Part 3
Il se décida à lui tendre la perche. Il la salua gentiment. Les yeux reconnaissants d'Annette s'éclairèrent. On se taisait autour d'eux: toutes ces figures fermées, qui épiaient... Il dit:
--Enfin, grande voyageuse, vous voilà revenue! L'avez-vous assez «_contemplé son azur, ô Méditerranée?_»...
Il voulait l'aiguiller sur un sujet inoffensif. Mais elle--(quel démon la poussa? orgueil, instinct de bravade, ou simplement franchise)--elle répondit gaiement:
--En fait d'azur, je n'ai guère contemplé, depuis des mois, que les yeux de mon enfant.
Un petit vent d'ironie passa sur l'assistance. Il y eut des sourires, des coups d'œil discrètement échangés. Mais Marie-Louise de Baudru se leva indignée; et, rouge, sa grasse poitrine gonflée de mépris colérique à faire craquer le fourreau, elle repoussa sa chaise et, sans saluer personne, elle alla vers la porte, et partit. La température du salon tomba de quelques degrés. Annette resta isolée dans son coin avec Marcel Franck. Il la regardait, compatissant, narquois, et murmura:
--Imprudente!
--Quelle imprudence? demanda-t-elle, d'une voix claire.
Elle sembla chercher du regard, à ses pieds. Puis, elle se leva sans hâte, et froidement saluant et saluée, elle sortit.
Qui l'eût vue dans la rue, marchant de son pas bien rythmé, la tête droite, l'air froide, correcte, indifférente, ne se fût pas douté de la bourrasque de dédain qui faisait bondir son cœur blessé. Mais rentrée à Boulogne, quand elle put s'enfermer dans sa chambre avec l'enfant, elle l'étreignit, avec des larmes amères. Et elle rit de défi.
Il ne manquait pas à Paris de milieux intelligents où Annette eût été honorablement accueillie,--et particulièrement dans un monde qui aurait dû être familier à la fille de l'architecte Rivière:--parmi ces artistes qui vivent en marge du philistinisme social, et qui, dotés pourtant de l'esprit de famille le plus traditionnel, sont dénués de préjugés, et jusque dans l'union libre portent des vertus bourgeoises. Mais Annette frayait peu avec les femmes d'artistes. D'esprit très ordonné, de manières réservées, aucunement bohème, elle goûtait médiocrement leurs façons et leur conversation, tout en rendant hommage à leurs grandes qualités: courage, bonhomie, endurance. Il faut bien le dire: dans la vie ordinaire, les relations se fondent beaucoup moins sur l'estime que sur une communauté d'instincts et d'habitudes.--Au reste, Raoul Rivière avait, depuis longtemps, semé en route ses anciens compagnons. Aussitôt que ses succès lui avaient permis d'atteindre au monde de la richesse et des honneurs officiels, cet homme aux forts appétits avait rompu avec la _haud aurea mediocritas._ Trop intelligent pour ne pas apprécier la société des hommes de travail plus que celle des salons et des cercles parisiens, qu'il jugeait entre intimes avec une cruelle ironie, il s'était installé dans la seconde, parce qu'il y pouvait largement pâturer. Il s'était ménagé des échappées secrètes dans d'autres mondes fort mêlés, où il trouvait à satisfaire sa passion du plaisir et son besoin d'indépendance effrénée: car il menait double ou triple vie. Mais peu en étaient avertis; et sa fille n'avait connu de lui que la vie de parade et d'affaires.
Le cercle de société d'Annette était à peu près limité à cette grande bourgeoisie, riche, assez distinguée, qui, nouvelle classe régnante, à force d'application a fini par se créer une ombre de tradition,--qui s'est, avec les autres attributs du pouvoir, acheté des lueurs de tout,--mais des lueurs de lampe avec un abat-jour, et qui ne craint rien tant que d'élargir le rond de lumière sur la table ou de le déplacer: car le moindre changement risquerait d'ébranler ses certitudes. Annette qui, d'instinct, aimait la lumière, l'avait cherchée où elle pouvait: en ces études d'université, qu'on avait, dans son monde, jugées prétentieuses; mais la lumière qu'elle y trouva était bien tamisée: lumière de salles de cours et de bibliothèques; jamais directe, réfractée. Annette y avait acquis cette hardiesse de pensée, tout abstraite, qui n'excluait pas, chez les meilleurs de ses camarades, une timidité pratique et un complet désarroi devant la réalité.--Un autre vélum s'interposait entre ses yeux et le jour du dehors: sa fortune. En dépit qu'elle en eût, cette barrière la séparait de la grande communauté. Annette ne savait même pas à quel point elle se trouvait parquée. Revers de la richesse: enclos privilégié, mais enclos, pâtis emmuré.
Et ce n'était point tout: maintenant qu'il fallait en sortir, Annette qui, depuis longtemps, en avait envisagé sans crainte l'éventualité, Annette ne le voulait plus. La condamne qui réprouve le manque de logique! L'homme--la femme encore moins--n'est pas tout d'une pièce, surtout aux âges de transition où les instincts de révolte et de rénovation se mêlent aux habitudes conservatrices qui les paralysent. Du premier coup, l'on ne se dégage pas des préjugés de son milieu et des besoins appris. Même les âmes les plus libres. On a des regrets, des doutes, on ne voudrait rien perdre, on voudrait tout avoir. La sincère Annette, qui avait besoin d'aimer, qui avait besoin d'être libre, qui ne voulait pas mentir, n'aurait pas voulu pourtant sacrifier les avantages acquis. Elle consentait à se séparer de son monde social. Elle ne supportait pas d'en être rejetée. Elle n'acceptait pas de déchoir. Et son jeune orgueil, à qui la vie n'avait pas encore fait baisser la crête, se refusait à chercher asile dans un autre milieu, socialement plus modeste, même si elle l'estimait plus. C'eût été, aux yeux du monde, se déclarer vaincue. Mieux valait rester isolée que déclassée.
Si médiocre que fût cette préoccupation, elle n'était pas dénuée de toute raison. Dans la lutte engagée entre les conventions d'une classe et l'un de ses membres révoltés qui les brave, la classe qui fait bloc contre l'imprudent et le rejette hors de ses frontières, le provoque à émigrer et guette ses défaillances pour justifier le ban.
Et, dans la bonne Nature, aussitôt qu'apparaît un symptôme de faiblesse, ou qu'une proie semble s'offrir à découvert, se tendent autour d'elle les toiles d'araignées. En cela, rien de tortueux, d'ailleurs, rien de sournois! C'est la bonne Nature. Elle est toujours en chasse. Et chacun, à son heure, est chasseur, ou gibier.--Annette était gibier.
Les chasseurs se montrèrent. En toute simplicité. Annette reçut la visite de l'ami Marcel Franck.
Elle était seule au logis. L'enfant était sorti, pour la promenade journalière: la tante l'accompagnait. Annette, un peu fatiguée, était restée dans sa chambre; elle ne pensait voir personne; mais quand on lui présenta la carte de Marcel, joyeuse, elle le fit entrer. Elle lui savait gré d'avoir pris son parti, chez Lucile. Certes, sans se compromettre! Mais elle n'en demandait pas tant!
Elle le reçut en vieil ami, sans façons, étendue sur sa chaise longue. Elle était encore en négligé du matin. Depuis qu'elle était maman, elle n'avait plus sa dévotion de l'ordre et de la correction minutieuse que Sylvie plaisantait. Marcel ne s'en plaignit point. Il la trouvait embellie, un doux et frais embonpoint, une tendre langueur, l'humide éclat d'un regard détendu par le bonheur. Annette parlait avec abandon; elle avait plaisir à retrouver le confident perspicace de ses hésitations; elle aimait son intelligence, son tact de pensée; il lui inspirait confiance. Franck se montrait, comme toujours, finement compréhensif, cordial, mais, dès le début de l'entretien, avec une nuance de familiarité nouvelle, qui la frappa.
Ils se rappelaient leur dernière rencontre avant la fâcheuse villégiature d'Annette, en Bourgogne, chez les Brissot; et Annette convenait que Marcel avait trop bien vu ce qui devait arriver. Elle ne voulait parler que de l'impossibilité de son mariage avec Roger; mais une rougeur lui vint, en pensant que Marcel l'entendait autrement et qu'il le trouvait plaisant. Marcel, malicieusement, disait:
--Vous le voyiez aussi bien que moi.
Et il riait du tour qu'avait pris l'aventure. Il avait l'air d'en être un peu complice. Annette éprouvait une confusion, qu'elle cachait sous l'ironie. Marcel surenchérit:
--Vous le voyiez beaucoup mieux que moi. Nous autres hommes, nous avons le ridicule de croire que nous pouvons dispenser aux femmes notre précieuse sagesse; et nous nous laissons prendre, quand de leur voix insidieuse, avec leurs beaux grands yeux, elles nous demandent anxieusement ce qu'elles doivent faire. Elles le savent fort bien. Elles flattent notre manie: nous aimons à professer. Elles pourraient nous donner des leçons! Quand je pronostiquais qu'on ne vous attraperait point, au filet des Brissot, je ne me doutais pourtant pas que vous sortiriez des mailles, d'une façon aussi magistrale. C'est d'une belle crânerie. À la bonne heure!... Hé! quand vous vous y mettez!... Je vous fais mes compliments de votre intrépidité...
Annette l'écoutait avec gêne. Comme c'était singulier! Elle prétendait revendiquer son droit d'agir ainsi qu'elle avait fait; l'autre jour, chez Lucile, elle était prête à l'affirmer contre l'univers entier. Et elle avait un malaise à l'entendre louer, sur ce ton, par Marcel! Elle souffrait dans sa pudeur et dans sa dignité. Elle dit:
--Ne me complimentez pas! Je suis moins audacieuse que vous ne pensez. Je ne voulais pas d'avance ce qui est arrivé. Je ne le prévoyais pas...
Puis, prise d'un scrupule et trop fière pour mentir, elle reprit:
--Je me trompe. Si, j'y avais pensé. Mais c'était pour le craindre, et non pour le vouloir. Et c'est là ce qui me reste incompréhensible: comment ce que je craignais, ce que je ne voulais point, suis-je allée au-devant?
--C'est naturel, dit Marcel. Ce qu'on craint hypnotise. Au fond, il n'est pas dit que ce qu'on craint, on ne le désire. Mais oser ce qu'on craint, tous n'en sont pas capables. Vous, vous avez osé. Vous avez osé vous tromper. Il faut se tromper dans la vie. Se tromper, c'est connaître. Il faut connaître... Seulement, tout en osant, je trouve, ma pauvre amie, que vous auriez pu prendre certaines précautions; votre partenaire me paraît bien coupable de vous avoir laissé cette charge à porter.
Annette, un peu choquée, dit:
--Pour moi, ce n'est pas une charge.
Marcel pensa qu'Annette, généreusement, voulait excuser Roger, et dit:
--Vous l'aimez encore?
--Qui? demanda Annette.
--Bon! fit Marcel, en riant. Vous ne l'aimez donc plus.
--J'aime mon enfant, dit Annette. Le reste est du passé. Et le passé, on ne sait plus si cela a jamais été. On ne le comprend plus. C'est triste.
--Cela aussi a son charme, fît Marcel.
--Je ne le goûte point, dit Annette. Je ne suis pas une dilettante. Mais mon fils, c'est le présent, et le présent qui durera aussi longtemps que moi.
--Le présent qui nous refoule, celui pour qui vous serez, un jour, à votre tour, du passé.
--Tant pis pour moi! dit Annette. Ce sera encore bon d'être foulé par ses petits pieds.
Marcel riait de cette passionnée. Annette dit:
--Vous ne pouvez pas me comprendre. Vous ne l'avez pas vu, mon Marc, mon petit chef-d'œuvre. Et même si vous le voyiez, vous ne sauriez pas le voir. Vous êtes bon pour juger de tableaux, de statues, de joujoux inutiles. Vous ne pouvez pas juger de l'unique merveille: le corps d'un petit enfant. Cela ne servirait à rien que je vous le décrive...
Elle le décrivit tout de même, longuement, amoureusement. Elle riait de ses expressions ardentes, exagérées, mais elle y était prise. Elle s'interrompit devant le regard indulgent et narquois de Marcel.
--Je vous ennuie... Pardon!... vous ne me comprenez pas?
Mais si! Marcel comprenait. Marcel comprenait tout. Chacun a son plaisir. Il ne le discutait pas...
--Enfin, pour résumer, dit-il, vous avez fait la maternité buissonnière. Vous voilà en contravention à l'ordre et à la famille légale. Et, loin de le regretter, vous défiez l'autorité.
--Quelle autorité? demanda Annette. Je ne défie rien du tout.
--Eh bien donc, l'opinion, la tradition, le code Napoléon.
--Je ne m'occupe point de tous ces gens-là!
--C'est le pire défi, celui qu'ils ne pardonnent point... Mais soit! Tout est rompu, vous vous êtes affranchie du clan: qu'allez-vous faire maintenant?
--Ce que je faisais avant.
Marcel eut l'air sceptique.
--Quoi! est-ce que vous croyez que je ne puis vivre comme avant?
--Ce ne serait guère la peine!... Et puis...
Marcel avait la partie belle à rappeler la visite chez Lucile: à vouloir reprendre dans le monde sa place de naguère, Annette aurait peu de succès. Elle le savait, sans qu'on vînt le lui dire, et sa fierté blessée n'avait aucune envie de renouveler l'expérience. Mais elle s'étonnait de l'insistance de Marcel à le lui démontrer; d'ordinaire, il était plus discret. Elle dit:
--Peu importe, d'ailleurs, maintenant que j'ai mon enfant!
--Vous ne pouvez pourtant pas réduire à lui votre existence.
--Je ne pense pas que ce soit la réduire, mais l'élargir. Je vois un monde en lui, un monde qui va grandir. Je grandirai avec lui.
Marcel, avec beaucoup de soin et non moins d'ironie, s'appliqua à lui prouver que ce monde ne pouvait suffire à une nature avide et exigeante, comme la sienne. Annette l'écoutait, les sourcils froncés, une pinçure au cœur. Mentalement, elle protestait, irritée:
--Non! Non!
Elle n'était pourtant pas sans trouble, en se rappelant qu'une fois déjà Marcel avait bien vu. Mais pourquoi donc s'acharnait-il à l'en convaincre? Pourquoi se donnait-il tant de peine pour lui démontrer qu'elle devait profiter de sa liberté conquise, ne pas craindre de vivre en marge de la société--(il disait: «en dehors et au-dessus des conventions bourgeoises»)?...
Il y avait en Annette deux ou trois Annettes, qui toujours se tenaient compagnie. D'habitude, une seule parlait; les autres écoutaient. En ce moment, elles étaient deux qui parlaient à la fois: l'Annette passionnée, sentimentale, livrée à ses impressions, et volontiers leur dupe. Et une autre, qui observait et s'amusait des ressorts cachés des cœurs. Elle avait de bons yeux. Elle voyait en Marcel! Les rôles étaient changés. Naguère, c'était lui qui lisait ses secrètes pensées.--Aujourd'hui... Aujourd'hui, était venue à Annette (depuis?... Oui, exactement depuis sa «métamorphose»...) une lucidité des âmes et de leurs mouvements secrets, dont la nouveauté, à vrai dire intermittente, l'étonnait et la divertissait, au milieu de ses préoccupations...
Étendue sur sa chaise, la tête renversée, les bras derrière la nuque, et la bouche entr'ouverte, elle regardait le plafond; mais du coin de ses yeux mi-clos, elle voyait Marcel parler. Elle aurait pu dire d'avance les mots qu'il allait dire, elle aurait pu jurer de ce qui allait se passer. Elle le laissait aller, avec un amusement de curiosité un petit peu sarcastique, qu'elle se reprochait...
(--Mais il faut voir et savoir, comme il a dit tout à l'heure, il faut connaître... connaître...)
Elle apprenait à connaître un ami...
(--Mais oui, je te comprends!... Une Annette tombée de l'arbre serait bonne à ramasser. Il secouait doucement l'arbre, pour achever de la détacher. Il spéculait sur le désarroi d'Annette. Et pourtant, il l'aimait... Justement, il l'aimait... Pas brillant, le frère homme!... Il fait sa voix câline. Là, voilà qu'il s'attendrit!... Et maintenant... attention!... Je parie qu'il va se pencher...)
Elle vit, quelques secondes avant, la barbe blonde de Marcel qui s'inclinait vers elle, et la bouche caressante qui allait se poser. Elle voulut lui épargner l'humiliation... Et juste, au moment précis, elle se releva, et, les mains en avant, repoussant doucement les épaules de Marcel, elle dit:
--Adieu, mon ami.
Marcel regarda ces yeux perspicaces, qui le scrutaient, une malice au fond. Il sourit. Il était déçu. Mais c'était de bonne guerre. Il ne se dissimulait pas que, le plus tranquillement du monde, on venait de lui signifier son congé. Pourtant, il en était sûr, il n'était pas indifférent à Annette. Comprenne qui pourra! L'étrange fille lui échappait.
Marcel ne reparut point; et Annette ne fit rien pour le rappeler. Ils demeuraient amis; mais tous deux, ils s'en voulaient. Précisément parce que Marcel ne lui était pas indifférent, Annette était sensible à ce qu'elle avait lu en lui. Elle ne s'en offensait pas: l'histoire était banale... Elle l'était trop!... Non, Annette n'en faisait pas grief à Marcel. Seulement... Seulement, elle ne l'oublierait pas!... Il est ainsi des pardons accordés par l'esprit, que le cœur ne ratifie point... Dans sa rancune secrète, peut-être entrait la peine d'être forcée de reconnaître, par la tentative trop libre de Marcel, plus encore que par l'accueil revêche du salon de Lucile, que sa situation était changée. Elle ne se sentait plus protégée par les égards conventionnels, que la société accorde à ceux de ses membres qui se montrent soumis, en apparence, à ses conventions. Il lui fallait se défendre seule. Elle était exposée.
Elle condamna sa porte. Elle se garda de raconter à Sylvie les expériences qu'elle venait de faire; Sylvie les lui avait prédites, et en eût triomphé. Elle en conserva le secret, et s'enferma avec son enfant. Elle avait décidé de ne plus vivre que pour lui.
Quand le petit Marc revint de promenade, le soir, après la visite de Marcel, elle l'accueillit par des transports. Il rit en la voyant, et il tendait vers elle ses quatre pattes qui gigotaient. Elle le saisit comme une proie, jouant la louve affamée; elle le mangea de baisers; elle faisait mine de dévorer tous les morceaux de son corps; elle entrait les petons dans sa bouche; et, le déshabillant, elle le chatouillait de ses lèvres, du haut en bas...
--Hhamm! je te croque!...--Et ce sot! s'exclama-t-elle, le prenant à témoin, ce sot qui a le toupet de me dire que tu ne me suffis pas! Voyez-vous l'insolent!... Il ne me suffirait pas, mon roi, mon petit bon Dieu?... Dis que tu es mon bon Dieu...! Et moi, que suis-je alors? La maman du bon Dieu!... À nous le monde! Tout ce qu'on va faire ensemble!... Tout voir, tout avoir, tout essayer, tout goûter, tout créer!...
Ils créaient tout, vraiment! Découvrir ou créer, n'est-ce pas même chose? Inventer, c'est trouver, en bon français. On trouve ce qu'on invente, on découvre ce qu'on crée, ce qu'on rêve, ce qu'on pêche dans le vivier du songe. C'était l'heure pour tous deux, pour la mère et l'enfant, des grandes découvertes. Les premiers mots du petit, les jeux explorateurs, où l'on prend de ses membres la mesure du monde. Chaque matin, Annette, avec son fils, partait à la conquête. Elle en jouissait autant que lui, et peut-être davantage. Il lui semblait revivre sa propre enfance, mais avec pleine conscience, donc avec pleine joie. De joie, il ne manquait pas non plus, le gaillard! Il était bel enfant, bien portant, joufflu de toutes parts, un petit cochon rose, bon à mettre à la broche,--(Sylvie disait: «Qu'est-ce qu'on attend?»)--Il avait dans son corps élastique et dodu un trop plein de force comprimée, comme une balle en caoutchouc qui demande à rebondir. Chacun de ses contacts nouveaux avec la vie le jetait en de bruyantes allégresses. L'énorme pouvoir de rêve, qui est en tout enfant, amplifiait ses trouvailles et prolongeait les vibrations de joie en carillons. Annette ne lui cédait en rien: on eût dit un concours, à qui serait le plus heureux et ferait le plus de bruit. Sylvie disait qu'Annette était folle; mais elle en eût fait autant.--Et, après ce vacarme, tous deux avaient leurs heures de silence absolu, délicieux, épuisé. Le petit, recru de mouvement, dormait anéanti. Annette tombait de fatigue; mais elle s'obstinait longtemps à ne pas dormir, pour jouir du sommeil de l'autre; et le feu de son amour, refoulé dans son cœur, masqué comme une lueur de bougie derrière la main, afin de ne pas réveiller le petit dormeur, brûlait d'une longue flamme silencieuse, qui montait vers le ciel. Elle priait... Marie à la crèche... Elle priait l'enfant...
Ce furent encore de beaux mois rayonnants.--Pourtant pas aussi purs que ceux de l'année précédente. Moins limpides. D'une joie plus exaltée, excessive, un peu exagérée.
Une nature vigoureuse et saine, comme celle d'Annette, doit créer, perpétuellement créer, créer de tout son être, du corps et de l'esprit. Créer, ou bien couver la création à venir. C'est une nécessité; et le bonheur n'est que dans son assouvissement. Chaque période créatrice a son champ limité; et sa force ascensionnelle suit une trajectoire, qui forcément retombe. Annette avait dépassé le sommet de la courbe.--Cependant, l'élan créateur persiste chez la mère, encore assez longtemps après l'enfantement. L'allaitement prolonge la transfusion du sang; et des liens invisibles maintiennent les deux corps en communication. L'abondance créatrice de l'âme de l'enfant compense l'appauvrissement de l'âme de la mère. La rivière qui décroît cherche à s'alimenter du ruisseau qui déborde. Elle se fait torrentueuse, pour n'être qu'un avec le petit torrent. Mais celui-ci la dépasse, et elle reste en arrière. L'enfant déjà s'éloigne. Annette avait peine à le suivre.
Il ne savait pas encore bâtir avec sa langue une phrase tout entière que déjà il avait ses cachettes de pensée, ses tiroirs dont il gardait la clef. Dieu sait ce qu'il y enfouissait! Ses réflexions sur les gens, des bribes de raisonnements, un bric-à-brac d'images, de sensations, de mots joujoux, dont le son l'amuse, sans qu'il sache ce qu'ils disent, un monologue chantonnant, qui n'a ni suite, ni fin, ni commencement. Il avait parfaitement conscience, peut-être pas de ce qu'il cachait, mais qu'il cachait quelque chose. Car plus on cherchait à savoir ce qu'il pensait, plus il mettait de malice à ne pas le laisser savoir. Même, il s'amusait parfois à égarer les recherches; de sa petite langue, gourde comme ses mains, qui barbotait dans les syllabes, il s'essayait déjà à mentir, pour mystifier les gens. Plaisir de prouver aux autres et à soi son importance, en se moquant de ceux qui veulent pénétrer dans sa propriété. Ce bout d'être, à peine né, avait l'instinct fondamental du mien, qui n'est pas tien,--du «_J'ai du bon tabac, tu n'en auras pas!_» Il n'avait pour tout bien que des tronçons de pensées: il élevait des murailles, pour les cacher aux regards de sa mère.--Et elle, dans son imprévoyance, commune à toutes les mères, était fière qu'il sût si bien dire «Non!», qu'il manifestât de si bonne heure sa personnalité. Elle proclamait avec orgueil:
--Il a une volonté de fer!
Elle pensait que, ce fer, elle l'avait forgé.--Mais contre qui?
Contre elle, pour commencer: car, aux yeux de ce petit moi, elle était le non-moi, le monde extérieur: certes, un monde extérieur habitable, tiède, moelleux et laiteux, qu'on pouvait exploiter, qu'on voulait dominer. Mais extérieur à moi. Je ne le suis point. Je l'ai.--Et lui, il ne m'a point!...
Non, elle ne l'avait point! Elle commençait à le sentir: ce Lilliputien entendait n'appartenir qu'à lui. Il avait besoin d'elle, mais elle avait besoin de lui: l'instinct du petit le lui disait. Il est probable même que cet instinct, flanqué de son égocentrisme, lui disait qu'elle avait beaucoup plus besoin de lui, et que c'était donc justice qu'il en abusât.--Et, mon Dieu, c'était vrai: elle avait beaucoup plus besoin de lui...