L'âme enchantée II: L'été

Part 24

Chapter 243,982 wordsPublic domain

La semaine était passée. C'était ce soir, pensait Marc, qu'il devait la revoir. Il ne vivait plus que dans l'attente de cet instant. Il l'avait bien vécu, par avance, vingt fois! Il n'osait jamais aller jusqu'au terme de l'histoire. C'était trop angoissant.... Mais de rester en chemin, était d'une telle douceur! Sur le banc du jardin, il succombait de langueur. Une cloche tinta midi. Derrière le rideau d'arbres, le sable d'une allée au soleil grésillait sous le pas d'une petite fille qui chantait. Des oiseaux exotiques plus loin, dans une volière, pépiaient en un langage étrange et émouvant. Sur la Seine, très loin, hululait lentement la sirène d'un remorqueur. Et sans le voir, sans bruit, passèrent longuement devant lui, enlacés en marchant, deux amants, une grande fille brune, un jeune ouvrier pâle, qui se baisaient la bouche et se mangeaient des yeux. Et l'enfant, retenant son souffle, les suivit du regard jusqu'au détour de l'allée, et lorsqu'ils disparurent, sanglota de bonheur. Du bonheur qui avait passé. Du bonheur qui viendrait. Du bonheur qui était en eux, dans tout ce qui l'entourait, dans ce midi de juillet, et dans son cœur brûlant qui les embrassait tous.

Il rentra, auréolé de cette minute d'extase. Elle dépassait infiniment l'image féminine qui l'avait provoquée: l'ombre de Noémi se fondait dans un bain d'or; et pour la voir encore, il fallait le vouloir. Marc le voulait, mais elle lui échappait: il trichait, affectant de la reconnaître sous le visage de ce bonheur, si intense qu'il était douloureux, dans tout ce qui le remplissait, ces espoirs infinis, ces résolutions héroïques, cette force et cette bonté qui le portaient comme des ailes, tandis qu'il remontait quatre à quatre l'escalier. Mais à peine eut-il vu le regard sévère de sa mère--(il s'était mis de trois quarts d'heure en retard pour le déjeuner)--que l'auréole s'éteignit; et il rentra sous le nuage maussade du silence.

Annette ne cherchait pas à lui parler. Elle avait son fardeau de peines, qu'elle ne pouvait partager. Son fils, en face d'elle, assis à table, lui paraissait égoïste et lointain. Il mangeait voracement. Il avait appétit et hâte d'avoir, fini, pour se replonger dans sa fantasmagorie. Annette pensait:

--Je ne lui suis rien de plus que celle qui le nourrit.

Elle n'avait même plus le courage de protester. Elle était abandonnée. Vers la fin du repas, il s'aperçut qu'il n'avait point parlé; il eut un vague remords; mais s'il disait un mot, il craignait qu'elle ne commençât à l'interroger. Il enfonça sa serviette mal pliée dans son rond, précipitamment se leva et, prenant bien garde de ne pas accrocher au vol le regard de sa mère, il sortit... il allait sortir, quand une brusque impulsion... Il demanda--(il en était sûr, puisque Noémi le lui avait dit, mais il avait besoin de se faire confirmer ce qu'il savait):

--C'est ce soir que nous dînons chez les Villard?

Annette, restée assise, dans une immobilité morne, sans le regarder, dit:

--Il n'y a pas de dîner.

Sur le pas de la porte, Marc s'arrêta, saisi:

--Comment! On me l'a dit!...

--Qui te l'a dit?

L'enfant, embarrassé, ne répondit pas: sa mère ignorait ses visites chez Noémi. Il se hâta de détourner la demande par une autre demande:

--Mais pour quel jour, alors? interrogeait-il, déçu.

Annette haussa les épaules. Il n'était plus question de dîner chez les Villard! Noémi avait dit, par jeu: «la semaine prochaine», comme elle eût dit: «l'an quarante!»...

Marc lâcha le bouton de la porte, et revint, anxieux. Annette le regarda, lut sa déception, et dit:

--Je ne sais pas.

--Comment! Tu ne sais pas?

Annette dit:

--Les Villard sont partis.

Marc cria:

--Non!

Elle ne sembla pas l'entendre. Marc mit une main impatiente sur les bras de sa mère étendus sur la table, et supplia:

--Ce n'est pas vrai?

Annette, se réveillant de sa torpeur, se leva et commença de desservir.

--Mais où? Mais où? criait Marc, atterré.

--Je ne sais pas, dit Annette.

Elle enleva les couverts, et sortit.

Marc resta, hagard, devant son rêve écroulé. Il ne comprenait pas... Ce départ soudain, sans prévenir... Impossible!... Il fit un mouvement pour suivre sa mère et pour lui arracher une explication... Mais non!.. Il s'arrêta... Non, ce n'était pas vrai! Il comprenait maintenant... Annette s'était aperçue de son amour. Elle voulait les séparer. Elle mentait, elle mentait! Noémi n'était point partie... Et il haït sa mère.

Il se glissa hors de l'appartement, il dégringola l'escalier, il alla, il courut, le cœur battant, chez les Villard. Il voulait s'assurer qu'ils n'étaient pas partis.--Et en effet, ils étaient là. Le valet dit que Monsieur venait de sortir; Madame était fatiguée, elle ne recevait pas. Marc fit demander pourtant qu'on voulût bien lui accorder une minute d'entretien. Le domestique revint: «Madame regrettait, mais c'était impossible.» L'enfant insista fiévreusement: «Il fallait qu'il la vît, seulement un moment, il avait à lui dire des choses tout à fait importantes...» En attendant, il disait des choses incohérentes, d'une voix qui muait, bredouillante et étranglée, avec des gestes maladroits, rougissant, près de pleurer. L'œil curieux er railleur du valet impassible lui faisait perdre le fil de ses idées. On le poussait vers la porte; il se rebiffa sottement, criant qu'il défendait qu'on le touchât: le domestique lui dit de filer, et que s'il ne se taisait pas, on téléphonerait au concierge de le faire descendre... La porte se referma sur son dos. Honteux et furieux, il restait sur le seuil, ne pouvant se décider à partir. Et comme, machinalement, il s'appuyait sur le vantail, il sentit que la porte était mal fermée et cédait. Il poussa le battant et rentra. Il voulait à tout prix parvenir jusqu'à Noémi. Le vestibule était vide. Il savait où était la chambre, il s'insinua dans le couloir. Il entendit à l'intérieur la voix de Noémi. Elle disait au valet:

--Zut et zut! Il m'embête!... Vous avez bien fait de le moucher, ce serin!...

Il se retrouva sur le palier. Il fuyait. Il pleurait, il grinçait des dents, il était égaré. Sur une marche de l'escalier il s'assit, suffoquant. Il ne voulait pas, dans la rue, qu'on le vît pleurer. Ses larmes essuyées, se composant un calme qui recouvrait une douleur enragée, il reprit sans le savoir le chemin de sa maison. Il était désespéré... Mourir, il voulait mourir! La vie n'était plus possible. Elle était trop laide, trop basse, elle mentait, tout mentait!... Il ne pouvait plus respirer. En traversant la Seine, il songea à s'y jeter. Mais un autre malheureux l'avait déjà devancé. Les berges étaient comme noires de mouches. Un millier de personnes--hommes, femmes, enfants,--penchés sur le parapet, regardaient avidement retirer un noyé. Quels sentiments les poussaient? Très peu, le frisson sadique. Assez peu, la pitié. L'énorme majorité, l'attrait du fait-divers, curiosité désœuvrée. Un bon nombre, peut-être, un retour sur soi-même: voir comment on souffre («comment je pourrais souffrir»), voir comment on meurt («comment je mourrai».)--Marc ne distingua que la curiosité basse; et elle lui fit horreur. Se tuer: oui, mais pas dehors! Il était comme Annette: il avait sa pudeur d'orgueil farouche, il ne voulait pas se donner en spectacle à cette canaille, être tripoté par leurs mains, violé dans sa nudité par leurs sales regards.--Il serra les dents, et rentra vite, plus vite, décidé à se tuer.

Il avait, au cours des fouilles qu'en l'absence de sa mère il avait minutieusement faites dans tout l'appartement, trouvé un revolver. C'était celui de Noémi, qu'Annette avait ramassé, après le départ de celle-ci, et, trop insoucieusement, placé dans un tiroir. Il se l'était approprié, et il l'avait caché. Sa résolution fut prise. Et comme chez l'enfant, quand l'acte est sous sa main, il suit de près la pensée, Marc voulut aussitôt le mettre à exécution. Rentré dans l'appartement, sans bruit, comme il en était sorti, enfermé dans sa chambre, il arma le revolver, ainsi qu'il avait vu faire à un camarade de lycée, à peine plus âgé, qui promenait dans sa poche un de ces dangereux joujoux et, à une classe de grec, dans le creux de sa serviette, pendante entre ses jambes, en expliquait le maniement aux voisins attentifs. Maintenant, l'arme était prête. Marc s'apprêta à tirer... Où se mettrait-il? Il ne fallait pas se manquer. Là, debout, devant son miroir... Mais ensuite, pour tomber?... Ici, plutôt, assis, accoudé devant sa table, et le miroir en face... Il décrocha le miroir, le posa sur la table, l'étaya d'un dictionnaire... Ainsi. Il se voyait bien. Il prit le revolver et l'appuya... Où? Sur la tempe, on dit que c'est le meilleur... Cela ferait-il bien mal?... Il n'avait pas une pensée pour sa mère. Sa passion, sa souffrance et les préparatifs occupaient tout... Ses yeux, dans le miroir, l'émurent... Pauvre Marc!... Il éprouva le besoin de dire, de faire savoir, avant de disparaître, ce qu'il avait souffert du monde, et comme il le méprisait... Besoin de se venger, de laisser des regrets, de frapper l'admiration... Il chercha une grande feuille de papier écolier, la plia de travers--(il était pressé)--et, de son écriture mal assurée d'enfant qui s'appliquait, il écrivit:

«_Je ne peux plus vivre, parce qu'elle m'a trahi. Tout le monde est mauvais. Je n'aime plus rien, alors j'aime mieux mourir. Toutes les femmes sont menteuses. Elles sont lâches. Elles ne savent pas aimer. Je la méprise. Je demande, quand on m'enterre, qu'on mette sur moi ce papier: «Je meurs pour Noémi._»

À ce nom chéri, il pleura; il appuyait son mouchoir sur sa bouche, pour ne pas faire de bruit. Il essuya ses larmes, il relut ses lignes, et pensa gravement:

--Je ne dois pas la compromettre.

Alors, il déchira la page, et il recommença. Ses lignes désespérées, malgré lui, s'envolaient en fusée. Arrivé à la phrase:

--«_Elles ne savent pas aimer_,» il continua:

«_Moi j'ai su, et je meurs._»

Il fut, dans sa douleur, très satisfait de sa phrase; elle le consola presque. Cela le disposa à la bonté pour ceux qui restaient; et, généreusement, il termina:

--«_Je vous pardonne à tous._»

Il mit sa signature. Quelques secondes encore, et tout serait fini; il serait délivré; et il voyait d'avance le bel effet produit!

Mais comme il s'appliquait à repasser la plume sur le paraphe puéril, où l'encre avait manqué, la porte du petit cabinet s'ouvrit brusquement derrière lui. Il eut juste le temps de cacher sous ses bras l'arme et les papiers. Annette ne vit que la glace posée sur le dictionnaire, et crut que Marc était en train de s'admirer. Elle ne fît pas de remarque. Elle semblait terriblement lasse, et dit, d'une voix basse, comme épuisée, qu'elle avait oublié d'acheter du lait pour le dîner et que Marc serait bien gentil s'il voulait lui épargner la peine de descendre et remonter les quatre étages, en allant le chercher. Lui, qui n'avait qu'une pensée: qu'elle ne vît pas ce que ses bras recouvraient, il ne voulait pas bouger; il répondit avec brusquerie qu'il n'avait pas le temps: il était occupé.--Annette, avec un sourire triste, referma la porte et sortit.

Il l'entendit descendre lentement l'escalier--(elle avait l'air brisée).--Il fut pris de remords. Il gardait dans le cœur l'expression du visage et du ton fatigués... Il jeta rapidement le revolver dans un tiroir, enfouit sous un amas de livres les «_Adieux à la vie_», et se précipita hors de l'appartement. Il bouscula sa mère dans l'escalier, et lui cria d'un ton bourru qu'il allait faire la course. Annette remonta, le cœur un peu allégé. Elle pensait que l'enfant était moins mauvais qu'il ne paraissait; mais elle souffrait de sa rudesse, de ses aspérités. Dieu! qu'il était peu tendre!... Tant mieux pour lui! Pauvre petit, il souffrira moins de la vie...

Lorsque Marc rentra, il avait tout à fait oublié sa volonté de suicide. Il n'eut aucun plaisir à retrouver sur sa table, imparfaitement caché, le fameux «_Testament_». Il se hâta de le faire disparaître tout à fait au fond d'un carton. Il écartait l'oppressante idée. Il sentait maintenant quelle lâcheté cruelle c'eût été à l'égard de sa mère, dont la santé l'inquiétait.--Mais il traduisit maladroitement son souci; il ne sut pas lui demander, et elle ne sut pas lui répondre. Par amour-propre déplacé, il ne voulut pas montrer sa réelle émotion; il eut l'air de s'acquitter, maussade, d'un devoir de politesse. Et elle, aussi fière que lui, ne voulut pas le troubler et détourna l'entretien. Alors, ils retombèrent tous deux dans leur mutisme. Déchargé d'inquiétude, Marc se crut le droit maintenant d'en vouloir à sa mère, puisqu'il lui avait fait le sacrifice de son suicide... Il savait bien qu'il n'en avait plus la moindre envie; mais il avait besoin de se venger de ce qu'il avait souffert. Quand on ne peut sur les autres, on se venge sur sa mère: elle est toujours là, sous votre main; et elle ne réplique pas.

Ainsi, ils restaient murés, chacun pris par sa peine. Et Marc, à qui sa tristesse commençait à peser, sentait croître son animosité contre celle d'Annette. Il fut soulagé, en entendant le timbre de la porte annoncer--(il reconnut sa façon de sonner)--tante Sylvie. Elle venait, pour l'emmener à un spectacle d'Isadora: car elle s'était brusquement emballée pour la danse. En dépit du devoir, auquel il se jugeait astreint, de garder dans son âme, et aussi sur son visage,--(et d'abord sur son visage)--la fatale empreinte de l'épreuve qu'il avait traversée, il ne put déguiser sa joie de s'échapper. Il courut s'habiller, laissant la porte ouverte, pour ne rien perdre des gais propos de la tante, qui, à peine arrivée, entamait une histoire frivole. Et Annette qui se forçait à sourire, quand elle était navrée, pensait:

--Se peut-il que ce soit la même femme qui hurlait, il y a un an, sur le corps de son enfant? Est-ce qu'elle a oublié?

Et elle n'enviait pas cette élasticité. Mais le rire de son fils qui, de l'autre chambre, répondait aux saillies de Sylvie, n'attestait pas un moindre don d'oubli. Et Annette, qui en souffrait comme d'une absence de cœur, ignorait qu'elle possédait aussi ce don merveilleux et cruel. Quand Marc reparut, rayonnant, prêt à partir, elle ne put commander assez à son visage pour qu'il ne marquât point une dure désapprobation. Marc en fut blessé, plus que d'une parole de blâme. Il se vengea, en outrant sa gaieté. Il se montra bruyant et si pressé de partir qu'il oublia de dire bonsoir à sa mère. Il y songea, une fois sorti. Retournerait-il? Tant pis pour elle! Il bouda. Il était soulagé de laisser derrière lui ce visage de reproche, et surtout cette tristesse, l'atmosphère déprimante qu'il sentait dans la maison, et la trace gênante de ses troubles de la journée... Cette immense journée!... Tout un monde!... En quelques heures, plusieurs vies, le faite de la joie et le fond du désespoir... Sous cette charge d'émotions il aurait dû être écrasé. Mais sur le souple adolescent cela ne pesait pas plus qu'un oiseau sur la branche. L'oiseau s'envole, la branche se redresse et danse au vent. Envolées, joies et peines de la journée passée! Il n'en reste qu'un rêve. Pour jouir des peines et des joies nouvelles, il se hâte de l'effacer.

Mais Annette, qui ne pouvait savoir ce qui se passait en lui, Annette, qui était, comme lui, une passionnée, ramenait tout à elle; et, écoutant son rire qui s'éloignait dans l'escalier, elle était frappée au cœur de sa joie à la quitter. Elle pensait qu'il la haïssait. Car sa passion exagérait toujours, et dans tous les sens... Elle lui était à charge. Oui, c'était évident. Il aspirait à en être débarrassé. Quand elle serait morte, il serait plus heureux... Plus heureux!... Elle aussi. Elle était transpercée par cette absurde idée que son fils, son petit, pouvait souhaiter sa mort... (Absurde? Qui peut savoir? Dans son for intérieur, dans le délire d'un moment, quel enfant n'a souhaité la mort de sa mère?...) L'effroi de cette intuition, frappant Annette, à l'heure où elle ne tenait plus que d'une main défaillante à la vie, lui fut le coup mortel.

Tout le jour, elle avait été dévastée par le retour furieux de la passion. Maintenant que, la décision prise et exécutée, l'irréparable consommé, elle avait accompli son devoir de volonté, il ne lui restait plus de force pour soutenir l'assaut de l'ennemi intérieur. Et l'ennemi s'était rué, comme un flot.

Elle était sa complice. Elle lui avait ouvert les portes. Lorsque tout est perdu, on a bien le droit au moins de jouir de son désespoir! Ma souffrance ne regarde que moi. Que je l'aie tout entière! Saigne, saigne, mon cœur! Que je te poignarde, en t'obligeant à revoir tout ce que tu as perdu! Philippe... Il était là, devant elle... L'évocation était si forte qu'elle le voyait, elle lui parlait, elle le touchait... Lui, tout ce qu'elle aimait en lui, l'attrait de ce qui ressemble et de ce qui s'oppose, l'union antagonique, brûlant du double feu de l'amour et du combat. Étreinte et lutte: c'est le même. Et cette étreinte illusoire avait une telle violence charnelle que la possédée d'amour ployait, comme Léda sous le cygne. Le torrent de passion refluait avec désespoir.--Alors, ce furent les affres que connaît toute vie féminine, qui est faite pour aimer, et à qui sa part d'aimer a été refusée,--vers ce tournant de l'âge où, quand meurt un amour, elle pense que meurt l'amour. En cette nuit où Annette, seule dans sa chambre, abandonnée de son fils, avec sa passion mutilée, agonisait dans le dénuement du cœur, la hantise de cette pensée, de l'amour perdu pour toujours, de la vie perdue sans amour, la tenait à la gorge; elle ne lui laissait pas une minute de répit; chassée, elle retournait. Annette essayait en vain d'occuper son esprit, elle prenait un ouvrage, le jetait, se levait, s'asseyait; la tête sur la table, elle se tordait les mains. L'idée fixe l'affolait. Elle était à ce point de souffrance où la femme, pour échapper à soi, est prête aux pires aberrations. Annette, qui se sentait près de perdre la raison, vit passer dans le délire une poussée sauvage, l'affreux désir de descendre dans la rue, et, dans la rage d'avilir, de détruire son corps et son cœur torturés, de se prostituer au premier homme venu. Quand elle prit conscience de cette bestiale pensée, elle en cria d'horreur; et cette horreur fit que l'idée infâme ne voulut plus la lâcher. Alors, comme son fils, elle songea à se tuer. Elle savait qu'elle ne serait plus maîtresse de sa hantise...

Elle s'était levée et allait vers la porte; mais avant de l'atteindre, elle devait passer près de la fenêtre ouverte: elle décida, quand elle serait là, de se jeter dehors!... L'étrange instinct de pureté, qui voulait sauver son âme de la souillure! Cette âme illusoire! Sa raison n'était point dupe de la morale ordinaire. Mais l'instinct était plus fort; et il voyait plus juste... Toute à sa double obsession,--la porte et la fenêtre,--elle ne regardait pas près d'elle. En marchant vers la fenêtre, elle se heurta au ventre, violemment, contre l'angle aigu du buffet. La douleur fut si vive qu'elle en eut le souffle coupé. Courbée sur elle-même, ses mains sur l'endroit blessé, elle goûtait une âpre vengeance à ce que le ventre fût frappé. Elle eût voulu broyer dans son corps le maître aveugle et ivre, le dieu-tigre... Puis, la réaction vint. Affaissée sur un siège bas encastré entre le buffet et la fenêtre, les forces lui manquèrent. Ses mains étaient glacées, et son visage en sueur; les battements de son cœur désordonné fléchirent. Près de couler dans l'abîme, elle n'avait qu'une pensée:

--Plus vite! Plus vite!...

Elle s'évanouit.

Lorsqu'elle rouvrit les yeux,--(Quand était-ce? Quelques secondes?... Un gouffre...)--elle avait la tête renversée en arrière, comme sur un billot, le cou posé sur l'appui de la fenêtre; le corps était resté enclavé dans l'angle étroit du mur. Et en rouvrant les yeux, elle vit, au-dessus des toits sombres dans la nuit de juillet, les étoiles... L'une la transperçait de son divin regard...

Un silence inouï, immense comme une plaine... Les voitures cependant roulaient en bas, dans la rue; des verres dans le buffet vibraient... Elle n'entendait pas... Suspendue entre ciel et terre... «_Un vol sans bruit..._»... «_Elle n'achevait pas de se réveiller..._»

Elle retardait le moment. Elle avait peur de retrouver ce qu'elle avait laissé--l'horrible lassitude, le tourment, le piège d'aimer: amour, maternité, l'égoïsme acharné,--celui de la nature, qui se soucie bien de mes peines! qui me guette, au réveil, pour me broyer le cœur... Ne plus me réveiller!...

Elle se réveilla pourtant.--Et elle vit que l'ennemi n'était plus là. Le désespoir n'était plus... N'était plus?... Si, il était encore. Mais n'était plus en elle. Elle le voyait, du dehors. Elle l'entendait bruire... Ô magie!... Une musique terrible, qui ouvrait des espaces inconnus.... Paralysée, Annette écoutait chanter--comme si, dans la chambre, une invisible main les eût évoqués--les sanglots, le _Fatum_ d'un Prélude de Chopin. Son cœur était inondé d'une joie jamais goûtée. Rien de commun que le nom, entre la pauvre joie de la vie quotidienne, qui a peur de la douleur, qui n'est que parce qu'elle la nie, et cette vaste joie, qui est aussi douleur... Annette, les yeux fermés, écoutait. La voix se tut. Il se fit un silence d'attente. Et soudain, prit son vol de l'âme déchirée un cri de délivrance, sauvage, à tire d'aile... Diamant sur le verre, son sillage rayait la voûte de la nuit... Annette aux flancs brisés, sur le dur oreiller, au seuil de la nuit de douleur, accouchait d'une âme nouvelle...

Le cri silencieux s'éloigna en tournant, disparut dans l'abîme de la pensée. Annette demeura muette, immobile. Longtemps.--Enfin, elle se releva. Le cou rompu, les membres courbaturés. Mais l'âme était délivrée.

Une force irrésistible la poussait vers sa table. Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Son cœur lui remplissait la poitrine. Elle ne pouvait le garder pour elle seule. Elle prit une plume et, dans un tourbillon de passion sans mesure, d'un rythme cahotant et heurté, d'une seule masse, elle versa le fleuve de douleur...

Tu es venu, ta main me prend,--je baise ta main. Avec amour, avec effroi,--je baise ta main.

Tu es venu pour me détruire, Amour, je sais bien. Mes genoux tremblent, viens! détruis!--Je baise ta main.

Tu mords le fruit et tu le jettes: mords mon cœur tien! Bénie la plaie que font tes dents!--Je baise ta main.

Tu me veux toute: quand tu as tout, tu n'en fais rien, Tu ne laisses que des ruines.--Je baise ta main.

Ta main qui me caresse, va me tuer demain. J'attends, en la baisant, le coup mortel de ta main.

Tue-moi! Frappe! Quand tu me fais mal, tu me fais bien, Tu me délivres, destructeur.--Je baise ta main.

Chacun des coups qui m'ensanglante rompt un lien, Tu arraches chair et chaîne.--Je baise ta main.

Tu brises la prison de mon corps, mon assassin, Et par la brèche fuit ma vie.--Je baise ta main.

Je suis la terre blessée où lèvera le grain De la douleur que tu semas.--Je baise ta main.

Sème la douleur sainte! Que mûrisse en mon sein Toute la douleur du monde!--Je baise ta main. Je baise ta main...

Tempête, lames marines brisées contre le rocher, âme chargée d'embruns et de lueurs électriques, en poussière écumante de passions et de pleurs projetée vers le ciel...

Et sur le dernier cri des sauvages oiseaux, l'âme retomba d'un coup. Et Annette, épuisée, se jetant sur son lit, s'endormit.

Quand revint le matin, des peines de la veille ne restait qu'une neige qui fondait au soleil...

_Cosi la neve al sol si disigilla..._

et la douceur endolorie du corps qui a lutté et sait qu'il a vaincu.

Elle se sentait repue, repue de sa douleur. La douleur est comme la passion. Pour s'en délivrer, il faut l'assouvir, toute. Mais peu en ont l'audace. Ils entretiennent sa faim, chien hargneux, des miettes de leur tablé. Seuls vainquent la douleur ceux qui osent embrasser l'excès de la douleur, lui dire:

--Je te prends. Tu enfanteras par moi.