Part 5
Annette, eût été excusable de se montrer abattue par cette catastrophe. Sylvie, qui n'était pas personnellement atteinte, tantôt se répandait en lamentations, tantôt ne décolérait pas, et parlait de faire des procès, des procès, des procès... On eût dit au contraire que, grâce à l'événement, Annette eût recouvré son équilibre. L'épreuve renouvelait l'air. La molle atmosphère sentimentale, qui depuis deux ou trois ans affadissait son cœur, se dissipa. Quand Annette fut certaine que la situation ne pouvait être changée, elle l'accepta. Sans récriminations inutiles. Elle ne trouvait pas un soulagement à mettre en cause Me Grenu, comme Sylvie, qui versait sur la tête du notaire de vertes malédictions. Le vieil homme était à l'eau. Elle aussi. Mais elle, avait ses bras jeunes, et elle savait nager. Peut-être même tout n'était-il pas déplaisir pour elle en cette pensée. Si étrange qu'il paraisse, à côté de l'ennui de sa ruine, il y avait, au fond, une curiosité du risque et même un secret plaisir de mettre à l'épreuve ses forces inactives. Raoul l'eût comprise, lui qui, en plein succès, sentait des velléités de démolir l'œuvre de sa vie, pour avoir l'agrément de la rebâtir.
Elle se disposa donc à quitter la maison de Boulogne. Déjà, la propriété de Bourgogne avait été vendue hâtivement, à des conditions dérisoires. Il était sûr que la vente totale couvrirait à peine la dette et les frais, et que s'il restait un surplus disponible, il ne suffirait pas à l'entretien d'Annette et des siens; il faudrait qu'elle cherchât des ressources nouvelles. Pour l'instant, il s'agissait de réduire les dépenses et de se refaire une installation très modeste. Annette se mit en quête d'un appartement. Sylvie lui en trouva un au quatrième étage de sa propre maison: (elle habitait l'entresol). Les chambres étaient petites et donnaient sur la cour, mais propres et sans bruit. Il n'était pas question d'y transporter tous les meubles de Boulogne. Annette ne voulait garder que le strict nécessaire. Mais tante Victorine suppliait, en pleurant, Annette de tout conserver. Annette remontrait qu'il n'était pas raisonnable, dans la situation actuelle, d'assumer les dépenses d'un garde-meubles. Il fallait faire un choix; et la tante implorait pour chaque objet. Annette, fermement, choisit; en dehors du mobilier qui devait la suivre dans le nouvel appartement, elle réserva quelques meubles particulièrement chers à la vieille dame; et elle fit vendre les autres.
Sylvie était frappée de l'insensibilité d'Annette. Il ne fallait pourtant pas croire que la courageuse fille n'éprouvât point de mélancolie. Elle aimait cette maison, qu'elle devait quitter... Tant de souvenirs! tant de rêves! Mais elle les refoulait. Elle savait bien qu'elle ne pouvait leur faire impunément leur part! Ils étaient trop, ils auraient tout pris; elle avait besoin de toute sa force, en ce moment.
Une seule fois, elle céda à leur assaut, par surprise. C'était une après-midi, peu avant le déménagement. La tante était à l'église, et Marc chez Sylvie. Annette, seule dans la maison de Boulogne, où tout sentait les approches du départ, à genoux sur un tapis à demi roulé, pliait une tenture déclouée. Tout occupée de sa tâche, tandis que ses mains actives allaient et venaient, sa tête faisait des calculs pour les arrangements nouveaux. Mais sans doute il restait de la place pour le rêve: car son regard qui, depuis un instant, flottait loin de la vision présente, fixa, parmi sa brume, un dessin de la tenture que les mains enroulaient; et il le reconnut. Un motif de fleurs pâles, presque effacées: ailes de papillons, pétales détachés? Peu importait; mais les yeux d'Annette enfant s'y étaient posés, et sur ce canevas, ils avaient brodé la tapisserie des jours enfuis. Et cette tapisserie, brusquement, ressortait de la nuit... Les mains d'Annette cessèrent de ranger, son cerveau un moment encore s'obstina à répéter les chiffres, dont il avait perdu le fil, puis se tut. Et Annette, se laissant couler sur le plancher, le front sur le rouleau de tapis, le visage dans ses mains, étendue, les genoux repliés, s'abandonnant au vent et au flot, fit voile... Elle ne voyageait pas dans une contrée précise... Une telle masse de souvenirs--(vécus? rêvés?)--comment les distinguer?... Vertigineuse symphonie d'une minute de silence! Elle contient beaucoup plus que la substance d'une vie. Dans la pensée active, quand la conscience croit prendre possession de notre monde intérieur, elle ne saisit que la crête de la vague, à l'instant où le rayon la dore. La rêverie seule perçoit l'abîme mouvant et son rythme torrentiel, ces graines innombrables charriées par le vent des siècles, semences de pensées des êtres d'où nous sortons et qui de nous sortiront, ce formidable chœur d'espoirs et de regrets, dont les mains frémissantes se tendent vers le passé ou bien vers l'avenir... Indéfinissable harmonie, qui forme le tissu d'une seconde illuminée, et qu'il suffit parfois d'un choc pour éveiller... Un bouquet de fleurs pâles venait de l'évoquer dans Annette...
Quand elle s'y arracha, après un long silence, elle se releva précipitamment, et, de ses mains devenues gauches, brusques, tremblantes, elle acheva, sans regarder, de plier la tenture commencée. Elle n'acheva même pas, elle la jeta dans un coffre, incomplètement roulée; et elle fuit de la pièce... Non, elle ne voulait pas rester avec ces pensées! Il valait mieux les écarter. Plus tard, elle aurait le temps de regretter le passé, quand elle serait elle-même du passé... plus tard, au crépuscule de sa vie. Pour l'instant, elle était trop chargée d'avenir, elle devait le porter. Ses rêves étaient devant... «Ce qui est derrière moi, je ne veux pas le savoir; il ne faut pas me retourner...»
Elle marchait dans la rue, pressant le pas, raidie, regardant droit au loin... les années, les années... la vie qui monte... celle de son enfant, la sienne, la vie nouvelle... l'Annette de demain.
Elle avait cette vision dans les yeux, le soir de son installation dans la maison de Sylvie. Sylvie, son magasin fermé, se hâta de monter chez sa sœur, afin de la distraire des regrets qu'elle lui supposait. Elle la trouva, allant et venant dans son étroit enclos, nullement fatiguée de l'exténuante journée, s'efforçant de faire tenir dans des placards trop petits son linge et ses vêtements; et, n'y parvenant pas, perchée sur un escabeau, les bras chargés de draps, regardant les rayons pleins, méditant un autre plan, elle sifflait comme un garçon--(une fanfare wagnérienne que, sans trop y penser, elle travestissait d'une façon burlesque).--Sylvie la considéra, et dit:
--Annette, je t'admire.
(Elle ne le pensait pas tout à fait).
--Pourquoi? demanda Annette.
--Si j'étais à ta place, ce que je ragerais!
Annette se mit à rire, et, toute à son affaire, lui fît signe de se taire.
--Je crois que j'ai trouvé... dit-elle.
Elle enfonça la tête et les bras dans le placard, rangea, dérangea, fourragea.
--Quand je le disais!... fit-elle... _Je l'ai eu!_...
(Elle s'adressait au placard bondé, rangé, soumis).
Elle descendit, victorieuse, de l'escabeau.
--Sylvie, dit-elle, rageoir! (elle lui tenait le menton), quand on était enfant, on jouait à bâtir une maison avec les dominos. Quand la maison tombait, est-ce que tu rageais?
--Je fichais les dominos par terre, dit Sylvie.
--Moi, je disais: Patatras! je vais en refaire une autre!...
--Dis tout de suite que tu secouais la table!...
--Eh! je n'en jurerais pas! fit Annette.
Sylvie l'appela:
--Anarchiste!
--Tiens! dit Annette, tu ne l'es donc pas?
Sylvie ne l'était pas. Elle entendait bien se fiche, s'il lui plaisait, de l'ordre et de l'autorité; mais il lui fallait un ordre et une autorité. Quand ce ne serait que pour les autres! Pour elle aussi, d'ailleurs: il n'y a de plaisir à se révolter que s'il y a une autorité. Et quant à l'ordre, Sylvie en était pourvue; elle ne chicanait l'ordre établi que parce qu'il n'était pas le sien. Mais qu'il fût _établi_, elle ne le lui reprochait pas. Un ordre doit être _établi._ Depuis qu'elle était, elle aussi, _établie_, patronne, et dirigeant pour son compte ses affaires, elle était pour l'ordre stable. Annette en fit la découverte, avec surprise.--Ce ne fut pas la seule. On ne connaît bien un autre que quand on le voit dans l'action journalière, qui bande les ressorts et montre au naturel ses mouvements et ses gestes. Annette n'avait vu Sylvie qu'à ses périodes oisives de détente flâneuse. Qui peut juger d'une chatte alanguie sur un coussin moelleux? Il faut la voir en chasse, les reins cambrés en arc, et le feu vert de ses yeux.
Annette vit Sylvie sur son terrain, le lopin qu'elle s'était taillé dans la jungle parisienne. La petite patronne avait pris le métier au sérieux, et elle ne le cédait à personne dans l'art de gérer ses affaires. Annette put l'observer à loisir, et de près: car, pendant les premières semaines qui suivirent l'emménagement, elle prenait ses repas chez Sylvie; il avait été convenu qu'on ferait ménage ensemble, jusqu'à ce que l'installation fût tout à fait terminée. Annette, de son côté, cherchait à se rendre utile, en participant à certains travaux de l'atelier. Elle voyait donc Sylvie, à toutes les heures du jour, soit avec les clientes, soit avec les ouvrières, soit seule en tête à tête; et elle remarquait en sa sœur des traits qu'elle ne connaissait pas, ou qui s'étaient accentués depuis deux ou trois ans.
La caressante Sylvie, sous son charmant sourire, ne cachait plus aux yeux pénétrants d'Annette une nature un peu sèche, qui, même dans ses emballements, savait où elle allait. Elle avait un petit personnel d'ouvrières, qu'elle menait supérieurement. Avec sa finesse d'observation et son air enjôleur, elle s'était choisi et attaché des dévouements en disponibilité. Telle sa première, Olympe, beaucoup plus âgée qu'elle, plus experte au métier, excellente travailleuse, mais dépourvue d'idées, incapable de se défendre; venue de sa province et perdue à Paris, grugée, bernée par les hommes, par les femmes, par les maîtres et par les camarades, elle ne manquait pourtant pas d'intelligence pour le voir, mais de force pour résister, et cherchait qui, sans la duper, profitât de son travail et la déchargeât de la peine de se diriger. Sylvie n'eut aucun effort à faire pour se l'asservir. Il fallait seulement veiller à la bonne entente parmi les dévouements rivaux qu'elle avait suscités dans son personnel, user adroitement de leur antagonisme pour stimuler leur zèle, et fonder, à l'instar d'un sage gouvernement, l'union des rivales sur le patriotisme du travail en commun. L'orgueil du petit atelier et le désir de se signaler aux yeux de la jeune patronne, les livraient à sa domination astucieuse qui, souvent, les faisait travailler jusqu'à épuisement. Elle donnait l'exemple; et l'on ne se plaignait pas. Une affectueuse bourrade, une moqueuse drôlerie, dont elles riaient aux éclats, relevait l'attelage fourbu, le faisait tenir jusqu'au bout. Fières de la patronne, elles l'aimaient jalousement.--Et elle, qui entretenait leur feu, restait indifférente. Le soir, après leur départ, elle parlait d'elles à sa sœur, d'un ton de froid détachement, qui choquait Annette. Au reste, serviable en cas de besoin, et, si elle les voyait souffrantes ou dans la peine, ne les laissant pas sans aide. Mais, souffrantes ou non, si elle ne les voyait pas, elle les oubliait. Elle n'avait pas le temps de penser aux absents. Elle n'avait pas le temps d'aimer longtemps. Une activité perpétuelle, tous ses instants occupés: toilette, ménage, manger, métier, essayages, bavardages, amours, amusements. Et tout,--jusqu'aux (jamais très longs) silences où, entre le mouvement du jour et le sommeil de la nuit, elle se trouvait seule, en face de soi,--tout avait un caractère précis. Pas un coin pour le rêve. Quand elle s'observait, elle restait l'œil clair et curieux qui épie les autres et qui se regarde comme un passant. Un minimum de vie intérieure: tout projeté en actes et en paroles. Le besoin qu'avait Annette de confession morale ne trouvait point là son compte. Elle était gênée dans ce plein jour perpétuel. Aucune ombre. Ou, s'il en existait--(il en existe en toute âme)--la porte était fermée dessus. Sylvie ne s'intéressait pas à ce qu'il y avait derrière la porte. Il s'agissait d'administrer exactement son petit domaine: jouir de tout, de son travail et de ses plaisirs, mais le tout à son temps, afin de n'en rien perdre, par conséquent sans passions, sans grands excès, parce que cette activité et ce «passage» perpétuels ne s'y prêtent pas, et même en suppriment la possibilité, d'avance. Pas de danger que ses amants lui fissent perdre la tête!
En vérité, elle n'aimait bien, elle n'aimait tout à fait qu'un seul être: Annette... Et comme c'était curieux! Pourquoi est-ce qu'elle l'aimait, cette grande fille, qui ne lui ressemblait en rien,--en presque rien?
Ah! ce «presque rien», c'était beaucoup, c'était (qui sait?) le plus important: le sang... Cela ne compte pas toujours entre gens de même lignée. Mais quand cela compte, quelle force secrète! C'est une voix qui nous souffle:
--Cet autre, c'est encore moi. Coulé en une autre forme, la substance est la même. Je me reconnais, mais autre, et possédé par une âme étrangère...
Et l'on veut se reconquérir sur cet usurpateur... Double attrait. Triple attrait: attrait de la ressemblance, attrait de l'opposition, et la guerre de conquête, qui n'est pas le moindre des trois...
Que de forces communes entre Annette et Sylvie! L'orgueil, l'indépendance, l'ordre, la volonté, la vie sensuelle! Mais de ces deux esprits, l'un tourné vers le dedans, l'autre vers le dehors,--les deux hémisphères de l'âme. Elles étaient constituées presque des mêmes éléments; mais chacune, pour des raisons obscures et profondes, qui tenaient à l'essence de la personnalité, en refoulait une moitié, n'en voulait voir qu'une seule,--celle qui émergeait, ou celle qui était submergée. Le rapprochement des deux sœurs dans une vie commune inquiétait la conscience habituelle que chacune avait de soi. Leur affection mutuelle se teintait d'hostilité. Et plus l'affection était vive, plus vive l'hostilité cachée: car elles se sentaient irréductibles l'une à l'autre. Annette, plus experte à lire dans ses arrière-pensées, et aussi plus sincère, était capable de les juger et de les réprimer: le temps était passé, où elle voulait absorber Sylvie dans son impérieux amour. Mais Sylvie gardait toujours un secret désir de dominer son aînée; et elle n'était pas fâchée que les événements lui eussent fourni le moyen d'affirmer sa supériorité. Revanche des inégalités du sort pendant la jeunesse des deux sœurs! Ce sentiment inavoué et sa tendresse réelle lui faisaient goûter une satisfaction, qu'elle dissimulait, à voir Annette travailler, sous sa direction, à l'atelier. Elle eût voulu l'enrôler. Elle la chargeait de recevoir ses clientes, de dessiner au fusain des garnitures de broderie; elle tâchait de lui persuader qu'elle pourrait s'assurer un emploi important, et même s'associer à elle, plus tard, dans son commerce.
Annette, qui percevait les raisons de Sylvie, ne tenait nullement à s'assujettir. Elle laissait tomber l'invite, ou, pressée par Sylvie, répondait qu'elle n'était pas bien faite pour ce métier. Sur quoi, Sylvie lui demandait ironiquement pour quel métier elle était donc faite? Ce lui était sensible. Quand on n'a jamais eu besoin de travailler pour vivre, et que la nécessité vient vous y forcer, il est pénible de ne pas savoir à quel travail on est bon, ni même si, malgré son instruction, on est bon à quelque travail. Il le fallait pourtant. Annette ne voulait pas rester à la charge de Sylvie. Certes, Sylvie ne l'eût pas montré: elle avait plaisir à aider sa sœur. Mais si elle était heureuse de dépenser pour Annette, elle savait ce qu'elle dépensait; sa main droite n'ignorait jamais ce que donnait la gauche. Annette l'ignorait encore moins. Elle ne pouvait supporter la pensée que Sylvie, faisant sa caisse, l'inscrivît (mentalement) à son débit... Diable soit de l'argent! Entre deux cœurs qui s'aiment, est-ce qu'il devrait compter? Il ne comptait pas dans les cœurs d'Annette et de Sylvie. Mais il comptait dans leur vie. On ne vit pas que d'amour. On vit aussi d'argent.
C'était là une vérité qu'Annette avait un peu trop méconnue. Elle ne fut pas lente à l'apprendre.
Elle se mit en quête d'une place, sans en parler à Sylvie. Et sa première idée fut d'aller trouver la directrice du collège de jeunes filles où elle avait fait ses études. Élève intelligente, riche, fille d'un père influent, elle avait été dans les faveurs de Mme Abraham, et se tenait assurée de sa sympathie. Cette femme remarquable, une des premières qui eût organisé l'enseignement féminin en France, avait de rares qualités d'énergie et de jugement, complétées--ou palliées (cela dépendait des cas)--d'un sens politique très froid, que bien des hommes auraient pu lui envier. Désintéressée pour elle même, elle ne l'était point pour son collège. Elle était libre-penseuse et même, sans l'afficher, ne cachait point un certain dédain anticlérical, qui ne pouvait nuire auprès de sa clientèle de filles de la bourgeoisie radicale et de jeunes israélites. Mais à la place des dogmes rejetés, on avait instauré une morale civique qui, pour manquer de base et de certitude, n'en était pas moins étroite et impérative. (Elle ne l'en était que davantage: car plus une règle est arbitraire, plus elle se fait rigide). Annette, grâce à sa situation mondaine, était intime avec la directrice et avait son franc parler; elle s'amusait à taquiner la fameuse morale officielle; et Mme Abraham, sceptique de nature, ne faisait pas de difficultés pour sourire de ces boutades de l'irrespectueuse gamine. Elle en souriait, oui bien, quand elles causaient à huis-clos. Mais aussitôt que la porte était ouverte et que Mme Abraham réintégrait son titre et son rang officiel, elle croyait, dur comme fer, aux Tables de la Loi laïque, qu'avait élaborées la moralité raisonnante de quelques pédagogues républicains. C'était assez dire que si sa conscience nue était indifférente à la morale conventionnelle, sa conscience habillée--sa conscience usuelle--blâmait sévèrement la conduite d'Annette. Car elle la connaissait: l'aventure avait fait le tour de la société.
Mais elle ne connaissait pas encore sa ruine. Et quand Annette se fit annoncer, elle n'eut garde de lui manifester ses pensées; il fallait d'abord savoir les motifs de la visite, et si le collège n'en retirerait pas quelque avantage. Elle lui montra donc bon visage, quoique un peu réservé. Mais à peine sut-elle qu'Annette venait en quémandeuse, elle se souvint du scandale, son sourire se figea. On peut bien accepter de l'argent d'une personne qu'on n'approuve point; mais on ne peut pas, décemment, lui en donner. Il ne fut pas difficile à Mme Abraham de trouver des raisons péremptoires pour écarter la candidature indiscrète. Point de place au collège. Et comme Annette demandait qu'elle la recommandât à d'autres institutions, Mme Abraham ne prit pas la peine de la payer de promesses vagues. Très diplomate, quand elle avait affaire à ceux que portait la roue de la fortune, elle cessait sur-le-champ de l'être, quand la roue les jetait en bas. Grave faute de diplomatie! Car il se peut que ceux qui sont en bas aujourd'hui, demain se retrouvent en haut; et le bon diplomate ménage l'avenir. Mme Abraham ne tenait compte que du présent. À présent, Annette se noyait: c'était regrettable, mais Mme Abraham n'avait pas l'habitude de repêcher ceux qui étaient à l'eau. Elle ne déguisa point la sécheresse de ses sentiments; et Annette n'abandonnant pas son ton de tranquille aisance et d'égalité (désormais) déplacée, Mme Abraham, afin de la ramener à une appréciation plus exacte des distances, déclara qu'elle ne pouvait, en conscience, la recommander. Annette, brûlante d'indignation, fut sur le point de la manifester; un éclair de colère passa: il s'éteignit; le dédain l'emporta; elle fut prise d'une de ces gamineries un peu diaboliques de jadis, un prurit de persifler. Elle dit, en se levant:
--Enfin, pensez à moi, si vous fondez un cours de morale nouvelle!
Mme Abraham la regarda, interloquée: l'impertinence était visible. Elle répliqua sèchement:
--L'ancienne nous suffit.
--Cela ne ferait pourtant pas de mal, de l'élargir un peu!
--Qu'y feriez-vous entrer?
--Un rien, dit Annette, tranquillement: la franchise, et l'humanité.
Mme Abraham, blessée, dit:
--Le droit à l'amour, sans doute?
--Non, répondit Annette, le droit à l'enfant.
Quand elle fut sortie, elle haussa les épaules, de sa bravade inutile... Stupide!... À quoi bon s'être fait une ennemie?... Elle rit, tout de même, de l'air vexé de son antagoniste. Une femme ne résiste pas au plaisir de rendre à une autre un affront. Bah! la femme Abraham ne resterait son ennemie que jusqu'au jour où Annette aurait reconquis son rang. On le reconquerrait!
Annette vit d'autres institutions; mais les places manquaient. Il n'y en avait pas pour les femmes. Les démocraties latines ne sont faites que pour les hommes; elles mettent parfois le féminisme sur leurs programmes; mais elles s'en méfient; elles n'ont point hâte de fournir des armes à celle qui demeure encore, à l'aurore du XXe siècle, la rivale asservie, mais qui ne le sera plus longtemps, grâce à la ténacité de la femme nordique. Pour qu'elles accueillent, en rechignant, la femme qui travaille et veut exercer ses droits, il faut que fasse pression l'opinion du reste du monde.
Annette aurait pu cependant être admise dans deux ou trois postes, si sa susceptibilité ne les lui eût fait manquer. On eût consenti à fermer les yeux sur sa situation irrégulière, si elle-même eût consenti à en donner une explication spécieuse: veuvage, divorce, à son choix; mais elle mit absurdement son orgueil, lorsqu'on l'interrogeait, à dire les choses comme elles étaient. Après deux ou trois échecs, elle ne s'adressa plus à des institutions, ni à l'Université; dans celle-ci, pourtant, elle avait laissé des sympathies: elle y eût trouvé des esprits assez larges pour l'aider sans blâme. Mais elle craignait d'être froissée. Elle était neuve encore au pays de misère. Sa fierté n'avait pas eu le temps de se faire des cals aux mains...
Elle chercha des leçons particulières. Elle ne voulait pas en quêter chez ses connaissances bourgeoises; elle préférait leur cacher ses démarches. Elle s'adressa à ces agences de placement--d'exploitation--clandestines, qui existaient alors à Paris. Elle n'eut pas l'habileté de s'y faire bien voir. Elle était dédaigneuse. On lui en voulait de se montrer difficile: elle prétendait choisir, au lieu d'accepter quoi que ce fût, comme tant de malheureuses, qui, munies de fort peu de titres, enseignent tout ce qu'on leur demande, à des prix de famine, en travaillant du matin au soir.
Enfin, elle trouva quelques étrangères, par l'entremise des clientes de Sylvie. Elle donna des leçons de conversation à des Américaines, qui la traitait aimablement, lui proposaient, à l'occasion, une promenade dans leur voiture, mais lui offraient un salaire dérisoire, et n'avaient même pas l'idée qu'on dût payer plus cher. Elles n'hésitaient pas à donner cent francs pour une paire de bottines; mais pour une heure de français, elles payaient un franc. (Il n'était pas impossible, en ces temps, de trouver vendeuse de leçons à cinquante centimes!)... Annette, qui n'avait pourtant pas le droit d'être exigeante, rejeta ces honteux traitements. Mais après avoir beaucoup cherché, elle ne découvrit guère mieux. La bourgeoisie aisée qui, pour l'éducation de ses enfants, consent à dépenser, sous l'œil de l'opinion, ce qu'exige l'enseignement quand l'enseignement est public, exploite sordidement les maîtres à domicile. Ici, nul ne vous voit. Et l'on a affaire à trop humble pour résister: un qui refuse, dix qui vous supplient de les accepter!...