dépression neurasthénique, qui avait précédé la maladie de l'enfant, et que la maladie de l'enfant avait dérivée,--ces jours de la vie qui chôme, où elle se sentait vidée de forces et d'intérêt: la mer étale, avant le reflux...
C'était le retour du flux océanique. Il s'annonçait par un grondement de flots, un resurgissement nocturne. La maternité avait, pour un temps, assouvi les éléments passionnés. La fatigue matérielle d'une vie de travail leur opposait un barrage. Mais, dans l'ombre amassés, ils battaient contre le rocher. L'âme, dont la croissance monte en serpentant le long des cercles de la vie, se trouvait revenue dans un état voisin de celui où elle avait passé, quatre ou cinq ans avant, entre l'été brûlant de l'hôtel des Grisons et le printemps d'amour avec Roger Brissot. Voisin, mais pas le même. On revient en tournant au-dessus du passé; on n'y redescend plus. L'être d'Annette avait mûri. Son trouble n'avait plus l'aveugle candeur de la jeune fille. Elle était femme; ses désirs étaient aigus et clairs. Elle savait où ils la menaient. Et si elle ne voulait pas le savoir, c'était précisément qu'elle le savait. Sa volonté n'avait pas moins mûri que sa chair. Tout était devenu plus riche. Et tout avait pris un accent passionné.
Aussi, la réapparition de ces démons familiers,--redoutés,--fut un midi orageux qui s'amasse. Pesant silence, silence gros des tumultes à venir. Il succédait à l'insouciante joie, aux chagrins insouciants de la jeune matinée. Les ombres, jusqu'alors, sur le visage d'Annette, glissaient sans s'arrêter. Maintenant, elle était tendue. Quand elle ne s'observait pas, en société, ou qu'elle n'était pas distraite par la présence de l'enfant, elle tombait dans le mutisme, une barre entre les sourcils. Si elle s'en apercevait, elle s'éclipsait sans bruit. Qui se fût inquiété d'elle l'eût trouvée dans sa chambre, rangeant, faisant son lit, retournant le matelas, frottant les meubles ou les carreaux, dépensant plus de mouvement qu'il n'était nécessaire, et ne parvenant pas à étouffer l'esprit, qui bruissait. Elle s'arrêtait, au milieu d'un geste, debout sur une chaise, un chiffon à la main, ou penchée sur l'appui de la fenêtre. Alors, elle oubliait tout, non seulement le passé, mais aussi le présent, les morts et les vivants, et jusqu'à son enfant. Elle voyait sans voir, elle entendait sans entendre, elle pensait sans penser. Une flamme qui brûle dans l'espace nu. Une voile au vent du large. Elle sentait le grand souffle qui passait dans ses membres; et le navire vibrait, de toute sa mâture... Puis, de l'illimité ressortait le visage des choses qui l'entouraient. De la cour de maison sur laquelle Annette était penchée, montaient des bruits familiers; elle reconnaissait la voix de l'enfant au parler chantant. Mais son rêve ne s'interrompait pas; il prenait un autre cours... C'était un chant d'oiseau dans une après-midi d'été... Ô cœur ensoleillé, quelle somme d'amour tu as encore à donner! Prendre à pleins bras le monde!... Trop lourd butin... La conscience lâchait prise; elle retombait dans le gouffre incandescent, où n'était plus ni chant, ni voix d'enfant, ni Annette... rien qu'une vibration puissante de soleil...
Annette se réveillait, accoudée sur l'appui de la fenêtre.
Mais la nuit, les rêves obsédants, disparus depuis la naissance de Marc, avaient repris possession du logis. Ils venaient par groupes de trois ou quatre, qui se succédaient sans arrêt. Annette roulait de l'un à l'autre, étage par étage. Elle se levait, le matin, brisée, brûlée, dix nuits en une. Et elle ne voulait pas se rappeler ce qu'elle avait rêvé....
Ceux qui entouraient Annette avaient remarqué son front soucieux et ses yeux absorbés; ils ne comprenaient pas ce brusque changement, mais ils ne s'en inquiétaient point; ils l'attribuaient à des causes extérieures, aux difficultés matérielles. Pour Annette, ces périodes de trouble étaient une saison de profond renouvellement. Elle ne leur rendait pas justice, car elle en portait le poids de gestation, plus angoissant que celui de la maternité. C'était aussi une maternité: celle de l'âme cachée. L'être est enfoui comme un grain au fond de la substance, dans l'amalgame d'humus et de glaise humains, où les générations ont laissé leurs débris. Le travail d'une grande vie est de l'en dégager. Il faut la vie entière pour cet enfantement. Et souvent, l'accoucheuse est la mort.
Annette avait l'angoisse secrète de l'être inconnu qui sortirait d'elle, un jour, en la déchirant. Prise de honte par accès, elle s'enfermait dans une retraite tumultueuse, en tête à tête avec l'Être immanent; et leurs rapports étaient hostiles. L'air était saturé d'électricité; des souffles se levaient et retombaient dans l'immobilité. Elle savait le danger. Sa conscience avait beau laisser dans l'ombre ce qui la gênait. «Dans l'ombre», c'était encore elle, c'était dans son logis. Et de savoir son logis peuplé, du haut en bas, d'êtres qu'on ne connaît pas, n'était point rassurant...
--Tout cela... Je suis tout cela... Mais qu'est-ce que cela veut de moi?... Qu'est-ce que je veux, moi?
Elle se répondait:
--Tu n'as plus rien à vouloir. Tu as.