L'âme enchantée II: L'été

Part 17

Chapter 173,808 wordsPublic domain

Mais quand il se retrouvait dans «le monde»,--dans sa classe de lycée, parmi les camarades, il était intimidé, alourdi de son secret, soupçonneux qu'on pût le deviner. Ses façons bizarres, son air fatal, sa voix fluette qui commençait de muer, son minois de petite demoiselle, rougissant, insolent comme un cochelet, éveillaient l'attention, la malice de ses compagnons; et même il fut en butte aux avances honteuses d'un de ces petits chenapans, qui le persécutait de ses propositions, mi-bouffes, mi-sérieuses. Il en fut bouleversé; la nuit, il était malade de révolte et de dégoût; il ne voulait plus retourner au lycée, mais il ne pouvait en avouer les raisons à sa mère; il devait seul se faire respecter; il se disait:

--Je le tuerai.

Sa pensée tumultueuse était soulevée par des lames de fond.

Il était à l'heure où s'éveillent les forces génésiques. Elles le fascinaient et elles l'épouvantaient. L'étrange innocence de sa mère passait à côté, sans voir et sans savoir. Il serait mort de honte, si elle avait su et vu. Et seul, se méprisant, il se livrait, affolé, aux terribles sollicitations de l'instinct dégradant... Mais que peut faire l'enfant, un pauvre enfant livré à ces forces démentes! Cette monstrueuse nature met dans un corps de treize ans le brutal incendie, qui faute d'aliment le dévore! Il ne peut se sauver, s'il est de bonne race, qu'en se jetant tout entier, par un excès contraire, dans une exaltation ascétique de l'esprit, qui souvent ruine le corps. La jeunesse de ce temps, plus heureuse que ses aînées, commençait de pratiquer la discipline virile de l'athlétisme. Marc n'eût pas demandé mieux que de faire comme elle. Mais là encore, la nature était contre lui. Il n'avait pas la force. Ah! qu'il enviait les forts! Qu'il aimait, jalousement, leur beauté!... Jusqu'à la haine!... Jamais il ne serait comme eux!...

Désirs, tous les désirs, purs, impurs, un chaos!... tous les démons ennemis!... Il serait le jouet du hasard--(Nul ne peut rien pour lui!)--sans un fond de santé morale, d'honnêteté,--mieux, de grandeur qui s'ignore, ce je ne sais quoi de divin, fruit des peines, de la vaillance et de la longue patience des meilleurs de la race,--qui ne supportera pas la honte des souillures, l'affront de la déchéance,--qui a le flair inquiet de ce qui est vil et lâche,--qui le traque au dedans, jusque dans les replis de ses pensées,--qui n'échappe point toujours aux salissures,--mais qui ne manque jamais de les juger, de se juger, de se flétrir et de se châtier...

L'orgueil!... Loué soit-il! _Sanctus!..._ Chez de telles natures d'enfant, l'orgueil est la santé. Il est l'affirmation du divin dans la boue, le principe du salut. Qui, dans la solitude sans amour, qui lutterait, sans orgueil? Pourquoi lutter, si l'on ne croyait pas que l'on a des biens suprêmes à défendre, et que pour eux, il faut vaincre ou mourir!...

Marc veut vaincre! Vaincre ce qu'il comprend et ce qu'il ne comprend pas. Vaincre ce qu'il ignore, et ce qui lui répugne. Vaincre l'énigme du monde et vaincre sa bassesse... Ah! ici comme ailleurs, sans cesse il est vaincu! Dans son effort de travail, de lecture, de concentration, il s'échappe à lui-même, il se sent débordé. Toujours la force qui lui manque... Elle est là, cependant, mais à peine formée, inférieure à la tâche et à sa volonté. Il est rongé de désirs et de curiosités, saines, malsaines, qui le tiraillent de tous les côtés, ou baigné de torpeur, incapable de rien faire et de rien fixer. Il perd son temps; et il est trop pressé. Déjà le préoccupe son avenir, le choix de la carrière: car il sait qu'il lui faudra se décider de bonne heure; et il n'a aucune raison de se décider: il flotte entre tout, avec le même degré d'intérêt et d'indifférence, d'attrait et de dégoût. Il veut et ne veut pas, il n'est même pas capable de vouloir ou de ne pas vouloir. La machine n'est pas réglée. Il se lance et s'arrête en panne, ou butte, et se retrouve au fond.

Alors, il scrute ce fond. Et cet enfant qui souffre et se ronge, est plus apte qu'un autre à percevoir le vide et l'ennui d'un temps qui s'achemine à la destruction. Il a le sentiment aigu de l'abîme...

Mais sa mère n'en voit rien. Elle voit un garçon maussade, prétentieux, révolté, puéril, maladivement susceptible, grandiloquent et faiseur d'embarras, qui aime parfois à tenir des propos graveleux, et qu'à d'autres moments un mot libre effarouche. Surtout, elle s'irrite de son ricanement. Elle n'en soupçonne point le sens amer, encore moins le défi à la mauvaise chance. Il ressent cruellement l'injustice qui lui est faite: il est (ou se juge) sans force, sans beauté, sans talent, sans valeur; il achève de s'accabler, en ajoutant à ses défaites réelles d'autres qu'il imagine; il conspire avec toutes les apparences, qui peuvent l'humilier... Ces deux petites ouvrières, qui passent à côté de lui en riant, il croit qu'elles rient de lui, il ne se doute pas qu'elles rient pour l'aguicher, et qu'elles ne trouvent pas si laid son minois rougissant de fille effarouchée... Il croit lire dans les yeux de ses professeurs la dédaigneuse pitié pour sa médiocrité... Il croit que ses camarades plus robustes méprisent sa faiblesse et démasquent sa lâcheté: car, nerveux à l'excès, il a ses moments de pusillanimité; et, comme il est sincère, il se les avoue, il se juge déshonoré; pour se punir, il s'oblige secrètement à des imprudences dangereuses, qui lui mettent la sueur froide au front et le réhabilitent un peu--si peu!--à ses propres yeux... Ce petit Nicodème, c'est de lui qu'il ricane, souvent, et de ses défaites! Mais il en veut au monde qu'il l'a fait comme il est--et, d'abord, à sa mère.

Elle ne comprend pas son air hostile... Comme il est égoïste! Il ne pense qu'à lui...

Il ne pense qu'à lui?... Qu'est-ce qu'il deviendrait, s'il ne pensait à lui? S'il ne se défendait, qui le défendrait?...

Ils restent seuls et murés, l'un en face de l'autre. L'heure des effusions n'est plus. Annette commence à répéter la lamentation des mères:

--Comme il était plus aimant, lorsqu'il était plus enfant!

Et lui, se dit que les mères n'aiment leurs enfants que pour leur amusement. Chacun n'aime que soi...

Non, chacun voulait aimer l'autre. Mais quand on est en danger, on doit penser à soi. On pensera à l'autre, après. Comment sauverait-on l'autre, si on ne se sauvait, soi? Et comment se sauverait-on, si on laissait à son cou accroché l'autre?

Rejetée par son fils, Annette se durcit comme lui. Le cœur volontairement fermé à l'amour, l'esprit d'autant plus libre, en l'absence d'objet qui nourrît sa tendresse, il lui fallait occuper sa faim intellectuelle et son besoin d'agir. Elle travaillait tout le jour, lisait le soir, la nuit, dormait solidement. Marc, rancunier, enviait et méprisait la santé de cette femme vigoureuse, le pouvoir qu'elle avait, semblait-il, de ne pas se tourmenter.

Annette, cependant, souffrait de la privation de ne pouvoir partager sa pensée avec un compagnon. Elle remplissait le vide par le travail, l'oubli actif... Mais le travail pour le travail est lui-même si vide!... Et ces forces qu'on sent en soi, inutiles, où les sacrifier?

Sacrifier!... Ce besoin de sacrifice!... Annette le trouvait autour d'elle, partout, pitoyable souvent, et quelquefois absurde!... Car, bonne observatrice, elle ne cessait d'explorer les visages et les âmes tout au long de ses journées; elle se distrayait de ses peines en plongeant dans celles des autres. Peut-être la curiosité l'emportait-elle sur la pitié, dans cette période où son cœur s'était pétrifié (elle le prétendait), au spectacle des souffrances, et surtout des défaites et des abdications.

Parmi les femmes, comme elle aux prises avec la société pour lui arracher les moyens d'exister, combien étaient broyées, bien moins encore par la rudesse des choses que par leur propre faiblesse et leur renoncement! Presque toutes étaient exploitées par une affection, et ne pouvaient se passer d'être exploitées. On eût dit que c'était leur seule raison de vivre,--dont elles meurent...

L'une se sacrifiait à une vieille mère ou à un père égoïste. L'autre à un mari vulgaire ou à un homme qui la trompe. L'autre... (L'autre, c'est moi!)... à un enfant qui ne l'aime point, qui l'oubliera, qui peut-être demain, la trahira...Eh! qu'importe? Si je trouve une joie à être trahie par lui, trompée, oubliée!... «_S'il me plaît d'être battue!_»... Ah! dérision, duperie!... Et les autres vous envient, celles qui n'ont personne à qui se sacrifier! Elles épousent un chien, un chat, un oiseau!... À chacune son idole! S'il en faut à tout prix, le bon Dieu valait mieux! Au moins, il était de race... Et moi aussi, j'ai le mien, mon Dieu, mon Dieu inconnu, ma vérité cachée, et cette passion qui me pousse à le chercher... Duperie peut-être aussi! Mais je ne le saurai que lorsque je serai arrivée. Et si c'est duperie, du moins celle-là est haute, et elle vaut la peine...

Annette se révoltait contre le non-sens de certains sacrifices. Non, la nature ne veut pas que le meilleur se sacrifie au plus indigne! Et si elle le voulait, pourquoi me soumettrais-je?... Mais elle ne le veut pas! Elle veut qu'on se sacrifie au meilleur, au plus grand, au plus fort...

Le sacrifice à tout prix, au pire comme au meilleur, peut-être même au pire, de préférence, parce que le sacrifice est ainsi plus complet, le sacrifice pour le sacrifice,--oui, c'est assez conforme à l'idée qu'ils se font de Dieu!... _Credo quia absurdum..._ Tel maître, tels valets!... Ce Dieu est bien celui qui, le Septième Jour, se reposa, trouvant que ce qu'il avait fait était bien fait. Si on l'eût écouté, le chariot de l'homme, au premier tour de roue, se serait arrêté. Chaque progrès du monde se fait, contre sa volonté... _Fiat!_ Nous pousserons le chariot. Et s'il doit nous écraser, je veux au moins qu'il marche.

Une tragique rencontre accrut l'aversion d'Annette pour ces immolations sans raison--(qu'en sait-elle?)--de ceux qui valent plus à ceux qui valent moins.

Elle s'était naguère trouvée en compétition, pour un cours d'étrangères dans une institution de Neuilly, avec une jeune femme, dont le visage rustique et volontaire l'avait attirée. Elle essaya de lier conversation. Mais l'autre, méfiante, ne songeait qu'à l'évincer. En ce temps-là, Annette, peu habituée encore à ces luttes qui lui répugnaient, s'était mal défendue; et même, par désir de se faire une amie, elle s'était effacée devant la concurrente. Celle-ci ne lui en avait eu aucune reconnaissance. Rien ne comptait pour elle que son gain. Une fourmi qui se hâte, avide d'amasser... Annette ne l'intéressait point.

Annette l'avait perdue de vue; et quand, six ans après, le hasard de nouveau les mit en présence, l'une et l'autre avaient change. Annette n'était plus disposée à faire la généreuse, ou bien la dégoûtée... La vie est comme elle est. Je n'ai pas les moyens de la modifier; je veux vivre: tu passeras après...

Le heurt se produisit. Il ne fut pas long. Dès la première passe, la concurrente était _knock out..._ Comme elle avait vieilli! Annette fut frappée du ravage. Elle avait gardé le souvenir d'une brunette aux joues colorées, semées de deux ou trois petits grains noirs, comme un pain aux raisins, solide paysanne, de taille courte, ramassée, le visage dessiné d'un trait fin et sec, qui n'eût pas manqué d'un certain agrément sans un air de maussaderie,--le front obstiné, les mouvements brusques, toujours pressée. Elle retrouvait une figure maigre et crispée, le regard dur, la bouche amère, les joues creusées, jeune et flétrie comme une herbe brûlée.

Le poste disputé était un secrétariat chez un ingénieur: il n'exigeait que deux matinées de présence par semaine, pour dépouiller la correspondance d'affaires et recevoir les visiteurs. Annette rencontra Ruth Guillon dans l'antichambre, et leurs yeux hostiles se croisèrent. Ruth Guillon dit:

--Vous venez pour cette place. Elle m'a été promise.

Annette dit:

--Elle ne m'a pas été promise. Mais je viens pour cette place.

--C'est inutile, puisqu'elle sera à moi.

--Utile ou non, je viens. Elle sera à qui l'aura.

Après un instant, Annette fut appelée dans le cabinet de l'ingénieur, et choisie. Elle était connue pour une travailleuse exacte et intelligente.

En sortant, elle se heurta à Ruth, et passa froidement. Ruth l'arrêta, demandant:

--Vous l'avez?

--Je l'ai.

Elle vit le front de l'autre rougir étrangement. Elle s'attendait à une parole violente. Mais Ruth ne dit rien. Annette continua son chemin; et l'autre la suivit. Elles descendirent l'escalier. Arrivée dans la rue, Annette, se retournant, jeta un regard rapide sur sa rivale défaite; et l'air abattu de Ruth la remua. Malgré ses résolutions d'être dure, elle revint, et lui dit:

--Je regrette. Il faut vivre.

--Oh, je sais bien, dit l'autre. Aux uns la chance! Moi, je n'en ai jamais.

Le ton était tout autre. Abattement sans animosité. Annette fit un geste pour lui prendre la main; mais Ruth retira la sienne.

--Voyons, ne vous affectez pas! Un jour, c'est l'une qui perd; un autre jour, c'est l'autre.

--Moi, c'est tous les jours.

Annette lui rappela leur première rencontre, où Ruth avait pris la place. Ruth ne répondit pas et cheminait, l'air morne, à côté d'Annette.

--Est-ce que je ne peux pas vous aider? dit Annette.

La rougeur de nouveau se montra au front. Fierté blessée, émotion? Ruth dit sèchement:

--Non!

Annette insista:

--Je le ferais avec plaisir.

Et, d'un geste familier, elle lui saisit le bras. Ruth, surprise, serra nerveusement la main d'Annette sous son bras; et, détournant la tête, elle se mordit la lèvre; puis, elle s'arracha, irritée, et partit.

Annette la laissa s'éloigner, en la suivant des yeux. Elle la comprenait: oui, on n'a pas le droit de faire don de sa pitié à qui ne vous la demande pas...

Quelques jours après, entrant chez un laitier, elle vit Ruth qui faisait des emplettes. Elle lui tendit la main. Cette fois, Ruth la prit, mais d'un air glacé. Elle faisait effort cependant pour paraître moins maussade; elle dit quelques paroles banales; et Annette, contente de cette pauvre avance, y repartit. Les deux femmes s'entretinrent du prix de ce qu'elles achetaient. Annette s'étonna, sans le montrer, que Ruth dépensât plus qu'elle en œufs frais et lait cacheté. Ruth mettait de l'ostentation à payer devant elle. En sortant, Annette dit:

--Comme c'est cher, de vivre!

Et elle s'excusait presque des œufs qu'elle avait pris, disant:

--C'est pour mon petit.

Et Ruth se rengorgeant:

--Moi, c'est pour mon mari.

Annette ignorait tout de sa vie. Elle demanda:

--Est-ce qu'il est souffrant?

--Non, mais il est très délicat.

Elle parla avec fierté des soins que réclamait cette santé. Annette, avertie de la susceptibilité de Ruth, ne lui posait pas de questions, attendant qu'elle parlât. Ruth ne disait plus rien, elles allaient se séparer, quand Annette se souvint... Elle offrit à Ruth une tâche--la révision d'un travail d'étrangère--qui lui était commandée et dont elle n'avait pas le temps de se charger. Ruth témoigna aussitôt une vive gratitude: l'argent jouait pour elle un rôle capital. Annette lui demanda son adresse, pour le cas où elle aurait d'autres commandes à lui transmettre. Ruth hésita, répondit évasivement. Annette, impatientée, dit:

--C'est pour vous être utile. En tout cas, moi, j'habite...

Et elle dit son adresse. Ruth donna la sienne, à contre-cœur. Annette, rebutée, décida de ne plus s'occuper d'elle.

Mais Ruth vint la trouver, quelques semaines après. Elle s'excusa d'avoir manqué d'amabilité. Et cette fois, elle confia un peu (pas beaucoup) de sa vie. D'une famille de riches cultivateurs, elle s'était brouillée avec son père, parce qu'elle avait voulu venir à Paris et s'y faire professeur. Le père l'ayant blessée dans son amour-propre, elle avait juré de ne jamais rien accepter de lui. Elle voulut gagner sa vie seule. Elle s'y épuisa. Malgré son énergie, la pensée lui était une fatigue; elle peinait sur les livres comme une bête au labour; le sang lui gonflait les tempes: il lui fallait s'arrêter, congestionnée. Un commencement de neurasthénie la contraignit de renoncer aux examens qu'elle devait passer. Elle se rabattit sur les leçons particulières. Elle arrivait à gagner, péniblement, sa vie, quand elle s'éprit d'un homme qu'elle épousa, et qui n'était pour elle qu'un fardeau de plus.--Mais ceci, elle ne le dit point: Annette le sut par ailleurs. Elle était assez fine pour entrevoir déjà une partie de la vérité, au cours des; questions discrètes qu'elle posa à sa nouvelle amie. Elle vit que le mari n'avait aucun métier: il était un «intellectuel», os «artiste», un «écrivain». Et elle ne parvint pas très bien à savoir ce qu'il écrivait. Des vers?... En fait de poésie, Ruth n'avait pas plus de goût qu'une petite bourgeoise de province. Mais la poésie lui en imposait.

Elle n'était point pressée de faire connaître son «artiste». Elle le chambrait. Mais, à partir de ce moment, elle vit Annette plus souvent,--trop souvent. Elle finit par l'accabler de témoignages d'amitié, des fleurs, des attentions, rarement bien inspirées, qui agaçaient Annette. Pas de milieu! Rien ou tout, avec cette passionnée! Jamais elle n'avait eu d'amie. Jamais elle ne s'était confiée. De l'instant qu'elle décida d'aimer Annette, elle l'accapara. Annette, assommée de cette affection, comprenait que le mari ne la trouvât point légère.

À la fin, elle réussit à contempler, par surprise, l'oiseau précieux: un homme fade, insignifiant, aux yeux bleus vagues, qui lui fit l'impression d'être un dévot secret de l'absinthe. Très vain, et très peu sûr de lui, parfaitement médiocre, il était inquiet de l'opinion d'Annette. Il n'aimait point sa femme, mais il trouvait commode de se faire choyer, il prenait des airs languissants, dolents, et amers, à propos de sa santé, des talents méconnus, de l'envie des confrères... Annette le transperçait de ses | yeux clairs. Il fut prudent avec elle, et modéra ses jérémiades, que guettait l'ironie silencieuse de l'auditrice. Mais Ruth était bouche bée, incapable de juger, fière comme Artaban... «Laissons-lui ses illusions! Elle a besoin de quelqu'un à aimer, d'un homme à protéger. Elle a une âme de domestique passionnée. Elle se coucherait sous ses pieds...»--Il arrivait aussi qu'elle le querellât durement. Une fois, en montant l'escalier, Annette entendit les intonations criardes du «poète», qui geignait: Ruth giflait son mari.

Annette ne doutait plus que la meilleure partie de l'argent de Ruth ne passât aux flâneries et absinthes de José. Il jouait aux courses. Ruth ne se plaignait jamais: elle s'acharnait à économiser assez pour qu'il pût éditer un volume de ses poèmes. Mais il n'était pas pressé de les écrire. Et quand, un jour, elle fit son compte, elle découvrit qu'il avait dérobé les trois quarts de l'argent: il s'était volé lui-même!

Ce jour-là, toute fierté brisée, elle avoua à Annette sa misère. Elle n'en eût point parlé, s'il ne s'était agi que d'elle. Mais depuis des années, elle s'épuisait pour lui--(elle dit: «pour sa gloire»!)--Et c'est lui qui la détruit!...

Une confidence en amène une autre. Annette finit par savoir presque tout des souffrances de Ruth. Sa santé était détruite; Ruth, chaque jour, plus faible, savait moins renfermer ses pensées. Et, la mort approchant, ses yeux se dessillaient; elle discernait l'inanité de cet homme et son manque d'affection. José n'était presque plus jamais à la maison. Il s'esquivait, trouvant désagréable la société d'une femme malade et chagrine.

Quand vinrent ses derniers jours, Ruth n'avait plus d'illusion. Elle affirma pourtant, avec un orgueil sincère, qu'elle ne regrettait rien, qu'elle recommencerait...

--_Cela_ m'a tuée. Mais j'ai vécu de cela.

Elle ne croyait à rien, elle n'attendait rien, ni dans ce monde, ni dans l'autre...

Annette était seule auprès d'elle, à son lit d'agonie. Une congestion cérébrale l'avait terrassée...

José, qui avait fui les approches de la mort, montra sa face peureuse, quelques instants après. Il eut une brève émotion. Après avoir larmoyé, son premier mot fut:

--Mais, nom de Dieu! Qu'est-ce que je vais devenir?

Annette dit:

--Vous en trouverez une autre pour vous nourrir...

Il lui jeta un regard haineux.

Mais il laissa Annette payer les frais de l'enterrement.

Annette, au chevet de la morte, pensait:

--Voilà!... Elle fut une force d'orgueil, de volonté, d'ascétique dévouement... À quoi a-t-elle servi? Quel gâchage! Ce don de soi à un chien!... La pauvre Ruth était dure... Elle ne l'était pas assez. Il faut se durcir encore...

Réaction contre les duperies du cœur,--mon cœur maudit, qui n'est là que pour me leurrer!... Ma tête et mes sens veulent et savent. Mon cœur est un aveugle À moi, de le mener!... Réaction contre l'amour, et contre le sacrifice, et contre la bonté...

Il y a dans la vie de chacun, comme dans la vie sociale, des modes de sentiment, qui se succèdent sans se ressembler. Et même, leur première loi est de ne pas se ressembler. Pendant qu'une mode règne, chacun y participe avec un sérieux entier, n'ayant plus que dédain pour le ridicule des modes périmées, et convaincu que sa mode est, sera toujours la meilleure... Annette passait alors par une mode de dureté...

Mais quel que soit l'habit, l'être humain reste le même. Il ne peut se passer des autres. Le plus fier a besoin de sa part d'affection; et plus les circonstances l'obligent à se renfermer, plus sa pensée traîtresse conspire à le livrer.

Annette se sentait bien forte. Forte de son expérience et de son intelligence, ferme, pratique, désabusée. Elle était sûre maintenant de vivre à sa volonté, certes, en travaillant; mais le travail aussi était sa volonté. Elle ne craignait point d'en manquer. Elle n'avait besoin du secours de personne. Et elle ne s'inquiétait point de plaire ou de déplaire.

Elle se trouvait aux prises, depuis peu, avec une nouvelle espèce de concurrents: les hommes. Elle donnait des leçons aux garçons, pour la préparation aux lycées et aux examens. Elle réussissait; mais avec le succès croissait l'animosité de ceux à qui elle était préférée. Ils se considéraient comme frustrés. Il n'était plus question de galanterie! Les moins dénués d'égard n'étaient pas les hommes mariés; leurs femmes les excitaient. On calomniait Annette: que n'insinuait-on pas sur les moyens qui lui valaient d'enlever les meilleures places?--Annette, son sourire dur et attrayant aux lèvres, allait droit son chemin, méprisant l'opinion.

Au fond, pourtant, se marquait--invisible--l'usure de ces longues années de labeur sans merci. La quarantaine approchait. La vie avait passé, sans qu'on y eût pris garde. Et une révolte obscure se levait... Toute cette vie perdue, cette vie sans amour, sans action, sans luxe, sans joie puissante... Et tout cela qui lui manque, elle était si bien faite pour en jouir!...

À quoi bon y penser? Il est trop tard maintenant!

Trop tard?...

TROISIÈME PARTIE

Solange avait une petite figure ronde et rustique do madone gothique: l'air vieillotte, enfantine, les yeux riants et plissés, le nez mignon, la bouche mignarde, le menton un peu lourd, la peau fine et le teint coloré. Elle aimait à parler de sérieuses pensées, sur un ton sérieux, très sérieux, contrastant d'une façon comique avec son bon visage rieur, qui s'appliquait sagement à ne pas l'être; mais sa parole se hâtait, de peur de perdre le fil de ses graves idées; et il arrivait qu'en effet, elle s'arrêtât au milieu, un vide dans la tête:

--Qu'est-ce que je voulais dire?...