L'âme enchantée II: L'été

Part 15

Chapter 153,902 wordsPublic domain

Odette avait, pour l'un, pour l'autre,--et quelquefois pour personne--des transports de passion, auxquels spontanément elle donnait une expression théâtrale, pas toujours à voix haute, mais tout bas, en monologue, pour son propre soulagement; en mimant le sentiment, elle en amortissait le choc. Ces élans s'adressaient le plus fréquemment à Annette, ou à Marc,--aux deux mêlés;--et elle disait souvent: Annette, quand c'était Marc; parce que Marc se moquait d'elle, Marc la dédaignait, et elle le détestait. Alors, elle avait des accès de souffrance humiliée et jalouse, un désir de vengeance... Comment? Quel mal lui faire? Le plus mal! Où l'atteindre?... Hélas! elle n'avait que ses griffes d'enfant! Désolant!... Puisqu'elle ne pouvait rien (pour l'instant), elle feignait l'indifférence... Mais c'était dur de ne pouvoir rien; et c'était dur aussi de faire l'indifférente, quand on avait toujours envie de rire, ou de pleurer. Une telle contrainte était contre nature: Odette en était abattue; elle tombait dans une prostration, jusqu'à ce que brusquement un réveil impérieux de sa gaieté d'enfant et un besoin de mouvement la rejetassent dans ses jeux.

Annette contemplait, devinait--inventait un peu--ces désespoirs en miniature, et elle se souvenait avec pitié des siens. Qu'elle en avait dépensé, elle aussi, de fièvre à aimer, désirer, se ronger, et pour qui, et pour quoi? À quoi cela sert-il? Une telle disproportion avec l'objet borné de la nature! La gaspilleuse de forces! Et ces forces d'aimer, elle les distribue au hasard! Les uns ont trop, les autres pas assez. Annette se rangeait avec Odette parmi celles qui ont trop, et son fils parmi ceux qui n'ont pas assez. C'était lui le plus heureux. Pauvre petit!...

Il n'était pas si pauvre! Il n'avait pas une vie du cœur moins riche que celle d'Odette, ni un débat de pensées moins vif--(mais il ne les disait pas!)--ni des sentiments moins violents--(mais leur fougue se portait vers une autre direction). Oui, il était indifférent à ce qui occupait ces femmes. Mais son esprit était agité de tout autres passions. Plus riche cérébralement et beaucoup moins absorbé par la vie plus tardive de ses sens, ce petit homme, qui sentait monter la marée obscure du Désir, en tournait les énergies, en vrai homme, vers l'action et la domination. Il rêvait de telles conquêtes que celle d'un cœur féminin lui eût paru bien pauvre--si seulement, à cette heure de l'enfance, il y eût pensé! Les garçons des générations précédentes rêvaient de soldats, de sauvages, de pirates, de Napoléon, d'aventures océaniques. Marc rêvait d'avions, et d'autos, et de sans-fil. Autour de lui, la pensée du monde dansait une ronde vertigineuse; un délire de mouvement faisait vibrer la planète; tout courait et volait, fendait l'air et les eaux, tournait, tourbillonnait. Une magie d'inventions démente transmuait les éléments. Plus de limites au pouvoir, et donc plus au vouloir! L'espace et le temps... («_Passez, muscade!_»)... se volatilisaient, escamotés par la vitesse. Ils ne comptaient plus. Et les hommes, encore moins. Ce qui comptait: Vouloir, Vouloir illimité! Marc connaissait à peine les rudiments de la science moderne. Il lisait, sans comprendre, une revue scientifique que recevait sa mère; mais il était, sans comprendre, baigné, depuis sa naissance, dans le miracle de la science. Annette ne le remarquait pas, car elle avait appris la science par la voie scolastique; elle ne l'avait pas respirée, en vivant. Elle voyait des figures à la craie et des chiffres sur le tableau, des raisonnements. Marc imaginait des forces fabuleuses. Justement parce qu'il n'était pas gêné par sa raison, il était emporté par un lyrisme aussi vague et brûlant que celui qui gonflait les voiles des Argonautes. Il concevait d'extraordinaires exploits: percer le globe d'un tunnel, de part en part; s'élever sans moteur dans l'air, relier Mars à la Terre, en pressant un bouton faire sauter l'Allemagne,--ou bien un autre État (il n'avait pas de préférence!)--Sous les mots mystérieux de volts, d'ampères, de radium, de carburateur, qu'il employait avec aplomb, à tort et à travers, il évoquait des contes des Mille-et-une-Nuits. Comment diable sa pensée se fût-elle abaissée de si haut vers une stupide petite fille?

Mais le corps et la pensée sont deux frères jumeaux, qui ne vont point du même pas. Dans leur double croissance, il y a toujours l'un des deux--(ce n'est pas toujours le même)--qui s'attarde sur la route, et l'autre galope en avant. Le corps de Marc restait celui d'un enfant; et tandis que l'esprit vagabondait là-haut, un fil le tenait par la patte et le ramenait en bas, où il fait bon jouer. Alors, faute de mieux, il condescendait à jouer,--ou même, sans condescendance, il jouait de tout son cœur avec la stupide petite fille. C'étaient d'heureux entr'actes.

Ils ne duraient pas longtemps. Trop d'inégalités entre les deux enfants. Non pas seulement leur âge, ni qu'elle fût une fille. Mais leur tempérament était trop différent. Odette, pas jolie, tenant plutôt du père, avec les yeux d'Annette, une bonne figure ronde, joufflue, camusette, était une enfant robuste, bien portante, dont l'ardeur de sentiment ne troublait pas l'équilibre physique, mais semblait la dépense naturelle de l'abondance vitale. Elle avait échappé à tous les petits maux d'enfance. Marc était, au contraire, marqué par sa maladie de la première année; et quoique, par la suite, sa bonne constitution dût reprendre le dessus, cette lutte de l'organisme, où il était souvent vaincu, lui gâta une partie de son enfance; il restait exposé aux moindres refroidissements, fréquemment arrêté par de petits retours de bronchite ou de fièvre. Il en souffrait dans son amour-propre: car tous ses instincts étaient d'orgueil et de force.

Vers la fin de 1911, un an après le raccommodement entre les deux sœurs, Marc eut une de ces maladies d'hiver, compliquée d'influenza, qui inspira de brèves inquiétudes. Odette vint à son chevet. On le lui avait défendu, par crainte de la contagion; mais elle avait trouvé moyen de se glisser dans la chambre, un soir que les deux mères étaient occupées dans la pièce à côté. Elle fut compatissante; et Marc, un peu fiévreux, se livra comme il n'avait jamais fait. Il était inquiet.

--Qu'est-ce qu'elles disent, Odette?

(Il s'imaginait qu'on lui dissimulait la gravité de son mal).

--Je ne sais pas. Elles ne disent rien.

--Qu'est-ce que le médecin a dit?

--Il a dit que ce ne serait rien.

Il fut un peu soulagé, mais il restait méfiant.

--C'est vrai? Non, ce n'est pas vrai. On me cache... Je sais bien ce que j'ai, moi...

--Qu'est-ce que tu as?

Il se taisait.

--Marc, qu'est-ce que tu as?

Il se renfermait dans un silence orgueilleux et hostile. Odette était angoissée. Elle finit par croire qu'il était très malade. Et son inquiétude se communiqua à Marc. Avec son exagération passionnée, qui prenait des formes mélodramatiques, elle joignit les mains:

--Ô Marc, je t'en prie, ne sois pas si malade! Je ne veux pas que tu meures!

Il n'en avait pas la moindre envie. Il aimait à être plaint, mais il n'en demandait pas tant! À s'entendre dire ce qu'il craignait, il fut glacé de peur. Il ne voulait pas le montrer. Tout de même, il le montra:

--Tu vois, tu me cachais!... Tu sais... Je suis très malade?

--Non, non, je ne veux pas, je ne sais pas, je ne veux pas que tu sois très malade... Ô Marc, ne meurs pas! Si tu meurs, je veux mourir avec toi!

Elle se jeta à son cou, en pleurant. Il était très ému, et il pleurait aussi, il ne savait pas si c'était à cause d'elle ou de lui. Au bruit, les mamans accoururent et, grondant, les séparèrent. Ils s'étaient sentis bien proches, en cet instant...

Mais le matin suivant, Marc avait réfléchi. Il n'était plus inquiet; et même,--(pour effacer ses craintes, on s'était moqué de lui)--il était vexé de s'être montré capon; il s'en prenait à Odette de l'avoir amené, par sa sotte inquiétude, à ces marques de faiblesse. Et puis... (il l'entendait rire, et il la voyait passer, débordante de. santé)... il lui en voulait de cette santé. Elle en avait trop. Il l'enviait, et il était humilié.

Après qu'il fut guéri, il garda longtemps la mortification de s'être trahi aux yeux de sa cousine. Il en était d'autant plus irrité qu'il avait eu peur vraiment. Et elle l'avait vu. Son émotion passée, Odette en conservait un malin souvenir. Elle l'avait aperçu sans échasses, peureux, petit garçon. Elle ne l'en aimait que mieux. Il ne le lui pardonnait point.

Marc était guéri. Odette était florissante. Elle avait, toute glorieuse, fait, l'été précédent, sa première communion. (C'était à cette époque où l'Église, comme Joconde, en quête de l'innocence, avait, de son grand nez méfiant, qui humait l'air du temps, jugé qu'il n'en était plus, après l'âge de sept ans). Odette se croyait femme et s'efforçait de le paraître, en modérant son impétuosité de chevreau tenu en laisse; mais d'une cabriole, le petit cornu vous échappe des mains... Sylvie était heureuse, les affaires allaient bien. Et Annette, qui trouvait au foyer de sa sœur un aliment au besoin d'affection que l'âge et l'épreuve avaient un peu assagi, semblait avoir atteint une zone apaisée. Tout était confiant.

Une chaude après-midi... entre trois et quatre heures, fin d'octobre... un de ces jours radieux, où la lumière sans voiles semble, ainsi que les arbres dévêtus, toute nue. Les fenêtres étaient ouvertes pour laisser entrer les rayons du soleil d'automne, qui sont doux et dorés comme ceux du miel. C'était le lendemain l'anniversaire des huit ans d'Odette. Annette était chez Sylvie. Dans la chambre sur la cour, elles regardaient ensemble et tâtaient des étoffes, bavardes et occupées gravement de leur examen. Odette était, de l'autre côté du couloir, dans la chambre du fond qui donnait sur la rue. Tout à l'heure, la curieuse était venue fourrer son nez par la porte entre-bâillée, pour voir ce qu'on faisait. On l'avait renvoyée, en prenant la voix grondeuse, terminer un petit travail, avant de goûter ensemble. Marc était au lycée; on l'attendait après sa classe, dans une demi-heure.

Le temps coulait uni, sans un pli, sans une ride, sans hâte, comme s'il eût dû ainsi durer toute la vie. On se sentait bien, mais on ne songeait même pas à en jouir: c'était naturel! Au lierre du mur, dans la cour, les moineaux heureux pépiaient. Les dernières mouches de l'automne bourdonnaient leur contentement de chauffer aux derniers jours de soleil leurs ailes engourdies...

Elles n'entendirent rien... Rien. Pourtant, elles s'étaient tues, au même instant, toutes deux, comme si le fil fragile qui tenait suspendu leur bonheur, s'était rompu...

On sonna à la porte.

--Marc, déjà? Non, c'est trop tôt.

On sonna, on frappa de nouveau... Il y a des gens bien pressés!... On y va!...

Sylvie alla ouvrir, et Annette, derrière elle, à quelques pas, suivit.

À la porte, la concierge, hors d'haleine, criait, agitait les bras. D'abord, elles ne comprirent pas...

--Madame ne sait pas... le malheur qui est arrivé... La petite demoiselle...

--Qui?

--Mademoiselle Odette... Cette pauvre mignonne...

--Quoi! Quoi!

--Elle est tombée...

--Tombée!

--Elle est en bas.

Sylvie hurla. Elle avait repoussé la concierge et dégringola l'escalier. Annette voulut la suivre; mais les jambes lui manquèrent; elle dut attendre que son cœur lui permît de marcher. Elle était encore en haut, et penchée sur la rampe, quand de la rue lui vinrent les cris sauvages de Sylvie...

Que s'était-il passé? Probablement Odette, qui ne travaillait pas volontiers, musardant, furetant, était allée regarder par la fenêtre si Marc ne venait pas, et elle s'était penchée... La pauvre petite n'avait même pas eu le temps de comprendre...--Quand Annette, chancelante, fut enfin dans la rue, elle vit un attroupement, Sylvie comme une démente et, dans ses bras, le petit corps disloqué, jambes et tête pendantes, comme un agneau égorgé. La brune toison voilait le crâne fracturé; on voyait seulement un peu de sang au nez; les yeux encore ouverts semblaient interroger... La mort avait répondu.

Annette se fût jetée par terre, en criant d'horreur, si la fureur sauvage de Sylvie n'eût pris toute la douleur du monde. Elle était tombée à genoux, sur le pavé, presque couchée sur l'enfant, qu'elle soulevait, qu'elle secouait, avec des cris enragés. Elle l'appelait, elle l'appelait, elle insultait... Qui? Quoi? Le ciel, la terre... Elle écumait de désespoir et de haine...

Et, pour la première fois, Annette vit dans sa sœur les passions forcenées, que Sylvie portait sans le savoir au fond de sa nature, et dont la vie lui avait jusqu'alors épargné l'emploi. Et elle les reconnut, comme étant de son sang.

L'excès de cette souffrance ne lui permettait pas de s'abandonner à la sienne. Il fallait qu'elle fût, par réaction, forte et calme. Elle le fut. Elle prit Sylvie par les épaules. La vocifératrice se débattait; mais Annette, penchée sur elle, la souleva; et Sylvie, subissant cette impérieuse douceur, se tut, releva la tête, vit le cercle autour d'elle, jeta un regard farouche et, l'enfant dans ses bras, sans un mot, elle rentra.

Elle venait de passer le seuil de la maison. Annette rentrait à sa suite, quand au coin de la rue elle aperçut Marc qui arrivait. Et malgré son amour déchiré pour la pauvre petite, son cœur bondit dans sa poitrine:

--Quel bonheur que ce ne soit pas lui!

Elle courut à Marc, pour l'empêcher de voir. Marc, aux premiers mots, blêmit, serra les dents. Loin de la scène elle l'emmena; elle lui dit qu'Odette était gravement blessée; mais lui, avec l'intuition méfiante de l'enfant, savait qu'elle était morte; et il cherchait, les poings crispés, à repousser cette terrible pensée. Malgré son trouble, il restait préoccupé de lui, de son attitude et des gens qui passaient; il remarquait que sa mère marchait tête nue, près de lui, dans la rue, et qu'on les regardait: il en était gêné. Cette contrariété contribua à le calmer. Annette, le voyant plus ferme, lui dit, à mi-chemin, de rentrer seul chez lui. Elle revint en hâte, vers Sylvie, prostrée, assise comme écroulée dans un coin, près du lit de la petite morte, sans entendre ni comprendre, respirant bruyamment, ainsi qu'un animal blessé. Ses ouvrières s'occupaient de l'enfant. Annette lava le petit corps, le revêtit de linge blanc, le coucha dans le lit, ainsi qu'aux soirs lointains,--hier,--éternellement lointains, où elle venait entendre les confidences à voix basse de l'enfant. Lorsque ce fut fini, elle alla vers Sylvie et elle lui prit la main. Moite et froide, la main s'abandonna. Annette serrait ces doigts, d'où la vie semblait s'être retirée; et elle n'avait pas le courage de chuchoter une parole de tendresse, qui n'eût point traversé le mur du désespoir. Le seul contact fraternel de leurs corps pouvait faire pénétrer au dedans lentement sa pitié. Elle l'enlaça, le front appuyé contre la joue de Sylvie; et ses larmes gouttaient sur le cou de sa sœur, comme pour fondre le gel qui lui enveloppait le cœur. Sylvie, muette, ne bougeait pas; mais ses doigts, faiblement, commençaient à répondre à la main fraternelle, quand arriva le mari. Annette la quitta.

Elle rentra près de Marc et dit la vérité. Elle ne la lui apprenait pas. Il ne parut pas ému; il avait peur de son émotion et voulait garder l'air assuré; mais il n'eût pas fallu qu'il fût obligé de parler: dès qu'il ouvrit la bouche, sa voix se mit à trembler; il courut se cacher dans sa chambre, pour pleurer. Annette qui sentit, avec la divination maternelle, l'angoisse pour ce cœur d'enfant de la première rencontre avec la mort, évita de parler du sujet redoutable, mais le prit sur ses genoux, comme quand il était petit. Et lui, ne songea pas à se plaindre qu'on le traitât en petit, et il se réfugia dans la chaleur du sein. Après qu'ils se furent apaisés l'un et l'autre, en berçant leur peur et sentant qu'ils étaient deux pour se défendre, elle le fit coucher et le pria d'être un brave petit homme, de ne pas s'effrayer si elle devait ressortir, le laisser seul une partie de la nuit. Il comprit et promit.

Elle reprit, dans la nuit, le chemin de la maison tragique. Elle voulait veiller la petite morte. Sylvie était sortie de sa morne insensibilité. Elle n'était pas revenue au furieux désespoir du début. Mais le spectacle n'était pas moins pénible. Sa tête s'était troublée. Annette lui vit, sur les lèvres, un sourire. Sylvie leva les yeux, en l'entendant entrer, la regarda, vint à elle, et dit:

--Elle dort.

Elle la prit par la main, et la mena devant le lit:

--Regarde comme elle est belle!

Son visage rayonnait; mais Annette vit passer sur le front une ombre d'inquiétude; et quand, après un moment, Sylvie répéta, à mi-voix:

--Elle dort bien, n'est-ce pas?...

Annette rencontra son regard fiévreux, qui attendait qu'elle dît:

--Elle dort. Oui.

Elle le dit.

Elles allèrent s'asseoir dans la chambre à côté. Le mari était là, avec une ouvrière. Ils se forçaient à causer, pour occuper son attention. Mais la pensée blessée de Sylvie, qui se fuyait, sautait d'un sujet à l'autre, sans s'arrêter. Elle avait pris un ouvrage, qu'à tout instant elle jetait, elle prenait, elle jetait, pour écouter la chambre au sommeil. Elle redisait:

--Comme elle dort!... en promenant son regard sur les autres, pour les... pour se persuader. Une fois, elle retourna près du petit lit, et penchée sur l'enfant, lui dit des mots mignons. Ce fut atroce pour Annette. Elle voulait que Sylvie se tût. Le mari, à voix basse, la supplia de ne pas toucher à l'illusion.

L'illusion tomba seule. Sylvie, revenue à sa place, avait repris son ouvrage, et elle ne parlait plus. Les autres parlaient autour d'elle, mais elle n'écoutait plus. À leur tour, ils se turent. Le sombre silence plana... Soudain, Sylvie cria. Sans mots. Un long cri. Abattue sur la table, elle y heurtait sa tête. On écarta précipitamment les aiguilles et les ciseaux. Quand la parole lui revint, ce fut pour insulter Dieu: elle ne croyait pas en lui; mais il faut bien avoir quelqu'un contre qui se venger! Elle avait les yeux torves; et de basses injures elle le souffletait...

L'épuisement vint. On la porta sur son lit. Elle ne remuait plus. Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût assoupie.

Alors, elle rentra brisée. Les rues blêmes, au petit jour... Marc ne dormait pas. Elle se coucha en grelottant. Mais au moment de se mettre au lit--(c'était trop, tout ce que depuis douze heures elle avait dû souffrir et maîtriser!)--elle courut en chemise et pieds nus dans la chambre de son fils, et passionnément elle lui baisa la bouche, les yeux, les oreilles, le cou, les bras, les mains. Et elle disait:

--Mon petit, mon cher petit... Toi, tu ne me quitteras pas?...

Il était très ému, gêné et effrayé. Il pleura avec elle, plus sur lui que sur les autres. Sur les autres, aussi. À présent, il sentait ce qu'il avait perdu, il pleurait cette affection, dont il n'avait point voulu. Il se rappela le soir où il était malade, et Odette auprès de lui. Il était pénétré de tendresse et de tristesse. Et il pensa:

--Tout de même, c'est moi qui vis!...

Annette tremblait de recommencer une pareille journée. Ses forces n'y eussent pas suffi. Mais ce qui suivit n'eut pas la terrifiante violence des heures précédentes. La souffrance humaine, quand elle atteint au faîte, il faut qu'elle redescende. On meurt, ou on s'habitue.

Sylvie avait repris possession d'elle. Elle était livide, marquée au coin des narines et des lèvres d'un trait dur, qui depuis, laissa, en s'atténuant, sa flétrissure. Mais calme, active, occupée, avec ses ouvrières, à couper et à coudre les vêtements de deuil. Elle donnait des ordres, surveillait, travaillait; et ses mains étaient sûres et précises, comme son regard. Elle fit l'essayage de la robe d'Annette. Annette craignait de prononcer un mot qui rappelât l'enterrement. Mais Sylvie en parla, froidement. Elle ne laissait à personne le soin de s'occuper des détails. Elle régla tout. Elle conserva ce calme tendu jusqu'à la fin de la cérémonie. Seulement, avec une rage froide et concentrée, elle s'opposa à tout service religieux. Elle ne pardonnait pas!... Jusqu'alors, elle avait été vaguement incroyante, insouciante, non hostile; et, tout en riant un peu, elle était, sans l'avouer, émue, le jour qu'elle avait vu sa belle petite fille en blanche communiante... Justement! Elle avait été dupée... Le lâche!... Elle ne pardonna jamais.

Annette s'attendait à ce que la contrainte inhumaine que s'imposait Sylvie fût payée d'une nouvelle crise, au retour dans la maison. Mais il ne lui fut pas permis de rester auprès de sa sœur. Sylvie le lui interdit durement. La présence d'Annette lui était intolérable... Annette avait son fils!...

Le jour suivant, le mari inquiet vint raconter à Annette que Sylvie ne s'était pas couchée. Elle ne pleurait pas, elle ne se plaignait pas, elle se rongeait en silence. Elle reprit impitoyablement son travail d'atelier: c'était un devoir mécanique, plus impérieux que la vie. On ne s'apercevait de son état qu'à certains accidents: des erreurs qui, avant, ne lui arrivaient jamais: une robe coupée de travers, qu'après elle détruisit, sans un mot; elle se blessa aussi les doigts avec ses ciseaux. On la décida à se coucher la nuit. Mais elle restait assise dans le lit, sans dormir, et elle ne répondait pas à ce qu'on lui disait.

Et chaque matin, avant de paraître à l'atelier, elle faisait visite au cimetière.

Cela dura quinze jours. Puis, elle disparut. Au milieu de l'après-midi. Des clientes vinrent, attendirent. À l'heure du souper, elle n'était point là. Dix heures, onze heures passèrent. Le mari redoutait un acte désespéré. Vers une heure, elle rentra; et, cette nuit, elle dormit. On ne put rien savoir d'elle. Mais le lendemain soir, de nouveau, elle s'éclipsa. Et le surlendemain, elle recommença. Maintenant, elle causait, elle semblait détendue. Mais elle ne disait pas où elle était allée. Les ouvrières jasaient. Le brave mari haussait les épaules avec pitié, et disait à Annette:

--Si elle me trompe, je ne peux pas lui en vouloir; elle a trop souffert... Et même, si cela peut l'arracher à son obsession,... eh bien, soit!...

Annette réussit à saisir Sylvie au passage; elle lui fit entendre discrètement l'inquiétude, les soupçons, et la peine que causaient ses sorties. Sylvie, qui d'abord ne voulait pas s'arrêter, parut indifférente à ce qu'on pouvait penser, mais elle fut touchée de la bonté du mari, et prise d'un besoin subit de se confier, elle emmena Annette dans sa chambre, dont elle ferma la porte; elle s'assit tout près d'elle, et mystérieusement, à mi-voix, les yeux brillants, elle révéla qu'elle allait, tous les soirs, dans un cercle d'initiés, réunis autour d'une table, causer avec sa petite fille. Annette, horrifiée, écoutait, sans oser trahir ses sentiments, Sylvie qui racontait, d'une voix attendrie, les réponses de l'enfant. Il n'était plus besoin de l'engager à parler: elle goûtait une joie à se redire tout haut les paroles puériles, où elle avait transfusé tout le sang de son cœur. Annette ne pouvait détruire une illusion qui faisait vivre sa sœur. Léopold était près de l'encourager: pour son gros bon sens, celle-là valait toute autre religion. Annette prit conseil du médecin, qui dit de laisser la douleur s'épuiser.

Maintenant, Sylvie rayonnait. Annette se demandait si elle n'eût pas préféré le désespoir sacré à cette joie dérisoire, qui profane la mort. À l'atelier, Sylvie ne dissimulait plus ses relations d'outre-tombe; ses ouvrières lui faisaient raconter ses séances; elles y goûtaient un frisson amusé de roman-feuilleton. Lorsque Annette arrivait, elle les entendait mêler leurs réflexions animées au récit de la dernière conversation que Sylvie avait eue avec Odette; une apprentie se moquait derrière une étoffe qu'elle pliait; et Sylvie, experte naguère à manier l'ironie, ne s'apercevait de rien, bavarde et absorbée dans sa fantasmagorie.