L'âme enchantée II: L'été

Part 4

Chapter 43,620 wordsPublic domain

--Eh bien, justice ou non, abuse, petit monstre! Tout de même, tu as beau faire, tu ne peux pas, de longtemps, tu ne peux pas te passer de moi. Je te tiens. Là, je te plonge dans ton bain. Proteste, carpillon!... Il a l'air indigné, il a la bouche ouverte, comme si, dans sa dignité, ce petit personnage suffoquait de se voir manier comme un paquet... Et je te tourne, et je te retourne!... Bon Dieu! quelle musique!... Tu seras chanteur, mon fils. Allons, pousse ton _ut!_... Bravo! c'est toi qui chantes; mais c'est moi qui te fais danser... Est-ce que ce n'est pas affreux qu'on abuse ainsi de ta faiblesse? Oh! la lâche, cette maman!... Pauvre mioche!... Va, tu te vengeras d'elle, lorsque tu seras grand... En attendant, proteste! Malgré ta dignité, tiens, je t'embrasse tes petites fesses!...

Il ruait. Elle riait. Mais elle avait beau le tenir, elle ne tenait que la carapace. L'animal qui était dedans filait dans son terrier. Chaque jour, il devenait plus difficile à saisir. C'était une chasse amoureuse, une lutte passionnante. Mais une lutte, une chasse. Il fallait rester en haleine.

Les mille petits soins réguliers qu'exige un enfant remplissent les journées. Si simples, si monotones, ils ne permettent pourtant pas de songer à autre chose. Hors _lui_, toujours _lui_, l'esprit est morcelé. La plus rapide pensée est interrompue dix fois. L'enfant envahit tout; cette petite masse de chair bloque votre horizon. Annette ne s'en plaignait pas. Elle n'avait même pas le temps de le regretter. Elle vivait dans une plénitude de fatigue occupée, qui lui fut un bien-être, d'abord,--qui devint, d'heure en heure, une obscure lassitude. Les forces s'usent, et l'âme chemine; elle ne demeure point où nous l'avons laissée. D'un pas de somnambule, elle s'en va sur la route; et quand elle s'éveille, elle ne sait plus son chemin.--Annette s'éveilla, un jour, avec la conscience du monceau de fatigues accumulées depuis des mois; et une ombre indéfinissable se mêlait à la joie qui l'habitait.

Elle ne voulut l'attribuer qu'à l'épuisement physique; et, pour se prouver qu'à son bonheur rien n'était changé, elle le manifesta par des effusions plus bruyantes qu'il n'était nécessaire. Surtout devant témoins: comme si elle avait eu peur qu'ils ne découvrissent en elle ce qu'elle n'y voulait pas voir. Cette gaieté outrée amenait ensuite, quand elle était seule, une dépression. Tristesse? Non. Malaise obscur, vague inquiétude, le sentiment, qu'on refoule, d'une partielle insatisfaction: non qu'on attende rien du dehors (on se passe de lui, encore), mais on souffre de l'inemploi d'une partie de sa nature. Certaines forces de l'esprit chômaient depuis longtemps; l'économie de l'être en subissait un trouble. Annette, privée de société, réduite à elle seule, et sentant poindre une nostalgie qu'elle voulait étouffer, essayait de recourir à la compagnie des livres. Mais les volumes restaient ouverts à la même page; le cerveau s'était déshabitué de l'effort de suivre la chaîne des mots déroulés; les continuelles brisures que faisait à la pensée la préoccupation constante de l'enfant disloquaient l'attention, la secouaient somnolente, énervée, comme Une barque attachée qui danse sur le courant, sans pouvoir avancer ni se fixer. Au lieu de réagir, Annette restait enfermée, rêvassant assoupie devant le livre ouvert; ou bien, elle s'étourdissait en un flux de paroles fougueuses et bêtifiantes avec l'enfant. Sylvie disait, la voyant qui n'arrivait point à dépenser avec son petit sa multiple énergie:

--Tu devrais sortir davantage, prendre de l'exercice, marcher comme autrefois.

Annette, pour avoir la paix, disait qu'elle sortirait; et elle ne bougeait pas. Elle avait une raison, qu'elle gardait pour elle: elle craignait de rencontrer ses anciennes connaissances et de s'exposer à quelque marque blessante de froid éloignement. Raison de surface qu'elle se donnait! En d'autres temps, elle eût négligé ces mesquines offenses. Elle avait maintenant une tendance neurasthénique à fuir tous les contacts. Alors, pourquoi ne pas quitter Paris et vivre à la campagne, comme le conseillait Sylvie? Elle ne refusait point; mais elle n'en ferait rien: c'était une décision à prendre; et elle ne voulait pas sortir de son engourdissement.

Elle laissait donc flotter ses journées immobiles, sans houle, comme une mer étale, qui s'apprête à baisser. Entr'acte, arrêt apparent dans le rythme éternel de respiration: le souffle est suspendu. Sur la pointe des pieds, la joie s'en va. La peine, à pas feutrés, s'approche. La peine n'est point encore là. Mais un _nescio quid_ avertit: «Ne remue pas!...» Elle est derrière la porte.

Elle entra. Mais elle n'était point celle qu'on attendait. On a beau prévoir le bonheur et la peine. Leur visage, quand ils viennent, n'est jamais le visage prévu.

Une nuit qu'Annette, suspendue entre ciel et mer, aux confins du bonheur et de la mélancolie, longeait le cap du sommeil, sans savoir si elle était en deçà ou au delà, elle perçut un danger. Avant de savoir d'où il venait, quel il était, elle banda ses forces, pour courir au secours de l'enfant couché près d'elle. Car déjà sa conscience, qui jamais ne dormait plus que d'une oreille, avait reconnu qu'il était menacé. Elle se força au réveil, et écouta anxieuse. Elle ne s'était pas trompée. Même au fond du sommeil, la plus légère altération dans le souffle du petit bien-aimé l'atteignait. La respiration de l'enfant était précipitée; par une mystérieuse osmose, Annette sentit l'oppression en sa propre poitrine. Elle alluma et se pencha sur le berceau. Le petit n'était pas réveillé; il s'agitait en dormant; sa face n'était pas rouge, ce qui parut à la mère un symptôme rassurant; elle tâta son corps, et trouva la peau sèche, les extrémités froides; elle le recouvrit plus chaudement. Il semblait s'apaiser. Elle l'observa quelques minutes, puis éteignit, cherchant à se persuader que l'alerte n'aurait pas de suites. Mais, après un bref répit, le halètement reprit. Annette se mentait le plus longtemps possible:

--Non, il ne respire pas plus fort, pas plus vite, c'est moi qui m'agite...

Comme si sa volonté pouvait s'imposer à l'enfant, elle se forçait à rester immobile. Mais il n'y eut plus moyen de douter. L'oppression montait, le souffle s'accélérait. Et, dans une quinte de toux, l'enfant s'éveillant, pleura. Annette sauta du lit. Elle prit l'enfant dans ses bras. Il brûlait; sa face était pâle, ses lèvres violacées. Annette s'affola. Tante Victorine, appelée, ajouta son émoi. Précisément ce jour-là, le téléphone était interrompu, pour des réparations; et l'on ne pouvait communiquer avec le médecin. Pas de pharmacie aux environs. La maison de Boulogne était isolée; la domestique se montrait peu disposée à courir, par les rues désertes, à cette heure de la nuit. On devait attendre au matin. Et le mal s'accentuait. Il y avait de quoi perdre la tête! Annette en était bien près. Mais comme il ne le fallait point, elle ne la perdit point. La tante, geignante, tournait comme une mouche sous un globe de lampe. Annette lui dit durement:

--Cela ne sert à rien de gémir! Aide-moi! Ou si tu n'es bonne à rien, va dormir et laisse-moi! Seule, je le sauverai.

Et la tante, médusée, retrouva son sang-froid; sa vieille expérience, observant le malade, écarta des appréhensions d'Annette la plus terrible: celle du croup. Annette gardait un doute; peut-être, la tante aussi. On peut toujours se tromper. Et si ce n'est le croup, il est tant d'autres mortelles étreintes! De ne pas les connaître ajoute encore à l'effroi... Mais que le cœur d'Annette fût ou non glacé de terreur, ses mouvements étaient calmes et juste ce qu'ils devaient être. Sans savoir, mue par le seul instinct maternel, elle faisait exactement le meilleur pour l'enfant: (le médecin le lui dit, le lendemain); elle ne le laissait pas étendu longtemps, elle le changeait de place, elle combattait les suffocations. Ce que ni l'expérience ni la science ne pouvait lui enseigner, son amour le lui dictait: car elle souffrait ce qu'il souffrait. Elle en souffrait davantage. Elle s'en regardait responsable...

Responsable! La tension d'une épreuve, surtout d'une maladie frappante un être aimé, provoque souvent un état d'esprit superstitieux, où l'on a le besoin de s'accuser de la souffrance de l'innocent. Annette non seulement se reprochait de n'avoir pas assez veillé sur l'enfant, d'avoir commis des imprudences; mais elle se découvrait de criminelles arrière-pensées: une lassitude (passagère) de l'enfant, l'ombre d'un regret inavoué que sa vie fût noyée en lui... Était-il bien sûr que ce regret, cette lassitude, elle les eût véritablement sentis et refoulés? Sans doute, puisqu'ils ressortaient en ce moment. Mais qui sait si elle ne les inventait pas, par ce besoin qu'on a, lorsqu'on est impuissant à agir matériellement, d'agir par la pensée, fût-ce en tournant contre soi ses forces désespérées!...

Elle les tournait aussi contre le grand Ennemi: contre le Dieu inconnu. Quand elle voyait le petit visage tuméfié,--en lui soufflant son souffle, en le soulevant doucement dans ses mains aux gestes précis,--elle lui demandait passionnément pardon de l'avoir mis au monde, arraché à la paix, jeté dans cette vie en proie aux souffrances, aux hasards, aux caprices méchants d'on ne sait quel maître aveugle! Et, la chair hérissée, comme une bête à l'entrée de son terrier, elle grondait, elle flairait l'approche des grands dieux meurtriers; elle s'apprêtait à leur disputer son petit, et elle montrait les dents. Ainsi que toute mère, quand le fils est menacé, elle était l'éternelle Niobé qui, pour détourner sur elle le trait mortel, jette son furieux défi à l'Assassin...

Mais de ceux qui étaient près d'Annette, aucun ne devina cette bataille muette.

Au jour, le docteur vint; il la complimenta pour sa présence d'esprit et les premiers soins donnés,--au lieu que souvent une inquiète affection nuit par sa maladresse. Mais elle ne retint de ses paroles que ce qu'il dit des épidémies de grippes et de rougeoles, qui sévissaient à Paris, et de la possibilité que son fils y eût pris les germes d'une broncho-pneumonie. En se refusant à quitter Paris, comme on l'y avait engagée, elle avait donc été coupable envers l'enfant! Elle se jugea impitoyablement. Cet arrêt eut du moins l'avantage de limiter le champ de sa responsabilité, en écartant les autres remords.

À la première nouvelle, Sylvie était accourue, et le petit malade ne manquait pas de soins. Mais Annette, refusant de laisser sa place, prenait à peine de repos et resta sur la brèche, pendant des jours, des nuits, des jours... Les sueurs du petit corps et ses étouffements brûlaient, mouillaient sa chair. Le mal les pétrissait tous deux en une pâte. L'enfant semblait s'en rendre compte: car aux instants où la peur de l'accès de toux contractait ses flancs, son regard se posait, lourd de reproches et d'appel, sur le regard de la mère; il avait l'air de dire:

--Il va me faire mal encore! Voilà qu'il revient! Sauve-moi!

Et elle lui répondait, en le serrant contre elle;

--Oui, je te sauverai! N'aie pas peur! Il ne te prendra pas.

L'accès venait cependant; et l'enfant s'étranglait. Mais il n'était pas seul, elle se crispait avec lui, pour briser le lacet; il sentait qu'elle luttait, qu'elle ne l'abandonnerait pas, la grande protectrice; et le son assuré de sa douce voix, et la pression de ses doigts, lui donnaient confiance, lui disaient:

--Je suis là.

Pleurant et frappant l'air de ses petits bras, il savait:

--Elle le battra.

Et elle le battit, l'innommable. Le mal cédait. Le lacet se desserrait. Et l'enfant, palpitant, de son petit corps d'oiseau, s'abandonnait aux mains qui l'avaient sauvé. Qu'il faisait bon respirer, tous deux, après cette plongée! Le flot d'air qui coulait par la bouche de l'enfant baignait la gorge de la mère et gonflait ses deux seins de volupté glacée.

Ces répits étaient de courte durée. La lutte se prolongea, avec des alternatives épuisantes. L'état s'améliorait, quand le petit eut une brusque rechute, dont la cause échappait. Ses fidèles veilleuses ne manquèrent pas d'aggraver leur tourment, en s'accusant chacune d'un instant d'oubli, qui avait pu compromettre la guérison. Annette se disait:

--S'il meurt, je me tuerai.

Depuis des nuits, elle s'était déshabituée de dormir; elle tenait bon, tant que l'enfant avait besoin de son aide; mais aux heures où le sommeil venait pour lui, et où l'esprit, plus tranquille, aurait dû en profiter pour se détendre, l'esprit était le plus trépidant. Il vibrait, comme aux vents un réseau télégraphique. Impossible de fermer les yeux: on ne pouvait sans danger rester en face du cerveau affolé. Annette rallumait sa lampe et tâchait de fixer une suite de pensées, pour échapper au vertige. Mais alors, c'était pour discuter avec soi des idées superstitieuses, enfantines, extravagantes,--du moins, qui paraissaient telles à son esprit habitué aux méthodes rationalistes. Elle se disait que si le malheur était suspendu sur elle, c'est qu'elle avait été trop complètement heureuse; et il lui semblait que, pour que son fils fût guéri, il faudrait qu'elle fût frappée, sur quelque autre point. Croyance obscure et puissante, de dure compensation, qui remonte aux lointains de l'espèce! Mais les peuples primitifs, pour se rendre favorable le farouche Dieu marchand qui ne donne rien pour rien et vend contre paiement, livraient le premier-né: ils achetaient de cette prime l'assurance du reste de leur bien. Et Annette eût, de sa vie et de son bien entiers, racheté son premier-né!

Elle disait:

--Prends-moi tout! Mais qu'il vive!

Aussitôt, elle pensait:

--C'est stupide! Personne ne m'entend...

N'importe! le vieil instinct atavique continuait de renifler, autour, la présence du Dieu jaloux. Et, tenace, marchandant âprement, elle disait:

--Signons! Je paye comptant. L'enfant est à moi. Fais ton choix dans le reste!

Comme pour justifier la superstition, l'événement prit Annette au mot. Un matin que tante Victorine était allée chez le notaire, pour toucher une somme, que depuis un certain temps il aurait dû verser, elle revint éplorée. Annette avait le bonheur, ce matin-là, d'être enfin rassurée sur la santé de son fils. Le médecin venait de sortir: il avait, cette fois, annoncé la pleine convalescence. Annette, transportée de joie, mais encore tremblante, n'osait se fier entièrement à ce bonheur nouveau. À cette minute, elle vit la porte qui s'ouvrait et, du premier coup d'œil, la mine défaite de la tante; son cœur battit, elle pensa:

--Quel autre malheur va entrer?

La vieille dame pouvait à peine parler. Enfin, elle dit:

--L'étude est fermée. Me Grenu a disparu.

Toute la fortune d'Annette était chez lui. Annette fut, un instant, avant de comprendre; puis... (Explique, si tu peux!)... son visage s'éclaira. Elle était soulagée. Elle pensait:

--Ce n'est que ça!...

Le voilà donc, le malheur qui sauve! L'Ennemi avait pris sa part...

Après, de sa bêtise elle haussa les épaules. Mais, malgré son ironie, elle continuait de lui dire:

--Est-ce assez? Es-tu content? Maintenant, j'ai payé. Je ne te dois plus rien.

Elle souriait... La pauvre humanité, qui s'agrippe à son lopin de bonheur, et qui le voit, sans cesse, sans cesse lui échapper, essaie de conclure un pacte avec l'aveugle nature, qu'elle fait à son image...

--À mon image?... Cette nature envieuse, rapace, cruelle... Est-ce que je lui ressemble?... Qui sait? Qui peut dire: «Je ne suis pas cela»?...

Annette était ruinée. Elle ne pouvait encore se représenter l'étendue de sa ruine. Mais, le premier moment d'aberration passé, lorsqu'elle examina froidement la situation, elle put se rendre cette justice qu'elle l'avait bien méritée.

Elle était capable de s'occuper d'affaires: elle avait, comme son père, la tête bonne et solide; les chiffres ne l'intimidaient pas. Quand on vient d'une lignée de paysans et de petits bourgeois actifs et avisés, il faut le vouloir bien pour perdre son aplomb dans les questions pratiques. Mais tout souci matériel lui avait été épargné, tant que vécut son père; et, depuis, elle traversait une longue crise, où le travail intérieur de sa vie passionnelle la tenait captivée. Dans cet état un peu anormal, qu'entretenait son oisiveté fortunée, elle éprouvait un dégoût, qui n'était pas très sain, à s'occuper de ses biens. Il faut oser le dire: car l'idéalisme de la vie intérieure, qui méprise l'argent comme un parasitisme, oublie qu'il n'en a le droit que s'il y a renoncé; mais l'idéalisme qui pousse sur un terreau argenté et prétend s'en désintéresser, est le pire parasitisme.

Pour se décharger de l'ennui d'administrer sa fortune, elle en avait remis la gestion entière à l'excellent Me Grenu, son notaire. Vieil ami de la famille, homme considéré, d'une valeur professionnelle et d'une honorabilité reconnues, Me Grenu avait, depuis trente ans, vu passer dans son étude toutes les affaires Rivière. Il est vrai que Raoul n'abandonnait à personne le soin de les traiter sans lui. Quelque confiance qu'il eût en son tabellion, il ne laissait aucun acte, sans en avoir révisé les points et les virgules. Mais il avait confiance, toutes précautions prises; et pour qu'un homme de son flair eût confiance en un autre, il fallait que cet autre la méritât. Me Grenu la méritait. Autant qu'homme au monde... (toutes précautions prises)...

Le rôle de confesseur laïque, que le notaire est appelé à tenir dans les familles, avait mis Me Grenu dans la confidence de bien des secrets domestiques des Rivière. Il n'avait pas ignoré grand'chose des frasques de Raoul et des chagrins de Mme Rivière. À l'une il avait su prêter une oreille compatissante; à l'autre, complaisante. Conseiller de la femme, il appréciait ses vertus; compagnon de Raoul, il appréciait ses vices--(c'étaient aussi des vertus, gauloises);--et l'on disait qu'il ne boudait pas ses parties fines. Me Grenu était un petit homme grisonnant, qui avait la soixantaine, l'apparence délicate, le teint frais, une correction recherchée; malicieux et disert, brave homme, bon comédien, il aimait à conter et, pour qu'on l'écoutât mieux, commençait d'une voix basse, exténuée, un souffle qui va s'éteindre, puis, quand il avait obtenu de l'auditoire un silence apitoyé, déployait peu à peu un volume sonore qu'une grande clarinette aurait pu lui envier, et ne lâchait plus l'anche qu'il n'eût, jusqu'au trait final, débité sa chanson. Notaire à l'ancienne mode, mais faible, et attiré par les modes nouvelles, bon _paterfamilias_, vieux bourgeois, glorieux de compter parmi sa clientèle des actrices, des viveurs et de belles poulettes, sa manie était de se dire vieux et même de jouer le vieux avec exagération; mais il avait grand'peur qu'on ne le crût sur parole, et il s'appliquait ardemment, en cachette, à montrer qu'il était plus malin que tous les jeunes gens, et qu'il les mettait dedans.

Il connaissait Annette depuis l'enfance, et très sincèrement il avait pris à cœur ses affaires. Il trouva naturel qu'elle les lui confiât, après la mort des parents. Par correction professionnelle, d'abord, il la tint au courant, scrupuleusement; il ne voulait rien faire sans son assentiment: cela ennuya Annette. Alors, il se fit donner procuration spéciale pour telle ou telle affaire, dont Annette écoutait (n'écoutait guère) un très vague exposé. Et puis, il fut entendu qu'Annette s'absentant de Paris, souvent sans laisser d'adresse, Me Grenu agirait au mieux de ses intérêts, sans qu'il fût nécessaire de la consulter. Tout allait bien ainsi: le notaire se chargeait de tout, il touchait les rentes d'Annette et lui fournissait l'argent, à mesure des besoins. Finalement, il s'avisa, pour régulariser la situation, de lui faire signer une procuration générale... L'eau passa sous les ponts... Il y avait plus d'un an qu'Annette n'avait revu Me Grenu, qui lui versait ponctuellement, au début de chaque trimestre, les sommes convenues. Vivant seule, en dehors des cercles parisiens, ne lisant plus de journaux, elle n'apprit l'événement qu'assez longtemps après qu'il était arrivé. Le vieux Me Grenu voulut être trop malin. Sans esprit de lucre personnel, il s'était laissé prendre par le goût de la spéculation; pour mieux faire valoir les fonds de ses clients, il les engagea dans des entreprises risquées, où ils chavirèrent. Afin de les rattraper, il acheva de les couler; sans avertir Annette, non seulement il avait disposé de tout l'argent liquide et des effets mobiliers dont il avait la charge; mais, par certains subterfuges que permettait la rédaction élastique de la procuration, il avait hypothéqué ses maisons de Boulogne et de Bourgogne. Quand tout fut perdu, il se sauva, devant le ridicule de s'être laissé rouler, qui lui était peut-être plus cuisant encore que le déshonneur.

Pour comble de malchance, Annette, prise entièrement par la maladie de l'enfant, n'ouvrait plus sa correspondance depuis plusieurs semaines. Aux lettres des créanciers hypothécaires, à la sommation d'huissier qui suivit, elle ne répondit pas. C'était aux jours de la rechute du petit, Annette avait la tête perdue. Ne comprenant pas qu'on s'adressât à elle, et non à son mandataire, elle fit envoyer les papiers, sans les lire, au notaire, qui ne les lut pas davantage; et pour cause! «_Il courait encore..._» Lorsque enfin la guérison de son fils lui laissa l'esprit assez libre pour examiner la situation, la procédure judiciaire était si avancée que, faute pour Annette d'avoir satisfait aux demandes des créanciers, ceux-ci avaient obtenu le droit de faire mettre en vente les immeubles hypothéqués. Annette, réveillée de son engourdissement, fit face à ce coup foudroyant; son énergie, en un instant retrouvée, et l'intelligence pratique, héritée de son père, suppléant à son inexpérience, elle lutta avec une vigueur et une clarté d'esprit, que le juge admira, tout en lui donnant tort: car son bon droit n'empêchait pas qu'en droit, sa cause ne fût mauvaise. Annette elle-même vit promptement qu'elle était perdue d'avance; mais son instinct de combat, qui admettait de sang-froid la défaite, même injuste, ne l'admettait pas sans résistance. Il s'agissait d'ailleurs, maintenant, du bien de son enfant. Elle le défendit, pied à pied, avec la ténacité d'une rude et fine paysanne qui, plantée des deux jambes à l'entrée de son champ, barre le chemin aux intrus, et même sachant qu'ils entreront, cherche à gagner du temps. Mais que pouvait-elle? Dans l'incapacité de payer la dette exigible, et ne voulant pas demander l'aide de parents ou d'anciens amis qui, très probablement, la lui eussent refusée, d'une façon humiliante, elle ne pouvait faire opposition à la vente. Toute son énergie ingénieuse et opiniâtre ne réussit qu'à obtenir la suspension, pour un temps limité, de la poursuite en expropriation, sans aucun espoir d'en empêcher l'effet, au bout du bref délai.