Part 22
Mais, comme elle regardait méchamment Noémi étendue, Noémi qui la guettait au travers de ses pleurs lui prit la main, le bras, qui pendaient près du dossier de la chaise, les colla contre sa joue, et supplia:
--Laissez-le-moi!
Annette chercha à se dégager. Noémi tenait bien. Soulevée sur la chaise, elle remontait des deux mains le long du bras d'Annette, la forçant à s'incliner et à la regarder:
--Laissez-le-moi!
Annette s'arracha aux doigts qui l'agrippaient, et se rebella:
--Non! Non!... Je ne veux pas. Il a besoin de moi.
Noémi, amèrement, dit:
--Il n'a besoin de rien, que de lui. Il n'aime que lui. Il trouve son plaisir en vous, comme il l'a trouvé en moi. Il vous laissera comme moi. Il ne s'attache à rien.
Et elle le jugea durement, profondément. Annette était frappée de son intelligence. Cette petite créature qu'on eût dite frivole, inattentive, avec quelle acuité de rancune et de souffrance elle avait lu en lui! Certaines remarques terribles ne répondaient que trop aux appréhensions que ses propres expériences avaient éveillées chez Annette. Elle dit:
--Et pourtant, vous l'aimez!
--Je l'aime. Il n'a pas besoin de moi. C'est moi qui ai besoin de lui... Ah! croyez-vous que je ne souffre pas d'avoir besoin de lui, de lui qui n'a pas besoin de moi, de lui qui me méprise, de lui que je méprise?... Je le méprise, je le méprise! Mais je ne puis me passer de lui... Pourquoi l'ai-je connu? C'est moi qui l'ai voulu. Je l'ai voulu, je l'ai pris... Et c'est moi qui suis prise... Si je pouvais, si je pouvais ne l'avoir jamais connu!... Ah! je ne le voudrais pas!... La force me manque. Je suis trop prise. Il me tient par les entrailles. Je le hais. Je hais l'amour. Pourquoi, pourquoi aime-t-on?
Elle se tut, épuisée, avec des yeux traqués, qui vacillaient, cherchant à droite, à gauche, une issue pour échapper. Elles haïssaient le front, les deux femmes, asservies sous le joug de la force sauvage.
Et Noémi reprit son refrain, d'un ton morne et pressant:
--Laissez-le-moi!
Annette sentait une volonté tenace et gluante de pieuvre, qui se collait à ses membres avec des bras garnis de ventouses. Elle s'y arracha encore, et cria:
--Je ne veux pas!
Noémi eut, dans les yeux, une lueur de colère, et ses doigts se crispèrent. Puis, elle dit, d'une voix douce et plaintive:
--Aimez-le! Qu'il vous aime! Mais ne me l'enlevez pas! Gardons-le, vous et moi!
Annette fit un geste de répulsion.
La rage de Noémi rebondit:
--Croyez-vous que cela ne me dégoûte pas? Vous me répugnez! Je vous déteste. Mais je ne veux pas le perdre...
Annette s'écarta de Noémi et dit:
--Je ne vous déteste pas. Vous souffrez, et je souffre. Mais c'est une lâcheté de partager, en amour! Une lâcheté d'amour, Et je veux bien être victime. Je veux bien être bourreau. Je ne veux pas être lâche. Pour sauver ce que j'aime, je n'en cède pas la moitié. Je donne tout. Je veux tout. Ou bien je ne veux rien.
Noémi, serrant les dents, criait au fond du cœur:
--Rien!
(Même en offrant le partage, elle comptait reprendre tout.)
Mais d'un élan, se levant de sa chaise, elle courut vers Annette, debout, et glissant à ses genoux, elle lui enlaça les jambes:
--Pardon!... Est-ce que je sais, est-ce que je sais ce que je demande? Est-ce que je sais ce que je veux?...
Mais je suis malheureuse, je ne puis pas le supporter... Qu'est-ce que je puis faire? Dites-le-moi! Aidez-moi!
--Vous aider! Moi? dit Annette.
--Vous. À qui puis-je m'adresser, pour avoir un secours?... Je suis seule. Seule avec cet homme qui, même quand il aime, on ne l'intéresse pas, on ne peut pas se confier... Et avant lui, une mère qui n'était occupée que d'elle, de ses plaisirs... Personne pour me conseiller... Je n'ai pas une amie... Lorsque je vous ai vue, j'ai pensé que vous le seriez. Et vous avez été la pire de mes ennemies... Pourquoi me faites-vous du mal?
Annette, bouleversée:
--Ma pauvre enfant, ce n'est pas ma faute! Je ne le voulais pas...
Noémi se jeta sur ce mot de pitié:
--Votre enfant, vous avez dit... Oui! Soyez pour moi une mère, une sœur aînée! Ne me faites pas de mal! Conseillez-moi! Dites-moi ce qu'il faut que je fasse! Je ne veux pas le perdre... Dites-moi, dites-moi... Je ferai tout ce que vous me direz...
Elle ne mentait qu'à moitié. Elle était si habituée à feindre ce qu'elle sentait qu'elle sentait ce qu'elle feignait. Et son amour, sa douleur, le besoin qu'elle avait d'Annette, l'espoir de la toucher, en tout cas étaient réels. Jusqu'à cette confiance qu'elle lui témoignait: sa dernière carte au jeu! Elle la jouait avec une passion désespérée. Et tout en se confiant, elle ne perdait pas de vue le trouble, que le visage d'Annette ne pouvait déguiser. Annette faiblissait. L'abandon de Noémi la désarmait. Elle ne trouvait plus la force de répondre. Pourtant, elle ne s'y trompait pas. Le ton doucereux de certaines inflexions l'éclairait sur la fausseté de son adversaire. Elle la laissait parler. Elle lisait au fond. Elle pensait: «Que vais-je faire? Me sacrifier? Quelle duperie! Je ne veux pas. Je ne l'aime pas, cette femme. Elle ment, elle me hait. Mais elle souffre...» Et elle caressait la tête de l'ennemie agenouillée, qui continuait de gémir et de la guetter, qui suivait sa volonté vacillante, comme un gibier, avec un frémissement de peur et de joie aiguë, haletante,--sanglante,--et qui, le moment venu, appuyant sur sa bouche ces mains qu'elle aurait bien mordues, inlassable, redit:
--Laissez-le-moi!
Annette, fronçant les sourcils, voulut la repousser. Elle vit dans ces yeux la ruse et la douleur, le mensonge et l'amour, une attente éperdue... Elle sourit avec lassitude, pitié, dégoût d'elle--d'elles deux--de tout--et détournant la tête, dans un instant de faiblesse, elle dit:
--Gardez-le!
Elle ne l'avait pas dit qu'elle voulait le reprendre.
Mais Noémi, relevée d'un bond, embrassait Annette, avec des protestations éperdues... (Jamais elle ne l'avait tant haïe! Elle la tenait enfin... La tenait-elle?...) Annette disait déjà:
--Non! Non!...
Noémi faisait semblant de ne pas entendre. Elle l'appelait sa chérie, et sa meilleure amie, elle lui vouait une reconnaissance, un amour éternels. Elle riait et elle pleurait. Mais elle ne perdait pas son temps en vaines effusions. Elle voulait savoir ce qu'Annette ferait pour écarter Philippe. Annette se révoltait:
--Je n'ai rien dit!
--Vous avez dit, vous avez dit, vous me l'avez promis!...
--Une parole échappée...
--Une parole? Votre parole!
--Vous me l'avez arrachée, par surprise...
--Non, vous n'en avez qu'une, vous ne pouvez la reprendre. Vous avez dit: «Gardez-le!» Vous l'avez dit, Annette. Dites que vous l'avez dit! Vous ne pouvez pas le nier...
--Laissez-moi! Laissez-moi! fit Annette, épuisée. Ne me tourmentez pas! Je ne peux pas, je ne peux pas...
Elle s'assit, brisée; et Noémi, debout près d'elle, continuait de la harceler. Les rôles étaient changés. Annette se refusait à renoncer: son amour était enraciné. Noémi ne s'en souciait guère: Annette pouvait bien garder son amour, pourvu qu'elle ne gardât point Philippe! Elle voulait qu'Annette rompît. Tout de suite, sans attendre. Et des moyens de rompre, elle en pouvait suggérer, elle en avait plein la tête. Elle la pressait, flattait, suppliait, violentait, embrassait, elle l'étourdissait du flot de ses paroles, elle faisait appel à son cœur magnanime, elle priait, adjurait, exigeait, elle dictait les réponses...
Annette, rigide et glacée, ne disait plus un mot. Elle ne cherchait même pas à arrêter ce torrent. Lèvres serrées, yeux mornes... Enfin, Noémi se tut, devant cette immobilité. Elle lui prit les mains, froides, moites. Elle dit:
--Répondez! Répondez!
Annette, sans la regarder, murmura:
--Laissez-moi!... (si bas que Noémi le lut sur ses lèvres, plus qu'elle ne l'entendit). Elle reprit:
--Vous voulez que je parte?
Annette fit signe que oui.
--Je m'en vais. Mais vous avez promis?
Annette répéta, lassée:
--Laissez-moi, laissez-moi... J'ai besoin d'être seule...
Noémi, prestement, rétablit sa coiffure devant le miroir, et, se dirigeant vers la porte, elle dit:
--Adieu... Vous avez promis...
Annette fit un dernier geste de protestation:
--Non! Je n'ai rien promis...
Noémi sentit la colère la reprendre... Après tant d'efforts!... Mais son instinct lui dit qu'il ne fallait pas aller trop vite, ne pas trop tendre la corde... Tout de même, le coup était porté!
Elle se retira.
Elle avait reconnu la faiblesse de l'ennemie. Elle la piétinerait.
Annette resta quelque temps encore, sans bouger de la place où Noémi l'avait laissée. De cette longue scène, elle était courbaturée. Elle eût mieux réagi, si l'assaut ne l'eût surprise déjà rongée par la double usure de la passion et de la tâche incessante, la fièvre continue, la participation aux combats de Philippe, à son âme orageuse, et, dans cet épuisement du corps et de la pensée, ses remords refoulés, ses tourments renfermés. Cette défaillance faisait la force de Noémi. Celle-ci trouvait le terrain préparé et une alliée dans son adversaire.
La personne même de Noémi comptait peu dans les soucis d'Annette. Comme femme, elle ne l'aimait guère. Comme rivale, elle ne l'aimait point. Elle la jugeait fausse, perfide, sans bonté. Et jalousement injuste, elle niait maintenant son charme, que d'abord elle avait goûté; tout lui semblait truqué en elle, tout, sauf la douleur. Et qu'elle soit Noémi ou une autre, peu importe! Elle est une chair qui souffre, que moi, je fais souffrir... Et une étrange pitié minait le cœur d'Annette.
Cette disposition s'était développée, dans les dernières années, au spectacle des misères, au contact des deux morts, celles d'Odette et de Ruth. Il lui en était resté un obscur ébranlement. Une faiblesse. Elle la nommait maladive. Et peut-être, ce l'était. On ne pourrait plus vivre, si l'on devait s'arrêter aux souffrances du monde! Chaque bonheur se repaît de la souffrance d'un autre être. La vie ronge la vie, comme les larves pondues dans une proie vivante. Et chacun boit le sang de tous.
--Annette le buvait naguère, sans y penser. Et dans son corps, ce sang lui faisait chaud et joie. Tant qu'elle fut jeune, elle ne songeait pas aux victimes. Du jour où, y pensant, elle se dit: «Il faut être dure», c'est qu'elle commençait à faiblir. Elle le sentait maintenant: elle ne pouvait plus être dure, que par intermittences. Elle vieillissait. Le mal qu'elle faisait à Noémi, dix ans plus tôt elle l'eût fait sans un instant de doute... «Mon bonheur est mon droit. Malheur à qui le touche!...» Elle n'avait pas besoin de chercher des prétextes.--Maintenant, pour arracher sa part de bonheur à la vie, il lui fallait trouver d'autres raisons que son bonheur. Elle ne se suffisait plus. Elle avait trouvé la force d'évincer sans scrupule les concurrentes moins heureuses dans la chasse au pain: ce pain était celui de son fils; elle était soutenue par l'instinct animal qui fait se hérisser la bête pour défendre ses petits et qui les nourrirait de la chair du prochain. Mais l'autre instinct animal, l'amour de soi,--prendre et garder pour soi,--s'épuisait, il ne s'affirmait plus que par saccades. La maternité même, en usurpant sa place, l'avait partiellement détruit.
Or, dans la crise présente, son fils ne lui était d'aucun secours. Tant s'en faut! Il lui était une inquiétude et un remords de plus. Annette ne pouvait se mentir: sa passion ne tenait pas compte de son fils. Elle se sentait coupable à son égard, et elle avait pris soin de lui dissimuler tout. Elle connaissait le petit, elle avait perçu, dans le passé, les sentiments jaloux qui lui faisaient pointer ses griffes contre ceux qu'elle aimait. Elle ne le lui reprochait pas, elle était heureuse qu'il voulût être seul à l'aimer... Mais aujourd'hui, elle défendait son bien, contre qui?... Contre son bien! Passion contre passion. Elle ne voulait sacrifier aucune des deux. Et comme les deux étaient jalouses, entières, impérieuses, elle devait à chacune dérober le secret de l'autre. Y avait-elle réussi? Marc détestait «l'autre». Pourtant, il ne savait rien--(elle en était sûre);--mais sans savoir, son flair ne l'avait-il pas averti? Elle avait honte de se cacher, et davantage elle avait honte qu'il pût soupçonner... Non, il ne soupçonnait rien, c'était pour d'autres motifs qu'il haïssait Philippe...
Quant à Philippe, il ne faisait pas à Marc l'honneur de se soucier de lui. En épousant Annette, il aurait bien pris, par-dessus le marché, deux ou trois mioches de plus; ni sentimentalement ni financièrement, cela ne comptait pour lui; il ne fallait pas lui en savoir gré. Il voyait Marc sans déplaisir, il le trouvait pas trop bête, paresseux, peu dégourdi; il l'eût sans doute rudement mis au pas; mais il n'avait point de motif de s'attacher à lui, et il ne le cachait point. Il avait une façon de parler du petit,--de parler au petit,--une brutale bonhomie qui blessait au vif Annette. Habitué aux grossièretés de la vie, il n'avait nulle idée des égards que réclame une nature fine et fière, et de ses pudeurs offensées. À l'enfant, devant la mère, il donnait, en termes crus, de rudes avertissements, des conseils médicaux, qui faisaient rougir l'enfant et la mère. La mère, plus que l'enfant. La théorie de Philippe était qu'il ne faut rien cacher à l'enfant. C'était celle aussi d'Annette. Aussi, celle de Marc. Mais il y a la manière! Annette souffrait dans sa chair. Marc, humilié, amassait la rancune. Entre lui et Philippe, il ne pouvait y avoir jamais que mésentente. Leurs deux tempéraments étaient trop différents. Annette pouvait prévoir les heurts, le désaccord sans fin. Pensée terrible pour elle, amante et mère passionnée!
Aucun appui à attendre d'aucun, pour se déterminer. Elle devait décider seule, égoïstement. Eh bien, n'avait-elle pas le droit de penser aussi à soi?--Le droit ne suffit pas, si l'on ne tient pas _assez_ à son droit. Y tenait-elle?... Oui, par instants, comme une lionne, quand elle voyait le bonheur, la jeunesse, et la vie, qui allaient s'engouffrer... Le bonheur?... Pas question de bonheur dans l'union avec un homme de l'espèce de Philippe! Mais de moins et de plus, d'incomparablement plus pour une femme comme Annette: une vie pleine, intelligente, hardie, non point vie de repos, qui s'endort sur sa sécurité, mais de grands vents, d'orages, d'action, de combats--avec le monde--avec lui--vie de fatigues et de peines--mais à deux,--mais la vie,--la vie digne d'être vécue et de mourir à la fin, harassée et heureuse de quitter les jours durs et féconds, et de les avoir eus... C'était beau! Mais il fallait avoir la force... Elle l'avait, assez pour porter jusqu'au bout, tête droite, le fardeau bien posé. Mais pour le poser? Elle avait besoin d'être aidée, et même un peu forcée. Que Philippe lui posât le fardeau sur la tête, et qu'il le lui imposât! Qu'il lui dît: «Porte-le! Pour moi! Tu m'es nécessaire...» Ce mot lui aurait fait franchir tous les remords... Nécessaire, l'était-elle à Philippe? Il le lui avait dit, aux premiers jours, quand il voulait la conquérir. Il ne le redisait plus. Et Annette eût voulu l'entendre encore, encore, pour se convaincre. Elle le voyait plein de lui, habitué à travailler seul, à lutter seul, à se débrouiller seul, y mettant son orgueil; il se serait cru humilié, s'il s'était fait aider. Alors, elle se disait: «À quoi suis-je bonne?» Le bienfait de l'amour n'est pas seulement de nous donner la foi en un autre, mais de nous rendre la foi en nous. Qu'il nous soit charitable!--C'était un sentiment dont Philippe faisait peu d'usage. Ce grand docteur du corps, comme la plupart de ses pareils, ne se souciait pas des maladies de l'âme. Il ne songeait guère aux doutes qui rongeaient la femme, dont le corps était couché à ses côtés. Il n'aurait pas dû lui laisser le temps de s'interroger. En finir, l'épouser! Annette lui soufflait, tout bas: «Partons ensemble! Que je ne puisse plus me reprendre!»
Mais Philippe, maintenant, n'était plus pressé. Il était passionné, oui, mais par bien d'autres passions, et qui lui importaient davantage; ses idées, ses combats, la polémique qui l'absorbait, au moment où Annette eût voulu qu'il ne pensât qu'à elle. Il n'entendait pas provoquer un scandale conjugal et s'embarrasser d'une affaire de divorce retentissant, avant d'être sorti du feu de la bataille actuelle. Il était décidé à tenir ses engagements. Mais plus tard! Qu'Annette patientât! Il patientait bien, lui! Il jouissait d'elle. Il se serait accommodé de prolonger la situation. Il se flattait d'imposer à Noémi la même longanimité. Il se flattait beaucoup! Il ne voulait pas voir ce qu'une pareille attente avait d'intolérable pour les deux femmes...
--Naturellement! pensait Annette. Un homme--un homme digne que nous l'aimions,--ne nous aimera jamais autant que ses idées, sa science, son art, sa politique. Naïf égoïsme, qui se croit désintéressé, parce qu'il s'incarne en des idées! L'égoïsme du cerveau, plus meurtrier que celui du cœur. Que de cœurs il a brisés!...
Elle ne s'en étonnait pas, elle connaissait la vie; mais elle en souffrait. Elle l'eût pourtant accepté, s'il ne s'était agi que de souffrir, et peut-être même avec cette volupté secrète du sacrifice, qui est familière aux femmes, et qui volontiers leur semble une rançon de l'amour. Mais non pas au point de sacrifier le respect de soi et l'honneur de son fils dans une situation humiliante. Que Philippe ne le sentît pas, lui était pénible. Certes, il n'était point délicat. Elle savait ce qu'il pensait de la femme et de l'amour. Il devait penser ainsi: ainsi, l'avaient façonné son éducation et ses rudes expériences; et c'était ainsi qu'elle l'avait aimé. Mais elle se flattait de l'espoir qu'elle le modifierait. Or, elle s'apercevait que, de jour en jour, elle perdait de son pouvoir sur lui.
Et le pire: sur elle-même. Annette se sentait envahie par le démon sensuel, de jour en jour moins maîtresse de sa volonté, plus asservie. Le duel de la passion ne conserve sa noblesse qu'aussi longtemps qu'il y a égalité entre les combattants; dès qu'il y a un vaincu, l'autre abuse, et le vaincu s'avilit. Annette était à la minute poignante qui précède et décide la défaite: elle le savait, ses forces ne la soutiendraient plus longtemps. Philippe le savait aussi. Et son attitude le montrait. Il avait beau tenir autant à Annette (peut-être plus), il avait moins d'égards, il usait brutalement de ce qui lui appartenait, il la traitait en province conquise. Toutes ses journées prises par sa vie de travail ordonnée et tumultueuse, et ses nuits par Noémi (car il voulait ménager l'apparence), il ne voyait Annette que pour des rencontres brèves et brûlantes, des étreintes. Aucune intimité de cœur. Il affectait de dire, cyniquement, qu'elle avait la meilleure part.
Elle voulut s'arracher à cet avilissement, dont ses sens étaient complices. Mais ils devenaient, chaque jour, plus impérieux. Et une fois qu'elle voulut se soustraire à leur tyrannie, ils lui infligèrent un démenti, dont la violence la terrassa. Une femme de cette vigueur ardente, dont la rude discipline a tenu enfermées, dix ans, ses passions, et qui leur ouvre la cage, à l'heure la plus embrasée de l'orageux été, risque d'être anéantie.
Annette ne pouvait se sauver qu'en imposant à Philippe le respect pour l'épouse qu'elle voulait être,--l'associée «_rei humanæ alque diuinæ_»,--l'égale. Elle demanda à Philippe, elle le supplia, angoissée, de renoncer à elle, jusqu'au temps où ils pourraient au grand jour s'aimer et s'épouser. Philippe refusa: il ne voulait pas plus être gêné dans ses passions que dans sa politique; il ne voulait ni se passer d'Annette, ni l'épouser à une heure qui n'était pas la sienne. Il affecta de voir dans l'effort d'Annette pour se reprendre une tactique assez dégradante pour l'attacher à elle. Il savait pourtant le don qu'elle faisait de soi, sans arrière-pensée! Elle fut souffletée de ce soupçon outrageant, et de nouveau elle se livra, avec un désespoir de passion et de dégoût. Mais lui, ne voulait rien voir; il revenait, exigeant ses droits égoïstes d'amant, sans penser que chacune de ces victoires charnelles laisse dans l'autre, même consentante, une flétrissure.
Annette se vit dégradée. Elle ne se donnait plus, elle se prostituait à l'amour. Si elle ne se jetait hors de la pente où son corps possédé roulait, elle était perdue...
Une après-midi, elle fuit. Elle alla chez Sylvie, et la pria de prendre chez elle, quelques jours, son enfant; elle prétexta la nécessité d'une absence. Sylvie ne demanda aucune explication; un regard lui suffit. Cette femme, d'une curiosité souvent indiscrète, et par tant de côtés si incompréhensifs des pensées de sa sœur, avait l'instinct de l'amour et de ses jeux tragiques. Pas plus qu'elle n'avait confié, aux heures de l'ancienne intimité avec Annette, les secrets de sa vie passionnelle,--(elle ne parlait que de l'amusement),--elle n'attendait qu'Annette lui confiât les siens. Elle savait que toute femme a droit à ses heures de silence, ses grandes heures. Et nul ne peut l'y aider. Il faut seule se sauver, ou périr seule. Elle offrit à sa sœur l'abri d'une petite maison qu'elle avait aux environs, près de Jouy-en-Josas. Annette, touchée, l'embrassa, accepta.
Dans le logis rustique, à la lisière des bois, quinze jours elle s'enferma. Elle n'avait même pas dit à Marc où elle allait. Sa retraite n'était connue que de Sylvie.
À peine eut-elle quitté Paris, le cercle ensorcelé, qu'elle vit et qu'elle jugea son égarement des dernières semaines: elle en fut terrifiée. Elle, cette insensée, cette misérable esclave ivre de sa servitude! Passion, meurtre de l'âme!... L'étreinte se desserrait. Elle respirait, ce soir, elle revoyait les prés, les bois, le calme de la terre. Depuis deux mois, un voile opaque, rouge, lui cachait le monde vivant. Même les plus proches,--son fils,--étaient devenus lointains... En arrivant dans la maison des champs, le voile se déchira, aux rayons du soleil couchant; elle entendit les cloches, les oiseaux, les voix des paysans: elle pleura de soulagement... Mais, au milieu de la nuit,--(elle dormait, brisée)--elle se réveilla subitement. Une angoisse l'étreignait. Elle sentait à sa gorge les anneaux du serpent.
Elle passa des jours dans une alternative d'humiliantes tortures, d'aveugles poussées, et de soudaine, d'aiguë, d'absolue clairvoyance, perçant la grande tromperie. Elle avait un sentiment perpétuel d'insécurité. Même avertie, armée, il suffisait d'un rien pour qu'elle retombât. Elle prolongea l'absence.
Ce n'était pas sans risques pour sa situation. Cette subite éclipse lui fit perdre des leçons. La petite clientèle qu'elle avait eu tant de peine à rassembler passait à d'autres mains. Sylvie transmettait à sa sœur les lettres et les informations, mais elle n'y ajoutait rien que de bonnes nouvelles de la santé du petit, elle évitait de conseiller: Annette était seule juge.
Annette savait bien qu'elle devait rentrer; mais elle retardait toujours... Elle avait beau rester, elle ne pouvait défendre à sa pensée de retourner vers Philippe: que faisait-il? ne la cherchait-il point?... De lui, rien n'était venu. Elle redoutait ses nouvelles, et elle les appelait. Elle l'écartait de son esprit, elle s'en croyait dégagée. Mais il ne la quittait point. Et subitement, il surgit.