Part 12
De tragiques pensées. Elles n'assombrissaient pas l'ardente Annette. C'est le souffle intérieur qui fait joie ou tristesse, ce ne sont pas les idées. Sous un ciel non troublé, une âme anémique périt de mélancolie. Une âme vigoureuse, exposée aux rafales, s'enveloppe allègrement des ombres comme du soleil. Elle sait bien qu'ils alternent.--Annette rentrait parfois accablée de fatigue, et l'avenir sans lumière. Elle se couchait, dormait; au milieu de la nuit, une bouffonnerie de rêve l'éveillait en riant. Ou bien, le soir, elle veillait, le front penché sur l'ouvrage; les doigts allaient leur chemin; le cerveau allait le sien, et brusquement sur la route cueillait une pensée burlesque: la voilà égayée! Elle doit faire attention à ne pas rire trop haut, pour ne pas éveiller Marc. Elle dit: «Je suis idiote!» en s'essuyant les yeux. Mais elle est allégée. Ces détentes puériles, ces soudaines réactions: héritage salutaire, qui lui vient de sa race. Quand le cœur est plein de nuages, la bise de la joie se lève. Et les chasse.
Non, il n'était pas besoin de distractions, de livres! Annette avait assez à lire en elle. Et le plus passionnant des livres: son fils.
Il était près de sa septième année. Il avait subi le changement de milieu, bien plus aisément qu'on n'eût imaginé. Désagréable ou non, c'était un changement. Lui-même alors muait, comme un petit serpent.... Ingrate enfance! Toutes les gâteries de Sylvie et toutes ses cajoleries--(elle était si certaine de son pouvoir sur lui!)--il s'en passa parfaitement. Après quarante-huit heures, il n'y pensait même plus.
Ce n'est jamais ce qu'on croit qui plaît ou déplaît à l'enfant. Marc apprécia d'abord, dans sa vie nouvelle, le lycée, où sa mère l'envoyait en le plaignant,--et les heures de solitude, où personne ne pouvait s'occuper de lui.
Annette s'était installée dans un petit cinquième, sur la populeuse rue Monge. Escalier raide, logement exigu, bruit au dehors; mais de l'espace par-dessus les toits: ce lui était nécessaire; le bruit ne la gênait pas: elle était Parisienne, habituée au mouvement, elle en avait presque besoin; et elle rêvait d'autant mieux, en plein tohubohu. Peut-être sa nature s'était-elle aussi transformée, avec la maturité; la plénitude de vie physique et le travail régulier lui avaient donné un aplomb, une solidité nerveuse, qu'elle n'avait pas toujours connus et qui ne dureraient pas toujours.
Le logement se composait, sur la rue, de la chambre d'Annette, qui servait de salon (le lit formait divan), de la petite chambre de Marc, et d'un étroit réduit, en retrait d'angle, avançant entre deux rues. De l'autre côté du couloir, obscur en plein midi, la salle à manger sur la cour, et une cuisine où le fourneau et l'évier prenaient presque toute la place.
Entre la chambre de la mère et celle de l'enfant, la porte restait ouverte; et Marc était trop petit pour protester. Il se trouvait à cet âge indécis qui flotte entre la première enfance asexuée et le premier éveil incertain du petit homme. Il n'était plus dans l'une, et pas encore dans l'autre. Il lui arrivait encore de courir de son lit dans celui de sa mère, le matin du dimanche; et il se laissait, aux grands jours, faire la toilette par elle, des pieds à la tête. À d'autres jours, il avait des effarouchements pudibonds. Aussi, des curiosités. Et surtout, des accès de cachotterie, qui ne voulait pas être troublée. Il fermait sournoisement sa porte. Annette la rouvrait. Il ne pouvait faire un mouvement, sans qu'elle l'entendît. C'était assommant! Mais il pouvait aussi ne faire aucun mouvement. Alors, elle l'oubliait, pendant un peu de temps. Pas longtemps!...
Heureusement, Annette n'était pas toujours là. Elle devait sortir. Marc allait à son lycée, qui n'était pas éloigné. Annette l'y conduisait, le matin, et, quand elle était libre,--(rarement)--l'après-midi. Mais elle ne pouvait l'y reprendre, pour le ramener au logis: car c'était l'heure de ses leçons. Il devait rentrer seul, et elle s'inquiétait. Elle avait tâché de s'entendre avec une famille voisine, pour que la domestique, en ramenant l'autre enfant, prît Marc. Mais cela ne faisait pas l'affaire de Marc; et il filait, avant. Alors, fier et craintif, il revenait seul, et seul il s'enfermait dans l'appartement. Jusqu'au retour de sa mère, il avait de bons moments! Annette le grondait de son indépendance. Mais elle n'était pas trop fâchée--(elle ne s'avouait pas ce mauvais sentiment)--qu'il se passât de camarade. Elle se méfiait des camarades. Elle ne voulait pas qu'on pût lui gâter son fils... _Son_ fils! Elle est donc bien sûre qu'il est à elle? Certes, elle fait effort pour comprimer son amour égoïste. Ce n'est plus, comme au temps où il était tout petit, le besoin aveugle et glouton d'absorber le petit être dans sa passion. Elle voit en lui maintenant une personnalité. Mais cette personnalité, elle se persuade qu'elle en a la clef, qu'elle sait mieux que lui ses lois et son bonheur; elle veut la sculpter à l'image de son Dieu caché. Comme la plupart des mères, se jugeant incapable de créer par elle seule ce qu'elle veut, elle rêve de le créer par celui qu'elle a fait de son sang: (le rêve éternel, éternellement déçu, de Wotan!.)
Mais pour le façonner, il faudrait le saisir. Ne pas le laisser échapper!... Elle fait tout pour l'envelopper. Trop. Chaque jour, il échappe davantage. Elle a l'impression décourageante qu'elle le connaît moins, chaque jour. Elle connaît bien une chose: son corps, sa santé physique, ses maladies, les moindres symptômes; elle a une intuition qui ne la trompe pas. Elle le tient devant elle, le lavant, le palpant, le soignant,... ce cher corps fragile de petit androgyne... On le dirait transparent... Mais qu'est-ce qu'il y a dedans? Elle le mange des yeux, des mains, il lui est tout livré...
--Dieu! que je t'aime, petit monstre! Et toi, est-ce que tu m'aimes?
Il répond poliment:
--Oui, maman.
Mais qu'est-ce qu'il pense, au fond?
Marc n'avait, à sept ans, presque aucun trait de famille. Annette avait beau l'explorer, quêter une ressemblance, tâcher de se l'inventer... Non, il ne lui ressemblait pas, ni la forme du front, ni des yeux, ni des lèvres, cette sorte de gonflure caractéristique des Rivière, et spécialement d'Annette,--comme si la volonté, l'ardeur intérieure, faisaient lever la pâte.--Tout au plus, la couleur de l'iris, mais perdue dans un monde étranger... Quel monde? Celui du père? Les Brissot? Non plus! Du moins, pas encore. Annette, jalousement, disait:
--Jamais!
Pourtant, lui eût-il tant déplu de retrouver dans les traits de son fils quelque trace de Roger? N'en aurait-elle pas éprouvé une jouissance obscure? Elle avait maintenant pour le souvenir de celui à qui elle s'était donnée un mélange de rancune et d'attrait inconfessés,--attrait qui s'adressait moins au vrai Roger qu'à celui qu'elle avait rêvé,--et en somme c'était à ce rêve qu'elle s'était donnée. Si elle l'eût revu dans l'image de son fils, elle en eût ressenti une étrange victoire, le sentiment de lui avoir arraché cette forme qu'elle avait aimée, pour la peupler de son âme à elle. Oui, les traits de Roger, elle les eût accordés à Marc, pourvu que l'esprit lui ressemblât, à elle.
Mais il ne ressemblait ni à lui, ni à elle. La physionomie de Roger, qui manquait de l'accent original des Rivière, avait une beauté de lignes, simples, régulières: c'était un livre facile à déchiffrer.--Mais ce visage d'enfant, le sens de cette figure... Comment dire? Il fuyait...
De jolis traits fins, mais pas proportionnés, front étroit, menton efféminé, les yeux un peu bridés, le nez... (À qui ressemblait-il, ce nez effilé aux arêtes minces, et long?)... et cette bouche grande et maigre aux lèvres pâles, qui couraient un peu de travers?... Même quand il était immobile, sol mouvant; l'air incertain, changeant... Sans doute, il cherchait sa forme; il oscillait encore; mais dans quelle direction allait-il se décider? Ou sa décision serait-elle de n'en avoir point?
Il était, depuis sa grave maladie, un enfant qu'au premier regard on eût dit nerveux et impressionnable, (qui, peut-être, l'était), mais qui, lorsqu'on l'observait, déconcertait par ses manières tranquilles, son air indifférent, son expression fermée. Pas désagréable, pas maussade, ne disant pas non...
--Oui, maman...
Mais on s'apercevait ensuite qu'il ne tenait aucun compte de ce qu'on avait dit: il n'avait pas écouté... Il n'avait pas écouté? Difficile à savoir!... Et il la regardait, pour voir ce qui allait se passer. Et elle le regardait... Ce petit sphinx!... D'autant plus sphinx qu'il ne savait pas qu'il l'était. Il ne se connaissait pas plus qu'Annette ne le connaissait. C'était le cadet de ses soucis! À sept ans, on ne cherche plus et pas encore à se connaître, soi. Mais, en revanche, il cherchait à la connaître, elle, sa maîtresse et servante. Et il avait du temps pour cela, puisqu'elle l'enfermait avec elle, pendant des jours. Ils s'observaient mutuellement. Mais elle n'était pas de force!
Annette se trompait, en pensant qu'il ne ressemblait à personne de sa connaissance. Il avait dans l'esprit des analogies étonnantes avec le grand-père Rivière. Mais Annette, quoi qu'elle crût, avait fort mal connu son père. Il l'avait trop séduite pour qu'elle eût jamais vu le vrai Raoul Rivière. À peine quelques soupçons, surtout depuis la lecture de la fameuse correspondance. Elle n'avait pas voulu s'y arrêter. Elle préférait garder--même en les replâtrant--ses souvenirs pieux et tendres, un moment ébranlés. Et puis, elle n'avait connu que le Raoul dernière manière. Mais si le vieux Rivière avait pu revenir pour inspecter, comme il savait faire, le petit bâtard, il eût dit:
--Je recommence.
Il ne recommençait pas. Rien ne recommence jamais. Il revenait, en détail...
Jeux malicieux du sang! Par-dessus la tête d'Annette, ils se donnaient la main, les deux compères. Et l'un des caractères les plus frappants que la franche Annette avait transmis du grand-père au petit-fils, était une aptitude remarquable à dissimuler! Non par besoin de mensonge. Un Raoul Rivière avait assez de mépris bonhomme pour ses contemporains et se sentait assez fort, pour qu'il n'eût jamais craint, s'il lui avait plu, de se montrer tout nu. (Il lui avait plu souvent, et l'on citait de lui des mots féroces, qui emportaient le morceau).... Mais non! C'était plaisir gratuit, humour burlesque, une vocation de théâtre, le goût malicieux de se grimer moralement, afin de mystifier les gens. Le petit en avait hérité, certes innocemment. Son âme inconsistante encore et très hétérogène, nullement bouffonne au fond, s'était glissée en naissant dans ce sac à malices; et elle usait des organes que Nature lui avait faits. De même que si elle fût entrée dans le corps d'une bête à poil ou à plumes, elle eût essayé son bec, ses griffes ou ses ailes,--habillée d'un pan de la défroque du vieux Rivière, elle retrouvait d'instinct les ruses du grand-père.
Il se tenait sur ses gardes devant les grandes personnes, et il savait lire en elles ce qui le concernait: son génie d'attention était aiguillé de ce côté. Alors, quand il voyait ce qu'ils s'imaginaient qu'il était, il l'était. À moins qu'il ne lui prît fantaisie de les contrarier, parce qu'ils l'agaçaient, ou bien pour s'amuser.
Une de ses occupations était de démonter le mécanisme de ces jouets vivants, de chercher leurs ressorts cachés, leurs points faibles, de les tâter, d'en jouer, de les faire «marcher». Ce n'est pas très difficile: ils sont assez grossiers, et ils ne se méfient pas.--En premier lieu, sa mère.
Elle l'intriguait. Il y avait de l'énigme en elle. Il avait entendu des allusions à son sujet, dans l'atelier de Sylvie, alors qu'il était assis aux pieds des ouvrières, sans qu'on pensât à lui. Il n'y comprenait pas grand'-chose. Mais cela ajoutait au mystère; et il interprétait. Deviner, inventer... Dans ce corps de furet aux aguets, immobile, les yeux brillants, l'esprit toujours en mouvement.
Maintenant qu'enfermé avec elle, souvent pendant des jours; à cause de sa mauvaise santé, de ses rhumes d'hiver, et de l'avide affection de sa mère, elle était sa principale ressource, il l'épiait curieusement, chantonnant, bricolant, poursuivant ses autres occupations--car l'esprit de l'enfant est, comme ses guibolles, agile et bondissant, il a beau vous tourner le dos, il vous regarde avec des yeux derrière la tête, et ses oreilles de chat comme des girouettes girent aux sons de voix. Si cette attention à feux tournants chasse trois ou quatre lièvres à la fois, il ne perd jamais la piste, il s'amuse, il sait bien que demain il recommencera... Le lièvre se laissait prendre. Expansive, emportée, prodigue dans ses sentiments, Annette ne lésinait point: elle se dépensait sans compter.
Tantôt elle lui parlait, comme è un tout petit:--et elle le blessait, il la trouvait ridicule. Tantôt elle lui parlait, comme à un camarade de pensée, trop âgé:--et elle l'ennuyait, il la trouvait rasante. Tantôt elle se laissait aller à penser tout haut, monologuer devant lui, comme s'il ne pouvait comprendre:--et il la jugeait baroque, il l'observait sévèrement, moqueusement. Il ne la comprenait pas; mais ne pas comprendre n'a jamais dispensé de juger.
Il avait adopté une attitude factice, qui lui était commode, car elle pouvait s'appliquer à tous les cas: la politesse impertinente et distraite d'un enfant bien élevé, qui fait semblant d'écouter, parce qu'il y est obligé, mais que cela n'intéresse nullement: il a ses affaires, et quand vous lui parlez, attend que vous ayez fini.--À d'autres moments, il s'amusait à jouer le caressant, pour lui faire plaisir. Il savait que sa mère ne manquerait pas d'exploser de bonheur. La bonne femme y allait de tout son cœur. Quand elle tombait dans ses panneaux, il avait pour elle un peu de mépris affectueux. Quand elle agissait d'une façon qu'il n'avait pas prévue, il était irrité, mais il l'estimait davantage.
Il n'était pas capable de tenir un rôle longtemps. Un enfant est trop souple et toujours sautillant. Une minute après qu'il avait fait le joli cœur et qu'il la ravissait par ses effusions, il ne se gênait pas pour trahir crûment son indifférence. Annette était déconcertée.
Il arrivait qu'elle n'y tînt plus de déception, d'agacement, surtout aux rares moments où un vague soupçon l'avertissait que Marc s'obstinait dans un rôle. Alors, avec sa violence,--(nous en demandons pardon aux pédagogues modernes)--elle le claquait nerveusement... Vraiment, elle allait contre tous les bons principes et la dignité de l'enfant! Aux yeux d'une Anglo-Saxonne, la pauvre Annette se déshonore à jamais. Mais entre vieux Français, nous n'en sommes plus à un de ces déshonneurs près... «_Qui bene amat..._» L'adage fleurit toujours dans les familles bourgeoises, qui ont conservé quelque teinture du latin. Nous avons tous été «_bien aimés_». Et nous jugions, au fond, comme le fils d'Annette, que les trois quarts du temps nous ne l'avions pas volé. Mais si, comme lui, nous n'en aimions pas moins celle qui nous claquait, les claques lui faisaient perdre, c'est vrai, un peu de son prestige. Avouons-le, c'était peut-être pour cela que nous--Marc et nous--les provoquions!...
Il avait beau jeu, après, pour faire la victime brutalisée. Et Annette se reprochait son abus de force. Elle se sentait fautive. Il lui fallait chercher à rentrer en grâce. Il l'attendait venir...
Triomphe de la faiblesse! C'est une arme que les femmes sont expertes à manier. Mais la plus femme des deux était ici l'enfant. Cette jeune chair, encore toute baignée du lait maternel, est plus qu'à demi féminine. Et elle a de la fille les ruses et les roueries. Annette était désarmée. Auprès du petit fripon, elle était le sexe fort. Le stupide sexe fort, qui est honteux de sa force et cherche à se la faire pardonner. La partie n'était pas égale. Le petit la bernait.
Il n'était pourtant pas un rusé comédien, qui s'amuse. Il avait plus d'une nature, ainsi que le grand-père. Bien peu avaient pu voir celle qui se cachait sous le masque moqueur du vieux Rivière. Le drame que recouvrent parfois le cynisme bouffon et l'appétit jouisseur de certains conquérants. Raoul avait eu ses sombres abîmes, qu'il ne montrait pas. Il y en a plus souvent qu'on ne croit sous le rire gaulois. On les garde pour soi. Annette, qui avait les siens, n'en avait jamais livré le secret à son père; et elle n'avait pas plus connu ceux de son père qu'elle ne connaîtrait ceux de son fils. Chacun restait muré dans sa vie intérieure. Une étrange pudeur. On rougirait moins d'étaler ses vices et ses appétits--(Raoul en faisait parade)--que le tragique de l'âme.
Marc en avait sa part. Un enfant qui vit seul, sans frère et sans compagnon, a du temps pour errer dans ces caves de la vie. Elles étaient bien profondes et bien vastes, les caves des Rivière. La mère et l'enfant auraient pu s'y rencontrer. Mais ils ne se voyaient pas; ils passèrent l'un près de l'autre, plus d'une fois, en se croyant très loin. Tous deux, les yeux bandés, Annette par le démon de passion qui toujours la tenait, l'enfant par l'égoïsme naturel à son âge: tous deux dans les ténèbres. Mais Marc n'était encore qu'à l'entrée du caveau et il ne cherchait pas l'issue, en se heurtant aux murs, comme Annette; il demeurait blotti sur une des premières marches, et il rêvait l'avenir. Incapable de se l'expliquer, il se fabriquait la vie.
Il n'avait pas eu loin à aller pour trouver le redoutable mur, devant lequel le moi épouvanté se cabre. La mort. Le mur se dressait de tous les côtés. La maladie le côtoyait, comme un chemin de ceinture. On eût cherché vainement un passage au travers. Le mur était massif et n'avait pas une brèche. Personne n'avait eu besoin de dire à Marc que le mur était là. Tout de suite, dans l'ombre, il avait renâclé, comme un cheval, le crin hérissé. Il n'en parlait à personne. Personne ne lui en parlait. Tout le monde était d'accord.
Annette, comme les jeunes femmes d'aujourd'hui, était une mauvaise pédagogue, qui, lorsqu'elle était fille, avait beaucoup entendu parler de pédagogie, en parlait volontiers, avec componction, attachait à la façon d'élever les enfants beaucoup plus d'importance que les mères d'autrefois qui y allaient à l'aveuglette;--mais, l'enfant venu, elle se trouvait démunie devant les mille et une surprises de la vie, incapable de prendre parti, faisant des théories qu'elle n'appliquait pas, ou qu'elle abandonnait dès les premiers essais;--et finalement, elle laissait tout aller, s'en remettant à l'instinct.
Le problème religieux était de ceux qui l'avaient préoccupée, sans qu'elle fût arrivée à une solution pratique pour l'enfant. Ses amies de jeunesse, dans la bourgeoisie riche et républicaine, étaient, pour la plupart, élevées avec religion par leur mère, sans religion par leur père; et elles ne sentaient même pas le heurt des deux conceptions:--(les deux s'accordent dans le monde, comme bien d'autres contradictoires, car aucun sentiment n'y a la troisième dimension).--Elle-même était allée à l'église, comme au lycée; elle avait pris sa première communion, comme son bachot, consciencieusement, sans émotion. Les cérémonies où elle assistait dans sa riche paroisse lui semblaient d'ordre mondain. Elle s'était dégagée d'elles, en se dégageant du monde.
La société moderne--(et l'Église en est un des piliers)--a si bien réussi à dénaturer en les affadissant les grandes forces humaines qu'Annette, qui portait en elle plus de richesse de foi qu'il n'y en a en un cent de dévotes, croyait qu'elle n'était pas religieuse: car elle confondait la religion avec le moulin à prières et ces cérémonies d'un exotisme désuet, luxe d'âme pour les riches, leurre des yeux et du cœur consolant pour les pauvres, qui assure les fondations de leur misère et de la société.
Depuis qu'elle avait cessé les pratiques religieuses, elle n'en avait jamais senti le besoin. Elle ne s'apercevait pas que lorsqu'elle avait ses fougueux élans de conscience, ses monologues passionnés, elle se disait la messe.
Elle ne songea pas à donner à son fils ce dont elle se passait. Peut-être même la question ne se fût pas posée pour elle, si--(paradoxe!)--Sylvie ne l'eût posée. Sylvie, qui n'avait pas plus de religion qu'un moineau de Paris, ne se serait pas crue mariée, sans le concours de l'Église. Et elle trouvait indécent qu'Annette ne fît pas baptiser son fils. Annette n'y pensait pas. Elle le fît pourtant, afin que Sylvie fût marraine. Puis, elle n'y pensa plus; et les choses en restèrent là, jusqu'à l'arrivée de Julien. Que Julien eût la foi pratiquante ne la donnait pas à Annette, mais la lui rendait digne de respect et ramena son attention sur le problème qu'elle avait négligé: que devait-elle faire pour Marc? L'envoyer à l'église? lui apprendre une religion à laquelle elle ne croyait pas? Elle le demanda à Julien, qui fut scandalisé: il affirma avec énergie la nécessité pour l'enfant d'être instruit des divines vérités.
--Mais si ce ne sont pas des vérités pour moi? Il faudra donc que je mente, quand Marc m'interrogera?
--Non pas mentir, mais laisser croire, si c'est dans son intérêt.
--Non, il ne peut être dans son intérêt que je le trompe. Et quelle autorité aurai-je, quand il le découvrira? Ne sera-t-il pas en droit de me le reprocher? Il ne croira plus en moi. Et que sais-je si cette foi apprise ne gênera pas plus tard son vrai développement?...
Ici, Julien s'assombrissait; et Annette se hâtait de changer de sujet. Comment agir, pourtant? Elle n'allait pas, comme le lui conseillaient des amis protestants, faire à son fils un cours de toutes les religions et le laisser choisir quand il aurait seize ans!... Annette éclatait de rire. Quelle étrange conception de la religion, comme d'une matière d'examen!...
En fin de compte, Annette n'avait rien fait. Elle se promenait avec Marc, entrait dans les églises, s'asseyait dans un coin, admirant avec lui la forêt jaillissante de ces hauts troncs de pierre, les lueurs de sous-bois qui filtraient des verrières, goûtant l'envol des voûtes, la lointaine psalmodie, les nappes blanches de l'orgue. C'était un bain de rêve et de recueillement...
Marc ne détestait pas d'être ainsi, la main dans la main de sa mère, écoutant, chuchotant. C'était doux, c'était chaud, assez voluptueux... Oui, mais à condition que ça ne durât pas trop longtemps! Cette somnolence sentimentale l'ennuyait. Il avait besoin de remuer et de penser des choses précises. Sa petite tête travaillait, observait, remarquait, cette foule qui prie, sa mère qui ne priait pas. Et, sans les exprimer, il faisait ses réflexions. Il questionnait rarement, beaucoup moins que la plupart des enfants: car il avait un fort amour-propre et craignait de dire des naïvetés.
Il demanda pourtant:
--Maman, qu'est-ce que c'est que Dieu?
Elle répondit:
--Mon chéri, je ne sais pas.
--Qu'est-ce que tu sais, alors?
Elle sourit, et le pressa contre elle:
--Je sais que je t'aime.
Oui, cela, c'était banal. Il le savait. Mais ce n'était pas la peine de venir à l'église, pour cela!...
Il n'était pas très tendre et il n'avait aucun goût pour le vague de l'âme, où «ces femmes» se complaisent. Annette, quand elle avait son petit à côté d'elle, pas trop de préoccupations matérielles, une heure de relâche gagnée au milieu des tâches qui la talonnaient, était heureuse; et elle n'avait pas à chercher Dieu bien loin: il était dans son cœur. Mais Marc eût trouvé que, dans son cœur, il y avait lui, Marc, et que tout le reste était des bêtises. Il faut être clair. Qu'est-ce que c'était que Dieu, au juste? L'homme là-bas, devant l'autel, avec sa jupe de fille et sa carapace dorée? Le suisse avec sa canne et ses mollets? Ces images peinturlurées,--une par chapelle,--qui grimaçaient des sourires fondants, comme les dames embrasseuses, qu'il n'aimait point?...
--Maman, allons-nous-en!
--Est-ce que ce n'est pas beau?
--Oui, c'est assez beau. Rentrons!