Part 21
Ils étaient tous les deux, un matin, côte à côte, couchés... Il avait les yeux ouverts. Elle venait de s'éveiller, mais elle feignait de dormir, et elle l'observait. Elle eut l'instinct que sur ce visage passait le reflet d'un autre. (Car l'enveloppe de la pensée est, à notre insu, modelée par l'image qui l'habite). Sur-le-champ, sa jalouse attention en arrêt, la vrille de son regard sous ses cils le perçant, immobile, poursuivant le rythme régulier de son souffle endormi, elle inspecta âprement cet homme si loin, si près, cet homme qui était à elle, l'éternel étranger, dont la cuisse touchait la sienne, et dont la séparait un monde infranchissable... Non, elle ne se trompait pas, il avait d'autres soucis que ceux de ses idées... Des soucis? Elle le vit sourire... Il pensait à une autre!... Pour le reprendre à ce fantôme, ou pour faire l'épreuve de son pouvoir, elle gémit comme en rêve et s'enroula à lui. Il se dégagea froidement du corps qui le quêtait, s'assura qu'elle dormait, il se leva sans bruit, s'habilla, et sortit. Elle n'avait point bougé... Mais la porte n'était pas refermée que Noémi se soulevait, le visage décomposé. Et elle se battait les seins avec ses deux petits poings, en étouffant un cri d'angoisse et de colère.
À partir de ce moment, elle fut en chasse. Tendue et frémissante, elle épiait, elle flairait, ses ongles lui faisaient mal: elle brûlait de déchirer l'ennemie... Oh! sans bruit, en douceur... Lui égratigner le cœur!... Mais elle ne le trouva pas, ce cœur. Où se cachait-il?... Elle battit la forêt, explorant avec une minutie fiévreuse le cercle de ses connaissances, son jeune sourire fardé cachant ses dents aiguës, ne perdant pas de vue les moindres plissements du visage de Philippe en présence des femelles, guettant les yeux, les mains, les inflexions de voix de chacune, et portant dans son cœur des chiens qui halenaient... Mais la piste était fausse. Et la bête échappait...
L'étrange aberration qui lui avait fait, d'emblée, écarter Annette du champ de ses soupçons, persistait. Elle l'avait oubliée, depuis des semaines. Annette ne se montrait point. Elle se sentait coupable; et, bien loin d'être fière, elle eût été humiliée devant Noémi de sa victoire cachée, de sa victoire volée. Elle évitait de reparaître dans la maison des Villard; les prétextes ne lui manquaient pas, si Noémi eût manifesté le désir de la revoir. Mais Noémi n'en manifesta point; elle avait trop de tourments pour se souvenir d'Annette.
En vain avait-elle tâché de se persuader que le caprice de Philippe passerait. Les symptômes reconnus de sa désaffection ne passaient point, s'accentuaient: froideur inattentive aux paroles et aux mines, à la présence même de la petite épouse, totale indifférence, bien plus, à des moments, lorsque Noémi voulait lui rappeler de force son existence, ennui lassé et--mal dissimulé--dégoût qui évite un contact importun... Elle en tremblait de fureur et d'amour dédaigné!... Elle ne pouvait plus se dissimuler la gravité du mal. Elle s'affola. Mais il fallait toujours s'efforcer de ne pas le montrer... Toujours, toujours être gaie, sûre d'elle et de lui, toujours lui tendre l'hameçon,--qu'il ne regardait même pas! Elle se consumait... Et cette insaisissable ennemie, contre qui montait en elle une haine enragée!... De ne pouvoir l'agripper, elle se serait cogné la tête contre les murs... Toutes, elle les avait toutes épiées, vainement, toutes,--sauf Annette. Annette fut la dernière à qui elle pensa.
Et ce fut Annette elle-même qui se livra.
Elle allait dans la rue, quand à une vingtaine de pas elle aperçut Noémi qui venait. Noémi ne la voyait pas, elle marchait, les yeux vagues, front baissé, et son joli visage était blême et vieilli de soucis. Elle ne s'observait plus en ce moment, et elle n'observait rien autour; elle était, depuis des jours, comme une monomane qui tourne la meule de l'idée fixe, avec une rage accablée. Annette en fut saisie. Elle aurait pu passer près d'elle sans être remarquée, ou rebrousser chemin. Dans sa hâte maladroite, elle quitta le trottoir et traversa la rue. Ce mouvement qui rompait le flot continu des passants attira machinalement le regard de Noémi. Elle reconnut Annette, qui cherchait à l'éviter. Et, la suivant des yeux, elle la vit, de l'autre trottoir, lui jeter un regard furtif et détourner la tête. Une lueur aveuglante se fit... C'était elle!...
Elle s'arrêta, suffoquée, ses ongles contre ses paumes, serrant les dents, hérissée comme une chatte qui se met en boule; et le meurtre fut dans ses yeux. Le regard d'un passant lui rappela qu'elle était dans le monde où l'on ment, et que, pour une fois, elle en était sortie. Elle y rentra. Mais dix pas après, elle rit cruellement. Elle la tenait...
Annette avait été bouleversée par la vue de Noémi. Depuis qu'elle s'était donnée, le remords la travaillait. Non qu'elle se jugeât en faute d'aimer celui qui l'aimait: leur amour était vrai, était sain, était fort. Il n'avait pas besoin d'excuse, ni de feinte. Nulle convention sociale ne prévalait contre lui. Et, dans sa fièvre de passion, elle n'admettait même pas qu'elle eût des devoirs envers Noémi: elle était la vraie femme de Philippe, elle ne reconnaissait pas l'autre, qui n'avait pas su partager ses travaux et ses luttes, lui donner le bonheur.--Mais toute cette assurance n'empêchait pas qu'une autre ne fût la rançon de ce bonheur, qu'elle ne tuât le bonheur d'une autre. Elle s'était efforcée de croire que Noémi était trop futile pour souffrir beaucoup et qu'elle se détacherait. Mais elle savait le contraire; et tout ce qu'elle pouvait faire, c'était d'écarter Noémi de sa pensée. L'égoïsme des premiers jours de possession le lui permit.
Depuis la rencontre avec Noémi, ce ne fut plus possible. Annette avait le don malheureux de sortir de soi, en dépit de ses passions, d'être aspirée par les passions des autres, surtout par leurs souffrances, qu'un regard lui révélait...
Elle rentra chez elle, presque aussi obsédée que Noémi du mal qui la rongeait. Elle ne pouvait se payer de mots, s'armer des droits de l'amour. Noémi aussi aimait. Et Noémi souffrait. Est-ce que l'amour qui souffre a moins de droits que celui qui fait souffrir!... Il n'y a point de droits! Il faut que l'une des deux souffre. Elle ou moi!...
Elle!... La passion d'Annette ne lui laissait pas le choix...--Mais ce n'était point gai...
Au moins, que cette souffrance ne soit pas aggravée! Il est coupable de la prolonger, comme ils font, de laisser mûrir la blessure sans y porter une main ferme, pour trancher et panser. Esquiver l'aveu franc, s'en remettre à Noémi du soin de découvrir son infortune, c'est lâche et c'est cruel. Annette avait, dès le premier jour, déclaré à Philippe:
--Je ne veux point me cacher.
Comment donc s'était-elle laissée, de jour en jour, glisser à cette situation sans dignité?... Toujours sa faiblesse de cœur... Elle disait à Philippe:
--Il faut parler.
Mais dès que Philippe voulait parler, elle l'empêchait, elle avait peur de sa brutale franchise. Il rejetait ce qu'il n'aimait plus, comme un citron pressé. Ses vieux liens le gênaient. Il disait:
--Allons! Finissons-en!
Et Annette:
--Non, non, pas aujourd'hui!
Elle voyait le mal qu'il allait faire.--Dieu! que c'est pénible d'assassiner un cœur!
Philippe avait bien autre chose à penser! Ses jours étaient remplis par une lutte acharnée contre l'opinion et la presse ameutées. Ce n'était pas le moment, pour Annette, de le fatiguer de ses propres soucis. Il s'était engagé dans une campagne dangereuse. Il avait pris l'initiative d'une ligue pour la restriction de la natalité. Il abhorrait l'hypocrisie impudente de la bourgeoisie régnante, qui, nullement soucieuse d'améliorer l'hygiène, d'alléger l'indigence des classes travailleuses, ne s'intéresse qu'à leur pullulement, afin de ne point manquer de chair à usine et à canon. Elle se garde, pour son compte, de diminuer son bien-être et de compliquer sa vie, en faisant trop d'enfants! Mais elle ne s'inquiète point si une natalité mal réglée perpétue dans le peuple la misère, la maladie, et l'asservissement. Elle en fait un devoir national et religieux. Philippe ne doutait pas des fureurs qu'il soulèverait. Mais jamais un danger ne l'avait arrêté. Il fonça droit dessus. Elles dépassèrent son attente.
Il s'était fait haïr par une multitude: ses collègues d'abord, les pontifes lésés dans leur amour-propre, leur doctrine et leurs intérêts, les rivaux supplantés, nombre de ses partisans mêmes à qui il ne ménageait pas la vérité,--car il n'était pas homme à faire avec ceux qui le louaient marché de compliments, et le moindre de ses défauts était la reconnaissance: il prenait ce qui lui était dû, et il ne rendait que ce qu'il jugeait mérité: il ne rendait pas grand'chose! Solange seule exceptée, la qualité de bienfaiteur ne lui en imposait guère. Point de traitement de faveur! Il pouvait donc s'attendre à être bien attaqué et mal défendu. Il gênait les manœuvres des profiteurs de l'idéal. Chaque fois que s'organisait une noble flibusterie philanthropique, on était sûr de le voir se mettre à la traverse; il avait un plaisir scandaleux à ficher le nez des gens vertueux dans leurs trigauderies. Aussi s'était-il fait, dans les milieux respectables, une réputation (_sotto voce_) de très mauvais esprit, destructeur, anarchiste. Ces chuchotements ne s'étaient pas encore risqués jusqu'à l'oreille publique,--la monstrueuse oreille du _Pasquino_: la presse à calomnie. Ils attendaient le moment. _Eccolo!_ La belle occasion!... Ce fut une explosion de colère patriotique. Tous les journaux s'en mêlèrent. L'écho de l'indignation publique parvint au Parlement, où d'immortelles paroles furent prononcées pour revendiquer les droits des pauvres à une famille copieuse. Quelques exaltés déposèrent une proposition de loi qui sévît contre toute propagande incitante, d'une façon directe ou indirecte, à la dépopulation. Les exagérations d'une presse libertaire, où l'égoïsme du plaisir prenait le pas sur les raisons humanitaires, fournirent des arguments pour discréditer la cause. Philippe trouvait ses partisans chez les ennemis de la société. Il répondait lui-même dans un grand journal, carrément, à toute volée. Mais cette tribune risquait de lui manquer: car au journal les lettres de protestation affluaient. Il fit des conférences, il parla dans des meetings tumultueux. Sa violence égalait celle de ses contradicteurs. Ils épiaient une imprudence de langage, dont ils pussent l'assommer. Mais le rude jouteur restait maître de ses emportements, et il ne se laissait pas entraîner d'une ligne au delà de ce qu'il voulait dire. Il se fit une popularité énorme d'emballements, de dérision, et de haine. Dans la poussière du combat, il respirait à l'aise.
Mais au milieu de cette tempête, que comptait Noémi?
Noémi se hâtait de rentrer. Elle se remémorait les premières rencontres de Philippe avec Annette, dont elle avait été le témoin, sa bêtise et leur trahison. Elle était enragée. À peine se retrouva-t-elle entre les murs de son appartement qu'elle se livra à la fureur. Ce fut comme une trombe. En un clin d'œil, tout fut dévasté. Qui l'eût vue, pleurante et convulsée, l'eût à peine reconnue, son joli visage grimaçant de colère, mordant et lacérant son mouchoir, saccageant les papiers sur le bureau de son mari, se vengeant de sa souffrance sur le petit chien qui venait la caresser et sur un perroquet qu'elle faillit étrangler... Mais elle avait eu soin de s'enfermer à clef. Certes, le rôle de Furie voulait être joué à huis-clos. Il n'embellissait pas. Elle paraissait dure, vieillie et fripée. Mais de se voir dans la glace, sang témoins, laide et méchante, ne lui déplaisait point, presque la soulageait: c'était aussi une vengeance.--Puis, elle s'apitoya sur elle, sur son visage et, distraite de sa violence par cette compassion, elle se roula sur le tapis et sanglota bruyamment... Cela ne peut durer toujours, Philippe va rentrer, il faut donc se dépêcher, faire les bouchées doubles, pleurer vite, pleurer fort... Elle continuait à bruire; mais le gros de la tempête déjà était passé. Le petit chien sans rancune vint lui lécher l'oreille. Elle l'embrassa en se plaignant; et, assise sur le tapis, caressant un de ses pieds, elle se tut. Elle pensait.--Soudain, son parti pris, elle se remit sur pattes, releva ses cheveux qui lui couvraient les yeux, ramassa les objets éparpillés dans la chambre, rétablit dans leur ordre les papiers dispersés, refit très soigneusement sa figure, sa vêture.--Et elle attendit.
Philippe la trouva tranquille et caressante. Elle essaya d'abord des armes les plus simples. Au cours de l'entretien, elle sut innocemment glisser des vilenies sur la rivale exécrée. Elle dit, d'une voix douce, deux ou trois atrocités d'Annette,--de son physique, bien entendu! le moral est secondaire; même quand c'est l'esprit qu'on aime, c'est le corps qui fait l'amour. Noémi excellait à trouver dans la beauté d'une femme les traits qui la font voir laide, et qu'après avoir vus on ne peut plus oublier. Cette fois, elle se surpassa. Empoisonner l'image d'une rivale dans le regard d'un amant est une tâche inspirante.--Philippe ne broncha point.
Elle changea ses batteries. Elle défendit Annette contre certains propos, elle loua ses vertus:--(l'éloge est sans conséquence!)--Elle cherchait à le faire parler, se démasquer, s'engager sur le terrain où elle l'attendait. --Mais au bien comme au mal, Philippe resta indifférent.
Elle mit en œuvre ses agaceries amoureuses. Elle essaya de piquer la jalousie de Philippe, elle le menaça en riant, si jamais il la trompait, de lui en faire voir, non de toutes les couleurs, mais de toutes les nuances d'une même couleur.--Il ne sourit même pas et, alléguant une affaire, il se disposa à sortir.
Alors, la colère la reprit. Elle cria qu'elle savait tout, qu'il était l'amant d'Annette. Elle le menaça, l'injuria, elle le supplia, elle parla de se tuer. Il haussa les épaules et, lui tournant le dos, sans un mot, se dirigea vers la porte.--Elle courut après lui, le saisit par les bras, le força à se retourner, et, visage contre visage, d'une voix, altérée, elle lui dit:
--Philippe!... Tu ne m'aimes plus...
Il la regarda en face, lui dit:
--Non!
Et sortit.
Si Noémi était folle, elle devint possédée. Pendant quelques heures, sa tête extravagua de fureur insensée. Elle cherchait tous les moyens, absurdes, féroces, de se venger. Tuer Philippe. Tuer Annette. Se tuer. Déshonorer Philippe. Diffamer Annette. Faire souffrir Annette. Vitrioler Annette... Jouissance! La défigurer... L'atteindre dans son honneur. L'atteindre dans son enfant. Écrire, envoyer des lettres anonymes... Elle griffonna fiévreusement quelques lignes, déchira, recommença, déchira... Elle eût tout aussi bien mis le feu à la maison...
Mais elle ne le mit pas; se calmant peu à peu, ses forces se ramassèrent. Et son vrai génie de femme amoureuse entra en jeu.
Elle s'était rendu compte qu'elle ne pouvait rien sur Philippe, directement... Il le lui paierait, un jour!... Mais pour l'instant, il était inaccessible. Donc, agir sur Annette.--Elle se rendit chez Annette.
Elle ne savait pas ce qu'elle allait faire. Elle était prête à tout. Elle avait mis son revolver dans son sac-à-main. Chemin faisant, elle jouait, dans sa tête, des scènes qu'elle éliminait ensuite. Car son instinct lui faisait entendre les réponses d'Annette et corriger son plan, à mesure. Et même au dernier moment, elle changea tout. Un flot de rage la soulevait, en montant l'escalier, courant presque, haletante; et elle serrait à travers l'étoffe l'arme dans sa main crispée.--Mais quand, la porte ouverte, elle se trouva devant Annette, d'un regard elle comprit... Un geste, un mot de violence; et Annette irritée n'en serait que plus implacable à suivre sa passion.
La colère de Noémi instantanément s'éclipsa. Et rouge, comme essoufflée d'avoir monté trop vite, elle se jeta en riant au cou d'Annette. Surprise de cette irruption, gênée de ces embrassades, Annette gardait sa réserve. Mais l'autre, déjà entrée, pénétrait sans façons dans la chambre à coucher, rapidement s'assurait que Philippe n'était point là; elle se posa sur le bras d'un fauteuil, disant de petits mots tendres à Annette, debout près d'elle et guindée. Et même, tout en causant, elle passait un de ses bras autour de la taille d'Annette et jouait avec sa collerette. Soudain, elle fondit en larmes... Annette, au premier moment, crut qu'elle jouait encore... Mais non! C'était sérieux, de vraies larmes...
--Noémi!... Qu'est-ce que vous avez?
Elle ne répondait pas, le visage appuyé contre le sein d'Annette, et continuait de pleurer. Annette, penchée sur ce gros chagrin, tâchait de le calmer. Enfin, Noémi, relevant la tête, au milieu de ses sanglots, gémit:
--Rendez-le-moi!
--Qui? demanda Annette, saisie.
--Vous savez!
--Mais...
--Vous savez, vous savez! Et je sais que vous l'aimez. Et je sais qu'il vous aime... Pourquoi me l'avez-vous pris?
Nouveaux pleurs. Annette, le cœur serré, entendait Noémi plaintivement rappeler la confiance, l'affection qu'elle lui avait donnée; et elle ne pouvait répondre, car elle-même s'accusait; et ces reproches douloureux, dénués de violence, frappaient juste. Cependant, comme Noémi disait avec amertume qu'Annette avait abusé de son amitié pour la tromper, elle essaya de se disculper, disant comment l'amour était venu malgré elle et l'avait subjuguée. Noémi, pour qui ces aveux étaient sans charme, chercha à les détourner; et, feignant d'aider Annette à se justifier, elle parut croire que Philippe était le principal coupable; elle en parla outrageusement. C'était soulager sa rancune, et tâcher de le rendre odieux, au moins suspect, à Annette. Mais celle-ci prit sa défense. Elle n'admettait point qu'on accusât Philippe de l'avoir provoquée. Il avait été franc. Elle, elle seule avait commis la faute de l'empêcher de parler. Et Noémi, haineuse, redoublant ses accusations, Annette lui tint tête. Le débat se fit âpre. On eût dit que des deux la vraie femme de Philippe fût Annette. Et brusquement, Noémi sans doute en prit conscience: elle perdit toute prudence et, reprise de rage, cria:
--Je vous défends de parler de lui! Je vous défends!... Il est à moi.
Annette, haussant les épaules, dit:
--Il n'est ni à vous, ni à moi. Il est à lui.
Avec emportement, Noémi répéta:
--Il est à moi!
Et elle revendiqua ses droits.
Annette dit durement:
--En amour, il n'y a pas de droits.
Noémi, de nouveau, cria:
--Je l'ai, et je le tiens.
Annette répliqua:
--Il m'a. Vous ne tenez rien.
Les deux femmes se fixaient avec inimitié. Annette, cuirassée d'égoïsme et de dureté. Noémi, brûlante de souffleter Annette. Elle la haïssait toute, de la tête aux pieds. Elle fut près d'insulter sa laideur, de la flageller des mots les plus cruels, des mots irrémédiables. C'eût été une jouissance... Mais elle s'arrêta net: elle y eût trop perdu!...
Et se baissant vivement pour ramasser son sac tombé à ses pieds, elle en arracha le revolver et elle le dirigea... contre qui?... Elle ne savait pas encore... Contre elle-même!... C'était d'abord une feinte; mais Annette s'étant précipitée pour lui saisir le bras, elle se prit à son jeu. Les deux femmes luttaient, Noémi tombée à genoux, Annette courbée sur elle. Il n'était pas facile de maintenir la petite désespérée. Elle voulait vraiment se tuer, à présent... Quoique si l'arme eût effleuré la poitrine d'Annette, avec quelle volupté elle eût tiré!... Mais Annette fit dévier le poignet, le coup partit, logeant la balle dans le mur. Et Noémi ne sut jamais qui des deux elle avait visée...
Elle avait lâché l'arme, et elle ne luttait plus. La réaction nerveuse était venue. Elle s'abandonnait maintenant, sanglotante et prostrée, aux pieds d'Annette; elle eut une crise de nerfs. L'intuitive Annette avait eu le soupçon, au début, que Noémi jouait la comédie... jusqu'à un certain point--(mais sait-on jamais jusqu'à quel point?)--Et elle s'irritait sourdement de ce chantage au suicide... Mais le moyen de douter de la souffrance de cette pauvre petite chose effondrée! Elle s'efforça de rester dure, se détourna, ne put, elle eut honte de ses soupçons, et, le cœur plein de pitié, elle s'agenouilla auprès de Noémi, lui soutenant la tête, tâchant de la consoler, disant maternellement:
--Ma petite... Allons! allons!...
Elle la prit dans ses robustes bras, et elle la souleva. Elle sentait ce jeune corps, secoué par les sanglots, qui se livrait sans défense, et elle pensait:
--Est-ce possible que ce soit moi qui cause cette souffrance?
Une autre voix lui disait:
--N'achèterais-tu pas ton amour, au prix de toutes les souffrances?
--Des miennes, oui.
--Des tiennes et des autres. Pourquoi les autres seraient-elles privilégiées?
Elle regarda Noémi, qu'elle portait à demi évanouie... Si peu lourde!... Un oiseau!... Il lui sembla que c'était sa fille; et sans le vouloir, elle la serra dans ses bras. Noémi rouvrit les yeux, et Annette pensa:
--Si elle était à ma place, est-ce qu'elle m'épargnerait?
Mais Noémi tournait vers elle un regard brisé. Annette l'étendit sur sa chaise longue; et, debout près d'elle, lui posant sur la tête sa main--(Noémi frémit du contact odieux, mais elle ne le montra pas)--elle lui demanda, comme à un enfant qui pleure:
--Vous l'aimez donc bien?
--Je n'aime que lui!
--Moi aussi, je l'aime.
Noémi ressauta de jalousie:
--Oui, fît-elle âprement, mais moi, je suis jeune. Vous, vous êtes... (elle s'arrêta)... vous avez eu votre vie, vous pouvez vous passer de lui.
Annette se répétait avec amertume le mot qu'elle n'avait pas dit:
--C'est parce que je serai bientôt vieille que cette dernière heure de jeunesse, cette lumière suprême, j'y tiens, je ne la lâcherai point... Ah! si, comme toi, j'avais devant moi le trésor de la jeunesse!...
Elle ajouta tristement:
--Je le gâcherais sans doute, une seconde fois.
Mais Noémi, qui avait vu le regard d'Annette s'assombrir, s'inquiétait d'avoir compromis les faibles avantages qu'elle venait de gagner, et elle dit hâtivement:
--Je sais bien qu'il vous aime, que vous êtes belle...
(Annette pensait: «Menteuse!»)
...que vous m'êtes supérieure en tant de choses qu'il aime. Et je ne puis même pas vous en vouloir, parce que, malgré tout, je vous aime...
(«Menteuse! Menteuse!» répétait Annette.)
--...La partie n'est pas égale. Ce n'est pas juste! Non... Je ne suis qu'une pauvre femme qui pleure. Je ne suis rien. Je le sais... Mais je l'aime, je l'aime, je ne peux pas me passer de lui. Que voulez-vous que je devienne, si vous me l'enlevez! Pourquoi m'a-t-il aimée alors, si c'est pour m'abandonner? Je ne peux pas! Il est toute ma vie, tout le reste ne m'est rien...
Le ton ne mentait pas ici, et Annette, de nouveau, eut pitié. Elle était insensible aux droits que Noémi invoquait sur son mari: elle ne croyait pas aux droits d'un être sur un autre, à ces contrats de propriété mutuelle qu'on signe pour la vie. Mais elle souffrait des jeux de la cruelle nature qui, lorsqu'elle sépare deux cœurs qui se sont aimés, n'arrache jamais l'amour des deux cœurs à la fois, mais a soin que l'un des deux cesse d'aimer avant l'autre, afin que le plus aimant soit toujours sacrifié. Et il lui était odieux de servir aux plans de la grande tortureuse.--«La vie est aux plus forts. Oui. L'amour n'hésite point. Pour atteindre son but, il foule aux pieds le reste. Malheur aux faibles!... Pourquoi donc est-ce que moi, je ne puis pas le dire? Je le voudrais, mais les mots me restent dans la gorge. Je ne puis pas. Cela me répugne... Est-ce que je n'aime plus assez? Je suis _vieille_, comme elle dit. Je suis du côté des faibles... Non! Non! Non! Duperie!... De quel droit vient-elle se mettre entre le bonheur et moi? Je ne lui céderai pas mon morceau de bonheur!... Ses larmes, que me font ses larmes?... Je marcherai sur elle!...