L'âme enchantée II: L'été

Part 20

Chapter 203,934 wordsPublic domain

--J'aimerais autant l'oublier, maintenant que je suis avec vous. En deux mots, il s'agit d'un îlot de maisons insalubres, où depuis le Roi malpropre, Henry de la poule-au-pot, on cultive le cancer et la tuberculose. Rendement perfectionné: dans les vingt derniers ans, du 80%. J'avais saisi de l'affaire le comité d'hygiène, exigé des mesures radicales: l'expropriation et la démolition. On paraissait d'accord, et l'on m'avait demandé de rédiger un rapport. Le rapport fait, j'arrive, et je trouve les oracles retournés... «Rapport impressionnant, cher éminent collègue, beau document, il faut voir, nous verrons, ces morts sont morts, vraiment, sont morts dans leurs maisons, mais sont-ils morts vraiment par le fait de leurs maisons?...» L'un me sort des certificats--(confectionnés comment?)--établissant, avec la complicité de familles achetées par le propriétaire, que le défunt avait déjà pris son billet de cimetière, quand il vint s'installer dans la salle d'attente, ou bien que la tumeur est suite d'un accident. Un autre combat l'idée que les vieilles maisons soient moins saines que les neuves, et dit qu'elles sont plus vastes et mieux aérées; il donne en exemple la sienne.... Assainir, non détruire, il ne faut d'excès en rien; un bon lavage suffit; le propriétaire s'engage à faire désinfecter... D'ailleurs, nous sommes pauvres, rien dans les poches, point d'argent pour une expropriation.... Ah! s'il s'était agi de construire un nouveau canon!.... Mais, après tout, le cancer tue mieux que le canon... Pour achever la farce, enfin un des augures a parlé de la beauté. Il paraît que ces masures, datant du Vert-Cochon, doivent être conservées pour l'art et pour l'histoire!... J'aime l'art, moi aussi, et je vous montrerai chez moi d'assez belles peintures, des vieilles et des nouvelles; mais la vieillesse ne m'est pas--(à moins qu'il ne s'agisse de la belle Madame une Telle)--la marque de la beauté; et, beau ou non, je n'admets pas que le passé empoisonne le présent. De toutes les hypocrisies, l'hypocrisie d'esthète me répugne le plus, car de sa sécheresse elle veut faire une noblesse. Aussi, sur ce chapitre, j'en ai dit d'assez raides... Au milieu du débat, un collègue me fait signe, m'attire à l'écart, me dit: «Vous ne savez donc pas? L'insecte, la nécrobie qui se nourrit des cadavres de ses locataires, il est l'ami intime du président de ce grand comité du commerce et de l'alimentation qui fait les élections et les coalitions, une de ces Éminences grises qui règnent dans les convents et les banquets démocratiques, l'homme invisible dont la goujaterie maçonne--franc-maçonne--l'édifice branlant de notre République. Et cet ami du peuple ne veut pas qu'on déloge le peuple de son tombeau...» Car, écoutez le plus beau! C'est par philanthropie... On me sert à la fin une pétition des locataires, bien stylés, protestant contre la prétention de les charger de logement!--Que vouliez-vous que je fisse contre tous? Les augures rient, dit-on. Donc, j'ai ri. Mais j'ai dit qu'une bonne plaisanterie ne se gardait pas pour soi, que je ne suis pas égoïste, et que je me proposais d'en faire part, dès le lendemain, au public du _Matin._ Ils se sont récriés. Mais je ferai comme j'ai dit. Je sais ce qui m'attend: une levée des truelles. Et ceux de l'Hippocratie que j'ai naguère étrillés ne perdront pas l'occasion. Ils ont de quoi m'atteindre. Mais, comme vous dites: bataille! Madame la guerroyeuse!.... Hé! l'autre soir, chez Solange?... Cela semble vous amuser?

--Oui, c'est beau, j'aime cela, lutter contre l'injustice. J'aurais voulu être homme!

--Il n'y a pas besoin d'être homme. Vous en avez eu votre part....

--Jamais je ne me suis plainte de ma part de combat, mais de l'étouffement. Combattre dans une cave, c'est notre lot, à nous. Mais vous, c'est au grand air, sur le sommet d'une montagne.

--Hein! ce battement de narines! Un cheval qui respire la poudre. Je le connais déjà. Je l'ai remarqué, l'autre soir.

--Vous vous êtes moqué de moi, l'autre soir.

--Non, certes. Cela me ressemble trop, pour que je me moque.

--Vous me harceliez. Vous m'avez fait marcher!

--Oui, j'avais vu tout de suite... Je ne me suis pas trompé.

--Tout de même, au début, vous étiez assez dédaigneux.

--Du diable si je m'attendais à vous trouver--à trouver _vous_, chez Solange!

--Eh bien, dites donc, et vous? Pourquoi vous y trouviez-vous?

--Moi, c'est autre chose:

--C'est par amour pour la sentimentalité?

--À votre tour de railler... Pauvre Solange!.... Non, ne parlons pas d'elle! Je sais tout ce qu'on peut dire. Mais Solange, c'est tabou!

Elle ne le questionna point, mais elle le regardait.

--Une autre fois, je vous dirai... Oui, je lui dois beaucoup....

Ils s'étaient arrêtés. Ils allaient se quitter. Annette souriait:

--Vous n'êtes pas si mauvais que vous en avez l'air.

--Et vous, peut-être pas si bonne!

--Ça fait une moyenne.

Il la regarda dans les yeux:

--Voulez-vous?

Il ne plaisantait plus. Un flot de sang monta aux joues d'Annette. Elle ne put trouver une parole à répondre. Le regard de Philippe la tenait et ne la lâchait point. Dit-il? Ne dit-il point? Sur ses lèvres elle lut: «Je vous veux»....

Il s'inclina et partit.

Annette resta seule, dans un torrent de feu. Elle allait droit devant elle. Elle se retrouva, dix minutes après, à l'endroit qu'elle venait de quitter. Elle avait, en marchant, sans le savoir, fait le tour de la grille du Luxembourg. Elle se réveilla brûlée, les trois mots de flamme gravés sur fond noir. Elle fît effort pour les effacer.... Les avait-il dits?... Elle revoyait le visage impassible. Elle essaya de douter. Mais l'empreinte était là. Et sa résistance faiblit, et brusquement céda... C'est bien... C'était écrit... Elle le savait d'avance... Au lieu de se révolter, comme elle l'eût pensé, une heure auparavant, elle était soulagée. Le sort en était jeté....

Elle rentra, le cerveau lucide, sans fièvre, décidée.

Elle savait que ce que Philippe voulait, il le ferait. Et ce que Philippe voulait, elle le voulait aussi. Elle était libre. Rien ne la retenait... La pensée de Noémi? Elle né lui devait rien qu'une chose: la vérité. Elle ne mentirait point. Elle reprendrait son bien.... Son bien? Le mari de l'autre... Mais l'aveugle passion lui soufflait que Noémi le lui avait volé.

Elle ne fît rien pour presser l'inévitable. Elle était sûre que Philippe viendrait. Elle attendit.

Il vint. Il avait choisi l'heure où il la savait seule. Quand elle alla ouvrir, elle fut prise de terreur. Mais cela devait être ainsi. Elle ouvrit. Elle ne montra rien de son émotion, si ce n'était sa pâleur. Il entra dans la chambre. Ils restaient l'un devant l'autre, à quelques pas, debout, le front un peu baissé; et il la regardait, avec ses yeux sérieux. Après un silence, il dit:

--Je vous aime, Rivière.

Et ce nom de Rivière, dans sa bouche, évoquait un cours d'eau.

Annette, frémissante, immobile, répondit:

--Je ne sais pas si je vous aime, je ne crois pas, mais je sais que je suis vôtre.

La lueur d'un sourire passa sur le grave visage de Philippe.

--C'est bien. Vous ne mentez pas, dit-il... Ni moi.

Il fit un pas vers elle. Elle recula, d'instinct, et se trouva adossée à la paroi de la chambre, sans défense, la paume de ses deux mains appuyée contre le mur; et ses jambes fléchissaient. Il s'était arrêté, et il la contemplait.

--Ne craignez point! dit-il.

Et, dans son dur regard, il y avait de la tendresse. Elle dit, comme une vaincue qui accepte, avec calme et une ombre de mépris:

--Que voulez-vous de moi? C'est mon corps que vous voulez? Je ne vous le dispute point. Ce n'est que lui que vous voulez?

Il fit encore un pas et s'assit sur un siège bas, à ses pieds. Sa joue frôlait la robe. Il prit la main d'Annette, qu'elle lui abandonna, inerte. Il la respira, promena ses lèvres sur les ongles et, s'inclinant, la posa sur sa tête, sur ses yeux.

--Voilà ce que je veux.

Annette sentait, sous ses doigts, les rudes cheveux en brosse, la gonflure du front, et la tempe qui battait. Cet homme impérieux se mettait sous sa garde... Elle se pencha vers lui. Il releva la face. Ce fut leur premier baiser.

Ses bras enserraient Annette, tombée à genoux près de lui, et ne résistant plus, comme vidée de son souffle. Et le violent Philippe ne songeait pas à user de sa victoire. Il disait:

--Je veux tout. Je vous veux toute: maîtresse, amie, compagne,--ma femme tout entière.

Annette se dégagea. L'image de Noémi avait surgi. Tout à l'heure, c'était elle qui l'avait rayée de sa pensée. Mais que Philippe fît de même, elle en fut presque blessée. Blessée dans cette franc-maçonnerie instinctive des femmes, même ennemies, qui se retrouvent liguées contre l'offense de l'homme,--commune,--faite à l'une...

Annette dit:

--Vous ne le pouvez pas. Une autre vous a.

Il haussa les épaules:

--Elle n'a rien.

--Votre nom et votre foi.

--Que vous importe le nom? Vous avez le reste.

--Je ne tiens pas au nom, mais il me faut la foi: je la donne, et je la demande.

--Je suis prêt à vous la donner.

Mais Annette, qui la demandait, quand il la lui offrit se révolta:

--Non, non! Vous la reprendriez à celle qui partage votre vie depuis des années, pour la donner à moi que vous voyez pour la troisième fois?

--Je n'ai pas eu besoin de trois fois pour vous voir.

--Vous ne me connaissez pas.

--Je vous connais. J'ai appris à voir vite, dans la vie. La vie passe; et jamais un moment ne reparaît deux fois. Il faut vouloir sur-le-champ, ou ne vouloir jamais. Vous passez, Rivière; et si je ne vous prends, je vous perds. Je vous prends.

--Vous vous trompez, peut-être.

--Peut-être. Je le sais, en voulant, on se trompe souvent. Mais en ne voulant pas, on se trompe toujours. Je ne me pardonnerais jamais l'erreur de vous avoir vue et de ne pas vous avoir voulue.

--Que savez-vous de moi?

--Plus que vous ne pensez. Je sais que vous avez été riche, et que vous êtes pauvre, que vous avez eu une jeunesse comblée des joies de la fortune et que vous avez été ruinée, rejetée de votre monde, et que vous n'avez pas faibli, que vous avez lutté. Et je sais quelle est votre lutte, car je l'ai soutenue, trente ans de ma vie, tous les jours, corps à corps; et j'ai été vingt fois sur le point de succomber. Vous avez tenu bon. Moi, j'étais habitué, j'ai connu la misère abjecte, dès le berceau. Vous, vous aviez la peau tendre, et vous étiez choyée, adulée. Vous n'avez point cédé. Vous n'avez accepté aucun lâche compromis. Vous n'avez pas cherché à vous évader du combat par vos moyens de femme, la séduction, ou l'honnête expédient d'un mariage d'intérêt.

--Croyez-vous qu'on me l'ait tant de fois proposé?

--C'est qu'ils sentent trop bien, même les plus bornés, que vous n'êtes pas de celles qu'on achète par contrat.

--Inaliénable, oui.

--Je sais qu'ayant aimé et ayant enfanté, vous avez refusé d'être la femme du père de votre enfant. Et je n'ai pas à connaître les raisons de votre cœur. Mais je sais que vous avez osé revendiquer, en face d'une lâche société, non pas le droit au plaisir, mais le droit à la peine, le droit d'avoir un fils, et, dans votre pauvreté, de l'élever, vous seule. Ce droit, ce n'était rien de le revendiquer: vous l'avez exercé, vous seule, depuis treize ans. Et, par mon expérience, sachant ce que représentent ces treize ans de peine et de soucis quotidiens, je vous vois, devant moi, intacte, droite, fière, sans une trace d'usure. Vous avez échappé aux deux défaites: celle de la prostration, et celle de l'amertume... (De celle-ci, je n'ai pas, moi, évité la marque...) Je suis un connaisseur de la bataille de la vie. Je sais ce que vaut la trempe d'une nature comme la vôtre. Ce sourire sérieux, ces yeux clairs, la ligne calme de ces sourcils, la loyauté de ces mains, cette tranquille harmonie,--et dessous, le feu qui brûle, le frémissement joyeux du combat, même si l'on est battue.... («N'importe! L'on se bat...») Croyez-vous qu'un homme comme moi ne connaisse pas le prix d'une femme comme vous? Et, que, le connaissant, il ne soit pas prêt à tout pour la conquérir?... Rivière, je vous veux. J'ai besoin de vous. Écoutez! Je ne cherche pas à vous tromper. Bien que je veuille votre bien, ce n'est pas pour votre bien que je vous veux, c'est pour le mien. Ce ne sont pas des avantages que je vous offre. Ce sont des épreuves de plus... Vous ne connaissez pas ma vie.... Mettez-vous là près de moi, ma belle de sourcils!...

Assise sur le plancher, elle levait les yeux vers lui. Il lui tenait les deux mains, et ne les lâcha point, tandis qu'il lui parlait:

--J'ai un nom, j'ai le succès, j'ai l'argent, et ce qu'il peut donner. Mais vous ignorez comment je les ai eus et je les garde. Je les ai arrachés par la force, et je les tiens par la force. J'ai forcé mon destin, s'il y a un destin. Je suis arrivé malgré les choses et malgré les hommes. Et je n'ai jamais su (ni voulu) me faire pardonner ma réussite, en pansant les amours-propres blessés et les intérêts foulés sous mon passage. Les chers collègues comptaient que du moins le succès aurait sur moi son effet de narcotique. Il n'en a rien été. Ils ont eu beau tâcher de m'amadouer, ils sentent que je ne suis pas et ne serai jamais des leurs. Je ne puis pas oublier ce que j'ai vu, de l'autre côté de la barrière: la masse des friponneries et des iniquités. J'ai eu le temps de méditer sur les mensonges sociaux, dont la caste intellectuelle (en dépit de ce qu'elle prétend et de ce qu'on en attend) a toujours été le meilleur chien de garde. À part quelques habiles, qui, dans l'intimité de leur art et de leur pensée, passent pour ne respecter rien mais qui, sortis de leur jardin, tirent bien poliment leur chapeau à la sottise régnante. J'ai l'insigne folie de ne pas lui faire la cour. Je prétends même en ce moment m'attaquer à certaines de ses impostures sacrées, qui ajoutent leur poids à celui de la misère et condamnent des milliers d'êtres à un malheur sans fin. Je vais faire aboyer les trois gueules de Cerbère, les trois hypocrisies, de la morale, de la patrie, et de la religion. Je vous conterai cela plus tard. Moi aussi, je serai battu, je le sais, et je me bats quand même, pour la joie--pour la peine--et parce qu'il le faut... Vous comprenez pourquoi vos paroles de l'autre soir m'ont porté un message que vous ne prévoyiez pas! Vos paroles sont à moi. La bouche doit être à moi.

Annette la lui livra. Il lui prit tendrement les tempes et les joues entre ses fortes mains:

--Rivière, j'ai besoin de vous. Je ne pensais pas vous trouver. Maintenant que je vous ai, je vous tiens.

--Tenez-moi bien! J'ai peur de m'échapper.

--Je sais comment vous lier. Je vous offre ma vie rude, mes ennemis, mes dangers.

--Oui, vous me connaissez... Mais rien de cela ne peut être à moi. Vous ne pouvez en disposer. C'est à votre Noémi.

--Qu'en ferait-elle? Elle n'en veut rien connaître. Elle élimine de la vie la vérité et la peine.

Annette regardait Philippe; et il lut dans ses yeux la question qu'elle retenait.

--Vous pensez: «Pourquoi donc l'a-t-il épousée?»... Cette femme ment, oui, je le sais, elle a le mensonge dans le corps, de la racine des cheveux jusqu'à la pointe des ongles... Eh bien, le plus fort, c'est que je l'ai prise pour cela. Je l'aime presque pour cela... Quand le mensonge est un art aussi parfait, il vaut du beau théâtre... (Est-ce qu'on ne sait pas que le théâtre, que presque tout l'art ment, quelques originaux exceptés qui déroutent les confrères: alors, les confrères disent que ceux-là ne sont pas artistes, ils gâtent le métier)... Si le monde est mensonge, au moins nous avons le droit d'exiger que le mensonge soit plaisant. À tout prendre, je préfère, pour ma satisfaction et pour ma société, ceux qui mentent joliment. Ils ne m'abusent point. Je vois. La grâce de Noémi est aussi fabriquée que ses sentiments. Mais l'œuvre est réussie. Elle me fait honneur. Je m'en délecte, le soir, quand je rentre, le regard sali, de ma boucherie de viande gâtée. Elle est une eau riante. Je m'y lave. Qu'elle mente! Cela n'a aucune importance. Si elle disait vrai, elle n'aurait rien à dire.

--Vous êtes dur. Elle vous aime.

--Sans doute. Moi aussi.

--Si vous l'aimez, qu'avez-vous besoin de moi?

--Je l'aime, à sa façon.

--C'est beaucoup.

--Beaucoup pour elle, peut-être. Ce n'est pas beaucoup pour moi.

--Mais ce qu'elle vous donne, pourrais-je vous le donner?

--Vous, vous n'êtes pas un jeu.

--Je voudrais aussi être un jeu. La vie est un jeu.

--Oui, mais vous y croyez. Vous êtes de ces joueurs qui prennent la partie au sérieux.

--Vous, de même.

--Parce que je le veux.

--Qui vous dit que ce ne soit pas aussi parce que je le veux?

--Eh bien! Voulons ensemble!

--Je ne veux pas d'un bonheur qui soit bâti sur des ruines. J'ai souffert. Je ne veux pas faire souffrir.

--Tout dans la vie s'achète par la souffrance. Chaque bonheur dans la nature est bâti sur des ruines. Tout est ruines, à la fin. Au moins, qu'on ait bâti!

--Je ne puis pas me décider à sacrifier une autre. Pauvre petite Noémi!

--Elle aurait moins de pitié, si elle vous tenait sous ses pieds.

--Je le crois. Mais elle vous aime. Et pour moi, c'est un crime, de tuer un amour.

--Que vous le vouliez ou non, c'est fait maintenant. Votre présence l'a tué.

--Vous ne pensez qu'à vous.

--On ne pense qu'à soi, en amour.

--Non, non, ce n'est point vrai! Je pense à moi, à vous, à celle qui vous aime, à tout ce que vous aimez, et à tout ce que j'aime. Je voudrais que mon amour fût bon et joyeux pour tous.

--L'amour est un duel. Si l'on regarde à droite, à gauche, on est perdu. Regardez droit dans les yeux de l'adversaire, qui est là devant vous!

--L'adversaire?

--Moi.

--Vous, en effet. Je ne le crains pas. Mais elle, Noémi, n'est pas mon adversaire. Elle ne m'a point fait de mal. Puis-je venir dans sa vie pour la détruire?

--Vaut-il mieux lui mentir?

--La tromper?... Plutôt encore la détruire!... Ou me détruire. Renoncer.

--Vous ne renoncerez pas.

--Qu'en savez-vous?

--La femme que vous êtes ne renonce point par faiblesse.

--Pourquoi ne serait-ce pas par force?

--Je ne reconnais point de force à abdiquer. Je vous aime et vous m'aimez. Je vous défie de renoncer.

--Ne me défiez point!

--Vous m'aimez.

--Je vous aime.

--Alors?...

--Alors... vous dites vrai, je ne puis pas, je ne puis pas renoncer.

--Alors?

--Alors, qu'il en soit ainsi!...

Ils n'avaient encore rien dit à «l'autre».

Annette s'était juré de ne pas être à Philippe, avant qu'il n'eût parlé à Noémi. Mais la force de la passion avait devancé sa résolution. On ne fixe pas à la passion son heure. Elle la prend.--Et maintenant, c'était Annette qui retenait Philippe. Elle craignait son implacabilité.

Philippe n'eût eu aucun scrupule à laisser Noémi dans l'ignorance. Il ne l'estimait pas assez, pour croire qu'il lui dût la vérité. Mais s'il devait la dire, il la dirait sans ménagements. Il était un homme terrible, terriblement sans bonté, quand une passion le tenait. Le reste n'existait plus. L'amour qu'il avait eu pour Noémi était celui d'un maître pour une esclave de prix; et elle n'avait été pour lui, en somme, rien de plus. Comme nombre de femmes, elle s'en accommodait: quand l'esclave tient le maître, rien n'égale son pouvoir. Elle est tout,--jusqu'au jour où elle n'est plus rien. Noémi le savait; mais elle se sentait sûre de sa jeunesse et de son charme, pendant bien des années. Après nous, le déluge!... Et puis, elle veillait. Elle avait connu des infidélités passagères de Philippe. Elle n'y attachait pas trop d'importance, car elle les avait bien jugées: sans lendemain. Elle se payait seulement le luxe de petites vengeances, qu'elle ne lui disait pas. Elle l'avait trompé rageusement une fois, une seule fois que l'infidélité de Philippe lui avait été plus cuisante. Elle y avait eu peu de plaisir, et même un peu de dégoût; n'importe! Elle était quitte. Après, elle s'était montrée au mari plus caressante qu'avant; elle éprouvait une jouissance à se dire, tandis qu'elle l'embrassait:

--Mon chéri, je te mens. Ça t'apprendra! Tu _l'es!..._

La crainte qu'elle avait de Philippe, s'il l'eût appris, ajoutait à l'intérêt. Philippe ne savait rien de précis, aucun fait: mais il lisait dans ses yeux le mensonge. Que Noémi l'eût ou non trompé, il savait qu'elle y pensait. Et elle voyait passer dans son regard un éclair: ses mains l'eussent broyée. Mais il ne savait rien, il ne saurait jamais rien: elle fermait les yeux, d'un air langoureux de colombe. Il disait brutalement:

--Regarde-moi!

Elle avait le temps de se composer un regard de candeur. Il savait que c'était faux,--et il n'y résistait point.

Il ne lui en voulait pas, quoique, s'il l'eût prise sur le fait, il lui eût cassé les reins. Il n'attendait pas d'elle ce qu'elle ne pouvait lui donner: la franchise et la fidélité. Puisqu'elle lui plaisait, et tant qu'elle lui plairait, tout: était bien. Mais il se jugeait libre de rompre, quand elle ne lui plairait plus!

Annette avait plus de scrupules. Elle était femme, elle savait mieux ce qui se passait dans le cœur de Noémi. Noémi pouvait être fausse, vaine, et tromper Philippe: elle l'aimait. Non, ce n'était pas un jeu pour elle, ainsi qu'il avait dit. Elle tenait à lui, comme un morceau de sa chair. Non seulement par le clou de feu de la volupté. Mais par le fond du cœur, bon ou mauvais. Bon et mauvais. En amour, rien ne compte que la force d'amour, cet aimant impérieux qui incruste, âme et chair, un être dans un être. Elle tenait à lui, comme au but de sa vie, à ce qu'elle avait voulu, voulu, voulu, pendant des années. Une femme ne sait pas toujours pourquoi elle s'est éprise. Mais parce qu'elle s'est éprise, elle ne peut plus se déprendre. Elle y a trop dépensé de ses forces et de son désir, pour pouvoir les reporter sur un nouvel objet. Elle vit comme un parasité sur l'être qu'elle a choisi. Pour l'arracher de l'autre, il faut trancher dans les deux.

Le soupçon commençait à mordre Noémi. Un presque rien, d'abord. Un grignotement de souris. Rien de changé dans la vie. Philippe, comme à l'ordinaire, rude, toujours pressé, peu désireux de parler, l'écoutait sans l'entendre, absorbé, une flamme aux yeux. Il était pris en ce moment dans une assez désagréable affaire qu'il s'était attirée, une polémique sans ménagements: Noémi le savait et elle ne désirait pas être tenue au courant de ces ennuis. Quand il était là dedans, il ne pensait à rien autre, et il la négligeait: il n'y avait qu'à attendre, en le laissant jeûner: il lui revenait après, avec plus d'appétit.--Tout de même, il jeûnait trop! Les autres fois, elle s'amusait à des agaceries qui provoquaient les rebuffades de Philippe, irrité d'être distrait de ses préoccupations; et tout en se récriant très fort de sa discourtoisie, elle n'en était pas fâchée: elle était comme un enfant qui joue avec un pétard; plus cela fait de bruit, et plus cela divertit... Mais cette fois (catastrophe!) le pétard n'avait pas pris... Les agaceries de Noémi tombèrent dans l'indifférence. Philippe ne les remarqua même point... La souris du soupçon passa, repassa, s'installa. À force de ronger, elle atteignit la chair.--Un jour, Noémi cria...