Part 19
Sa mère, fière paysanne des plateaux jurassiens, habitués à lutter avec le sol ingrat que le vent âpre mord, servit comme femme de journée, lessiveuse au canal, fit les plus rudes travaux, solide comme une jument du Perche, abattant la besogne avec ses quatre membres et sa carcasse de fer, âpre au gain, mais exacte, probe, dure pour elle et serrée; elle était crainte et recherchée: une langue redoutable, qu'elle tenait attachée; on la savait maîtresse, par le mari mort, de bien des secrets de maison; elle n'en usait point, mais elle les avait: il était plus prudent de payer ses services que de s'en passer. Sans scrupules d'esprit et d'action rigoureuse, un feu sombre,--(dans cette race, l'Espagne a laissé de son sang)--une passion d'énergie sans limites qui, mêlée au désabusement gaulois, ne croit à rien et agit comme si le salut et la damnation étaient au bout. Elle n'aimait que son fils. Farouche façon d'aimer! Elle ne lui cachait rien de ce qu'aux autres elle taisait: elle le traitait en associé. Ambitieuse pour lui seul: elle se sacrifiait, et il devait se sacrifier--à qui? À _sa_ revanche (_Sa?_ Oui, la sienne, celle du fils, celle de la mère, c'est la même!) Pas de tendresse, point de gâteries, ni surtout de plaignotteries!... «Prive-toi! Tu te pourlécheras plus tard...» Quand il revenait de classe,--(Dieu sait par quels efforts de travail et de diplomatie elle lui obtint une bourse au collège de la ville, puis au lycée du chef-lieu!)--quand il revenait battu et humilié par les petits bourgeois, héritiers imprudents de la malveillance cachée des pères, elle lui disait:
--Sois plus fort qu'eux, plus tard! Ils te baiseront les pieds.
Elle disait:
--Compte sur toi! Ne compte sur personne!
Il ne compta sur personne, et bientôt il fit voir qu'on aurait à compter avec lui. Elle réussit à se tenir accrochée à la vie, jusqu'à ce que les études du fils brillamment terminées, il eût pris à Paris ses premières inscriptions de médecine. Il était dans un examen, quand elle s'alita, avec une fluxion de poitrine. Elle ne voulut pas le troubler, avant qu'il eût fini. Elle mourut sans lui. De sa rude écriture, tordue comme les griffes de la vigne au printemps, tous les points et accents bien marqués en leur place, elle mit sur une feuille blanche soigneusement coupée à une lettre du fils peu ménager de papier:
--«Je m'en vas. Mon garçon, tiens-toi ferme, ne lâche point!»
Il n'avait point lâché. Revenu au pays pour enterrer sa mère, il trouva une petite somme, amassée jour par jour, qui lui permit de payer son entretien encore pendant une année. Puis, réduit à lui-même, il passa la moitié de ses journées et quelquefois de ses nuits à gagner ce que l'autre moitié exigeait pour subsister. Nulle tâche ne le rebuta. Il fit de la naturalisation chez un empailleur, il fut modèle chez un sculpteur, garçon extra le dimanche dans des cafés de banlieue, ou le samedi soir dans des restaurants de noces; il lui arriva même, l'hiver, un matin de famine, de se faire engager par le service de voirie dans une équipe de balayeurs de neige. Il n'hésita point à recourir aux quémandages impudents, aux secours, aux prêts humiliants, qu'on ne pourra point rendre, et qui donnent le droit à des faquins, pour une pièce de cent sous, de vous traiter sans ménagements... (Bougre! Ils ne s'y risquaient pas deux fois, sous son regard! Mais alors, ne pouvant plus se payer en mépris, ils se payaient en haine, prudente, derrière son dos: ils le vilipendaient.)--Il alla jusqu'à prendre, durant quelques mois de travail acharné, l'argent que lui offrait une fille du quartier. Il n'en rougissait point: car ce n'était pas pour lui, (il se tuait de privations), c'était pour le succès. Des besoins, certes, il en avait! il eût voulu tout prendre; mais il les jugulait. Plus tard! Vaincre d'abord. Et pour vaincre, il faut vivre. Vivre par tous les moyens. La victoire lave tout. Et elle lui était due. Il se sentait du génie.
Il frappait l'attention des maîtres, des camarades. On lui confiait des travaux, qu'après un semblant de retouches signaient des hommes arrivés. Il se laissait exploiter, pour se créer des droits sur ceux qui barraient la porte aux arrivants. Ils n'étaient pas très pressés de le laisser entrer. Ils l'estimaient. L'estime est une monnaie qui dispense des autres. On l'appréciait, ouida! Ce prix ne l'engraissait point. Malgré sa solidité jurassienne, il était, de fatigue et de sous-nutrition, en train de succomber, quand Solange le rencontra. C'était à une de ces nombreuses œuvres qu'elle patronnait, avec une générosité sincère et intermittente, de cœur et d'argent: une clinique d'enfants. Solange y vit Philippe se dévouer, avec rage,--cette rage qu'il avait de vaincre, partout où restait une chance,--au chevet de petits malades qui semblaient condamnés; il y passait des nuits et sortait de ces combats; l'air hâve et exténué, mais les yeux qui flambaient de fièvre et de génie. Quand il avait vaincu, il était presque beau et semblait plus que bon, auprès du petit patient qu'il venait de sauver. L'aimait-il? C'est possible; pas certain... Mais avec le mal il avait eu le dernier mot!
Solange, quand elle connut la situation de Philippe, passa par une de ces crises de «pathétisme» périodique, où tout son horizon était bloqué par un unique objet. Si l'on en voulait profiter, il ne fallait point perdre de temps. Philippe ne le perdait jamais. Cet homme qui se noyait s'empara de la main qui lui était tendue. Il prit même le bras avec, et il eût pris le reste, s'il ne s'était aperçu que Solange, dans ses emballements, ne concevait pas l'idée de rapports amoureux. Elle aimait à s'exalter, mais cela ne dérangeait en rien sa tranquillité. Philippe n'avait jamais vu encore une femme s'intéresser à lui, sans y chercher son intérêt. La bonne Solange trouvait son plaisir en elle. Elle ne demandait aux autres que de ne pas la contrarier dans l'image qu'elle s'en faisait. Au fond, elle ne tenait pas à les connaître. Elle écartait de sa vue tout ce qui, chez un autre, aurait pu lui déplaire, sous prétexte que ce n'était pas «sa vraie nature»; et elle ne gardait comme _vraie_ que ce qui lui ressemblait. Elle en arrivait ainsi à se faire un univers tout pétri de braves gens anodins, comme elle. Philippe se laissa faire, avec un peu de mépris et un peu de respect. Il n'aimait pas les sots; et il estimait tels ceux qui ne voyaient pas le monde comme il était; mais une bonté qui fait le bien dont elle parle n'était pas pour lui un spectacle commun. Quelles que soient les valeurs, morales ou immorales, l'essentiel est qu'elles _vaillent._ La bonté de Solange n'était pas fictive. Dès qu'elle sut le dénuement et le labeur de Philippe, elle le pensionna, jusqu'à ce qu'il fût sorti des années d'examens, elle lui procura le répit de travailler en paix. Elle fit plus: elle usa de ses relations étendues pour intéresser à lui un des maîtres influents de la Faculté, ou--(car cet homme avisé n'était pas sans avoir remarqué la valeur inquiétante du louveteau affamé)--pour faire que son intérêt ne demeurât point confiné _intus et in cute_, mais se montrât au jour. Enfin, ce fut elle qui, le mettant en rapports avec un roi des huiles américain, désireux de s'immortaliser par procuration, lui ouvrit les chemins rapides de la renommée, que d'abord il fonda, au delà de l'Océan, sur ses audacieuses prouesses dans un Palace-hôpital du pharaon.
Au reste, il arriva, au cours des années d'épreuves, que Solange oubliât totalement son protégé pendant des mois, et que la pension promise cessât, par distraction. Toute leur bonne volonté ne fait pas que les riches puissent comprendre qu'il faille toujours penser à l'argent. L'argent, c'est une préoccupation de pauvres. Solange envoyait à Philippe des billets de concert. Pour rappeler à cette charmante femme, dans sa loge de théâtre, la pension arriérée, il fallait avoir toute honte bue. Philippe la buvait. C'était parfois le seul aliment qu'il eût pris de la journée. Solange faisait alors de grands yeux étonnés:
--Quoi donc?... Ah! cher ami, que je suis donc étourdie!... Dès que je serai rentrée...
Elle promettait, oubliait encore un jour ou deux, et envoyait enfin, s'excusant le plus gentiment du monde. Philippe, enragé d'attente et d'humiliation, se jurait que la prochaine fois il crèverait plutôt que de redemander. Mais crever, c'est bon pour ceux qui n'ont pas besoin de vivre! Et lui, il avait besoin... Il redemanderait, autant de fois qu'il faudrait... Solange ne lui en voulait point. Si elle oubliait souvent,--(«Elle avait tant à penser!»...)--quand on le lui rappelait, elle avait toujours le même plaisir à donner...
Quels singuliers rapports que ceux de cet homme, jeune, ardent, affamé de tous les biens de la terre, avec cette femme, à peine plus âgée que lui, élégante, jolie, douce, bonne à manger, qui se voyaient seul à seule, souvent, pendant des années, sans que rien d'équivoque s'insinuât dans leur amitié! La tranquille Solange conseillait maternellement Philippe sur la toilette, sur les petits problèmes du monde et de la vie pratique. L'orgueil de Philippe n'avait point honte de recevoir, de demander conseil, et même de se confier, de conter ses ambitions et ses déceptions. Il le pouvait sans crainte. Solange n'entendait rien, rien de mal, rien de réel. Qu'importe! Elle écoutait, et elle disait, après, avec son bon sourire:
--Vous voulez m'effrayer. Mais je ne vous crois pas.
Car elle ne croyait que ce qui n'était pas vrai.
Et cet homme, impitoyable pour toutes les médiocrités, ne fit qu'une exception dans la vie: pour Solange. Il s'abstenait de la juger.
Précédé d'une réputation, à l'américaine, tapageuse, mais solide et basée sur des réalités indiscutables, il était revenu à Paris, depuis sept à huit ans. L'appui de son cornac, remorquant à la suite des dollars insolents les protections officielles, lui avait frayé passage, en dépit des triples barrières entassées par la routine, la jalousie, et par les justes droits de ceux qui depuis longtemps attendaient leur tour d'entrer. Justes ou non, il leur passa sur le ventre, à tous. Philippe n'eût point souffert des honneurs ou des avantages qui ne fussent pas mérités; mais, les sachant mérités, il ne s'embarrassait point des moyens pour les décrocher. Il méprisait trop les hommes pour ne pas leur emprunter, quand c'était nécessaire, leurs méprisables armes, afin de les enfoncer. Il ne négligea point une réclame de presse, qui perçait les oreilles, à la façon des cuivres accompagnant jadis, sur les tréteaux de villages, les arracheurs de dents. Il fut l'homme des exhibitions mondaines, des avant-premières, des vernissages, des galas officiels. Il se prêta aux interviews sensationnelles. Lui-même il écrivit--(on n'est jamais mieux servi que par soi)--et, par un ou deux exemples, il montra aux contradicteurs qu'il maniait la plume aussi bien que le bistouri. Avis aux amateurs!... Point d'équivoque! Sa façon de tendre la main voulait dire: «Alliance, ou guerre?» Il ne laissait aucun moyen d'échapper par la neutralité.
En même temps, un travail acharné, nul ménagement pour soi, pas plus que pour les autres, l'indifférence aux risques, des résultats éclatants, impossibles à nier, qui lui faisaient de ses internes, dans l'hôpital qu'il dirigeait, d'enthousiastes partisans; des communications téméraires à l'Académie, qui soulevaient l'incrédulité exaspérée des esprits bien assis, n'aimant pas à être bousculés; des joutes homériques, d'où il sortait presque toujours avec le mot décisif, toujours avec le dernier.
Il épouvantait les timidités. Point d'égards aux individus, quand l'intérêt de la science ou de l'humanité lui semblait en jeu! Il eût voulu expérimenter sur les criminels, supprimer les monstres, châtrer les anormaux, faire des essais héroïques sur la chair vivante. Il haïssait la sentimentalité. Il ne s'apitoyait pas sur ses patients, et il ne leur permettait pas les apitoiements. Leurs geignements ne l'intéressaient pas. Mais où il pouvait sauver, il sauvait,--rudement; il tranchait dans le vif, pour guérir le vivant. Dur de cœur, mais les mains douces. Ils le craignaient, et ils le recherchaient. Il rançonnait les riches et ne demandait rien aux pauvres.
Il vivait largement, ayant pris le goût du luxe,--que d'ailleurs il eût pu, sans regrets, d'un jour à l'autre, rejeter entièrement;--mais cette vie, puisqu'on l'a, autant la prendre toute! Sa femme faisait partie de son luxe. Il jouissait de l'une et de l'autre, et il ne leur demandait pas ce qu'ils ne pouvaient donner. Il ne demandait pas à Noémi de partager sa pensée, et il ne le lui offrait pas. Noémi n'y tenait point: si elle avait le reste, elle gardait, jugeait-elle, la bonne part. Lui, avait décidé qu'en tout cas c'était la seule qu'on dût aux femmes. Une femme qui pense est un meuble encombrant.
Pourquoi donc fut-il pris sur-le-champ par Annette?
Par ce qui lui ressemblait.
Par ce qui lui ressemblait dans l'Annette de ce temps, et que lui seul pouvait lire. Au croisement de lames de leurs premiers regards, au battement des premières répliques, fer contre fer, il se dit:
--Elle voit ces gens comme moi. Elle est de ma race.
De sa race? Il ne semblait guère, à en juger par les faits: Annette était tombée de la sphère sociale, où Philippe s'était hissé, à la force du poignet; et il se rencontraient, à un échelon de passage.--Mais, à ce moment précis, ils étaient de plain-pied; ils se sentaient tous deux étrangers à ce monde, adversaires de ce monde, tous deux comme d'une autre race, jadis maîtresse du sol, maintenant dépossédée, dispersée sur la terre, à peu près disparue. Et qui sait, après tout, les mystères des races et leurs vicissitudes, cette mêlée millénaire où, semble-t-il, l'humanité s'achemine au triomphe final de la médiocrité?... Mais il y a des ressauts; et parfois, l'ancien maître du sol, pour un jour, reprend son bien. Son bien ou non, Philippe revendiquait le sien. Et comme tel, il venait de s'adjuger Annette.
Quand Annette fut rentrée au logis, baissant la tête, le front pesant, elle se coucha sans parler. Elle faisait le vide en elle. Mais elle ne s'endormit pas. Il lui fallait guetter, pour écarter une image: dès qu'elle s'engourdissait, l'image se présentait à l'entrée. Pour l'oublier, elle essaya de ses préoccupations journalières: elles ne l'intéressèrent point. Alors, elle fit appel, contre l'invasion menaçante, à un allié qu'elle craignait habituellement d'évoquer, car il risquait de remuer trop de troubles passés: Julien, et le monde de pensées qu'autour du nom aimé, plus fictif que réel, le regret et le rêve avaient groupées. Ils reparurent un moment, et retombèrent glacés. Elle s'obstina à les ressaisir de force. Elle ne tenait dans ses bras qu'une gerbe fanée. Un coup de soleil avait bu la sève. À vouloir les ranimer, Annette, avec ses mains fiévreuses, achevait de les brûler. Elle s'agitait, tournant et retournant l'oreiller. Il fallait pourtant dormir, pour le travail du lendemain. Elle prit un cachet, et tomba dans l'oubli. Mais quand, après trois ou quatre heures, elle se réveilla, le souci était là; et il lui sembla que, même pendant le sommeil, il ne l'avait pas quittée.
Le lendemain et les jours qui suivirent, son trouble persista. Elle allait, elle venait, elle donnait ses leçons, elle causait, elle riait, ainsi que d'habitude. La machine, bien montée, continue d'elle-même. Mais l'âme était inquiète.
Une journée grise, en traversant Paris, soudain tout s'éclaira... De l'autre côté de la rue, Philippe Villard passait... Elle rentra, baignée de joie.
Quand elle se décida à comprendre les raisons de cette joie, elle fut atterrée. Comme si elle eût reconnu en sa chair un cancer!... Ainsi, encore une fois, elle était prise au piège! L'amour? L'amour pour un homme qui serait pour elle encore une cause d'inutiles souffrances, un homme qu'elle ne connaissait pas, mais qu'elle savait dangereux, sans bonté, un homme qui ne lui appartenait pas, qui appartenait à une autre, un homme qu'elle n'aimait pas, puisqu'elle en aimait un autre! Un autre? Oui, Julien, elle l'aimait toujours. Eh bien, si elle l'aimait, est-ce qu'elle pouvait aimer un autre?--Elle l'aimait... Mais comment, mais comment le cœur pouvait-il se donner à deux êtres à la fois? Se donner tout entier, à chacun, sans partage! Car lorsqu'il se donnait, le cœur d'Annette se donnait tout... Elle avait le sentiment de se prostituer. Certes, livrer son corps lui eût paru moins honteux que livrer son cœur à deux amours à la fois. N'était-elle pas sincère, loyale avec elle-même?--Justement. Elle ne savait pas qu'elle avait plus d'un cœur, qu'elle était plus d'un être. Dans la forêt d'une âme coexistent des futaies de pensées, des fourrés de désirs, vingt essences différentes. On ne les distingue point, à l'ordinaire: elles dorment. Mais quand passe le vent, leurs rameaux s'entre-choquent... Le choc des passions avait depuis longtemps déjà réveillé dans Annette sa multiplicité. Elle était à la fois la femme de devoir et d'orgueil passionné, la mère passionnée, l'amante passionnée--l'amante? les amantes... la forêt sous la houle et ses bras jaillissants vers tous les points du ciel... Mais Annette, humiliée jusqu'à l'accablement de cette force qui disposait d'elle sans son adhésion, pensait:
--À quoi bon vouloir et lutter, des années, s'il suffit d'un instant pour tout ruiner? D'où vient-elle donc, cette force?
Car elle la répudiait, avec fureur, comme étrangère. Ne reconnaissait-elle pas sa propre substance? Ah! c'était le plus accablant. Comment s'évader de soi-même?
Elle n'était pas femme à plier passivement sous une fatalité intérieure, qu'elle méprisait. Elle décida d'étouffer un sentiment qui la mortifiait. Et, son labeur aidant, elle y eût réussi, sans Noémi.
Elle reçut une lettre de la grande écriture de la petite personne, qui en avait étudié l'élégance mondaine, sans pouvoir en déguiser la sèche décision. Quelques lignes aimables la priant à dîner. Annette s'excusa sur ses occupations. Noémi redoubla, exprimant cette fois le désir chaleureux qu'elle avait de la revoir et lui laissant le choix de la soirée. Annette, résolue à ne plus affronter un danger qu'elle avait éventé, déclina de nouveau l'invitation, prétextant son extrême fatigue, à la fin de ses journées. Elle s'en croyait quitte; mais le petit Pandarus, qui est, à ses heures d'ennui et de malice, une des mille formes de l'Amour, ne laissa plus Noémi en repos qu'elle n'eût introduit Annette dans sa bergerie. Et Annette, un soir que, rentrant de ses leçons, elle préparait le dîner--(c'est toujours l'heure que choisissent, pour faire leurs visites, les désœuvrés)--vit paraître Noémi, gazouillante, qui l'assura d'une amitié éternelle. Annette, gênée de se montrer à son désavantage, malgré elle séduite par les tendresses de celle en qui, à son insu, elle aimait un reflet de «l'autre», tint bon, malgré les instances, et refusa tout dîner; mais elle ne put faire moins que de promettre sa visite, s'informant prudemment des heures où elle serait sûre de trouver Noémi seule. Noémi remarqua le souci que prenait Annette d'éviter Philippe; elle l'interpréta par la timidité et le manque de sympathie. La sienne en augmenta. Revenue au logis, elle eut l'imprudence bavarde de raconter sa visite à Philippe, insistant, avec la perfidie charmante des excellentes amies, sur tout ce qui, à son sens, pouvait achever de déprécier une femme aux yeux de Philippe: le dénuement, le désordre, l'odeur d'encre et de cuisine, bref, l'Annette au fourneau. Philippe, qui connaissait la vaillante histoire d'Annette, et qui connaissait encore mieux l'odeur de la pauvreté, fit d'autres réflexions que celles qu'on escomptait; mais il les garda pour lui.
Ce ne fut pas tout à fait le hasard qui fit que, peu de jours après, Annette, sortant de chez Noémi, rencontra dans la rue Philippe qui rentrait. Ne l'ayant point cherché, elle se crut permis de ne pas combattre la joie secrète qu'elle en éprouva. Ils échangèrent quelques paroles. Pendant qu'ils étaient arrêtés, à causer, une jeune femme passa, que Philippe salua, et qu'Annette reconnut. C'était l'intelligente actrice, qui jouait alors la Maslowa. Annette avait de l'attrait pour elle; et sa sympathie se lut dans son regard. Philippe lui demanda:
--Vous la connaissez?
--Je l'ai vue, dit-elle, dans _Résurrection._
--Ah! fit-il, avec un pli de la bouche dédaigneux.
Annette s'étonna:
--Vous n'aimez pas son jeu?
--Son jeu n'est pas en cause.
--C'est la pièce, alors? Vous ne l'aimez pas?
--Non, dit Philippe.
Et il ajouta, voyant Annette curieuse de savoir ses raisons:
--Faisons quelques pas ensemble, voulez-vous? C'est un peu sans façons. Mais les façons ne sont pas faites pour nous.
Ils cheminèrent ensemble. Annette, gênée et flattée. Philippe parlait de la pièce, avec un mélange d'animosité et d'humour, comme Tolstoy lui-même (juste retour des choses!) en usait souvent avec ceux qu'il n'aimait point. Il s'interrompit, amusé de sa sévérité:
--Je ne suis pas juste... Quand je vois une œuvre, je vois ceux qui la voient, je la vois sous leurs méninges; et le spectacle n'est pas beau.
--Il l'est chez quelques-uns, dit Annette.
--Oui, ils sont quelques-uns qui ont le don d'embellir la misère du monde. Cela les dispense d'y remédier. Ces bons idéalistes se ménagent de douces heures avec l'infortune des autres, qui leur est un sujet d'émotions artistiques ou charitables de tout repos; mais ils en ménagent de meilleures encore aux forbans qui l'exploitent. Leur sentimentalité couvre de son pavillon les Ligues patriotiques ou de repopulation, les lancements d'émissions, les guerres coloniales et autres philanthropies... L'époque de la larme à l'œil!... Il n'en est pas de plus sèche et de plus intéressée... L'époque du bon patron (vous avez lu Pierre Hamp?) qui bâtit près de l'usine l'église, l'assommoir, l'hôpital et le bordel.. Ils font deux parts de leur vie: l'une en discours de civilisation, progrès, démocratie; l'autre en exploitation et destruction sordide de tout l'avenir du monde, empoisonnement de la race, anéantissement des autres races de l'Asie et de l'Afrique... Après quoi, ils vont s'attendrir sur la Maslowa et faire leur sieste sur les moelleuses harmonies de Debussy... Gare au réveil! Les haines féroces s'amassent. La catastrophe vient... Tant mieux! Leur sale médecine ne cherche qu'à entretenir les maladies. Il faudra toujours en venir à la chirurgie.
--Est-ce que le malade en réchappera?
--J'enlève le mal. Tant pis pour le malade!
Une boutade. Annette sourit. Philippe lui jeta un coup d'œil de côté:
--Cela ne vous fait pas peur?
--Je ne suis pas malade, dit Annette.
Il s'arrêta pour la regarder:
--Non, vous ne l'êtes pas. On respire avec vous une odeur de santé... Cela me change de mes infections physiques et morales! Les dernières sont les pires... Pardon de ma diatribe! Mais je sors d'une séance, d'une dispute avec une bande de tartuffes de l'entretien officiel des maladies, c'est-à-dire de l'Hygiène; j'étais plein de colère et de dégoût à étouffer; et quand je vous ai vue, vos yeux clairs, votre franche démarche, tout en vous fier et sain, j'ai pris égoïstement une bouffée de votre air. Voilà! cela va mieux. Merci.
--Me voici promue médecin! Après ce que vous venez d'en dire?
--Médecin, non pas. Médecine. Oxygène.
--Vous avez une façon de traiter les gens!
--C'est ainsi que je les classe: inspiration, expiration: ceux qui renouvellent, et ceux qui tuent, ceux qu'il faut tuer.
--Qui voulez-vous tuer encore?
--_Encore!_ releva-t-il. Vous trouvez que j'ai assez de mes malades?
--Non, non, c'est malgré moi, dit Annette en riant. C'est le vieux sang classique.... Mais puis-je vous demander, quand je vous ai rencontré, à qui vous en aviez?