Part 13
...Qu'est-ce que c'était que Dieu?... Il n'avait plus insisté pour le demander à sa mère. Quand les grands avouent qu'ils ne savent pas une chose, c'est qu'elle ne les intéresse pas... Il continua seul son enquête sommaire. Des prières entendues, «_Notre Père qui êtes aux cieux_»,--(une localisation qui excitait le scepticisme des plus éveillés parmi ces gamins modernes, pour qui les cieux étaient en train de devenir un nouveau champ de sport),--la Bible feuilletée, comme les autres vieilles histoires, avec une curiosité ennuyée,--quelques questions posées, quelques réponses happées, de-ci de-là, d'un air négligent,--«Dieu, quelqu'un d'invisible, qui avait créé le monde...»--On dit ça!... C'est trop loin. Et pas clair. Il était comme sa mère: Dieu ne l'intéressait pas. Un roi de plus ou de moins!...
Mais ce qui l'intéressait, c'était son existence à lui, et ce qui la menaçait, et ce qu'il y avait après. De stupides entretiens devant lui, chez Sylvie, avaient d'assez bonne heure éveillé son attention. Le plaisir de petit frisson, qu'ont ces filles à parler d'accidents, de morts subites, de maladies, d'enterrements, et de jacasser de plus belle!... La mort les excitait. L'instinct animal du petit se hérissait, à ce nom. Là-dessus, il eût bien voulu interroger sa mère. Mais Annette, très saine, ne parlait jamais de la mort et ne s'en préoccupait jamais, à cette époque de sa vie. Elle avait bien autre chose à faire! Gagner la vie de son petit gars. Quand, du matin au soir, il faut songer à l'en deçà, l'au-delà paraît un luxe. Il ne devient l'essentiel que lorsque ceux qu'on aime ont passé de l'autre côté. Son fils était ici. Au reste, si elle l'eût perdu, ni la vie ni la mort n'aurait eu de prix pour elle. Elle était trop passionnée pour se satisfaire d'un monde immatériel, d'un monde sans le corps aimé!
Marc la voyait vigoureuse, intrépide, occupée, insoucieuse de ses craintes; et il aurait eu honte de trahir sa faiblesse. Il lui fallait donc s'aider seul. Ce n'était pas commode. Mais on peut croire que le petit ne s'embarrassait pas de problèmes de pensée compliqués! Il ramenait la question à ses dimensions propres. La mort, c'étaient les autres qui disparaissaient. Qu'ils disparussent, c'était leur affaire! Mais moi, est-ce que je puis disparaître?
Sylvie, une fois, dit devant lui:
--Hé quoi! nous mourrons tous!...
Il avait demandé:
--Et moi?
Elle rit:
--Oh! toi, tu as le temps!
--Combien?
--Jusqu'à ce que tu sois vieux.
Mais il savait très bien qu'on enterrait aussi des enfants. Et puis, même vieux, il serait encore lui. Un jour, Marc mourrait... Il était terrifié. Est-ce qu'il n'y avait pas un moyen d'échapper? Il devait se trouver, quelque part, comme un clou dans un mur, une chose où s'accrocher, une main qu'on saisit... Je ne veux pas disparaître...
Le besoin de cette main aurait pu, justement, le ramener comme tant d'autres, à Dieu, la main tendue, que l'angoisse des hommes projette dans la nuit. Mais que sa mère ne semblât point chercher cet appui, suffisait à en écarter sa pensée. Même en critiquant Annette, il subissait l'influence de son attitude. Qu'en dépit de ce qui l'attendait, elle pût rester tranquille, ne le rassurait point, mais l'obligeait à se tenir droit, comme elle. On a beau être un petit garçon nerveux, chétif, un peu froussard, on n'est pas pour rien le fils d'Annette. Puisqu'elle, une femme n'a pas peur, je ne dois pas avoir peur.
Seulement, il ne lui était pas donné, comme à ces grands, de n'y pas penser. La pensée vient et va, on ne peut pas l'empêcher, surtout la nuit, quand on ne dort pas... Eh bien, alors, il fallait y penser et ne pas avoir peur: «Comment est-on, quand on meurt?»...
Naturellement, il n'avait aucun moyen de le savoir. On lui avait épargné tout spectacle funèbre. Quelques images de musée. Raidi dans son petit lit, il tâtait les parois de son corps... Comment voir?...--Une parole imprudente lui révéla, tout près, une fenêtre qui s'ouvrait sur le gouffre qu'il brûlait de regarder.
Un jour d'été, il musardait à la fenêtre; il attrapait des mouches et leur arrachait les ailes. Il trouvait amusant de les voir gigoter. Il ne pensait pas leur faire mal; il leur faisait une farce. C'étaient des jouets vivants, que ça ne coûtait rien de casser... Sa mère le surprit dans cette occupation. Avec sa violence qu'elle ne savait pas réprimer, elle le prit par les épaules et le secoua, en criant qu'il était un dégoûtant petit lâche...
--Qu'est-ce que tu dirais, si on te cassait les bras? Tu ne sais donc pas que ces bêtes souffrent comme toi?...
Il feignit de rire, mais il était saisi. Il n'y avait pas réfléchi. Ces bêtes étaient comme lui!... Il ne s'apitoyait pas, il n'en avait aucune envie. Mais il les regardait maintenant avec d'autres yeux, inquiets, attentifs, hostiles... Un cheval tombé dans la rue... Un chien écrasé qui crie... Il épiait... Le besoin de savoir était trop fort, pour que la pitié s'éveillât...
À Pâques, le petit étant étiolé d'un hiver sans froid et sans soleil, gris, humide, avec des grippes bénignes et insidieuses qui lui avaient sucé toute la couleur des joues, Annette loua pour une quinzaine une chambre de paysan, dans la vallée de Bièvres. Il n'y avait qu'un grand lit pour elle et pour l'enfant. Il n'aimait pas beaucoup cela; mais on ne lui demandait pas son avis. Heureusement, le jour, il était seul; Annette retournait à Paris, pour ses affaires; et elle le laissait sous la garde de ses hôtes, qui ne le gardaient guère. Marc avait tôt fait de s'éclipser dans les champs. Il regardait, furetait, il tâchait d'attraper, dans les bêtes et les choses, quelque secret qui le concernât: car tout, dans la nature, il le rapportait à lui. Il errait dans les bois. Il entendit brailler, à distance, des gamins. Il ne cherchait pas la société des autres garçons, parce qu'il n'était pas assez fort, et qu'il aurait voulu dominer; mais tout de même, il était attiré. Il s'approcha et vit qu'ils étaient cinq ou six, faisant cercle autour d'un chat blessé. La bête avait l'échine brisée; et les petits s'amusaient à le remuer, harceler, piquer du bout de leurs bâtons. Marc, sans réfléchir, se jeta sur la troupe et lança des coups de poing. La surprise passée, la bande le rossa et le hua. Il fit retraite; mais il restait à quelques pas, caché derrière les arbres, et il se bouchait les oreilles. Il ne pouvait se décider à partir... Il revint. Les galopins le hélèrent en raillant:
--Hé! la quille! Tu as peur? Viens un peu le voir crever!
Il vint. Il ne voulait pas sembler une poule mouillée. Et puis, il voulait voir. La bête, l'œil gluant, à demi arraché, était couchée sur le côté, l'arrière-train rigide, mort déjà; le flanc soufflait, et la tête tâchait de se soulever, en grondant de détresse. Elle ne pouvait pas mourir. Les enfants se tordaient. Marc regardait, pétrifié. Et brusquement, il saisit un caillou et se mit à taper furieusement sur la tête. Un cri rauque le perça. Il tapa, tapa plus fort, comme un enragé. Il tapait encore, quand c'était fini...
Les gamins le regardaient, gênés. Un d'eux essaya de blaguer. Du sang aux doigts crispés encore sur la pierre, Marc les fixait, blême, sourcils froncés, le regard mauvais et la lèvre tremblante. Ils partirent. Il les entendit rire au loin et chanter. Serrant les dents, il rentra. Et chez lui, il ne dit rien. Mais la nuit, dans le lit, il cria. Annette le prit dans ses bras. Le tendre corps tremblait...
--Quel est ce vilain rêve? Mon ange, ce n'est rien...
Et lui, pensait:
--Je l'ai tué. Je sais ce que c'est que la mort.
Orgueil affreux de savoir, d'avoir vu et détruit! Et un autre sentiment, qu'il ne peut pas comprendre, d'horreur et d'attirance... L'étrange lien qui unit le tueur et le tué, les doigts englués de sang et la tête broyée... À qui des deux est le sang?... La bête ne souffrait plus. Il conservait encore ses dernières angoisses...
Heureusement, à cet âge, l'esprit ne peut se tenir longtemps à la même pensée. Celle-là était dangereuse, s'il l'avait dû fixer. D'autres images passèrent, leur courant rafraîchit le cerveau. Mais l'idée resta au fond: sa présence se trahissait, de loin en loin, par de sombres luisances, de lourdes bulles d'air, qui montaient de la vase du ruisseau. Sous la croûte molle de l'être, un dur noyau caché: la mort, la force qui tue... On me tue, et je tue... Je ne veux pas me laisser tuer... Au plus fort! Je combats...
Orgueil, orgueil obscur, qui soutient sa faiblesse, ainsi qu'une armature... D'où lui vient cet acier, sinon de cette mère, qu'il dédaigne pourtant à cause de ses effusions, et parce qu'il en joue? Il ne l'ignore pas. Même au temps où ses préférences allaient à Sylvie qui le cajolait, il saisissait la supériorité d'Annette. Et peut-être, il l'imite. Mais il lui faut se défendre contre l'envahissement de cette personnalité qui l'aime trop, qui l'encombre, et qui menace sa vie. Il reste armé contre elle, et la tient à distance. Elle aussi est l'ennemi.
Sylvie avait disparu de l'horizon. Les premiers mois de ressentiment passés, il lui venait une pointe de remords, à la pensée des difficultés où se débattait sa sœur. Elle attendait qu'Annette vînt lui demander son aide: elle ne l'eût pas refusée, mais elle ne l'eût pas offerte. Et plutôt que de la demander, Annette se fût saignée aux quatre membres. Les deux sœurs étaient buttées. Elles s'étaient aperçues dans la rue, et elles s'étaient évitées. Mais Annette, une fois qu'elle avait rencontré la petite Odette avec une ouvrière, ne résista pas à un élan de tendresse; elle prit l'enfant dans ses bras et la mangea de baisers. Sylvie, de son côté, voyant un jour passer Marc qui rentrait de l'école,--(il n'avait pas l'air de la voir)--l'arrêta, disant:
--Eh bien, tu ne me reconnais plus?
Croirait-on que ce petit animal prit un air raide, pour dire:
--Bonjour, ma tante.
Il avait fait tout seul ses petites réflexions; et, juste ou injuste, il avait jugé bon de s'identifier avec la cause de sa mère... «_My country, right or wrong..._» Sylvie fut suffoquée. Elle demanda:
--Et alors, ça va bien?
Il répondit froidement:
--Tout va très bien.
Elle le regarda s'éloigner, l'air gourmé, rougissant de l'effort imposé. Il était bien tenu, gentiment babillé... Morveux!... «Tout va très bien...» Elle l'eût calotté!...
Qu'Annette pût, sans elle, se tirer d'affaire, augmentait ses griefs. Mais elle ne perdait pas une occasion d'en entendre parler; et elle ne renonçait pas à l'idée de la régenter. Si elle ne pouvait en fait, tout au moins en pensée! Elle n'ignorait point la vie austère que menait sa sœur; et elle ne comprenait pas qu'Annette s'y condamnât. Elle la connaissait assez pour savoir qu'une femme de sa sorte n'était pas faite pour cette contrainte morale, ce dénuement de joie. Comment pouvait-on ainsi forcer sa nature? Qui l'obligeait au veuvage? À défaut de mari, il ne manquait pas d'amis qui eussent été heureux d'alléger sa peine. D'y consentir, Sylvie eût peut-être moins estimé sa sœur; mais elle l'eût sentie plus proche.
Elle n'était pas la seule à ne pas comprendre Annette. Annette ne comprenait guère mieux les raisons de sa vie monastique, cette sorte de peur farouche qui la faisait se rejeter en arrière, quand s'offrait non pas même la possibilité, mais l'idée d'une de ces joies naturelles qu'aucune loi religieuse ou sociale ne pouvait lui défendre: (elle ne croyait pas à une morale d'église; et n'était-elle pas maîtresse d'elle-même?)...
--De quoi ai-je peur?
--De moi...
Son instinct ne la trompe pas. Pour une telle nature, chargée de passions, de désirs, d'aveugle sensualité, il n'est pas de volupté innocente, pas de jeux sans conséquence: le moindre choc peut la livrer à des forces, dont elle ne serait plus maîtresse. Déjà, elle a reconnu l'ébranlement moral causé par ses brèves rencontres passées avec l'amour. Le danger serait bien autre, aujourd'hui! Elle n'y résisterait pas. Si elle se donnait au plaisir, elle serait emportée tout entière, il ne lui resterait plus la foi dont elle a besoin... Quelle foi? La foi en soi. Orgueil? Non. Foi en cet inexplicable, ce divin qui est en elle et qu'elle veut transmettre, non souillé, à son fils. Une femme comme elle n'a le choix, en dehors de la stricte discipline du mariage, qu'entre une contrainte morale absolue, et l'abandon consenti aux instincts passionnés. Tout ou rien... Rien!
Et cependant, par bouffées,--malgré ses élans de ferveur fière,--depuis quelques mois, la prend à la gorge cette angoisse:
--Je perds ma vie...
Marcel Franck reparut. Le hasard le mit sur le chemin d'Annette; il ne songeait plus à elle, mais il ne l'avait pas oubliée. Il avait fait pas mal d'expériences amoureuses. Sur son souple cœur elles n'avaient pas trop marqué: comme de fins coups d'ongle, autour des yeux malins quelques plis légers. Mais une certaine fatigue, un affectueux dédain pour ses faciles conquêtes et pour le conquérant. À peine eut-il revu Annette, il retrouva la sensation d'antan--fraîcheur et certitude--qui attirait curieusement ce sceptique et blasé. Il l'explorait des yeux: elle aussi, avait vu du pays! Il y avait au fond du regard des lueurs englouties, des sillages, des naufrages. Mais elle paraissait plus calme et plus assurée. Et le regret lui revint de cette saine compagne, qui, par deux fois déjà, lui avait échappé. Il n'était pas trop tard! Jamais ils n'avaient semblé plus près de s'entendre.
Il sut, sans l'interroger, se rendre compte discrètement de ses ressources et de ses occupations. Peu de temps après, il lui fit offrir un travail assez bien rétribué: il s'agissait d'un classement de fiches pour le catalogue d'une collection particulière d'ouvrages d'art, dont il était chargé. Un motif naturel pour passer avec elle quelques heures par semaine. Ils savaient à la fois travailler et causer. L'intimité de naguère fut vite rétablie.
Marcel ne questionnait jamais Annette sur sa vie; mais il se racontait:--c'était le meilleur moyen de connaître ce qu'elle pensait. Les plaisantes expériences de sa vie amoureuse offraient des sujets variés, où il se complaisait. Il aimait à prendre Annette pour confidente amusée, qui le grondait un peu; il était le premier à se moquer de lui, comme il se moquait de tout; et elle écoutait en riant ses libres confessions, étant libre d'esprit pour tout ce qui ne la touchait point. Il le comprenait autrement; et il avait plaisir à lui voir cette gaie intelligence, indulgente à la vie. Il ne trouvait plus trace de ce pédantisme moral, de cette intolérance de jeune fille, un peu bornée par vertu. Tandis qu'ils échangeaient leurs réflexions ironiques, il pensait que ce serait charmant de s'attacher cette spirituelle amie, de partager avec elle l'aventure de la vie... Comment? Comme elle voudrait! Maîtresse, épouse, à son gré! Il n'avait pas de préjugés. Pas plus qu'il n'avait attaché d'importance à la «maternité buissonnière» d'Annette, il ne se préoccupait des rencontres qu'elle avait pu faire, depuis. Il ne la tourmenterait pas de sa surveillance exigeante; il n'était pas curieux de sa vie secrète: à chacun ses secrets et sa part de liberté! Il ne lui demandait que, dans la vie commune, d'être riante et sensée, une bonne associée d'intérêts et de plaisir: (et dans le plaisir, il comprenait tout: l'intelligence, l'affection, et le reste).
Il y pensa si bien qu'il le lui dit, un soir que dans la bibliothèque où ils achevaient leur travail, le soleil, au travers des arbres d'un vieux jardin, dorait les fauves reliures. Annette fut bien étonnée!... Comment! il y revenait, ce n'était pas fini?... Elle dit:
--Oh! mon ami, que vous êtes gentil! Mais il n'y faut plus penser.
--Mais si, il faut y penser, dit-il. Pourquoi ne faudrait-il pas?
--«Oui, en effet, pourquoi pas?» se disait Annette. «Je suis contente de causer avec lui, de le voir... Mais non, c'est impossible! Cela ne se discute même pas...»
Franck est en face d'elle, assis de l'autre côté de la table, sa barbe blonde au soleil. Les deux bras sur la table, il prend les mains d'Annette, et dit:
--Pensez-y cinq minutes!... Là!... Je ne dirai rien... Nous nous connaissons, depuis combien d'années?... Douze?... Quinze?... Je n'ai pas besoin de m'expliquer. Tout ce que je dirais, vous le savez.
Elle ne cherche pas à dégager ses mains, elle sourit et le regarde, elle le regarde, de ses yeux clairs qui le fixent, mais que lui n'arrive pas à fixer, car ils sont déjà partis bien au delà de lui. C'est en elle qu'elle regarde. Elle pense:
--«Cela ne se discute même pas?... Tout doit se discuter! Pourquoi est-ce impossible?... Il ne me déplaît pas... Il est joli garçon, séduisant, assez bon, intelligent, agréable... Que la vie serait facile!... Mais moi, je ne pourrais pas vivre de sa vie, avec lui... Il plaît, et tout lui plaît. Mais il n'estime rien: ni les hommes ni les femmes, ni l'amour, ni Annette...» (C'est elle-même qui parle, car elle se voit du dehors) «Certes, il n'est pas avare d'attentions délicates et de respect mondain, il m'en fait bonne mesure. Et peut-être qu'il m'accorde un traitement de faveur... Mais, ô le bon sceptique! que prend-il au sérieux? Il se délecte de son manque de foi total en la nature humaine. Il en escompte les faiblesses avec une curiosité complaisante et complice. Je crois qu'il serait déçu, le jour qu'il se verrait contraint de l'estimer... Bon garçon! Oui, la vie serait facile avec lui,--si facile que je n'aurais plus aucune raison de vivre...» Et puis, elle n'a plus de mots, même pour penser. Mais la pensée poursuit, et sa résolution se fixe.
Franck lui a lâché les mains. Il sent la partie perdue. Il s'est levé, il va vers la fenêtre, et, adossé au chambranle, philosophiquement, il allume une cigarette. Il est derrière Annette, il la voit immobile, les bras toujours allongés sur la table? connue s'il était encore devant elle. Sa belle nuque blonde et ses rondes épaules... Perdues!... Pour qui, pour quoi se réserve-t-elle? Quelque nouvelle «Brissotise»?... Non, il sait que le cœur d'Annette est libre... Alors?... Elle n'est pas pourtant frigide! Elle a besoin d'être aimée et d'aimer...
--Elle a surtout besoin de croire... Croire en ce, que l'on fait, en ce que l'on veut, en ce qu'on cherche ou ce qu'on rêve, croire en ce que l'on est, malgré tous les dégoûts et les désillusions, croire en soi et en la vie!... Franck détruit l'estime. Annette supporterait plus volontiers de n'être pas estimée, que de perdre l'estime--la sienne--dans la vie. Car c'est la source d'énergie. Et sans la force d'agir, Annette ne serait rien. La passivité du bonheur, pour elle, c'est la mort. La distinction essentielle entre les êtres est en ceci: qu'ils sont, les uns actifs, les autres passifs. Et de toutes les passivités, la plus mortelle pour Annette serait celle de l'esprit, tranquillement établi, comme celui d'un Franck, dans le confort d'un doute qui ne connaît même plus le doute, mais voluptueusement se livre au cours indifférent du Rien... Un suicide!... Non! Elle refuse... Que pense-t-elle donc que sera sa vie?--Peut-être rien d'heureux ou de complet. Un ratage, peut-être. Mais, ratée ou non, un élan vers un but... Inconnu? Illusoire? Peut-être. N'importe! L'élan n'est pas illusoire. Et que je tombe en chemin, pourvu que je tombe sur _mon_ chemin!...
Elle s'aperçoit du long silence, et que Franck n'est plus là. Elle se retourne, le voit, sourit, se lève et dit:
--Pardon, mon ami! Restons comme nous sommes! On est si bien, amis!
--Et pas mieux, autrement?
Elle secoue la tête: («Non!»).
--Allons! fait-il, me voilà blackboulé au troisième examen!
Elle rit et, venant à lui, elle dit avec malice:
--Voulez-vous, au moins, ce que je vous ai refusé, au second examen?
Et, lui passant les bras autour du cou, elle l'embrasse... Un affectueux baiser. Mais il n'y a pas à s'y tromper: un baiser d'ami...
Franck ne s'y trompe pas. Il dit:
--Eh bien, il y a espoir que dans une vingtaine d'années, je sois reçu au troisième.
--Non, dit Annette en riant, limite d'âge! Mariez-vous, mon ami! Vous n'avez qu'à choisir: toutes les femmes vous attendent.
--Mais pas vous.
--Moi, je reste vieux garçon.
--Vous verrez, vous verrez, pour votre punition, vous vous marierez, passé la cinquantaine.
--«_Frère, il faut mourir_»... D'ici là!...
--D'ici là, vie de nonne...
--Vous n'en connaissez pas les délectations.
Annette faisait la fanfaronne. Tout n'était pas délectation. Sa vie claustrée la gênait souvent aux entournures. Elle était de cette espèce de nonnes, qui n'auraient pas trop d'une abbaye à gouverner et d'un Dieu à aimer. L'abbaye se réduisait au logement du cinquième, et le Dieu à son enfant. C'était infime et immense. Son compte n'y était pas; mais elle le parfaisait: un virement de rêves. De cette monnaie-là, elle était bien pourvue. Si sa vie quotidienne était apparemment puritaine et mesquine, elle prenait sa revanche dans sa vie imaginaire. Là, sans heurt et sans bruit, continuait de couler «l'Enchantement» éternel.
Mais comment s'introduire, à sa suite, dans ces retraites de l'âme? Le rêve intérieur n'est point tissé de mots. Et, pour se faire comprendre, pour se comprendre soi-même, il faut user de mots... Cette pâte lourde et gluante, qui sèche au bout des doigts!...--Annette éprouve aussi le besoin, pour s'expliquer à soi, de fixer parfois son rêve en des récits à voix basse. Mais ces récits ne sont pas des transcriptions fidèles--une transmutation, à peine,--ils se substituent au rêve, mais ils ne lui ressemblent pas. Faute de pouvoir saisir l'esprit dans son essor, le cerveau se fabrique des contes qui l'occupent et le trompent sur la grande féerie ou le drame intérieur...
Une immense plaine liquide, une vallée diluvienne qui coule à pleins bords, fleuve sans rives, de feu, d'eau, et de nuées; tous les éléments y sont encore mêlés; mille courants s'enchevêtrent, ainsi qu'une chevelure; mais une force unique fait rouler en volutes leurs longues boucles sombres, pailletées de lueurs. C'est l'Esprit innombrable et son troupeau de rêves, que mène aux pâturages ténébreux de l'Espoir le berger silencieux: Désir, le roi des mondes. La gravitation impérieuse les pousse sur la pente avide qui, tantôt insidieuse et tantôt abrupte, les aspire.
Annette sent couler la rivière enchantée, elle enroule et déroule à son fuseau la tresse des courants annelés, elle s'y abandonne, et joue avec la force féline qui l'emporte... Mais quand l'esprit de raison, brusquement réveillé, veut contrôler le jeu, il ne trouve qu'Annette, arrachée de son rêve, qui en cherche un autre où rentrer. Alors, elle en invente, sagement, avec les éléments contrôlés de ses journées, avec ses souvenirs, les figures du passé, le roman de la vie qu'on a déjà vécue, ou qu'on vivra peut-être... Et Annette feint de croire que le grand rêve se poursuit. Mais elle sait qu'il a fui. Elle n'est pas inquiète. Ainsi que l'Époux de l'Évangile, il reviendra, à l'heure où l'on ne compte plus sur lui.
Que d'âmes féminines, dont le génie caché s'exprime, comme le sien, en ce fleuve intérieur! Qui pourrait lire au fond y trouverait souvent sombres passions, extases, visions de l'abîme.--Et dans le va-et-vient tranquille des journées, c'est la bourgeoise correcte, qui vaque à ses affaires, froide et sensée, maîtresse d'elle et même, par réaction, parfois avec excès, comme Annette, affichant vis-à-vis de ses élèves ou de son fils--(mais lui, ne s'y laisse pas prendre)--une apparence de raison froide et moralisante...