Part 14
Non, elle ne l'abuse pas, le petit! Il voit loin. Il sait lire sous les mots. Et il sait, lui aussi, ce que c'est que rêver. Chaque jour, il a ses heures où il est comme un roi, tout seul avec ses rêves, seul dans l'appartement. Annette, toujours imprudente, laisse, sans y penser, à la disposition de l'enfant, une quantité de livres, épaves du naufrage de sa bibliothèque et de celle du grand-père. Il en est de tout poil. Depuis plusieurs années, elle n'a plus le loisir d'y faire des battues. Le petit s'en charge. Chaque jour, au retour du lycée, quand sa mère n'est point là, il part en chasse. Il lit confusément. De bonne heure, il a appris à lire vite, très vite, il galope sur la pente des pages, poursuivant le gibier. Son travail d'écolier en souffre, il est classé comme un mauvais élève, distrait, qui ne sait jamais ses leçons et qui broche ses devoirs. Le maître serait bien surpris, si le petit braconnier récitait ce que ses yeux ont attrapé dans la chasse réservée. Il y prend aussi des «classiques» au collet; mais de quel autre fumet! Tout ce qu'il cueille librement ainsi, dans l'inconnu, a pour lui une saveur de beau fruit défendu. Rien qui puisse le souiller encore, dans ces rencontres, ou même l'éclairer avec brutalité. Aux tournants dangereux, ses yeux s'égaient et passent, sans avoir éventé, au piège, l'appât charnel. Mais heureux, insouciant, il reçoit au visage le souffle de la vie chaude; dans cette forêt de livres, ses narines aspirent l'aventure et la lutte éternelle, l'amour...
L'amour, qu'est-ce que l'amour, pour un enfant de dix ans? Tout le bonheur qu'on n'a pas,--qu'on aura: on le prendra... Comment sera sa figure?... Des lambeaux de ce qu'il a vu et lu, il tâche de la construire. Il ne voit rien. Il voit tout. Il veut tout. Tout avoir. Tout aimer. (Être aimé! Pour lui, c'est le vrai sens d'aimer... «Je m'aime. On doit m'aimer... Mais qui?...»)--Ses souvenirs ne l'aident point. Ils sont trop près de lui, pour qu'il puisse les bien voir. À son âge, il n'y a point (ou si peu!) de passé. C'est le présent qui est le thème aux mille variations...
Le présent? L'enfant lève les yeux, et il voit sa mère. Autour de la table ronde, sous la chaude lumière de la lampe à pétrole, ils sont assis tous deux. Le soir, après dîner. Marc apprend--(il est censé apprendre)--ses leçons pour le lendemain; Annette reprise une robe. Ni l'un ni l'autre ne pense à ce qu'il fait. Ils s'en remettent à leur machine, le serviteur complaisant. Le rêve coule. Annette suit le courant. L'enfant l'observe rêvant... Voilà un spectacle intéressant, plus que les leçons répétées par ses lèvres!...
Marc semblait n'avoir rien vu de ce qui, dans ces années, se passait autour de lui; il n'eût rien su expliquer de ce qui occupait sa mère. Et rien ne lui échappait! L'amour de Julien. L'amour pour Julien. Obscurément, il en avait été averti. Et une jalousie, dont il ne prenait pas conscience, s'était réjouie de la finale déconvenue, comme un petit cannibale qui danse autour du poteau. Sa mère restait à lui. Son bien! Il y tenait donc? Il ne l'appréciait que du jour où un autre avait voulu le lui prendre. Il la regardait,--ces yeux, cette bouche, ces mains. Il s'attachait à chacun de ses traits, à la façon des enfants qui se perdent en un détail comme en un monde... (Ce n'est pas toujours faux!...) Une ombre de la paupière, un retroussis de la lèvre, sont de mystérieux et vastes paysages. Ils fascinaient l'esprit de l'enfant. Cette abeille!... Son regard voletait, tout le long de la bouche entr'ouverte... La porte rouge... Il s'engouffrait au fond, ressortait... À force de la scruter, il oubliait ce qu'il regardait, la femme... Caressante torpeur... Il s'en réveillait, pour se rappeler (Pouah!) la classe du lendemain, un camarade méprisé, une mauvaise place qu'il avait cachée à sa mère... Et puis, il était repris par la lueur de la lampe dans l'ombre de la pièce, par le silence de la chambre dans le grondement de Paris,--cette sensation d'îlot, de barque sur la mer, et l'attente des rivages, de ce qu'il va trouver, et de ce qu'il emportera sur son bateau chargé de ses biens, de ses espoirs, de ce qu'il aura conquis des dépouilles de la vie. Il y mettait sa mère, ses beaux cheveux blonds et ses sourcils arqués... Le petit Viking! Comme il l'aimait soudain! Avec l'ardeur d'un amant, mais qui aurait gardé le don de la divine ignorance!... Et la nuit, ne dormant pas, il l'écoutait respirer... Toute cette vie mystérieuse le troublait, l'absorbait...
Ainsi, tous les deux rêvent; mais elle est en pleine mer, et habituée au long voyage. Lui, en est au départ; et tout lui est découverte. Aussi, tout lui étant neuf, il regarde mieux et, souvent, il aperçoit plus loin. Il a des moments de sérieux étonnant! Ils ne durent point. Il est comme les animaux: brusquement, ce regard pénétrant vacille: plus personne!... Mais aux minutes où il fixe sur sa compagne-mère sa jeune force nouvelle, d'attention et d'amour, enfermé avec elle dans un silence ardent, tout son être s'imprègne de l'odeur de cette âme; il en devine sans comprendre les moindres tressaillements; et, par éclairs, il touche aux secrets du cœur.
Bientôt, il en perdra la clef. Il ne s'y intéressera plus. Il ne saura plus voir. Il y a deux êtres en lui: la lumière du dedans, et l'ombre du dehors. Quand le corps de l'enfant se développe, l'ombre grandit avec lui, et elle couvre la lumière. À mesure qu'il monte, il tourne le dos au soleil; il paraît plus enfant, quand il est moins enfant; et lorsqu'il est en haut, sa vue est plus bornée. Pour l'instant, Marc jouit encore de la clairvoyance magique, dont il ne se doute point. Jamais il ne fut plus près d'Annette, jamais il ne le sera, avant bien des années.
Vers la fin de cette période, l'attrait devint en lui plus fort que la méfiance. Il ne résistait plus à l'élan qui le jetait brusquement, le visage, yeux et bouche, appuyé sur le sein de sa mère. Annette, avec transport, découvrit que son enfant l'aimait. Elle ne l'espérait plus...
Quelques mois s'écoulèrent, aussi délicieux qu'un jeune amour partagé. Lune de miel de l'union de l'enfant et de la mère. Ravissante pureté de cet amour de chair, comme tous les amours, mais d'une chair sans péché. Rose vivante...
Elle passe.--Elle passa, l'heure unique. Elles passèrent, ces années d'étroite intimité, de sévère discipline, de vie serrée. Ces riches années... Annette, dans toute sa force, intacte, non entamée. L'enfant, dans toute la fleur de son petit univers...
Mais cette harmonie d'âmes, une vibration de l'air suffit à l'ébranler. La porte est-elle fermée?...
Une matinée de dimanche. Annette était seule chez elle. Marc faisait avec un camarade une partie de balle au Luxembourg. Annette ne faisait rien; elle jouissait de pouvoir rester sans parler, sans remuer, assise dans son fauteuil, en cette journée de congé; le flot de sa pensée décrivait des méandres; elle s'y laissait porter, un peu courbaturée. On frappa. Elle hésita à ouvrir. Troubler cette heure de silence?... Elle ne bougea point. On frappa de nouveau, on sonna avec insistance. Elle se leva à regret. Elle ouvrit... Sylvie! Des mois, qu'elles ne s'étaient vues!... Le premier mouvement fut de joie, chez Annette; et à son expression cordiale celle de Sylvie répondit. Puis, la mémoire revint des griefs, des relations tendues. Et elles furent gênées. Elles échangèrent des questions de politesse, des réponses de santés. Elles se tutoyaient; et, questions ou réponses, les formes du langage étaient familières; mais le cœur restait guindé. Annette pensait: «Qu'est-ce qu'elle est venue faire?» Et Sylvie, si elle le savait, ne semblait pas pressée de le dire. Tout en parlant de ceci, de cela, elle se montrait préoccupée d'une pensée, qu'elle tâchait de retarder, mais qui, à la fin, sortirait. Et, à la fin, en effet, brusquement, elle dit:
--Annette, finissons-en! Il y a eu des torts, des deux côtés.
Annette, orgueilleuse, n'en admettait pas du sien. Forte--trop forte--de son droit, et n'oubliant pas l'injustice, elle dit:
--De mon côté, il n'y a rien.
Sylvie n'aimait pas à faire la moitié du chemin, et qu'on ne vînt pas au-devant. Elle dit, d'un ton vexé:
--Quand on a eu des torts, il faut avoir au moins le courage de les reconnaître.
--Je reconnais les tiens, dit Annette, obstinée.
Sylvie, se fâchant, déballa les vieux reproches amassés. Annette répliquait avec hauteur. Elles allaient se dire les plus dures vérités. Sylvie, qui n'était pas patiente, fit le mouvement de se lever pour partir; mais elle se rassit, en disant:
--Tête de bois! Il n'y aura jamais moyen de la faire convenir qu'elle n'avait pas raison!
--Lorsque ce n'est pas vrai! fît l'autre, intransigeante.
--Au moins, par politesse, pour que je n'aie pas tort toute seule!
Elles rirent.
Elles se regardaient maintenant avec des yeux apaisés et railleurs. Sylvie fit la grimace à Annette. Annette lui cligna de l'œil. Elles ne désarmaient pourtant pas.
--Diablesse! dit Sylvie.
--Je n'accepte point... fit Annette. C'est toi qui...
--Bon, ne recommençons pas!... Écoute, je suis franche: tort ou raison, je ne serais pas revenue ici, toute seule. Je n'oublie pas, moi non plus...
Elle recommença tout de même, malgré ce qu'elle venait de dire, à rappeler jalousement, mi-bouffe, mi-sérieuse, avec un mélange de rancune et de blague, qu'Annette avait voulu tourner la tête à son mari. Annette haussa les épaules.
--Enfin, conclut Sylvie, tu peux être certaine que s'il n'y avait que moi, je ne serais pas revenue!
Annette l'interrogeait curieusement du regard. L'autre dit:
--C'est Odette qui m'envoie.
--Odette?
--Oui. Elle demande pourquoi on ne voit plus tante Annette.
--Comment! Elle pense à moi? fit Annette étonnée. Qui l'en a fait souvenir?
--Je ne sais pas. Elle a vu ta photo chez moi. Et puis, il faut croire que tu lui as fait impression, quand elle t'a rencontrée, je ne sais où, dans la rue, ou bien à la maison... Intrigante! avec tes airs de n'y pas toucher, tes manières réservées, tu t'y entends à vous rafler les cœurs!
(Elle ne plaisantait qu'à moitié).
Annette se souvint du tendre petit corps, attrapé au passage, au hasard d'une rencontre, enlevé dans ses bras, de la petite bouche humide, qui se collait à sa joue. Sylvie continuait:
--Enfin, je lui ai dit que nous étions fâchés. Elle demandait pourquoi. Je lui ai répondu: «Zut!» Ce matin, dans son lit, quand je suis venue l'embrasser, elle m'a dit: «Maman, je voudrais qu'on ne soit pas fâchés avec la tante Annette.»--J'ai dit: «Fiche-moi la paix!» Mais elle avait de la peine. Alors, je l'ai embrassée, et je lui ai demandé: «Tu y tiens tant que ça, à cette tante? Qu'est-ce que ça peut bien te faire? En voilà, une idée!... Eh bien, si tu y tiens, on ne sera plus fâchés.» Elle a tapé des mains et dit: «Quand elle viendra?»--«Quand il lui plaira.»--«Non, je voudrais que tu ailles tout de suite lui dire de venir.»... Je suis allée... Petite drogue!... Elle fait de moi ce qu'elle veut... Maintenant, tu vas venir. On t'attend pour dîner.
Annette, les yeux baissés, ne disait ni oui ni non. Sylvie fut indignée:
--J'espère bien que tu n'auras pas le cœur de te faire prier!
--Non, dit Annette, montrant ses yeux rayonnants, où il y avait une larme.
Elles s'embrassèrent passionnément. Par jeu d'amour et de colère, Sylvie mordit l'oreille d'Annette. Annette se récria:
--Toi, toi, tu mords maintenant? Si encore, c'était moi, qu'on traite de toquée! Mais toi! tu es enragée?
--Oui, je le suis, dit Sylvie. Comment veux-tu que je ne te haïsse pas? Tu me voles tout ce que j'ai, mon mari, ma fille...
Annette éclata de rire:
--Eh! garde-le, ton mari! Je n'y tiens pas.
--Moi non plus, fît Sylvie. Mais il est à moi. Je défends qu'on y touche.
--Mets-y un écriteau!
--C'est à toi que je le mettrais... Grand laideron! Qu'est-ce que tu as qui les attire? Ils t'aiment tous.
--Mais non.
--Mais si. Tous, Odette, Léopold, ce nigaud... Les autres... Tous.--Et moi aussi!... Je te déteste. On veut se défaire de toi. On ne peut pas. Pas moyen! Tu vous tiens!...
Elles se tenaient les mains, et riaient, en se regardant, cette fois, fraternellement.
--Ma petite vieille!
--Tu ne crois pas si bien dire!
C'est vrai, elles avaient vieilli toutes deux. Toutes deux le remarquaient. Sylvie montra, en cachette, une dent fausse, qu'elle s'était fait remettre, sans que personne y eût rien vu. Et Annette avait sur les tempes une touffe de cheveux blancs. Mais elle ne la cachait pas. Sylvie l'appela:
--Poseuse!
Les voilà redevenues intimes, comme autrefois!... Et dire que, sans cette petite, on ne se serait jamais revues!...
Le soir, Annette, avec Marc, vint dîner. Odette s'était cachée; on ne pouvait la trouver. Annette se mit à sa recherche; elle la découvrit derrière un grand rideau. Se baissant pour la prendre, accroupie sur ses talons, disant des mots mignons, elle lui tendit les bras. La petite détournait la tête, et ne voulait pas regarder; puis, ce fut une explosion: elle se jeta au cou d'Annette. À table, où elle avait le bonheur d'être placée à côté de la tante, sa langue resta liée: l'événement la suffoquait. À la fin seulement, elle s'intéressa au dessert. On but à l'amitié retrouvée; et, par plaisanterie, Léopold trinqua au futur mariage de Marc avec Odette. Marc en fut vexé: ses ambitions visaient plus haut. Odette le prit au sérieux. Après dîner, les deux enfants essayèrent de jouer, mais ils ne s'entendirent pas. Marc était dédaigneux, Odette fut mortifiée. Les parents qui causaient entendirent des claques et des pleurs. On sépara les combattants. Ils boudaient tous les deux. Odette était énervée par les émotions de la journée. Il fallut la coucher. Elle s'y refusait, maussade. Mais Annette lui proposa de l'emporter dans ses bras, et l'enfant se laissa prendre. Annette la déshabilla et la mit dans son lit, en baissant ses petites jambes grassouillettes. Odette était dans l'extase. Annette resta près d'elle, jusqu'à ce qu'elle fût endormie, --(ce qui ne tarda point)--et, retrouvant Marc sur les genoux de Sylvie, elle dit à sa sœur:
--Veux-tu que nous changions?
--Tope! fit Sylvie.
Mais, dans le fond du cœur, aucune n'aurait changé. Et pourtant Marc eût peut-être mieux convenu à Sylvie, et Odette à Annette. Mais ce n'était pas le «mien»!
Les enfants s'accommodaient beaucoup mieux du changement. En ayant entendu parler par jeu, ils le réclamèrent. Pour leur faire plaisir, on le leur accorda. Le troc avait lieu le samedi soir entre les deux mères. Odette chez Annette et Marc chez Sylvie passaient la nuit de Samedi et la journée de dimanche; le dimanche Soir, on les rendait à leurs propriétaires. Dans l'interrègne, on les gâtait indignement. Et, comme il est naturel, ils revenaient grognons, à la maison. Ce qu'ils avaient de plus tendre, ils le réservaient à celle qui n'était pas la mère de tous les jours.
Odette ravissait Annette par ses câlineries, ses petites confidences et ses longs babillages. Annette en était sevrée. Marc avait le tempérament passionné de sa mère, mais il savait mieux le comprimer; il n'aimait pas à se livrer, et surtout aux plus proches, parce qu'ils en abusent:--aux étrangers, c'est moins dangereux: ils entendent de travers...--Odette était, comme Sylvie, caressante, expansive, mais de cœur très aimant; elle exprimait tout haut ce qu'Annette souhaitait d'entendre: la petite futée, qui s'en apercevait, lui en doublait la dose; elle éveillait l'écho de ce qu'Annette avait pensé, enfant. Annette se l'imaginait, du moins; et elle l'aimait, en partie, pour cette suggestion; en l'écoutant, elle rêvait à ses premières années, qu'elle faussait inconsciemment: car elle y projetait les brûlantes clartés de ses pensées d'aujourd'hui...
Chères matinées de dimanche! La petite était dans le grand lit: (c'était pour elle une fête de passer la nuit nichée dans les bras de sa tante, qui recevait ses coups de pied sans broncher et craignait de respirer, pour ne pas la réveiller...) Elle regardait Annette, qui s'habillait, et elle jasait, comme un moineau. Seule maîtresse du lit et, afin d'affirmer sa prise de possession, étendue en travers, elle faisait des folies, quand la tante lui tournait le dos. Mais Annette, qui se coiffait devant son miroir, riait d'y trouver au fond les guibolles nues en l'air et la brune tête ébouriffée sur l'oreiller. Cela n'empêchait pas Odette de suivre chacun de ses gestes et de faire sur la toilette de comiques observations. Elle avait, au milieu de son babil, de graves réflexions, inattendues, lointaines, qui faisaient dresser l'oreille à Annette:
--Qu'est-ce que tu as dit? Répète!
Elle ne se souvenait pas... Alors, elle en inventait d'autres, qui ne valaient pas les premières. Ou bien, elle était prise de brusques élans de tendresse.
--Tante Annette! Tante Annette!
--Eh bien, qu'est-ce qu'il y a?
--Je t'amoure... Oh! Dieu, comme je t'amoure!
Annette riait de l'énergie qu'elle y mettait.
--Pas possible!
--Oh! je t'aime, à la folie!
(Car, en étant sincère, elle était aussi comédienne, de nature).
--Bah!... J'aime mieux, sans folie.
--Tante Annette! Je veux t'embrasser.
--Tout à l'heure.
--Tout de suite. Je veux. Viens, viens!
--Oui.
Elle finissait tranquillement de se peigner.
Odette se retournait dans le lit, dépitée, en rejetant les draps de tous les côtés.
--Ah! cette femme n'a pas de cœur.
Annette, éclatant de rire, laissait tomber son peigne, courait au lit.
--Petit masque, ou as-tu été pêcher cela?
Odette l'embrassait avec furie.
--Allons, allons... tu m'étouffes... bon! me voilà décoiffée!... jamais je n'arriverai à m'habiller aujourd'hui... Monstre, je ne veux plus de toi!
La voix de la petite se faisait anxieuse, prête à pleurer.
--Tante Annette! aime-moi!... Je veux que tu m'aimes... Je t'en prie... aime-moi!
Annette la serrait dans ses bras.
--Ah! faisait Odette, d'un accent pathétique, je donnerais mon sang pour toi!
(Une phrase de roman-feuilleton, qu'elle avait entendu lire, à l'atelier.)
Marc, quand il était le témoin de ces effusions, avait sa lippe dédaigneuse et, les mains dans ses poches, les épaules remontées, il s'en allait, prenant un air supérieur. Il méprisait ce bavardage, cette sentimentalité de femmes qui disent tout. Comme il le déclarait à un petit camarade:
--Ces femmes sont insipides...
Au fond, il était vexé des marques de tendresse que sa mère prodiguait à Odette: quand il en était l'objet, il les repoussait; mais il ne lui plaisait pas qu'une autre en profitât.
Sans doute, il avait sa tante, avec qui il pouvait prendre sa revanche; et en effet, il la prenait: pour punir l'ingratitude de sa mère, il se montrait avec Sylvie dix fois plus aimable qu'Annette ne l'avait jamais vu. Mais il faut en convenir: bien que Sylvie le choyât, il était déçu. Sylvie le traitait en enfant; et il ne le supportait point. Il n'aimait pas qu'elle crût lui faire plaisir, en le menant, chaque dimanche, à la pâtisserie: assurément il n'était pas indifférent à la pâtisserie; mais il n'aimait pas qu'on lui fit l'injure de croire qu'il y attachât quelque importance. Et puis, il sentait trop que la tante le regardait comme un personnage sans conséquence: elle ne se gênait pas devant lui; et la curiosité de Marc y trouvait peut-être son compte, mais non son amour-propre: car il percevait la nuance. Oui, il lui aurait plu que Sylvie se montrât à lui dans son intimité, mais comme à un vrai homme, non pas comme à un gosse. Enfin... (mais ceci, il ne se l'avouait pas volontiers), à voir de près Sylvie, il avait perdu des illusions. L'insouciante fille ne se méfiait pas de tout ce qui s'éveille dans le cerveau pur et trouble d'un garçonnet de dix ans, de l'image fabuleuse qu'il s'est fabriquée de la femme, et de la meurtrissure des premières découvertes. Sylvie ne surveillait pas beaucoup plus devant lui ses gestes et ses propos que devant un animal familier... (Rien ne nous dit, après tout, que l'animal familier n'en soit pas souvent choqué!)... Par instinct de défense contre les déceptions que lui causait son idole écornée, se développaient fâcheusement en lui certaines idées précoces, très naïvement cyniques, sur lesquelles il vaut mieux ne pas insister. Il s'efforçait de paraître--(à ses yeux: il ne songeait pas, pour le moment, aux autres)--un homme blasé. Mais de tous ses sens aveugles d'enfant avide et innocent, il humait, inquiet, le charme énigmatique et l'animalité de l'être féminin. Il éprouvait pour la femme une attraction dégoûtée.
Attraction. Répulsion. Tout vrai homme la connaît. À cette heure de la vie, celui des deux sentiments qui dominait chez Marc était la répulsion. Mais cette répulsion même avait une saveur âcre qui lui faisait trouver fades les autres sentiments et les êtres de son âge. Il dédaignait Odette, et jugeait cette petite fille au-dessous de sa dignité.
Très petite fille, en effet; et pourtant, femme, étrangement. En dépit des théories de ces illustres pédagogues, qui divisent l'enfance en compartiments cloisonnés, un pour chaque faculté,--tout est déjà dans l'enfance, dès la petite enfance, tout ce qu'on est et sera, le double Être du présent et de l'avenir (pour ne rien dire du Passé, immense, impénétrable, qui commande l'un et l'autre).--Seulement, pour l'entrevoir, il faut être aux aguets. Dans le crépuscule matutinal, il n'apparaît que par lueurs.
Ces lueurs étaient, chez Odette, plus fréquentes que dans la moyenne des enfants. Fruit précoce. Très saine physiquement, elle portait un petit monde passionnel, qui dépassait ses dimensions... D'où venait-il? Des au-delà d'Annette et de Sylvie? Annette s'y reconnaissait, quand elle avait l'âge d'Odette. Mais elle se trompait, car elle avait été beaucoup moins précoce; et lorsque, d'après Odette, elle reconstituait des passions de sa propre enfance, oubliées, de bonne foi elle antidatait des sentiments qui appartenaient à ses quatorze ou quinze ans.
Odette était une volière peuplée d'un bruit d'ailes fiévreuses. De petits amours, invisibles, passaient: leur vol faisait glisser des ombres et des lumières. Elle était tour à tour contente et énervée, elle avait sans raison des envies de sangloter, puis d'éclater de rire, puis, une lassitude, une indifférence à tout, puis, on ne savait pourquoi, pour un mot, pour un geste, interprété à sa guise, elle était de nouveau heureuse, mais heureuse!... Écrasée de bonheur, ou bien ivre, comme une grive qui s'est gorgée de raisins; elle parlait, elle parlait... Et prrrt!... Elle disparaissait, on ne savait plus ce qu'elle était devenue, on la retrouvait dans un recoin du cabinet de débarras, se cachant, savourant son bonheur inconnu, qu'elle eût été bien en peine de comprendre. Cette bande d'oiseaux de l'âme allaient, venaient, se succédaient à tire-d'aile...
On ne sait jamais jusqu'à quel point les enfants sont tout à fait sincères dans leurs émotions: comme elles leur viennent de loin, de beaucoup plus loin qu'eux, ils en sont, les premiers, des témoins étonnés, et ils en deviennent les acteurs qui les jouent, pour les expérimenter. Ce pouvoir de dédoublement inconscient leur est un procédé instinctif de préservation, qui leur permet de supporter une charge, sans cela, écrasante pour leurs frêles épaules.