Part 18
Rarement, ses auditeurs lui soufflaient la réponse, car ils n'écoutaient guère. Mais ils ne lui en voulaient pas. Solange n'était pas de ces péroreuses, qu'il faut suivre dans leurs discours insipides. Elle était sans orgueil et prête affectueusement à s'excuser de vous avoir ennuyé. Mais, de nature, incapable de suivre une pensée, elle avait une aspiration naïve à penser et une immense bonne volonté. Il n'en sortait pas grand'chose: les pensées restaient en route; les graves livres ouverts, Platon, Guyau, Fouillée, bâillaient, à la même page, des semaines ou des mois; et les beaux grands projets, idéalistes, altruistes,--œuvres d'assistance sociale, ou systèmes nouveaux d'éducation--étaient des joujoux d'esprit, qu'elle ne tardait pas à oublier dans les coins, sous les meubles, jusqu'au prochain hasard qui les lui faisait retrouver. Bonne petite bourgeoise, douce, aimable, jolie, raisonnable, pondérée, un tantinet pédant, pas gênante, plaisante, qui, sans pose, s'imaginait qu'elle avait des besoins intellectuels, et qui n'avait besoin, en somme, que de parler d'idéal et de beaucoup d'autres choses, le tout sur le même plan, tranquille, propret, bien tenu, honnête, pur, et nul.
Plus jeune qu'Annette de trois ou quatre ans, elle avait subi autrefois pour Annette une de ces attractions paradoxales, que ressentent pour les natures dangereuses les natures sans danger. Il est vrai que ces phénomènes se produisent d'ordinaire, à distance. En fait, elle avait peu approché Annette, au lycée, où elles étaient dans des classes différentes. C'était seulement pour l'avoir vue au passage et pour avoir cueilli quelques échos des grandes que la petite Solange avait conçu pour son aînée une fascination intimidée. Annette ne s'en était pas doutée. Solange l'avait parfaitement oubliée, depuis. Elle s'était mariée, et elle était heureuse. Pour qu'elle ne le fût pas, il eût fallu que son mari fût un monstre,--ou un homme passionné. Victor Mouton-Chevallier n'était, grâce à Dieu, ni l'un ni l'autre! Sculpteur de son métier, l'inspiration ne le tourmentait pas, car il avait des rentes et une riche flemme. Il ne manquait pas de goût; mais il n'éprouvait aucun besoin pressant de traduire dans son art autre chose, ni autrement que ne l'avaient déjà fait celui-ci, celui-là, ou cet autre de ses illustres confrères de tous les temps. Et comme il ignorait l'ambition, comme il était dénué de sentiments mesquins, (peut-être aussi des autres), il goûtait une satisfaction sans mélange à se retrouver si bien, si complètement exprimé--(du moins, il s'en flattait)--par Michel-Ange, par Rodin, par Bourdelle, ou par de plus petits messieurs: car il était éclectique, et prenait partout son bien. Dans cet heureux état, ce n'eût vraiment pas été la peine de se fatiguer à produire soi-même, si ce n'eût ajouté au plaisir une saveur de plus: la flatteuse illusion qu'il était de la famille. Il prenait volontiers polir lui le respect attendri qu'il se croyait tenu de témoigner pour les héros de l'art et pour leurs infortunes; il participait à celles-ci,--de loin; et sa figure réjouie s'obligeait à des mines d'austère mélancolie, en écoutant sa femme pianoter sagement la Sonate Pathétique: (car Beethoven aussi était de la famille).--Solange avait pleinement répondu à ses besoins domestiques. Une affection tranquille, une bonté facile, une humeur douce, égale, complaisante, un idéalisme en chambre, qui ne se risque pas dehors quand il fait vent ou crotte, une propension à admirer, qui rend la vie tellement plus commode!--enfin, d'un mot qui dit tout: _la sécurité_,--leur vrai idéal inavoué... Leurs moyens de fortune et de cœur le leur permettaient: ils étaient à l'abri des préoccupations matérielles; et il n'était pas à craindre qu'ils introduisissent dans leur home, le souci.
Ils y introduisirent pourtant Annette. S'ils avaient pu se douter des éléments de trouble que portait en elle cette _Frau Sorge_, ils eussent été diantrement mal à l'aise. Mais ils ne le surent jamais. Ils étaient de ces innocents qui jouent avec un explosif; ils auraient une attaque de nerfs, s'ils savaient ce qu'ils tiennent dans la main. Mais n'en connaissant rien, après avoir bien joué, ils vont, sans penser à mal, le déposer gentiment dans le jardin d'un ami.--Ils déposèrent Annette dans le jardin des Villard.
Quand Solange avait retrouvé Annette, elle retrouva, du même coup, le vieux sentiment qu'elle avait eu pour elle: elle s'en éprit. Elle savait, comme tout le monde, la vie «irrégulière» d'Annette. Mais bonne--sans profondeur, aussi sans pruderie--elle ne la jugeait point mal. Il faut dire qu'elle ne la comprenait pas bien. Avec son penchant à l'indulgence, qui était le côté le plus sympathique de son aimable nature, elle pensait que sans doute Annette avait été une victime, ou bien qu'elle avait eu ses raisons sérieuses pour agir comme elle avait fait, et qu'en tout cas, cela ne regardait qu'elle; et elle s'indigna contre l'opinion. Après avoir revu l'amie, elle s'était informée, elle apprit son courage et son abnégation; elle conçut pour elle une admiration enflammée. Ce fut un de ces emballements périodiques, qui ne lui laissaient, pour un temps, plus de place pour aucun autre sentiment. Son mari, qu'elle alimentait de ses enthousiasmes, trouva dans celui-ci une occasion de plus de s'attendrir, sur la noblesse de cœur d'Annette, et aussi de sa femme, et aussi sur la sienne. (Est-il rien qui nous fasse mieux déguster notre beauté morale que de nous émouvoir sur celle du prochain?) Entre les deux époux, il y eut, à l'égard d'Annette, surenchère de nobles intentions. On ne pouvait laisser seule, dénuée de sympathies, cette pauvre femme, victime de l'injustice sociale! Les Mouton-Chevallier allèrent trouver Annette, au haut de ses cinq étages. Ils la surprirent en train de faire son ménage. Ils ne l'en trouvèrent que plus touchante; et sa froideur leur parut d'une admirable dignité. Ils ne la quittèrent point qu'ils n'eussent emporté la promesse qu'Annette avec son gamin viendraient dîner, un soir prochain, en toute intimité.
Annette eut peu de plaisir à cette amitié renouée. Elle en distinguait la fadeur. Les années de solitude morale lui avaient donné un flair sauvage. Il ne fait pas bon s'écarter trop du monde: on a peine à y rentrer; on est devenu sensible à son odeur de cadavre sous les fleurs. Dans le quiet intérieur des Mouton-Chevallier, Annette ne se trouvait pas à l'aise; leur bonheur conjugal ne lui faisait pas envie... «Bénin, bénin, bénin...», comme on dit dans Molière... Non, merci! Pas pour moi!... Elle était à une heure où elle avait besoin d'âpres souffles de vie...
Eh bien, qu'elle soit satisfaite! La bénigne Solange va les lui procurer...
Annette s'habillait pour aller au dîner. Elle devait, ce soir-là, rencontrer chez les Mouton-Chevallier ces amis dont Solange lui rebattait les oreilles, le docteur Villard--un chirurgien à la mode, d'une illustration tapageuse,--et sa brillante jeune femme. Elle était soucieuse... «Si je n'y allais pas?...» Elle eût été capable d'envoyer un mot pour s'excuser. Mais Marc, qu'ennuyaient les tête-à-tête avec sa mère, se réjouissait de tout prétexte de sortir. Annette ne voulut pas le priver de cette distraction. D'ailleurs, elle se trouvait absurde... «Quoi? Qu'est-ce qui te trouble?»... C'était comme un mauvais pressentiment... Inepte! L'esprit rationaliste, qui cohabitait en elle avec les instincts qui n'en tenaient point compte, lui fît hausser les épaules. Elle acheva sa toilette, et, son fils à son bras, elle alla chez Solange.
L'instinct superstitieux n'attendit pas longtemps pour prendre sa revanche. En fait, ce n'est pas miracle qu'un pressentiment se réalise. Un pressentiment est une prédisposition à ce qu'on craint de ressentir. Par conséquent, s'il l'annonce, il n'est point sorcier. Pour jouer sur les mots, il serait plutôt sourcier: en s'approchant de la source, un frisson l'avertit que le flot ronge l'écorce.
Sur le seuil du salon, Annette eut l'avertissement; mais elle fronça les sourcils, et dès qu'elle fut entrée, elle se rassura. Avant même que Solange le lui eût présenté, elle avait d'un regard jugé Philippe Villard: il lui fut antipathique. Elle en eut du soulagement.
Philippe n'était point beau. Il était petit, trapu, le front renflé au-dessus des yeux, de forts maxillaires, une courte barbe en pointe, un regard bleu d'acier. Très maître de lui, il avait une froideur courtoise et impérieuse. Assis à côté d'Annette à table, il suivait deux conversations: l'entretien général que Solange menait à sa manière décousue, et celui que, dans l'intervalle, il tenait avec sa voisine. Dans les deux, il avait le même parler bref, précis, et tranchant. Jamais une hésitation, ni dans le mot, ni dans l'idée. Plus Annette l'entendait, plus elle avait pour lui une hostilité. Elle répondait, masquée sous une indifférence un peu sèche et distante. Il ne semblait pas attacher grand prix à ce qu'elle disait. Sans doute, la jugeait-il d'après les éloges insipides que lui en avait faits Solange. Il était à peine poli. Cela n'étonnait point. On était habitué à ses façons brusques. Mais Annette les supportait avec irritation. Elle l'observait, de côté, sans avoir l'air de voir, trait par trait; et elle n'en trouvait aucun qui lui plût. Mais l'impression totale n'était point le total des impressions de détail; et quand elle arrivait, sans trouble, à la fin de son examen, elle retrouvait le trouble. Un mouvement, de la main, un plissement du visage... Elle le craignait. Et elle pensait: «Surtout, qu'il ne me voie pas!»...
Solange parlait d'un auteur qui avait, disait-elle, le don des larmes.
--Un joli don! dit Philippe. Les larmes dans la vie, déjà, ne valent pas cher. Mais dans l'art, je ne connais rien de plus dégoûtant que de les mettre en bouteille.
Les dames se récrièrent. Madame Villard disait que les larmes étaient un des plaisirs de la vie, et Solange une parure de l'âme.
--Eh bien, et vous, vous ne protestez pas? demanda-t-il à Annette. Vous approvisionnez-vous aussi chez le fournisseur?
--J'ai assez des miennes, dit-elle, je n'ai pas besoin de celles des autres.
--Vous vivez sur votre fonds?
--Si vous avez un moyen de m'en débarrasser?
--Soyez dure!
--J'apprends! répondit-elle.
Il lui jeta un bref regard de côté.
Les autres continuaient de s'épancher.
--Tenez, dit Philippe à Annette, voilà un bonhomme à qui il faudra l'apprendre!
(Il lui montrait, du coin de l'œil, Marc, dont le visage mobile trahissait naïvement les émotions diverses que lui causait la jolie madame Villard, assise à côté de lui).
--Je crains, dit Annette, qu'il n'ait déjà que trop de dispositions.
--Tant mieux!
--Tant mieux pour ceux qui sont sur le passage?
--Qu'il marche dessus!
--Vous en parlez à votre aise!
--Vous n'avez qu'à vous écarter.
--Ce serait contre nature.
--Mais non, ce qui est contre nature, c'est de trop aimer.
--Son enfant?
--Qui que ce soit, et surtout son enfant.
--Il a besoin de moi.
--Regardez-le! Est-ce qu'il pense à vous? Il vous renierait, pour une miette mangée dans la main de ma femme.
Les doigts d'Annette sur la nappe se crispèrent... Ah! comme elle le haïssait!... Il avait vu ses doigts...
--Je ne l'ai point fait, pour renoncer à lui, dit-elle.
--Vous ne l'avez point fait, répondit-il. C'est la nature qui l'a fait. Elle s'est servie de vous, et vous rejette après.
--Je ne me laisse pas rejeter.
--Bataille, alors?
--Bataille!
Il la regarda en face.
--Vous serez battue, dit-il.
--Je le sais, on l'est toujours. Mais n'importe! On se bat.
Sous son masque de froideur, ses yeux souriaient de défi. Mais le regard bleu de l'autre les traversa, d'un coup. Elle s'était trahie.
Philippe était un violent. La violence était une part de son génie. Il la portait aussi bien à sa clinique, dans ses diagnostics foudroyants et la sûreté de sa main, à la salle d'opération, que dans les actes de sa vie et dans ses décisions. Habitué à lire, d'un regard, au fond des corps, il saisit sur-le-champ Annette tout entière,--Annette, ses passions, son orgueil et ses troubles, et son tempérament et sa puissante nature. Et Annette se sentit saisie. Le casque aussitôt retombé, la visière baissée, enragée de dépit, elle ne livra plus aux yeux de son adversaire que l'armure glacée. À l'étreinte de son cœur, elle savait maintenant que l'ennemi était là. L'ennemi? Oui, l'amour... (Ah! le mot fade, si loin de la force cruelle!...) Au brusque éveil d'intérêt qu'elle avait perçu en lui, elle opposa une raideur ironique, qui voilait mal son animosité. C'était achever de se trahir. Elle était trop vraie, trop passionnée. Elle ne pouvait pas feindre. Son animosité même la montrait jusqu'en ses profondeurs.--Philippe était seul à voir. Il n'essaya plus de ranimer l'entretien; il en savait assez; et, l'air détaché, racontant à la société une de ces histoires amères et plaisantes, marquées de sa rude expérience, il mesurait du regard celle qu'il allait prendre.
Aucun des assistants n'avait rien observé. Les Mouton-Chevallier constataient à regret qu'Annette et Philippe ne sympathisaient point: entre les deux caractères, il n'y avait rien de commun. Au reste, en réunissant Annette avec les Villard, ils n'avaient songé qu'à rapprocher Annette et Mme Villard: «elles étaient faites l'une pour l'autre»; et de ce côté, ils eurent le plaisir de voir qu'ils ne s'étaient pas trompés.
Noémi Villard était une délicieuse créole, os menus, chair dodue et dorée de pigeon rôti, des yeux de biche, un nez fin, des joues maigres, avec une gueulette qui avançait pour happer; de jeunes seins ronds et purs, montrés généreusement, les bras frêles, la taille mince, le pied petit, les membres délicats. Elle jouait la femme-enfant, avec des emballements, des langueurs, des élans, des rires et des larmes et des mots zézayants. Elle paraissait une créature fragile, expansive, sensible, pas très intelligente. Elle était tout le contraire. Cérébrale et sensuelle, sèche et passionnée, observant tout, calculant tout, inlassable, incassable, fragile, oui, comme un osier qui plie et--bing!--qui cingle, faite à chaux et à sable sous le friable émail: (elle seule eût pu dire ce que coûte d'énergie ce délicat vernis).--Quant à l'intelligence, elle aurait pu en revendre: elle en avait en banque; mais elle ne l'utilisait qu'au seul objet qui l'intéressât: son mari, qu'elle possédait jalousement. Ç'avait été, des deux parts, un mariage de passion, de la tête et des sens,--volupté, vanité.--La décision de Noémi avait de beaucoup devancé le choix de Philippe, et même son attention. Cet homme qui, à l'exemple d'illustres confrères parisiens, menait avec une égale fougue son écrasante activité professionnelle et une vie mondaine sans arrêt, avait trouvé le temps de «faire», comme on dit, de nombreuses passions. Sa réputation victorieuse n'avait pas été pour peu dans le fol amour et le désir décidé que conçut Noémi de le prendre, mais pour elle seule, et de le garder. Philippe ne se souciait pas de l'intelligence chez les femmes. Il les voulait bien faites, bien portantes, élégantes, et sottes. Il affectait de dire qu'une femme n'est jamais assez sotte. Noémi ne l'était point; mais qu'à cela ne tînt! Une femme qui veut un homme se fait, devant son miroir, l'esprit comme les yeux qu'il veut. Elle grisa Philippe de sa jeune chair, et de son idolâtrie. Elle l'absorba goulûment.
Mais ce n'est pas une sinécure que la carrière d'amante. Il y faut dépenser une espèce de génie. Et jamais de repos! Philippe, après une longue période de mutuelle servitude amoureuse, commençait à se lasser. Noémi, merveilleusement prompte à saisir dans le cœur de son mari-amant les moindres indices d'une saute de vent, ne dormait que d'un œil; sans que Philippe y prît garde, toujours en éveil jaloux, elle savait d'un coup de patte détourner le danger et, par l'appât des sens et son esprit rusé, reprendre au piège l'homme prêt à lui échapper. C'était un jeu d'abord. Ce ne le fut pas longtemps. Encore plus que Philippe, il fallait se surveiller, soi, être toujours attentive, toujours prête à parer aux dégâts imprévus des minutes perfides, aux dégâts infaillibles des jours et des années. Noémi n'avait plus toute sa prime fraîcheur; le teint était brouillé; la finesse du visage devenait sécheresse, la gorge s'empâtait, et les pures attaches du cou étaient menacées. L'art volait au secours du chef-d'œuvre en danger, et même y ajoutait quelques charmes de plus. Mais quelle tension, toujours! Le moindre instant d'abandon eût livré le secret à l'œil aigu du maître, qui n'eût plus oublié. Ne jamais se laisser surprendre, au dépourvu!... Quelle tragédie, un matin qu'une des petites incisives du haut s'était brisée! Noémi était restée, la moitié du jour, invisible, disparue, chez le dentiste,--sans qu'en la voyant, au retour, exhiber son sourire impeccable, Philippe eût d'autres soupçons que ceux de la jalousie... (Mais cela, c'est moins terrible qu'une dent cassée!...)--Il fallait jouer serré. Philippe n'était pas un de ces maris qu'on pût aisément tromper sur la marchandise. Il était du métier. Noémi avait toujours un petit battement de cœur, quand il posait sur elle un de ces regards «Rayons X» (ainsi qu'elle les appelait, en riant, pour se donner le change), qui lui faisaient passer la visite d'inspection. Elle se demandait: «Voit-il?...» Il voyait; mais il ne le montrait pas. L'art chez Noémi lui semblait une partie de la nature; et pourvu que l'effet lui plût, tout allait bien. Mais gare au jour où l'effet serait manqué!... Elle ne pouvait pas deux nuits dormir sur ses lauriers. Elle devait les gagner à nouveau, chaque demain. Et il lui était interdit de se montrer soucieuse. Pour plaire au maître, il fallait toujours paraître gaie, jeune, rayonnante. C'était parfois accablant! À des moments de lassitude, quand elle savait n'être pas vue, elle s'affalait dans le creux d'un divan, un pli dur entre les yeux, un sourire crispé, saignant de ses lèvres carminées... Mais l'accès de faiblesse ne durait jamais plus d'une minute ou deux. Il fallait repartir. Et elle repartait. Jeune, gaie, rayonnante... pourquoi pas? Elle l'était. Elle l'avait. Elle ne le lâcherait pas... Et puis, contre un tyran, dont on ne peut se passer, et qui abuse, il y a des vengeances... Suffit! Elle a ses secrets... Nous en reparlerons tout à l'heure, s'il lui plaît... Pour l'instant, elle rit, pas seulement des dents, elle est satisfaite, d'elle et de lui, elle est sûre, elle le tient!--Et naturellement, c'est l'heure où il lui échappe... En vain, tout son talent! Toute cette peine, en vain! Toujours un moment vient où l'attention se relâche. Argus même a dormi. Et l'animal en cage, le cœur de l'amant chambré, reprend sa liberté.
Par une de ces aberrations, dont la nature est coutumière--(la bonne entremetteuse y trouve son avantage)--Noémi, pour une fois, vit sans défiance une femme. Et cette femme fut Annette.
Elle vivait sur la trompeuse assurance que Philippe abhorrait les femmes intellectuelles. Annette était la dernière qui l'aurait inquiétée. D'après le portrait physique de ses rivales passées et d'après le sien propre, Noémi s'était fait une image de celle qui pourrait lui voler son mari. Elle la voyait petite, comme elle, plutôt brune, sûrement jolie, fine, coquette, sachant tirer parti de ses avantages. Philippe professait l'opinion humoristique que la femme, étant exclusivement faite pour l'usage de l'homme, devait, dans la vie moderne, être un bibelot d'appartement extrêmement soigné, mais facile à manier, qui, sans tenir trop de place, meublât agréablement le salon et la chambre à coucher. Il n'aimait pas les grandes femmes et faisait plus de cas de la grâce que de la beauté. Quant aux qualités d'esprit, il disait que, quand il en avait besoin, il les trouvait chez les hommes, et que le seul esprit qu'il demandât à la femme était «l'esprit de corps». Noémi n'y contredisait point: elle répondait au portrait.--Annette n'y répondait point. Grande et forte, d'une beauté lourde, au repos, lorsque rien ne l'animait, et (quand elle ne le voulait pas) sans grâce, Junon-génisse qui somnole dans un pré,--Noémi la jugea rassurante; et le fait qu'Annette se montrât glaciale avec Philippe lui prêta des attraits. De son côté, Annette, très sensible au joli chez les femmes, et portée à aimer ce qui ne lui ressemblait pas, fut séduite par Noémi; en causant avec elle, elle montra qu'elle avait aussi, quand il lui plaisait, un sourire enchanteur. Philippe n'en perdit rien; et son feu naissant se prit pour l'Annette aux deux masques, dont l'un n'était pas pour lui... (N'était-il pas pour lui?... L'amour que l'on repousse a de si savantes malices, pour rentrer dans la place d'où on l'a expulsé!...) Dans le même temps qu'Annette interdisait à Philippe de scruter sa pensée et se retranchait derrière la plus ingrate de ses apparences, elle n'était pas fâchée qu'il vit, par-dessus le mur, son visage le plus captivant... Oui, il avait bien vu. De l'autre coin du salon, exposant à ses hôtes une récente expérience, il observait sa femme, qui travaillait pour lui. Annette et Noémi se prodiguaient toutes les câlineries, dont Noémi n'était jamais à court, et qu'inspirait à Annette un sentiment complexe, d'où le souci de Philippe n'était pas absent. Et son oreille suivait, à l'autre coin du salon, la voix tranchante, qui se savait écoutée....
Elle le haïssait, elle le haïssait... Il était le plus profond de sa nature refoulée,--qu'elle voulait refouler,--le mauvais et le fort: le dur orgueil impérieux, le besoin de dominer, les exigences de la volonté, celles de l'intelligence, aussi du corps sensuel et violent, la passion sans amour, plus forte que l'amour. Et comme cette faune de l'âme, elle la haïssait en elle, elle la haïssait en lui. Mais c'était engager un combat inégal. Ils étaient deux contre elle:--lui et elle.
Philippe Villard était de basse bourgeoisie franc-comtoise. Le père, imprimeur dans une petite ville, actif, remuant, audacieux, avait à la fois l'énergie et le manque de scrupules qu'il fallait pour réussir sur un plus vaste théâtre; mais il ne réussit point, parce que, pour réussir, il y a une ligne d'audace qu'il faut savoir atteindre et ne pas dépasser, et qu'il la dépassait toujours. Gérant d'un canard local, qui nageait sur les eaux troubles de la politique, républicain gambettiste, anti-clérical à tous crins, grand brasseur d'élections, une fois il força la note des diffamations et chantages autorisés par la loi, (non! l'usage) et, condamné, lâché par ceux qu'il avait servis, malade par surcroît, il se vit ruiné, son matériel vendu, toutes les haines locales démuselées maintenant qu'il n'avait plus les moyens de se faire utiliser ou craindre. Alors, il se débattit furieusement, comme un loup, contre la maladie, la misère et la méchanceté; et l'exaspération empirant son état, il creva, exhalant jusqu'à son dernier souffle sa rancune implacable contre la trahison de ses anciens compagnons. Le petit avait dix ans; et rien ne fut perdu pour lui de ces imprécations.