Part 25
Cette puissante étreinte de l'âme créatrice, qui est brutale et féconde comme la possession...
Annette retrouva sur la table ce qu'elle avait écrit. Elle le déchira. Ces paroles déréglées lui étaient devenues insupportables, comme les sentiments qu'elles exprimaient. Elle ne voulait pas troubler le bien-être qui la baignait. Elle avait une impression d'allégement, comme d'un lien desserré, d'un maillon de la chaîne qui vient de se briser... Et d'un éclair, elle eut la vision de cette chaîne de servitudes, dont l'âme se déleste lentement, une à une, à travers la série des existences, des siennes, de celles des autres (C'est la même)... Et elle se demanda:
--Pourquoi, pourquoi cet attachement éternel, cet arrachement éternel? Vers quelle libération me pousse la marche sanglante du désir?...
Ce ne fut qu'un instant. Pourquoi s'inquiéter de ce qui viendra? Il passera, ainsi que ce qui est venu. Nous savons bien que, quoi qui survienne, nous percerons au-delà. Comme dit l'adage populaire, le vieux mot héroïque de prière et de défi: «_Que Dieu ne nous jette pas seulement sur les épaules autant d'épreuves que nous en pouvons porter!..._»
Elle avait porté la sienne, celle d'un jour. Au jour le jour!... Elle était soulagée, de corps et de cœur...
_To strive, to seek, not to find, and not to yield..._
«C'est bien. C'est bien... Je n'ai pas perdu ma journée... La suite à demain!...»
Elle se levait. Elle était nue. Et, par-dessus les toits, le soleil matinal, le grand soleil d'août baignait son corps et la chambre... Elle était heureuse... Oui, quand même!
Tout ce qui l'entourait était le même qu'hier: la terre et le ciel, le passé et l'avenir. Mais tout ce qui accablait, hier,--aujourd'hui, rayonnait.
Marc était rentré très tard, dans la nuit. Maintenant qu'il avait pris du plaisir sans sa mère, il éprouvait un remords de l'avoir laissée seule et de l'avoir fait veiller. Car il savait qu'Annette ne se couchait pas avant qu'il fût rentré; et il s'attendait à un accueil glacé. Quoiqu'il fût dans son tort,--précisément pour cela--il apprêtait, en montant, une attitude de défi. Un sourire insolent sur les lèvres, pas sûr de lui, au fond, il ramassa la clef sous le paillasson, et ouvrit. Rien ne remua. Accrochant son manteau dans le vestibule, il attendit. Silence. Sur la pointe des pieds, il se glissa dans sa chambre, et se coucha sans bruit. Il était allégé. À demain les affaires sérieuses! Mais il n'était pas encore tout à fait déshabillé qu'une anxiété le traversa. Cette immobilité n'était pas naturelle... Il avait, comme sa mère, l'imagination vive, et prompte à s'inquiéter... Que s'était-il passé?... Il était à mille lieues de se douter des mortelles tempêtes qui avaient, cette nuit, fait rage dans la chambre à côté. Mais sa mère lui était inexplicable, inquiétante; il ne savait jamais ce qu'elle pensait... Pris d'alarme, en chemise et pieds nus, il alla coller son oreille contre la porte d'Annette. Il se rassura. Elle était là. Elle dormait, d'un souffle fort et heurté. Il entr'ouvrit la porte, craignant qu'elle ne fût malade, il s'approcha du lit. À la lueur de la rue, il la vit étendue sur le dos et prostrée, les cheveux sur les joues, cette figure tragique qui, dans les nuits de jadis, intriguait sa compagne Sylvie; une respiration rude, violente, oppressée, soulevait la poitrine et retombait, brisée. Marc fut pris de peur et de pitié pour ce qu'il devinait en ce corps de fatigues et de peines. Penché sur l'oreiller, à voix basse et tremblante, il murmura:
--Maman...
Comme si, dans le lointain du sommeil, elle eût perçu l'appel, elle fit un effort pour se dégager, et gémit. L'enfant s'éloigna, effrayé. Elle retomba dans son immobilité. Marc alla se coucher. L'insouciance de son âge, l'épuisement de la journée, eurent raison de son trouble. Il dormit jusqu'au jour, d'un seul trait.
En se levant, lui revinrent les images et les craintes de la veille. Il s'étonnait de n'avoir pas encore vu sa mère: d'ordinaire, (il s'en irritait), elle entrait dans sa chambre, le matin, pour lui dire bonjour et l'embrasser dans son lit. Elle n'entra pas, ce matin. Mais, dans la chambre voisine, il l'entendait aller et venir. Il ouvrit la porte. Agenouillée sur le parquet, elle essuyait les meubles, et ne se retourna pas. Marc lui dit bonjour: elle leva sur lui ses yeux qui sourirent, dit:
--Bonjour, mon petit, et reprit son travail, sans s'occuper de lui. Il s'attendait à ce qu'elle le questionnât sur sa soirée; il détestait ces questions; mais qu'elle ne lui en fît pas, il fut vexé. Elle allait maintenant dans la chambre, rangeait, achevait de s'habiller: c'était l'heure de ses cours; elle se préparait à sortir. Il la vit dans la glace, se regardant, une cernure aux paupières, les traits encore fatigués, mais dans les yeux, une lumière!... et la bouche qui riait. Il en fut stupéfait. Il comptait retrouver une figure attristée; et même il était prêt, dans son cœur, à la plaindre: cela dérangea ses plans. La logique de ce petit d'homme en était agacée...
Mais Annette avait la sienne. «Le cœur a ses raisons...», qu'une raison plus haute que la raison connaît. De ce que les autres pouvaient penser, Annette ne s'inquiétait plus. Elle savait maintenant qu'il ne faut pas demander aux autres de vous comprendre. S'ils vous aiment, c'est les yeux fermés. Ils ne les ferment pas souvent!... «Qu'ils soient comme il leur plaît! Quels qu'ils soient, je les aime. Je ne puis me passer d'aimer. Et si eux, ne m'aiment point, j'ai dans mon cœur assez d'amour et pour moi et pour eux...»
Dans le miroir, elle souriait, bien au delà de ses yeux, au feu dont ils étaient une goutte, à l'éternel Amour. Elle laissa retomber ses bras qui la coiffaient, se retourna vers son fils, vit la mine soucieuse du petit, se souvint de la soirée, lui prit le bout du menton et, détachant les syllabes, elle lui dit gaiement:
--Vous dansiez, j'en suis fort aise! Eh bien, chantez, maintenant!
Elle rit, en voyant son expression ébahie, le caressa des yeux, l'embrassa sur le museau, et, ramassant sur la table son sac, elle partit, en disant:
--Au revoir, mon grillon!
Dans l'antichambre, il l'entendit siffler une insouciante chanson: (un talent qu'il lui enviait, en le méprisant: car elle sifflait beaucoup mieux que lui...)
Il était indigné! Cette indécente gaieté, après les soucis de la veille!... Elle lui échappait. Il accusait, comme il avait entendu faire, les éternels caprices, le manque de sérieux des femmes... «_la donna mobile..._»
Il allait sortir, lorsque dans la corbeille une feuille de papier attira son regard. Sur un lambeau de page déchirée, quelques mots déchiffrés, de loin, sans y penser, par ses yeux fureteurs et aigus de petit rapace... Il tomba en arrêt... Ces mots... L'écriture de sa mère... Il les ramassa. Fiévreusement, il lut... d'abord par morceaux au hasard, un à un... Ces mots de flamme!... D'être taillés en pièces, interrompus au milieu de leur élan, l'émotion suggérée était plus fascinante... Puis, il les rassembla, il fouilla la corbeille; jusqu'aux plus petits fragments, il prit tout, et il eut la patience de tout reconstituer. Ses mains tremblaient sur le secret surpris. Quand tout fut rétabli et qu'il put embrasser le poème dans son ensemble, il fut bouleversé. Il ne comprenait pas bien; mais la sauvage ardeur de ce chant solitaire lui révélait des sources ignorées de passion et de douleur, l'exaltait, le terrassait. Se pouvait-il que ces cris dans la tempête fussent sortis de la poitrine de sa mère?... Non, non, cela ne se pouvait pas! Il ne le voulait pas. Il se disait qu'elle avait copié dans un livre... Mais où?... Il ne pouvait le lui demander... Et si pourtant ce n'était pas dans un livre?... Les larmes lui venaient, un besoin de crier son émoi, son amour, une passion de se jeter dans les bras de sa mère, à ses pieds, de lui ouvrir son cœur, de lire dans le sien... Mais il ne le pouvait pas...
Et quand revint sa mère, à midi, pour le déjeuner, l'enfant, qui avait passé toute la matinée à relire, à recopier les fragments déchirés, et qui les avait enfouis dans une enveloppe sur sa poitrine, l'enfant ne lui dit rien; et même, assis à sa table, il évita de se lever et de tourner la tête vers elle, lorsqu'elle entra. Plus brûlant son désir de savoir, plus raide la contrainte qui lui fît dissimuler son trouble sous un masque d'insensibilité... Si, d'ailleurs, ces paroles tragiques n'étaient point d'Annette! Le doute lui revenait devant le visage tranquille de sa mère... Mais tout de même, l'autre doute, bouleversant, persistait... Si pourtant c'était elle?... Cette femme, ma mère?... À table, en face de lui... Il n'osait pas la regarder... Mais quand, le dos tourné, elle allait dans la pièce, cherchant, portant un plat, il l'inspectait avidement, d'un œil inquisiteur, qui demandait:
--Qui es-tu?
Il ne pouvait mettre au clair son impression trouble, fascinée, inquiète. Et Annette ne remarqua rien, toute pleine de sa vie nouvelle.
Dans l'après-midi ils sortirent, chacun de son côté. Marc regardait sa mère s'éloigner. Il était partagé entre des sentiments contraires: il l'admirait, irrité... La femme lui échappait! La femme: toute femme. À des moments, si proche! À d'autres, si lointaine! Une race étrangère... Rien n'y est pareil à nous. On ne sait pas ce qui s'y passe, ni pourquoi elle rit, ni pourquoi elle pleure. Ilia dédaigne, il la méprise, il la déteste,--et il en a besoin, et il languit après! Il lui en veut, de cette obsession. Il l'aurait bien mordue,--cette nuque de trottin qui passait,--comme il avait mordu le poignet de Noémi, (comme il aurait voulu le mordre: jusqu'au sang!)--À ce brusque souvenir, son cœur surpris bondit. Il s'arrêta, tout pâle, et cracha de dégoût.
Il traversait le Luxembourg, où de jeunes hommes jouaient. Il les regarda, envieux. Le meilleur de lui-même, de ses secrets désirs, allait vers l'action virile, l'action sans amour, sans femmes, le sport, les jeux héroïques. Mais il était débile: l'injuste sort, sa maladie d'enfance, l'avaient mis, en face de sa génération, dans un état d'infériorité. Et la vie sédentaire, les livres, les rêveries, la société de ces femmes--(les deux sœurs)--l'avaient empoisonné de ce venin d'amour, communiqué par sa mère, par sa tante, par le grand-père, tout ce sang des Rivière. Il eût voulu le faire couler, ce sang, s'ouvrir les veines! Ah! comme il les jalousait, ces jeunes hommes aux beaux membres, vides de pensée, pleins de lumière!
Toutes les richesses qui étaient siennes, il les méprisait. Il ne pensait qu'à celles dont il était frustré. Les jeux et les combats des corps harmonieux. Et dans son injustice, il ne voyait pas l'autre combat que livrait auprès de lui sa mère...
Elle marchait. L'été sur la ville épanchait ses flots splendides. Le regard bleu du ciel baignait les cimes des maisons... Il eût fait bon être loin des villes, dans les champs!... Il n'y fallait pas compter. Annette n'avait pas les moyens de quitter Paris. Marc irait sans doute passer avec sa tante quelques semaines sur une plage de Normandie; Annette n'irait point: sa fierté ne voulait pas être à la charge de sa sœur; et, d'ailleurs, elle gardait, du temps où elle les avait vus avec son père, l'aversion de ces champs de foire où s'entassent les ennuis et les flirts des curieux désœuvrés. Elle resterait seule. Elle n'en souffrirait pas. Elle portait en elle et la mer et le ciel, et les couchers de soleil derrière les coteaux, et les brouillards laiteux, et les champs étendus sous le linceul de lune, et la sereine mort des nuits. Dans l'après-midi d'août, respirant l'air ardent, le vacarme des rues, parmi les flots humains, Annette traversait Paris de son pas alerte et sûr, l'allègre pas d'autrefois, bien rythmé,--voyant tout au passage, et cependant très loin... Au milieu de la chaussée poussiéreuse, ébranlée par les roues des lourds autobus, elle errait en pensée sous les dômes des bois, dans ce pays de Bourgogne où elle avait passé les jours de son enfance heureuse; et ses narines buvaient l'odeur des mousses et des écorces. Sur les feuilles écroulées de l'automne, elle marchait; entre les branches dépouillées le vent de pluie passait, en lui frôlant la joue de son aile mouillée; un chant d'oiseau coulait, magique, dans le silence; le vent de pluie passait... Et dans ces bois aussi passait la jeune Annette et son amant pleurant, et la haie d'aubépine, et les abeilles autour de la maison abandonnée... Joies et peines... Si loin!... Elle souriait à sa jeune image, neuve encore à souffrir... «Attends, ma pauvre Annette! tu n'en es qu'au début...»
--Ne regrettes-tu rien?
--Rien.
--Ni ce que tu as fait, ni ce que tu n'as pas fait?
--Rien. Esprit trompeur! Tu guettais mes regrets? Tu en seras pour tes peines! Je prends tout, tout ce que j'ai eu, et tout ce que je n'ai pas eu, tout mon lot, sage et fou. Tout fut vrai, sage et fou. On se trompe, c'est la vie... Mais ce n'est jamais se tromper tout à fait que d'aimer... Malgré l'âge qui vient, je garde un cœur sans rides... et, quoi qu'il ait souffert, heureux d'avoir aimé...
Et sa pensée reconnaissante adressa un sourire à ceux qu'elle avait aimés.
Il y avait dans ce sourire, avec beaucoup de tendresse, pas mal d'ironie française. Annette voyait, curieusement, en même temps que l'émouvant, le ridicule de tous ces tourments, des siens, de ceux des autres... cette pitoyable fièvre de désir et d'attente! Qu'est-ce qu'elle attendait?... Fini d'aimer, pour moi!--À vous! À votre tour!...
Elle aperçut les autres, son fils aux mains brûlantes, frémissant de saisir l'incertain avenir; Philippe insatisfait du médiocre aliment qu'offrait la société à sa faim dévorante; Sylvie qui s'étourdit et guette l'événement qui vienne remplir le vide béant au cœur; ce peuple de petites gens qui bâillent l'ennui de leur vie; et cette jeunesse inquiète, qui erre et qui attend... Qu'est-ce qu'elle attend? Vers quoi ces mains tendues?
Déchargée de soi-même, elle contemple l'ensemble de ces porte-fardeaux, elle voit le troupeau, cette foule des rues, qui court, qui se précipite, chacun ignorant les autres, chacun comme poussé par les chiens du berger,--sous l'apparent désordre le rythme souverain--tous croyant se diriger, tous dirigés... Vers où? Où est-ce qu'il les mène, le pasteur invisible? Le bon pasteur? Non! Au delà de la bonté...
Elle donna ses leçons, ainsi qu'à l'ordinaire, patiente et attentive, écoutant gentiment, expliquant clairement, sans se tromper. Le rêve, tout en parlant, continuait de l'envelopper. À qui en a pris l'habitude, il est aisé de vivre les deux vies à la fois, celle d'au ras du sol avec les autres hommes, et celle des profondeurs dans le songe que baigne le soleil intérieur. On n'en néglige aucune. On les lit toutes deux d'un regard, comme une partition qu'embrasse l'œil du musicien. La vie est symphonie: chaque moment de vie chante à plusieurs parties. La réverbération de cette chaude harmonie rosait le visage d'Annette. Ses élèves, ce jour-là, s'étonnaient de son air de jeunesse, et conçurent pour elle un de ces attraits si forts, que les adolescentes éprouvent pour leurs aînées, pour les Annonciatrices, et qu'elles n'osent leur avouer. Annette ne sut rien du sillage d'amour que laissa, ce jour-là, son passage dans le cœur de ceux qu'elle approcha.
Elle revint, vers le soir, dans le même état aérien, sans poids, l'âme allégée... Elle n'aurait su l'expliquer. Puissante énigme d'une femme, qu'enveloppe son rayonnement, sa joie sans raison apparente, et même contre raison! Tout ce qui l'environne, tout le monde extérieur ne lui est, à ces moments, qu'un thème à libres inventions où se joue la fantaisie passionnée de son rêve.
Dans les rues, elle croisait des attroupements soucieux. Des vendeurs de journaux couraient, criant des nouvelles que les passants commentaient. Elle n'y prenait point garde. D'un tramway qu'elle croisa, quelqu'un lui cria quelque chose; elle le reconnut, après: c'était le mari de Sylvie. Sans avoir entendu, elle lui répondit, d'un signe de main, gaiement... Comme ils s'agitaient tous!... De nouveau, elle eut l'intuition brève du courant vertigineux qui s'engouffre, comme la matière stellaire s'écoule et fuit, par une fente de la voûte, vers l'abîme qui l'aspire... Quel abîme?...
Elle remonta à son appartement. Sur le seuil l'attendaient Marc, les yeux brillants; et, derrière lui, Sylvie, très excitée. Ils étaient pressés de lui apprendre la nouvelle... Quoi donc? Tous deux parlaient à la fois; chacun voulait être le premier...
--Mais qu'est-ce que vous chantez? demanda-t-elle, en riant.
Elle distingua un mot:
--La guerre...
--La guerre? Quelle guerre?
Mais elle ne s'étonna point... L'abîme...
--C'était donc toi? Il y a longtemps que je sentais ton souffle qui nous suce...
Ils continuaient de crier. Pour leur faire plaisir, elle s'éveilla--à peine--de son état de somnambule...
--La guerre? Eh bien, soit! La guerre, la paix, tout est la vie, tout est son jeu... J'y vais du jeu!...
Elle était belle joueuse, l'âme enchantée!
--Je défie Dieu!
End of Project Gutenberg's L'Âme Enchantée II: L'Été, by Romain Rolland