L'âme enchantée II: L'été

Part 16

Chapter 163,836 wordsPublic domain

Elle n'en resta point là. Un soir, sans avertir Annette, elle emmena Marc. Elle s'était reprise pour lui d'une affection exaltée. Dès qu'elle le voyait, sa figure s'éclairait. Annette, ne trouvant plus Marc à la maison, devina ce qui s'était passé. Mais elle se garda de le lui faire raconter, quand il rentra, fort tard, oppressé, énervé. L'enfant cria, dans ses rêves. Annette se leva, le calma, lui caressa la tête avec ses tendres mains.

Au matin, elle eut une explication sévère avec Sylvie. Son fils était en cause, elle ne ménageait plus rien. Elle ne cacha pas, cette fois, son aversion écœurée pour les dangereuses folies, et elle intima violemment à sa sœur la défense d'y mêler le petit. Sylvie qui, en d'autres temps, eût répliqué sur le même ton, baissa le front, avec un sourire équivoque, évitant de rencontrer le regard courroucé d'Annette; son instinct ne se sentait pas assez sûr de ses révélations, pour les exposer à la critique passionnée de sa sœur. Elle ne discuta rien, elle ne promit rien: d'une câlinerie sournoise, comme une chatte semoncée, qui n'en fera qu'à sa tête.

Elle ne se risqua pourtant plus à emmener Marc. Mais elle le prenait pour confident de ce qu'elle avait entendu dans ses séances; et il était bien difficile d'empêcher leurs conciliabules, sur lesquels Marc gardait un secret aussi méfiant que sa tante. Sylvie disait à Marc qu'Odette parlait de lui. C'était ce qui l'attachait au jeune garçon: Odette le lui avait légué. Elle transmettait les messages entre les deux enfants. Marc n'y croyait pas vraiment; le sens critique du grand-père le défendait contre ces absurdités; mais son imagination était émue. Il écoutait, intéressé, répugné. Tout en se prêtant à ce jeu malsain, il jugeait sévèrement Sylvie; et il étendait sa condamnation aux femmes en général. Mais cette atmosphère de tombeaux était insalubre pour un garçon de cet âge. L'horrible bouffonnerie de la vie et de la mort le hantait précocement. Il se sentait entouré d'une odeur de viande pourrie. Des minutes suffocantes. Et comme sa pensée n'était pas assez forte encore pour le défendre, sa vitalité fiévreuse de préadolescence eut recours, pour réagir, aux plus troubles instincts, qui vaguaient, comme des bêtes dans la nuit. Redoutable troupeau! On dirait que, par une sorte d'embryogénie, l'organisme psychique, en son évolution, passe par toute la série des formes animales, et qu'il lui faille franchir l'étape des plus brutales, avant de s'élever à leur sublimation par l'intelligence et la volonté humaine. Par bonheur, il est bref, ce rappel des sauvages origines: un passage de spectres. Le mieux est qu'on les laisse au plus vite passer, et qu'on se range de côté, sans rien faire qui éveille leur conscience ténébreuse. Mais l'heure n'est pas sans dangers, et la plus tendre vigilance n'en peut défendre l'enfant. Car ce petit Macbeth est seul à voir les spectres: pour les autres--les plus proches--reste vide la place de Banquo; ils distinguent la voix fraîche, les traits purs de l'enfant; et ils n'aperçoivent pas les redoutables ombres qui courent au fond des yeux limpides. À peine les distingue-t-il lui-même, spectateur curieux. Comment les connaîtrait-il, s'ils proviennent d'un monde où il n'était pas né, ces instincts de possession, de violence, et... même de crime! Aucune pensée perverse qui ne l'effleure en ces jours, qu'il ne tâte du bout de sa langue.--Ni l'une ni l'autre des deux femmes qui choyaient Marc ne se doutait du petit monstre, qu'à certaines minutes elles tenaient près de leurs jupes...

Peu à peu, cependant, Sylvie s'apaisait. Les récits de ses séances n'avaient plus de caractère mystérieux; elle en parlait sans émotion, d'un ton pressé; elle ne tenait pas à insister. Bientôt même, elle n'en parla plus qu'avec contrainte. Et brusquement, elle cessa d'en parler; elle ne répondit plus aux questions... Avait-elle eu une déception, dont elle ne voulait pas convenir? Ou s'était-elle lassée? Elle ne le dit à personne. Mais dans les longs entretiens qu'elle continuait d'avoir avec Marc, le monde occulte tint de moins en moins de place, et finit par disparaître. Elle paraissait avoir recouvré son équilibre. Le passage de l'épreuve ne se marquait plus, aux yeux de l'entourage, que par un changement d'âge, une expression nullement plus affinée par la douleur, mais au contraire plus matérielle, des traits un peu alourdis et des formes plus pleines, la même grâce toujours, et plus d'éclat. De forts besoins de revivre se revanchaient de l'agonie endurée. Et les nouvelles peines et les nouveaux plaisirs, les feuilles des jours qui tombent, la poussière de la route, recouvrirent peu à peu la fosse ouvert au cœur.

Mensongère apparence...

La vie reprit dans la maison Rivière. Mais la catastrophe avait fait une brèche aux âmes.

C'est un bien petit événement dans l'ordre général que la disparition d'un enfant. On est environné de mort, elle ne devrait pas surprendre; dès qu'on commence à regarder, on la voit qui travaille et l'on s'y habitue. On croit qu'on s'habitue. On sait qu'elle viendra un jour travailler chez nous, et l'on prévoit la peine. Mais il y a bien plus que la peine! Que chacun s'interroge! Peu qui ne reconnaîtront la révolution qu'une mort a produite dans toute leur existence! C'est un changement d'ère... «_Ante, Post Mortem..._» Un être a disparu. La vie tout entière est atteinte, tout le royaume des êtres, hier royaume du jour, et aujourd'hui, de l'Ombre... Ô Dieu! si cette petite pierre, cette seule pierre tombe de la voûte, toute la voûte tombe! Le rien est sans mesure. Si ce petit moi n'est rien, aucun moi n'est rien. Si ce que j'aime n'est rien, moi qui aime, je ne suis rien. Car je ne suis que par ce que j'aime... L'irréalité de tout ce qui respire est soudain apparue. Et tous en prennent conscience, mais non de la même façon, chacun avec ses organes--instinct ou intelligence, en face, le regard droit, ou fuyant, et les yeux clignant de côté.

Sur l'arbre de la famille, d'où avait été brisé le petit rameau d'Odette, les autres branches continuèrent à pousser. Mais trois au moins sur quatre furent modifiés dans leur développement.

Le moins touché fut le père. Le jour de l'enterrement, son chagrin faisait mal, haletant de la gorge et des flancs, comme un cheval écroulé. Mais quinze jours après, il était repris déjà par ses affaires et par les fortes exigences de sa vie physique, il travailla, mangea double, voyagea, oublia.

Des deux femmes, Annette paraissait la vraie mère. Elle ne se consolait pas. Son deuil devint plus âpre, à mesure que s'effaçait le sillage de la petite fille. Odette lui était comme une enfant élue, l'enfant créée non de sa chair, mais de son besoin de tendresse, plus à elle qu'à Sylvie, plus elle que son fils. Elle s'accusait de ne pas l'avoir assez aimée, de lui avoir marchandé les caresses, dont ce petit cœur avide n'avait jamais assez. Et elle se persuadait qu'elle était seule à conserver la mémoire de l'enfant, que les autres trahissaient.

Sylvie montrait maintenant une étrange gaieté, affairée, agitée. Elle avait le verbe haut, un flux de paroles fatigant, avec des saillies burlesques, une verdeur de propos, qui faisaient rire aux éclats son petit peuple ouvrier, et que Marc dégustait sournoisement, quand il se trouvait là pour les gober au passage. Lui aussi se dissipait, travaillait moins, flânait, polissonnait, à l'affût des occasions de ne rien faire et de rire: l'organisme se défendait contre l'effroi intérieur... Qui s'en doute, au dehors? On est impénétrable les uns aux autres, on semble indifférent, on voudrait se confier, on ne peut pas... «Il n'est pas de communion possible dans la souffrance...»

Mais Annette, que sa passion pour la morte rendait injuste pour les vivants, ne voyait que leur égoïsme qui, par tous les moyens, se reprenait à la vie, laissant tomber au fond la pierre du souvenir; et elle leur en voulait.

Or, un jour,--un dimanche que Marc était allé avec Léopold, à un match de sport,--Annette, venant chez Sylvie, trouva la porte de l'appartement ouverte. Elle entra et entendit une plainte pesante qui se traînait. Sylvie, seule dans sa chambre fermée, parlait et gémissait. Annette se retira sur la pointe des pieds; elle referma la porte sur le palier, et sonna. Sylvie vint ouvrir; elle avait les yeux rouges; elle dit que c'était le rhume, et causa avec un entrain bruyant et vulgaire. Elle se mit à raconter une de ses éternelles histoires scabreuses, dont elle était approvisionnée. Annette avait le cœur serré. Se pouvait-il qu'elle jouât!--Elle ne jouait qu'à moitié. Beaucoup plus que les autres, c'était elle qu'elle voulait tromper. Un désespoir foncier, sans jour et sans issue, l'avait amenée à une sorte de mépris bouffon de la vie. Si elle ne voulait pas tomber, nulle autre alternative que l'oubli et ce masque d'insouciance cynique, qui finissait par se substituer aux traits du vrai visage. Tout n'est rien. Rien ne vaut la peine. Honnêteté, honneur, des blagues!... Ne rien prendre au sérieux. Rire de la vie. En jouir. Le travail seul subsiste, parce que c'est un besoin et qu'on ne peut s'en passer...

Bien d'autres choses subsistaient sous ces destructions. L'instinct était chez Sylvie plus solide que la pensée. Et quand elle rejetait tout, Annette et le fils d'Annette lui restaient incrustés sous la peau. Ils ne formaient qu'un, eux trois! Mais cet amour d'instinct, presque matériel, n'empêchait pas les mauvais sentiments. Sylvie, qui n'était pas tendre pour elle, ne l'était pas non plus pour Annette. Elle se montrait agressive et railleuse à l'égard de sa sœur, dont le sérieux moral, la tristesse taciturne, lourde de souvenirs, l'irritait, comme un reproche muet.

Un reproche, en effet. Annette n'avait pas la charité de le lui épargner. Elle voyait bien pourtant que Sylvie fuyait la peine, comme un gibier le chien; et elle la plaignait. Elle plaignait la misère de la nature humaine, mais en la méprisant de chercher son salut aux dépens de ses trésors les plus chers et d'être toujours prête à trahir ses affections sacrées, pour tromper la poursuite féroce de la douleur. Elle en était ulcérée; car dans son propre cœur elle entendait rappel de cette lâcheté de vivre; et elle, la châtiait.

De là qu'elle s'imposa, en ces mois qui suivirent le malheur, une austère discipline du cœur, un rigorisme moral, pessimiste et hautain, qui cachait sa tendresse blessée...

Après le sombre hiver, Pâques étaient revenues. Annette errait dans Paris, le matin du dimanche:--le ciel refleurissait, l'air était immobile;--l'âme enveloppée de son deuil, elle écoutait les appels nostalgiques des cloches; et leur filet sonore l'enserrait de ses mailles, la tirait hors du flot du siècle insouciant sur la grève où gisait le Dieu mort. Elle entra dans une église; et, dès les premiers pas, elle fut suffoquée par ses pleurs; depuis longtemps refoulés, ils refluaient. Dans le coin d'une chapelle, agenouillée, elle les laissa couler, tête basse. Jamais elle n'avait senti comme à cette heure le tragique de ce jour. Elle entendait ces orgues, ces chants, ces chants de joie... Cette joie!... Sylvie qui riait... Et l'âme pleure, au fond... Ah! elle le savait bien, aujourd'hui: Le pauvre mort _n'est pas ressuscité!_ Et l'amour désespéré des siens, l'amour des siècles, s'épuise à nier sa mort... Cette poignante vérité, combien elle est plus grande et plus religieuse que l'illusoire résurrection! Duperie passionnée, navrante duperie du cœur, qui ne peut consentir à perdre son bien-aimé!...

Elle ne pouvait avec personne partager ses pensées. Et renfermée en elle, avec la petite morte, elle la défendait contre la seconde mort, la plus terrible: l'oubli. Elle réagissait durement contre elle et contre les autres. Et comme toute réaction contre un milieu de pensée, par le choc en retour amène une réaction contraire, son attitude de blâme provoqua ceux qui se sentaient atteints à exagérer la leur. Et le malentendu s'élargit.

Il devint presque complet entre le fils et la mère. Marc de plus en plus se détachait d'Annette. Depuis des années, l'antagonisme s'annonçait. Mais jusqu'à ces derniers temps, il était resté, de la part de l'enfant, voilé, sournois, prudent. Pendant la longue période où il avait vécu en tête à tête avec Annette, il se serait bien gardé d'entrer en discussion; la partie n'était pas égale; avant tout, avoir la paix! Il laissait parler sa mère. Ainsi, elle lui livrait, une à une, ses faiblesses; et lui, ne livrait rien.--Mais maintenant qu'il avait trouvé en sa tante une alliée, il ne cacha plus son jeu. Naguère, que de fois sa mère, impatientée de ce petit mollusque, qui rentrait sa pensée dans sa coquille, dès qu'on y voulait toucher, lui avait dit:

--Allons, sors de ton trou! Montre un peu cette caboche! Ne sais-tu pas parler?

Il savait. Annette pouvait être satisfaite! Il parlait maintenant... Il eût mieux fait de continuer à se taire!... Quel petit discuteur! Ah! il ne fuyait plus la contradiction. Il ne laissait rien passer de la bouche de sa mère, sans ergoter obstinément. Et de quel ton impertinent!

C'était venu tout d'un coup; et, sans doute, Sylvie y avait sa part de responsabilité, en encourageant malignement cette fronde. Mais la vraie cause était plus intime. Ce changement d'attitude répondait au changement de nature, aux approches de la crise de puberté. L'enfant se transformait: en quelques mois, il avait pris un autre caractère, des manières quinteuses, brutales, entrecoupées de «revenez-y» de son vieux mutisme; mais ce n'était plus le silence poli, conciliant, un peu fourbe, de l'enfant qui voulait plaire; on le sentait maintenant hostile et hérissé... Sa brusquerie de façons, son impolitesse grossière, l'âpreté inexplicable avec laquelle il répondait aux affectueuses avances, faisaient saigner la sensibilité d'Annette. Assez armée contre le monde, elle ne l'était point contre ceux qu'elle aimait; un mot rude de son fils la blessait aux larmes. Elle ne le montrait point; mais il n'en ignorait rien. Il continuait: on eût dit qu'il cherchât ce qui pouvait déplaire à sa mère.

Il eût rougi de se conduire ainsi avec des indifférents. Mais elle, ne lui était pas, certes, indifférente! Il tenait à elle,--et comment! Comme le fruit vivant qui, quand l'heure est venue, s'arrache au ventre de la mère. Il est fait de sa chair; et pour la faire sienne, cette chair, il la déchire.

Marc avait bien des éléments qui appartenaient à la nature d'une autre race que la race maternelle. Mais l'étrange! ce n'était pas par ces éléments différents qu'il entrait le plus en conflit avec sa mère, c'était par ceux qui lui étaient communs avec elle. Car son désir jaloux d'indépendance ne possédait pas encore une personnalité qui lui appartînt en propre; et toute ressemblance avec sa mère lui semblait un danger d'annexion. Alors, pour se défendre, il se faisait différent. Quoi qu'elle dît, quoi qu'elle fît, il était le contraire. Parce qu'elle était aimante, il se faisait insensible; confiante, renfermé; passionnée, froid et tranchant. Et tout ce qu'elle combattait, tout ce qui répugnait à la nature d'Annette--(ah! comme il le connaissait!)--lui devenait attrayant; et il se dépêchait de le faire savoir à Annette. Puisqu'elle se piquait de morale, ce moutard trouva élégant de se croire amoraliste, et surtout de le proclamer:

--La morale, c'est une invention... avait-il déclaré à sa mère. Et la crédule Annette l'avait pris au sérieux. Elle l'attribuait à l'influence déplorable de Sylvie, qui s'amusait à jeter le trouble dans le petit cerveau sagement cultivé... Vlan dans les platebandes! une poignée de graines folles! Et le peigne à rebrousse-poil sur les allées ratissées!... Elle ne manquait pas de bonnes raisons pour se persuader qu'elle agissait dans l'intérêt de l'enfant... «Ce pauvre petit, mis en serre, comprimé dans une caisse!... Nous allons le dépoter!...» Mais, tout en aimant sa sœur, elle avait un vif et cruel plaisir à lui voler ce cœur qui était sa bouture.

La finesse intéressée de l'enfant pour tout ce qui le concerne avait saisi le duel engagé entre les deux sœurs; et, naturellement, il l'exploitait. Par ruse maligne, il réservait ses faveurs à Sylvie; et il était bien aise de la jalousie qu'il excitait chez sa mère. Annette ne la cachait plus. Elle la justifiait, avec plus de raison que Sylvie, par l'intérêt de Marc. Sylvie aimait l'enfant et elle ne manquait pas de bon sens. Sa sagesse poids légers en valait bien une autre plus pesante; mais elle n'était pas faite pour un garçon de treize ans; et le profit qu'il retirait en était périlleux: si elle aiguisait en lui l'appétit de la vie, elle ne lui en donnait pas le respect; et quand, de trop bonne heure, le respect a fichu le camp, gare à la casse! Sylvie n'était pas faite non plus pour former le goût de Marc, sinon pour la toilette. Elle le menait à de stupides cinémas, à des music-halls, d'où il rapportait des refrains effarants et des images qui laissaient peu de place aux pensées sérieuses: son travail s'en ressentit. Annette se fâcha et défendit à Sylvie d'emmener Marc. C'était le bon moyen de sceller l'alliance du neveu et de la tante. Marc se jugea persécuté; il découvrit que, de nos jours, le métier de peuple opprimé est rémunérateur; et Annette apprit, à ses dépens, que celui de peuple oppresseur n'est pas de tout repos.

Maintenant, Marc lui faisait sentir, à toute occasion, qu'il était une victime et qu'elle abusait de sa force. Eh bien, soit! elle en abusait, pour le faire marcher au pas! Elle ne toléra plus ses légèretés de langage, ces habitudes inconvenantes qu'il avait prises de gouailler tout, cette blague impertinente. Pour le réduire, elle lui opposa une sévérité de principes. Il avait la partie belle pour répondre! Depuis longtemps, il guettait l'occasion.

Un jour qu'il s'appuyait, contre une interdiction de sa mère, sur des paroles de la tante, Annette, impatientée, lui dit que Sylvie avait le droit de dire et de faire ce qu'elle voulait: on n'avait pas à la juger; mais ce qui était bon pour elle ne l'était pas pour lui; il n'avait pas à la prendre pour modèle: «Tout n'est pas à imiter chez elle...»

Marc écouta la tirade, et dit négligemment:

--Oui, mais elle, elle a un mari.

Annette ne put répondre d'abord: elle ne voulait pas comprendre... Qu'avait-il dit? Non, ce n'était pas possible!... Et puis, une rougeur lui monta au front. Assise, les mains immobiles sur l'ouvrage, elle ne bougeait point. Il ne faisait non plus aucun mouvement. Il n'était pas très fier de ce qu'il avait dit, de ce qui allait venir... Le silence se prolongeait! Un flot de colère soulevait le cœur violent d'Annette. Elle le laissa passer. La pitié, l'ironie prirent la place. Elle eut un sourire méprisant:

--Petit malheureux! pensait-elle. Et finalement, elle dit, ses doigts ayant repris leur tâche:

--Et tu trouves sans doute qu'une femme sans mari, qui travaille pour nourrir son enfant, est moins digne de respect?

Marc perdit son aplomb. Il ne répondit rien. Il ne s'excusa point. Il était mortifié.

Annette ne dormit pas, cette nuit... Ainsi, c'était en vain qu'elle s'était sacrifiée! Que le monde la blâmât, c'était dans l'ordre. Mais lui, à qui elle avait tout donné! Comment avait-il su? Qui lui avait soufflé cette pensée?... Elle ne pouvait lui en vouloir; mais elle était accablée.

Marc dormit en paix. Il n'était pas sans remords; mais le sommeil était plus fort que les remords. Une bonne nuit passée, il les eût oubliés, s'il ne les avait retrouvés dans le regard soucieux de sa mère. Il lui déplut que sa mère n'oubliât pas comme lui. Il avait des regrets; mais il ne pouvait se résoudre à les exprimer; et comme il en était ennuyé, selon la logique de l'enfant, il en voulut à sa mère.

Ils ne refirent pas allusion à la scène. Mais depuis, ils en furent plus ce qu'ils étaient, avant. Il y avait une contrainte dans leurs embrassements. Annette ne le traita plus tout à fait en enfant...

Comment avait-il su? Des conversations de lycée l'avaient fait réfléchir sur le nom qu'il portait, et qui était celui de sa mère. Des allusions anciennes, attrapées au passage, naguère, à l'atelier, et qu'il n'avait pas comprises, s'éclairaient maintenant. Certains mots imprudents de Sylvie à sa sœur, devant l'enfant... Et l'énigme qu'était pour lui cette mère, qui l'irritait, mais qui le fascinait, par _l'aura_ de passions que, sans pouvoir discerner, son flair de jeune chien avait subodorées... Sur le tout, il avait bâti de vagues et baroques histoires, qui n'arrivaient pas à se tenir d'une façon liée. Sa naissance l'intriguait. Comment savoir?... La réponse blessante à sa mère était en partie un piège qu'il lui tendait... Dans son cœur, se mêlaient curiosité et rancune à l'égard de ce qui s'était passé et qu'il ne savait pas. Jamais il n'osa faire là-dessus une question à Sylvie: car il avait sa fierté pour sa mère, et il soupçonnait qu'elle avait eu des torts. Mais il se croyait en droit de lui en vouloir, pour le grave secret qu'elle lui cachait. Ce secret était entre elle et lui comme un étranger.

Un étranger, vraiment. Marc ne se doutait guère qu'à des instants, il le faisait surgir aux yeux d'Annette, _l'étranger_,--son père--bien pis, les Brissot! Car, dans le sourd combat qui se poursuivait désormais entre la mère et le jeune garçon, celui-ci faisait, d'instinct, arme de tout ce qu'il trouvait, dans sa propre nature, d'opposé à Annette. Ainsi, sans le savoir, il déterrait parfois et employait contre elle des traits empruntés au fonds Brissot: le fameux sourire condescendant, cette satisfaction de soi, ce philistinisme badin, dont rien ne pourra ébranler la certitude hostile! Une ombre, un reflet sur l'eau. Annette les reconnaissait, et pensait:

--Ils me l'ont pris!...

Un étranger, vraiment?--Non, il ne l'était pas. L'arme, les traits empruntés, oui; mais la main qui les tenait était de la substance d'Annette. Et cette main révoltée se crispait dans l'opposition entre deux êtres trop parents et trop proches, qui n'est qu'un des mille jeux de l'Amour et du Destin.

Il n'avait pas d'ami. Ce garçon de treize ans, qui se trouvait, matin et soir, dans une classe, avec une trentaine d'enfants, restait séparé de ses camarades. Plus petit, il aimait à bavarder, jouer, courir, crier. Depuis un an ou deux, il avait des accès de mutisme, des fringales d'isolement. Cela ne signifiait point qu'il n'eût plus besoin de compagnons. Il en avait peut-être plus besoin qu'avant. Justement! C'était trop: il avait trop à demander et à donner... Et partout des épines, dans ce buisson de printemps! Un amour-propre hérissé. Un rien le froissait, et il avait peur d'être froissé, et surtout de le montrer: car c'est une faiblesse, et il faut se garder de donner prise à l'ennemi: (il y en a un dans tout ami).

Ce qu'il avait saisi, ou plutôt imaginé de son état-civil, du passé de sa mère, le tenait dans une gêne absurde, ridicule, sourcilleuse. Ses lectures aidant, il s'était convaincu qu'il était un enfant «naturel». (Ses livres romantiques l'appelaient d'un nom plus dru). Il trouvait moyen de s'en faire un sujet de fierté. Il n'était même pas loin de renifler dans l'archaïque injure un fauve relent de noblesse. Il se jugeait intéressant, à part des autres, solitaire, un peu damné. Il ne lui eût pas déplu de se ranger parmi les bâtards sataniques de Schiller et de Shakespeare. Cela lui donnait le droit de mépriser le monde, en tirades hautaines,--_in pello._