L'âme enchantée II: L'été

Part 23

Chapter 233,932 wordsPublic domain

Un soir, sous la charmille qui longeait le mur bas du jardin, elle errait, désœuvrée et hantée; elle vit, entre les branches, au loin, sur la route blanche, une auto qui venait. Et elle pensa: «C'est lui!...» Elle se rejeta en arrière. L'auto fila le long du mur, au bout de la petite propriété. Annette, le cœur serré, écoutait le grondement, l'entendit se ralentir. À trente pas plus loin, le chemin bifurquait, et l'auto hésita. Annette, derrière le rideau de feuilles, se risquant à regarder, vit de dos l'homme indécis, qui se tournait, explorant l'horizon. Et elle le reconnut. Une terreur la prit: elle courut se jeter derrière une haie de buis, et s'affaissa par terre, ses ongles grattant le sol; elle baissait la tête, un flot de sang aux joues, pensant: «Il va me reprendre!» Et elle voulait dire: «Non!» Et son sang criait: «Oui!» Elle sentait sous ses doigts s'écraser les mottes sèches, et, la figure enfouie dans l'odeur amère du buis au soleil, elle tâchait d'arrêter le bruissement du sang dans ses oreilles, pour écouter les pas de l'autre côté du mur. Elle entendit l'auto qui repartait. Elle courut à l'angle du jardin, sur la route; et elle cria:

--Philippe!...

La voiture, au tournant, disparut...

Annette repartit, le lendemain, pour Paris. Savait-elle ce qu'elle voulait, ce qu'elle allait faire?--Sylvie la regarda avec pitié, dit:

--Ça ne va pas mieux... et ne l'interrogea point. Annette, reconnaissante, restait, le corps brisé, assise, sans parler, dans un coin de la chambre de sa sœur, cherchant un apaisement dans cette chaude présence. Sylvie allait et venait, la laissait reprendre pied dans son silence. Annette se leva enfin, pour rentrer au logis. Quand elle fut pour partir, Sylvie, lui mettant les deux mains autour des tempes, la regarda encore, longuement, hocha la tête, et dit:

--Si tu ne peux autrement, soumets-toi, ne lutte plus! Ça passera. Tout passe. Le mal, le bien, et nous... Pour le peu que ça vaut!...

Mais pour Annette, cela valait beaucoup. La question n'était pas seulement entre Philippe et elle. La question était entre elle et elle. Retourner à Philippe, s'avouer vaincue par lui, elle y eût trouvé une âpre jouissance. Mais ce qui l'épouvantait, c'était une défaite plus profonde, plus intime, qui n'avait d'autre témoin qu'elle-même. Elle portait en soi, son mortel adversaire. Jamais depuis des années, elle ne l'avait ignoré, quoiqu'il lui plût, par orgueil, et peut-être par prudence, de ne pas y penser. Ce gouffre du désir et de la volupté, qu'une vie précédente--(le père?)--avait creusé... Tout ce qui faisait sa force et sa fierté de vivre, sa volonté, son âme saine, ce souffle libre et pur qui baignait ses poumons, y était aspiré. _Mors animae..._ Mais Annette, dont la raison peut-être ne croyait pas à l'âme, Annette ne voulait pas que son âme mourût.

Ramenée à Paris vers Philippe, comme sur les bas-reliefs assyriens un captif, la corde au cou, elle ne vit pas Philippe à Paris: elle le fuit.

Philippe, aussi possédé d'Annette qu'Annette l'était de lui, était venu heurter à sa porte, en son absence. Il s'indigna de ce départ subit. Il n'admettait point qu'elle lui échappât. Il voulut son adresse. Il eut celle de Sylvie, et il alla chez elle. Dès le premier regard, la guerre fut déclarée. Sylvie avait compris. Armée de méfiance rancunière, elle jugea Philippe, avec ses yeux à elle, et non pas ceux d'Annette: l'homme dangereux comme ennemi, plus dangereux comme amant, l'homme qui broie ce qu'il aime. Elle connaissait l'espèce, et ne la pratiquait point. Aux questions impérieuses de Philippe, s'informant où était Annette, elle répondit froidement qu'elle n'en savait rien, en ayant soin qu'il vît qu'elle n'en ignorait rien. Philippe fit effort pour dissimuler son irritation. Il essaya d'enjôler. Sylvie resta de bois. Il partit, enragé.

Il ne s'acharna point à battre les buissons, et jamais n'eut l'idée de ramasser en auto la poussière des routes de Jouy-en-Josas. Il ne chercha point Annette. Il n'entendait pas sacrifier ses journées à une poursuite vaine. Il était sûr qu'Annette reviendrait. Mais qu'elle lui manquât, qu'elle se permît de le troubler, en un moment pareil, il ne le pardonnait pas. Et son ressentiment, non moins qu'un furieux besoin de diversion, le rejeta vers sa femme. Rapprochement provisoire et assez humiliant pour la remplaçante! Car c'était faute de mieux; et il attendait l'autre.

Mais Noémi savait n'être point fière, quand son avantage le réclamait. Elle ne perdit pas son temps. L'épreuve, lui avait révélé ses erreurs passées. Elle avait reconnu que, pour tenir un homme, il ne suffit pas de le prendre à par l'amour, il faut flatter son orgueil et ses manies d'esprit. Philippe fut étonné de l'intérêt qu'elle témoigna pour sa campagne actuelle, et même qu'elle eût pris la peine de s'en instruire. Il en soupçonna les motifs. Mais que l'intérêt de Noémi fût réel ou non, il y trouvait son plaisir. Il découvrit agréablement l'intelligence de Noémi. Elle ne la cachait plus. C'était par là qu'Annette l'avait évincée. Elle se servit des armes, et elle les perfectionna. Elle ne se mêla point, comme Annette, de juger le fond du débat. Elle en laissait le soin à son époux et maître. Elle bornait son rôle à lui suggérer la tactique la plus adroite pour qu'il eût la victoire. Philippe admira son ingéniosité.

La violence de la polémique alors était extrême. Noémi, surmontant la répugnance et l'ennui que lui causaient ces disputes d'hommes, comprit qu'elle devait résolument se jeter dans la lice. Elle se mit, dans les salons, à soutenir, avec une spirituelle effronterie, les thèses audacieuses que son mari avait lancées. Sa grâce, son humour, sa passion qui riait, un esprit de gavroche et un sérieux ardent, scandalisaient un peu, mais amusaient beaucoup. Elle gagna à sa cause un certain nombre de jeunes femmes, ravies de s'affirmer libres des préjugés sociaux. L'adroite Noémi n'avait garde de rompre avec les préjugés. Tout en leur décochant d'irrespectueuses nasardes, elle se ménageait des indulgences dans le camp de la morale et des honnêtes gens. Elle professait gravement que le droit des pauvres à n'avoir point d'enfants avait sa contre-partie dans le devoir des riches d'en approvisionner l'État et la Société. Il fallait, pour le dire, ne pas manquer d'aplomb: car, de remplir ce devoir, en sept ans de mariage, elle n'avait pas trouvé le temps.--Mais elle fut héroïque: elle le trouva, maintenant.

Philippe ne tarda pas à apprendre qu'Annette était rentrée. Il essaya de la joindre chez elle, aux heures où il la savait seule. Mais Annette se méfiait. Il trouva porte fermée. En dépit de sa rancune et des diversions, sa passion n'était pas amortie. La résistance d'Annette l'exaspéra. Il n'était pas homme à se laisser éconduire...

Annette l'aperçut, à quelques pas, dans la rue. Elle pâlit, mais elle ne l'évita point. Ils allèrent l'un à l'autre. Il décida:

--Vous rentrez. Je vais avec vous.

--Non, dit-elle.

Elle entra avec lui dans un square exigu, adossé à une église; un arbre poussiéreux les masquait à peine au flot des passants dans la rue. Ils devaient se contraindre. Il dit avec âpreté:

--Vous avez peur de moi.

--Non, dit-elle. De moi.

Philippe brûlait de passion et de ressentiment. Mais quand son dur regard rencontra celui d'Annette qui ne l'évitait pas, il y lut une souffrance fermement contenue; sa colère fondit; et ce fut d'une voix radoucie qu'il demanda:

--Pourquoi avez-vous fui?

--Parce que vous me tuez.

--Ne savez-vous point ce que c'est qu'aimer?

--Je le sais; et c'est pourquoi je fuis. J'ai peur de vous haïr.

--Eh! haïssez-moi, s'il vous plaît! Haïr, c'est encore aimer.

--Pas pour moi, dit-elle. Je ne peux pas le supporter.

--Vous n'êtes pas si faible que vous ne puissiez porter et le bien et le mal de l'amour tout entier.

--Je ne suis pas si faible, Philippe. Je veux l'amour tout entier. Corps et âme. Je ne veux pas de la moitié.

--L'âme est une foutaise, dit-il.

--À quoi avez-vous donc voué votre énergie? À quoi vous sacrifiez-vous, depuis que vous êtes né, sinon à votre Idée?

Il haussa les épaules, et dit:

--Duperie!

--Elle vous fait vivre. Moi aussi, j'ai la mienne. Ne la faites pas mourir!

--Qu'est-ce que vous voulez?

--Je veux que jusqu'au jour où nous aurons décidé d'unir ou non nos vies, nous évitions de nous voir.

--Pourquoi?

--Parce que je ne veux plus, je ne veux plus me cacher, je ne veux plus de partage, je ne veux plus, je ne veux plus...

Mais elle ne dit pas la plus secrète raison:

--(«Si j'acceptais encore, il ne me resterait plus bientôt même la volonté de vouloir autrement; je ne m'appartiendrais plus; je serais un jouet qu'on brise, après l'avoir sali.»)

Lui, qui était incapable de comprendre cette révolte de l'instinct contre l'asservissement à ses désirs mortels, il ne voulait toujours voir là qu'une méfiance et une ruse de femme, afin de le dominer. S'il ne le dit point, il ne le cacha point. Quand elle le lut en lui, Annette impétueusement fit le mouvement de partir. Philippe, frémissant d'impatience et de l'effort qu'il faisait pour ne point la trahir aux regards des passants, saisit le bras d'Annette, et le serrant, il dit d'une voix qui tâchait d'assourdir ses accents emportés:

--Et moi, je ne veux pas, je ne veux pas renoncer, je veux te voir...Tais-toi! ne réponds pas. On ne peut parler ici... Je viendrai, ce soir, chez toi.

Elle dit:

--Non! Non!

Il répéta:

--Je viendrai. Je ne puis me passer de toi. Ni toi de moi.

Elle se révolta:

--Je le puis.

--Tu mens.

Ils luttaient, sans gestes, à voix basse et violente, à coups d'âme. Leurs regards se mesuraient. Celui de Philippe plia. Il implora:

--Annette!...

Mais elle gardait aux joues la brûlure du brutal démenti et la honte de penser qu'en effet, elle mentait. Elle se raidit, se dégagea de la main qui la tenait, et partit.

Le soir, Philippe vint. Tout le reste du jour s'était passé pour elle dans la terreur de cet instant et qu'elle n'eût pas la force de tenir sa porte fermée. Car elle ne voulait plus se retrouver en face de cette passion sans pitié. Elle s'était convaincue de l'impossibilité de vivre avec cette torche attachée à son sein. Il fallait l'arracher, tandis qu'elle avait encore un reste d'énergie. En restait-il assez? Elle l'aimait. Elle aimait la brûlure qui la consumait. Demain, elle eût aimé la honte et les outrages. Elle rougissait de se l'avouer: jusque dans sa révolte contre lui, ce matin, il y avait un fond de volupté...

Elle reconnut ses pas qui montaient l'escalier. Elle l'entendit sonner et ne bougea pas de sa chaise. Il sonna de nouveau, frappa. Annette, les bras pendants et le buste en arrière, se répétait:

--Non, non...

Même si elle eût voulu se lever pour ouvrir, le souffle lui eût manqué...

Elle n'entendit plus rien. Est-ce qu'il était parti?... Elle fut debout, avant de l'avoir résolu. Elle se glissa vers la porte, chancelante, à pas assourdis. Une planche du parquet craqua. Annette s'arrêta. Quelques secondes passèrent: rien ne remua. Mais elle avait perçu, derrière la porte, la présence de Philippe qui guettait. Et Philippe savait qu'Annette écoutait, de l'autre côté... Lourd silence. Ils s'épient... La voix de Philippe, collé contre la porte, dit:

--Annette, vous êtes là. Ouvrez!

Annette, appuyée au mur, sent son cœur défaillir. Elle ne répond pas.

--Je sais que vous êtes là. N'essayez pas de vous cacher!.... Annette! ouvrez! Il faut que je vous parle!...

Il étouffait sa voix, pour ne pas être entendu de l'escalier; mais un flot de passions mêlées montait en lui: il était près de secouer la porte.

--Il faut que je vous voie... Que vous le vouliez ou non, j'entrerai....

Silence.

--Annette, je vous ai blessée, ce matin. Pardonnez!... Je vous veux. Que voulez-vous de moi? Dites-le-moi, je le ferai...

Silence. Silence.

Philippe serrait les poings. Il l'aurait étranglée.

Il gronde, la bouche contre la porte:

--Vous êtes à moi. Vous n'avez plus le droit de vous reprendre.

Il dit:

--Pensez-y bien! Si vous n'ouvrez, c'est fini pour jamais.

Il dit:

--Annette, mon Annette!

Il dit, il s'emporte:

--Lâche! Tu crains de me voir. Tu n'es forte que derrière une porte fermée.

Une voix derrière la porte dit:

--Pourquoi me torturez-vous?

Philippe, saisi, se tait.

La voix, lasse, reprend:

--Ami, vous me déchirez.

Philippe est ému; mais son orgueil blessé ne veut pas le montrer. Il dit:

--Que demandez-vous?

Elle répond:

--Pitié.

Le ton de la voix le touche; mais il ne comprend pas.

--Qu'en avez-vous besoin?

Elle dit:

--Laissez-moi!

Sa colère rejaillit:

--Vous me chassez? fait-il.

--J'implore de vous le repos.... Le repos!... Laissez-moi seule, pendant quelques semaines!

--Ainsi, vous ne m'aimez plus?

--Je défends mon amour.

--Contre quoi? contre qui?

--Contre vous.

--Folie!... Tu m'ouvriras.

--Non!

--Je le veux. Je te veux.

--Je ne suis pas ta proie.

Droite et fière, elle se tenait, frémissante; et son regard le défiait, au travers de la porte. Quoiqu'il ne pût la voir, ce regard l'atteignit. Il lui cria:

--Adieu!

Elle l'entendit partir, et son sang se glaça. Il ne pardonnerait pas.

Il ne pardonna point. Philippe ne revint plus.

Annette se répétait:

--Il le fallait, il le fallait....

Mais elle n'acceptait pas. Elle eût voulu revoir encore une fois Philippe, lui faire comprendre doucement--(pourquoi s'était-elle emportée?)--qu'elle ne se retirait pas de lui, qu'elle défendait jalousement son amour, leur amour et leur fierté commune, qu'avec une inconscience brutale il saccageait. Elle voulait qu'il leur fût donné à tous deux de se recueillir, de se ressaisir au milieu du torrent de passion qui les roulait avec sa boue et son écume, de juger, de décider en claire liberté. Et s'il devait la choisir, qu'il respectât en elle sa femme et lui....

Mais Philippe ne pardonnait point qu'une femme qu'il aimait opposât une barrière à sa volonté. D'une autre classe sociale, il l'eût violentée. Tenu en cage dans la sienne, contraint de ménager ce monde qu'il voulait dominer, sa passion offensée se mua en une négation irritée de sa passion: à défaut de la femme, détruire le sentiment qu'il avait pour elle! C'était aussi l'atteindre--il le savait--au cœur. Car son instinct lui disait qu'Annette, malgré tout, l'aimait....

Après trois mois de brûlante solitude, de colloques avec elle amers et tourmentés, de renoncement et d'espoir, de fierté, de bassesses, de reproches intérieurs, après trois mois d'attente incurable et stérile, Annette apprit, un jour, par Solange, ravie, le bonheur qui comblait les vœux du ménage Villard: Noémi était enceinte.

Annette aurait voulu se réfugier auprès de son enfant, cacher sa tête douloureuse sous l'aile de l'amour qui ne trompe pas, dit-on--celui du fils pour la mère. Hélas! il trompe comme les autres. Annette ne pouvait attendre de Marc aucun signe de tendresse, ni même d'intérêt. Jamais le jeune garçon n'avait paru plus froid, plus sec, plus indifférent. Des tourments qui ravageaient sa mère, il ne remarquait rien. Certes, elle s'efforçait de les lui dissimuler. Mais elle les dissimulait si mal! Il aurait pu les lire dans ses yeux que creusait l'insomnie, sur son visage blêmi, sur ses mains amaigries, sur tout son corps miné par la passion cruelle. Il ne lisait rien. Il ne la regardait même pas. Il n'était occupé que de lui. Et ce qui se passait en lui, il le gardait pour lui. On ne le voyait qu'aux heures des repas, où il ne disait pas un mot; les efforts que faisait Annette pour causer le rendaient plus obstiné à son mutisme. C'est à peine si elle obtenait de lui qu'au début et à la fin de la journée, il dît bonjour, bonsoir: car il avait décidé que c'étaient des simagrées; et il n'y consentait--(pas tous les jours!)--que pour avoir la paix. Il présentait hâtivement aux lèvres de sa mère un front ennuyé, et quand il ne sortait pas pour son lycée ou pour ses affaires personnelles,--(il n'était pas facile de lui en faire rendre compte)--il s'enfermait dans son cabinet de travail, un cabinet de débarras, grand comme une armoire, coincé entre la salle à manger et sa chambre à coucher; et là, il ne faisait pas bon aller le troubler. À table ou au foyer, il avait l'air d'un étranger. Annette se disait amèrement:

--Si je mourais, il ne pleurerait même pas.

Et elle songeait au rêve qu'elle avait conçu jadis du cher petit compagnon, fabriqué de son sang, et blotti auprès d'elle, sans parler, devinant, partageant tous les secrets de son cœur. Qu'il manquait de tendresse! Pourquoi était-il si dur? On eût dit, par moments, qu'il lui en; voulait. De quoi? De trop l'aimer?

--«Oui, c'est ma maladie, aimer trop! On ne doit pas trop aimer. Les gens n'en ont pas besoin. Cela les gêne... Mon fils ne m'aime pas! Il brûle de me quitter... Mon fils, si peu mon fils! Il ne sent rien de ce que je sens! Il ne sent rien!....»

En ces mêmes journées, le cœur du petit Marc était illuminé d'amour et de poésie. Il s'était follement épris de Noémi. C'était un de ces amours d'enfant, absurdes et dévorants. Il sait à peine ce qu'il veut de la femme: est-ce la voir, la sentir, la toucher, la goûter? Et certes, il ne se doute point de ce qu'est la possession; c'est lui qui est possédé. Marc défaillait presque, quand sur la petite main que Noémi lui tendait, il appliquait ses lèvres et le bout de son nez, ce nez gourmand de jeune chien qui humait, sur la frêle fleur du poignet, le mystère enivrant du _souef_ corps féminin. Elle était tout entière pour lui une fleur et un fruit vivants. Il mourait du désir d'y imprimer--très doucement--ses dents, et de la terreur d'y céder. Et une fois, (ô honte!) il y céda... Qu'allait-il se passer? Rouge et tremblant, il attendait les pires infortunes: l'humiliation publique, des paroles indignées, et qu'on le chassât outrageusement. Mais elle rit aux éclats; elle l'appela:

--Petit chien! elle lui donna une tape sur l'oreille, et lui frotta le nez une fois, deux fois, trois fois, sur la morsure, disant:

--Demande pardon!.. Vilain!

Et, depuis ce moment, elle s'avisa de jouer avec le jeune animal. Elle ne pensait pas à mal. Elle ne pensait pas à bien. Elle jouait à agacer le petit amoureux. Cela n'avait, pour elle, pas la moindre importance. Elle n'en imaginait aucunement le sérieux pour l'enfant. Mais lui--(Qu'il était donc, malgré les apparences, le fils authentique d'Annette!)--il le prit au tragique.

Dès la première fois, qu'il l'avait vue, elle avait été pour lui le Paradis défendu, ce merveilleux mirage de la femme apparaissant aux regards qui s'éveillent d'un enfant innocent. Autant que de ce qui est, la fascinante image est faite de ce qui n'est pas, autant que de ce qu'il voit, de ce qu'il ne voit pas, de ce qu'il ne sait pas, de ce qu'il craint et désire, de ce qu'il veut et ne veut pas, de l'effrayant attrait qui tend le corps adolescent à l'appel extatique et brutal de la nature. Des traits de Noémi il ne voyait peut-être pas un seul, exactement. Mais chacun de ses traits et chacun de ses mouvements, et les plis de sa robe et les boucles de ses cheveux, sa voix et son parfum, et les lueurs de ses yeux, tout faisait follement surgir du corps et du cœur qui désirent des vagues bondissantes de joie et d'espérance, et des cris de bonheur, et le besoin de pleurer.

Ce même jour où Annette navrée le voyait dur, hostile, glacé, et où la maladroite insistance pour en savoir la cause, pour arracher de lui un mot, un seul mot de tendresse, s'était attiré une réponse blessante,--ce jour précisément, le petit adolescent avait sa plus émouvante révélation du rêve enchanté. Depuis huit jours, il vivait dans une griserie. Noémi, qu'il continuait de voir, à l'insu de sa mère, et qui se servait de lui, comme d'un petit espion qui la renseignait innocemment sur tous les mouvements, au camp de l'ennemi,--Noémi, qu'il avait surprise une fois dans son salon, tout en causant, se mirant dans une glace minuscule dissimulée au fond de son mouchoir, s'était amusée à lui barbouiller les lèvres pâles avec son bâtonnet de rouge. Il avait eu dans la bouche le goût de la bouche aimée. Et depuis, il l'emportait sur sa langue qu'il suçait, il en était imprégné. Cette rouge grenade, cette bouche toujours ouverte, à la lèvre retroussée, trop courte ou trop remuante pour rejoindre l'autre lèvre charnue comme une cerise, il la voyait partout, en cette matinée où, sortant de chez sa mère, en faisant claquer la porte brutalement, il avait décidé de «sécher» le lycée, pour aller se promener: elle fleurissait dans le verger de nuages du beau ciel de juillet, dans les petits plis folâtres de l'eau d'une fontaine, dans le sourire distrait des femmes qui passaient. Elle lui mangeait l'esprit.

Il allait au hasard, sa blonde tête au vent d'été. Mais si distrait qu'il fût et si plein de ses folies, il sut, de ses yeux de lynx, reconnaître là-bas, sur l'autre trottoir, tante Sylvie qui venait. Il se hâta de sauter dans une rue latérale. Il ne tenait pas du tout à la rencontrer. Non qu'il craignît d'être pincé par elle en école buissonnière: elle serait bien plutôt disposée à en rire. Mais quand il avait un secret, avec elle--(ce n'était pas comme avec sa mère!)--il n'était jamais rassuré. Son instinct lui disait que les secrets de ce genre, tante Sylvie était experte à les lire...

Elle ne l'avait point vu. Il respira, soulagé. Il pourrait savourer son amour, toute la matinée. Sa démarche flâneuse, que l'amour n'empêchait pas de s'arrêter aux devantures pour regarder une cravate, une badine, un journal illustré, le menait, sans qu'il le sût, directement au but,--comme ces pigeons de Paris, qui vont, chaque matin, par-dessus les amas de maisons poussiéreuses, chercher les grands jardins et les vieux arbres frais. L'enfant les cherchait aussi. Il lui fallait leur ombre et leur roucoulement.

Il dévala tout droit de la Montagne Sainte-Geneviève, et se trouva, au sortir des antiques rues populeuses, dans les espaces clairs du calme Jardin des Plantes, avant de s'être aperçu que c'était là qu'il voulait aller.

Peu de monde, à cette heure. Quelques promeneurs clairsemés. Paris bourdonnant au loin, comme un frelon. La vibration bleue d'un beau matin d'été. L'enfant chercha un banc caché au pied d'un groupe d'arbres; et il ferma les yeux sur son trésor. Ses longues mains fiévreuses d'adolescent, pressées contre sa poitrine, semblaient vouloir abriter son cœur des regards indiscrets. Qu'y cachait-il de si précieux qu'à peine osait-il y songer?--Une parole de Noémi, dont il avait fait un monde, et qu'elle avait dite sans y penser....Ce dernier jour qu'il l'avait vue, prenant à peine garde à la présence du gamin, elle lui jetait au hasard un sourire, tandis que son attention était absorbée par les grands événements--(Philippe reconquis, l'humiliation d'Annette, victoire définitive!....«Mais on ne sait jamais! rien n'est définitif. Contentons-nous d'aujourd'hui!...»)--Elle soupira, de fatigue, d'énervement et de plaisir. Marc lui demanda pourquoi. Distraite par le regard alarmé et naïf de l'enfant, elle dit, pour l'intriguer:

--C'est un secret... en soupirant de plus belle. Il demanda:

--Quel secret?

Une pensée malicieuse passant par sa cervelle, Noémi répliqua:

--Je ne puis pas le dire. À toi de deviner!

Palpitant d'émotion, il dit:

--Je ne sais pas. Dites-le-moi!

Elle battait des paupières sur des yeux langoureux:

--Non, non, non...

Rougissant, balbutiant, il avait peur de savoir. Pour faire durer le jeu, elle prit un air mystérieux et dit:

--Tu le veux?...

Dans son émotion, il était près de crier:

--Non!

--Eh bien.. Non, pas aujourd'hui!... Je te le dirai, une autre fois.

--Quand?

--Bientôt.

--Bientôt quand?

--Bientôt... La semaine prochaine, quand tu viendras dîner.