L'âme enchantée II: L'été

Part 11

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Lorsque Annette aperçut le but de ses travaux de contrevallations et ce qu'il voulait d'elle, elle en eut moins de révolte encore que d'abattement. Il ne lui restait plus la force de s'indigner. Lutter, ce n'est plus la peine... Voilà ce qu'il voulait!... Lui!... Le malheureux!...Il ne se connaissait donc pas? Il ne savait donc pas ce qu'il représentait à ses yeux? S'il était l'aimé, c'était pour son sérieux moral. Cela ne lui allait pas du tout, mais pas du tout, de faire le don Juan, le coureur d'amour, l'amant libre! (Car, malgré son chagrin, l'esprit d'Annette gardait sa clarté ironique, et il n'oubliait pas de saisir le comique mêlé au tragique de la vie).

--Mon ami, pensait-elle, avec tendresse, pitié, dégoût, je t'aimais mieux, lorsque tu me condamnais. Ton idée, un peu étroite, mais haute, de l'amour t'en donnait le droit. Tu ne l'as plus, maintenant. Qu'ai-je à faire de ce moindre amour que tu me proposes aujourd'hui, de cet amour sans confiance? Si la confiance manque, il n'y a plus rien entre nous....

Chaque amour a son essence: où l'un fleurit, l'autre se flétrit. L'amour charnel se passe d'estime. L'amour d'estime ne peut se ravaler à la simple jouissance.

--Mais, s'écriait dans son cœur Annette, soulevée de révolte, je serais plutôt la maîtresse du premier passant qui me plaise, que de toi, de toi que j'aime!...

Car, de lui, c'eût été dégradant. Tout ou rien!

Aux suggestions de Julien, elle opposa donc un refus tendre et ferme, qui le froissa. Ils continuaient cependant de s'aimer, en se jugeant sévèrement; et aucun des deux ne pouvait se résigner à la perte du bonheur. Ils étaient Là, s'appelant, se désirant, s'offrant même,--incapables de prononcer la parole qui réunit:--l'un par faiblesse intime, cette débilité morale, qui, à de rares exceptions, (qu'un homme ose le dire!) est le propre de l'homme, et qu'il ne reconnaît pas,--l'autre, par cet orgueil foncier, qui est le propre de la femme, et qu'elle n'avoue pas davantage: car les deux sexes ont été tellement déformés par les conventions morales d'une société bâtie sur la victoire de l'homme qu'ils ont tous deux oublié leur vrai caractère. Le plus faible des deux n'est pas toujours dans la nature celui qu'on nomme ainsi. La femme est bien plus riche en forces de la terre; et si elle est sous les rets que l'homme a jetés sur elle, elle demeure une captive, qui n'a pas renoncé...

Julien entrevoyait les justes raisons d'Annette, et il n'avait aucun doute sur leur droiture; mais il ne pouvait pas faire violence à sa timidité de cœur; il suivait l'opinion du monde, qu'il estimait moins qu'Annette. Seul, il eût accepté le passé d'Annette; mais il ne l'acceptait pas, sous le regard du monde; et il se persuadait que c'était sous le regard de sa conscience. Il n'avait pas la bravoure de prendre pour femme celle qu'il voulait; et il nommait dignité sa pusillanimité. Il n'arrivait pas à se faire complètement illusion; et il en voulait à Annette de ce qu'il ne lui en faisait pas non plus. Du moins, il aurait dû rompre; mais il n'y consentait point. Et lorsque Annette parlait de s'éloigner, il la retenait, hésitait, souffrait, faisait souffrir. Il ne voulait pas plus accepter que renoncer. Il jouait le jeu cruel d'entretenir l'espoir, qu'ensuite il faisait saigner. Il se dérobait, quand elle était le plus aimante, et se faisait plus aimant, quand elle se résignait. Annette avait des cris douloureux de tendresse blessée. Elle se rongeait. Sylvie s'en aperçut et finit par lui arracher la vérité. Elle avait vu Julien, et elle l'avait jugé:

--Il est de ceux qui ne se décident que lorsqu'on les y force. Les moyens ne manquent pas: prends-lui son consentement! Il t'en saura gré, plus tard.

Mais Annette eût trop souffert de la pensée que Julien pût un jour lui reprocher (même s'il ne le disait pas) de l'avoir épousée. Quand il ne lui fut plus possible de ne pas voir la faiblesse irrémédiable du caractère de cet homme et l'inutile espoir d'une décision durable sur laquelle cet esprit inquiet ne cherchât plus à revenir, elle trancha dans le vif. Elle écrivit à Julien de ne plus prolonger un stérile tourment. Elle souffrait, il souffrait; et il leur fallait vivre. Elle devait travailler pour son enfant; et lui, avait sa tâche. Elle l'en avait trop longtemps détourné. Ils s'étaient pris, l'un à l'autre, leurs forces. Ils n'en avaient pas de trop! Puisqu'ils ne pouvaient pas se faire le bien qu'ils avaient souhaité, qu'ils ne se fassent pas de mal! Qu'ils ne se revoient plus! Elle le remerciait de tout ce qu'il avait été.

Julien ne répondit pas.--Et ce fut le silence...

Au fond, se débattaient la rancune, le regret, et la passion blessée...

Leur amour n'était resté un secret pour aucun de ceux qui les entouraient. Léopold l'avait remarqué, avec une irritation qu'il n'avait pu dissimuler à Sylvie. Le souvenir pénible qu'il gardait de sa peu reluisante aventure avait laissé en lui un ressentiment involontaire, qui ne devint pas moins vif, quelques mois après: au contraire! Car il pouvait feindre avec lui qu'il en avait oublié les motifs. Sylvie, déjà en éveil, fut frappée de ses allures bizarres: elle l'observa, et elle ne douta plus: il était jaloux. Selon la logique admirable du cœur, ce fut contre Annette qu'elle en eut: elle la prit en grippe. Son état de santé expliquait, dans une certaine mesure, ces réactions excessives. Mais le malheur est que leur retentissement se prolonge au delà de l'état qui les a causées.

Sylvie accoucha, en octobre, d'une petite fille. Joie pour tous. Annette se montra aussi passionnée pour l'enfant que s'il était le sien. Sylvie n'avait aucun plaisir à le lui voir dans les mains; et son hostilité, jusque-là comprimée, n'essaya plus de se voiler. Annette qui, depuis quelques semaines, avait eu de sa sœur des mots blessants, mais qui les attribuait au malaise passager, n'eut plus moyen de douter de la désaffection de Sylvie. Elle se tut, évitant toute occasion de la contrarier. Elle espérait un retour de l'ancienne tendresse.

Sylvie se rétablit. Les rapports entre les deux sœurs restaient apparemment les mêmes; et un indifférent n'y eût rien trouvé de changé. Mais Annette distinguait en Sylvie une froideur hostile, qui lui faisait mal. Elle eût voulu lui prendre les mains, lui demander:

--Qu'est-ce que tu as? Qu'est-ce que tu as contre moi? Ma chérie, dis-le-moi!

Mais le regard de Sylvie la glaçait. Elle n'osait pas. Elle avait l'intuition que Sylvie, si elle parlait, ce serait pour dire des choses irréparables. Mieux valait se taire. Annette sentait chez sa sœur une volonté d'injustice, contre laquelle on ne pouvait rien.

Un jour, Sylvie dit à Annette qu'elle voulait avoir un entretien avec elle. Annette, le cœur battant, se demandait:

--Que va-t-elle me dire?

Sylvie ne dit rien qui pût offenser Annette, pas un mot de ses griefs. Elle lui parla de mariage.

Annette, doucement, écarta le sujet. Mais Sylvie, insistant, proposait un parti: un ami de Léopold, une sorte de courtier d'affaires, vaguement journaliste, qui avait un certain chic, des manières d'homme du monde, des ressources variées, (trop variées), qui vendait des autos et de la publicité, servait d'intermédiaire entre des industriels et la clientèle des cercles et des salons, et touchait des commissions des deux côtés. Il fallait que Sylvie eût bien changé à l'égard de sa sœur, pour lui offrir un tel choix; et Annette fut sensible au manque d'affection que marquait cette méconnaissance voulue. Elle arrêta d'un geste l'exposé de la candidature. Sylvie le prit mal, demandant si Annette trouvait le parti au-dessous de ses prétentions. Annette dit qu'elle ne prétendait à rien qu'à vivre seule. Sylvie répliqua que c'est facile à dire; mais quand on veut vivre seule, il faut d'abord le pouvoir.

--Est-ce que je ne le puis pas?

--Toi! je t'en défie bien!

--Tu es injuste. Je puis gagner ma vie!

--Avec le secours des autres!

Il y avait dans le ton, plus encore que dans les mots, une intention blessante. Annette rougit, mais elle ne la releva pas; elle ne voulait pas en venir à la brouille.

Dans les semaines suivantes, la mauvaise humeur de Sylvie s'afficha: tous les prétextes lui étaient bons, le moindre désaccord dans la conversation, un détail d'habillement, un retard d'Annette au dîner, le bruit que faisait le petit Marc dans l'escalier. Plus de sorties ensemble. Si l'on avait convenu d'une promenade pour le dimanche, elle partait, sans prévenir, avec Léopold, prétextant l'inexactitude d'Annette. Ou, au dernier moment, elle décommandait la réunion projetée.

Annette voyait que sa présence était à charge. Elle parla timidement de chercher un logement dans un autre quartier, moins éloigné de ses leçons. Elle espérait qu'on allait se récrier, la prier de rester. On fit semblant de ne pas avoir entendu.

Elle fut lâche, elle resta. Elle s'accrochait à cette affection, qu'elle sentait lui échapper. Ce n'était pas seulement Sylvie qu'elle ne voulait point quitter. Elle s'était attachée à la petite Odette. Elle supporta plus d'un froissement pénible, sans paraître les remarquer. Elle espaça ses visites.

C'était encore trop souvent pour Sylvie. Elle n'était certes pas revenue à son état normal. Une jalousie maladive la travaillait. Une fois qu'Annette innocemment jouait avec Odette, sans tenir compte d'un sec avertissement, que Sylvie lui avait intimé de cesser, Sylvie se leva irritée et lui arracha des bras la fillette. Et elle dit:

--Va-t'en!

Il y avait dans ses yeux une telle animosité qu'Annette, saisie, lui dit:

--Enfin, qu'est-ce que je t'ai fait? Ne me regarde pas ainsi! je ne peux pas le supporter. Tu veux que je m'en aille? Tu veux que je ne revienne plus?

--Tu as fini par comprendre, dit Sylvie, méchamment.

Annette pâlit. Elle cria:

--Sylvie!

Avec une rage froide, Sylvie continua:

--Tu vis à mes dépens. C'est bien. C'est bien, mais c'est assez. Mon mari et ma fille sont à moi. Bas les mains!

Annette, les lèvres blanches, répétait:

--Sylvie!... Sylvie!... d'un accent angoissé.

Puis soudain, elle aussi, un emportement la prit. Elle cria:

--Malheureuse! Tu ne me reverras jamais!

Elle courut à la porte, et partit.

Honteuse de sa violence, Sylvie affectait de ricaner:

--On la reverra, ce soir.

DEUXIÈME PARTIE

Annette sortit de l'appartement de Sylvie, avec la volonté de n'y plus jamais rentrer. Elle pleurait. Elle brûlait de honte et de colère. Ces deux natures passionnées ne pouvaient cesser de s'aimer, sans approcher de la haine.

Impossible pour Annette de rester sous le même toit! Si elle en eût eu les moyens, elle eût déménagé le lendemain. Heureusement pour elle, il fallait se plier aux nécessités pratiques: donner congé, chercher un nouvel appartement. Dans sa première fureur, elle eût plutôt mis ses meubles au dépôt et campé à l'hôtel. Mais ce n'était pas le moment de gaspiller son argent. Elle en avait fort peu mis de côté; ce qu'elle gagnait était à mesure dépensé; même sans recourir à l'aide de sa sœur, le sentiment d'y pouvoir faire appel, en cas de besoin, lui donnait une sécurité qui la dispensait des soucis trop criants d'avenir. Lorsqu'elle voulut établir maintenant le compte de ce qu'il lui faudrait pour vivre, elle dut, à sa mortification, reconnaître que, livrée à ses seules ressources, son travail actuel n'eût pas suffi à son entretien. Les dépenses étaient allégées par le voisinage des deux sœurs et la communauté d'une partie des repas. Les habillements du petit étaient des cadeaux de Sylvie; et pour les robes d'Annette, elle ne faisait payer que le prix de l'étoffe. Sans parler des objets empruntés, de tout ce qui étant à l'une pouvait servir aux deux, des menus présents, des promenades du dimanche, de ce modeste superflu qui éclaire l'uniformité quotidienne. Et puis, le crédit dont sa sœur jouissait dans le quartier faisait bénéficier Annette d'une certaine latitude de payement. À présent, il fallait calculer toutes les dépenses payées comptant. Les débuts seraient rudes. Déménagement, arrhes, frais d'installation. Et la grosse question: la surveillance de l'enfant. Question contradictoire: car il faut gagner pour l'enfant; pour gagner, il faut sortir de chez soi; et qui veillera sur l'enfant? Annette se rendait compte qu'elle ne serait jamais venue à bout de telles difficultés, si elles s'étaient posées plus tôt, quand Marc était tout petit. Comment faisaient les autres femmes? Annette plaignait les malheureuses, et elle était humiliée.

Mettre l'enfant en pension? Il était maintenant d'âge à aller au lycée. Mais elle se refusait à l'enfermer dans ces ménageries. Ce qu'elle avait entendu dire des collèges anciens--(les choses se sont un peu améliorées, depuis)--ce que son instinct flairait de cette promiscuité physique et morale, lui faisait regarder comme un crime d'y jeter son enfant. Elle voulait croire que le petit en eut souffert... Qui sait? Peut-être qu'il en eût été bien aise, pour lui échapper, à elle! Mais quelle mère peut imaginer qu'elle pèse à son enfant?... Elle ne consentit même pas à le mettre en demi-pension. Elle se donnait pour raison la santé délicate de Marc: il avait besoin d'une nourriture spéciale; elle devait surveiller ses repas. Mais pour être de retour à l'heure des repas, quand ses leçons l'obligeaient quelquefois à courir à l'autre bout de Paris, c'étaient de grosses fatigues. Aller, venir, toujours en mouvement. Et les leçons ne suffisaient pas. Il se présentait toujours quelque dépense urgente, sur quoi l'on ne comptait pas. Le petit grandissait beaucoup; et Annette regrettait qu'il ne fût pas comme les petits haricots, qui ne s'allongent jamais plus vite que leur pelure. Il fallait le vêtir. Annette ne pouvait non plus se permettre de négliger sa toilette: à défaut de sa fierté, son métier l'eût obligée. Elle devait donc trouver des ressources nouvelles. De la copie en chambre, un travail d'étrangère ou une traduction à revoir: (tâche ingrate, peu payée); quelque secrétariat d'œuvre, un ou deux matins par semaine: (mal rétribué aussi); mais le tout, mis ensemble, devenait suffisant. Gagner par tous les moyens! Annette cumulait. Elle se fit détester des concurrentes affamées, auxquelles elle se heurta de nouveau, dans sa chasse au pain. Mais cette fois, tant pis! Plus de sentimentalité! Il lui fallait passer. On ne se retournait pas pour ramasser ceux qui étaient tombés. Elle avait bien parfois la vision au passage de quelque figure crispée, qui la dévisageait avec des yeux hostiles, quelque rivale évincée, à qui elle eût volontiers porté aide, en d'autres jours. Tant pis! On n'a pas le temps. Il s'agissait d'arriver la première. Elle savait maintenant où trouver le travail, et par le plus court chemin. Ses diplômes, sa licence, lui assuraient une supériorité. Et elle n'ignorait pas qu'elle en avait une autre: sa cote personnelle, ses yeux, sa voix, sa mise, l'art de dompter les clients. Entre elle et d'autres postulantes, on hésitait rarement. Les sacrifiées ne le lui pardonnaient point.

Sa vie nouvelle s'ordonnait sur un plan d'une saine rigueur. Pas un vide pour les pensées inutiles. Au jour le jour. Chaque jour était plein comme une noix, plein et dur. Après le tremblement des premières semaines, où elle ne savait pas si elle arriverait à vivre et faire vivre son fils, elle s'habitua, se rassura, elle finit même par éprouver un plaisir de la difficulté vaincue. Sans doute, aux rares instants où la nécessité d'agir ne tenait plus son esprit tendu, quand, le soir, elle posait sa tête sur l'oreiller, elle avait des minutes, avant de s'endormir, où se pressaient les calculs, les préoccupations de budget... Si elle tombait en route?... Malade?... Je ne veux pas!... Paix, il faut dormir... Heureusement, elle était lasse; le sommeil ne se faisait pas attendre. Et quand revenait le jour, il n'y avait plus de place pour les «_si_» et les appréhensions. Plus da place pour ce qui énerve, alanguit, dissout l'âme. La gêne et le travail mettaient chaque chose à son rang. Ce qui est nécessaire. Et ce qui est de luxe...

Ce qui est nécessaire: le pain quotidien. Ce qui est de luxe: les problèmes du cœur... L'eût-elle imaginé! Ils lui paraissaient, maintenant, secondaires... Bon pour ceux qui ont trop de temps! Elle n'en avait ni trop, ni trop peu. Juste assez. Une pensée par action, et pas une de plus. Alors, en pleine force, elle se sentait comme une barque bien calée, qui est lancée sur les flots.

Elle était dans sa trente-troisième année; et rien n'avait encore usé ses énergies. Elle s'apercevait que, non seulement elle n'avait pas besoin de tutelle, mais qu'elle était plus forte, sans appui. La dureté de vivre la revigorait. Et le premier bienfait fut de la débarrasser de l'obsession de Julien, de la nostalgie de l'amour, qui, sourde ou violente, empoisonnait toutes ses années passées. Elle découvrait combien elle avait été affadie de rêves sentimentaux, de douceur, de tendresse, de sensualité hypocrite: et d'y penser seulement lui répugnait. Avoir affaire aux rudesses de la vie, subir son contact blessant, devoir être dure soi-même,--c'est bon, c'est vivifiant. Toute une partie d'elle-même, la meilleure peut-être, à coup sûr la plus saine, renaissait.

Elle ne rêvait plus. Elle ne se tourmentait plus. Même plus de la santé de son enfant. Quand il était souffrant, elle faisait ce qu'il y avait à faire. Elle n'y pensait pas, avant. Elle n'y pensait plus, indéfiniment, après. Elle était prête à tout, elle avait confiance. Et c'était la meilleure médecine. En ces premières années de labeur acharné, elle ne fut pas malade, un jour; et le petit ne lui causa aucune vraie inquiétude.

Sa vie intellectuelle n'était pas moins réduite que sa vie sentimentale. Elle n'avait presque plus le temps de lire. Elle aurait dû en souffrir... Point! l'esprit y suppléait par ses propres ressources. Il avait assez à faire de classer ses nouvelles découvertes. Car, en ces premiers mois, elle découvrit beaucoup; elle découvrit tout.--Pourtant, qu'y avait-il de changé? Le travail, elle le connaissait: (elle croyait le connaître). Et cette ville, ces gens étaient les mêmes, aujourd'hui qu'hier...

Mais du jour au lendemain, tout fut changé. De l'heure où elle commença de chercher son pain, ce fut la vraie découverte. L'amour ne l'avait pas été. Même pas la maternité. Elle les portait en elle. Et sa vie n'en avait exprimé qu'une faible partie. Mais à peine eut-elle passé dans le camp de la pauvreté, elle découvrit le monde.

Le monde est autre, selon qu'on le regarde d'en haut ou d'en bas. Annette était maintenant dans la rue, entre les rangées de maisons qui s'allongent: on voit l'asphalte, la boue, la menace des autos et le flot des passants. On voit le ciel là-haut--(rarement lumineux)--là-haut, quand on a le temps! L'entre-deux disparaît: tout ce qui faisait l'objet de la vie d'avant, la société, les entretiens, les théâtres, les livres, le luxe du plaisir et de l'intelligence. On sait bien qu'il est là, on l'aimerait peut-être; mais autre chose à penser!... Regarder à ses pieds, devant soi, se garer, aller vite... Tous ces gens, comme ils courent!... D'en haut, on ne voyait que la flânerie de la rivière; elle paraît calme, et l'on n'aperçoit pas la violence du courant. La course, la course au pain...

Mille fois, Annette avait pensé à l'état où elle se trouvait aujourd'hui, au monde du travail et de la gêne. Mais ce qu'elle pensait alors ne ressemblait en rien à ce qu'elle pensait maintenant qu'elle en faisait partie...

Hier, elle croyait à l'axiome démocratique des Droits de l'humanité; et l'injustice lui semblait que la masse en pût être frustrée.--Aujourd'hui, l'injustice,--(s'il était encore question de juste et d'injuste)--c'était qu'il y eût des droits pour des privilégiés. Il n'y a pas de Droits. L'homme n'a droit à rien. Rien ne lui appartient. Il faut qu'il conquière chaque chose, à nouveau, chaque jour. C'est la Loi: «_Tu gagneras ion pain, à la sueur de ton front._» Les Droits sont une fourbe invention du combattant fourbu, pour sanctionner le butin de sa victoire passée. Les Droits ne sont que la force d'hier, qui thésaurise.--Mais le droit vivant, l'unique, c'est le travail. La conquête de chaque jour... Quelle vision soudaine du champ de bataille humain! Elle n'effrayait point Annette. La vaillante admettait ce combat, comme une nécessité; et elle la trouvait juste, parce qu'elle était «en forme», jeune et robuste. Si elle vainquait, tant mieux! Si elle était vaincue, tant pis! (Elle ne serait pas vaincue...) Elle n'avait pas renoncé à la pitié. Mais elle avait renoncé à la faiblesse. Le premier des devoirs: «Ne sois pas pusillanime!»

À la lumière nouvelle de cette loi du travail, tout s'éclairait pour elle. Les anciennes croyances étaient mises à l'épreuve. Et une nouvelle morale, sur les ruines de l'ancienne, s'élevait cimentée sur cette base héroïque. Morale de la franchise, morale de la force, non du pharisaïsme et de la débilité... Et, posant sous ce jour les doutes qui la travaillaient, celui surtout qui lui tenait au plus profond du cœur:--«Ai-je eu le droit à mon enfant?»--elle se répondit:

--Oui, si je puis le faire vivre, si je sais en faire un homme. Si je le puis, c'est bien. Si je ne puis pas, c'est mal. C'est la seule morale, toute autre est hypocrite...

Cet arrêt inflexible redoubla sa vigueur et sa joie à lutter...

Elle méditait ainsi, le jour, tandis que dans Paris elle marchait, allant d'une tâche à l'autre. La marche excitait sa pensée. Maintenant que l'action quotidienne était méthodiquement réglée, le rêve reprenait ses droits. Mais le rêve éveillé, clair, précis, le rêve sans brouillard. Plus le temps lui était mesuré, plus il profitait des moindres interstices; comme un lierre, il montait, tapissant les murailles des jours. Annette confrontait à ses conceptions élargies de la vraie morale humaine les expériences de sa journée. Travail et pauvreté lui dessillaient les yeux. Elle perçait d'un regard neuf le mensonge de la vie moderne, qu'elle n'avait pas remarqué lorsqu'elle y était engluée. La monstrueuse inutilité de cette vie--des neuf dixièmes de cette vie--particulièrement pour les femmes... Manger, dormir, procréer... Oui, c'est le dixième utile. Mais le reste?... Cette «civilisation?» Ce qu'on appelle: «penser»?... L'homme--(_vulgus umbrarum_)--est-il vraiment fait pour penser? Il veut se le persuader, il s'en est suggéré l'attitude, et il s'y croit tenu, comme à des gestes consacrés. Mais il ne pense point. Il ne pense point devant son journal, ni devant son bureau, devant la roue qui tourne des actes quotidiens. La roue tourne avec lui, tourne à vide. Pensent-elles, ces jeunes filles, qu'Annette est chargée d'instruire? Qu'entendent-elles des mots qu'elles écoutent, lisent, disent? À quoi se réduit leur vie? Quelques instincts énormes et mornes, qui couvent dans la torpeur, sous des amas de fanfreluches. Désir et jouir... La pensée est aussi une de leurs fanfreluches. Qui trompe-t-on?--Soi... La robe de cette civilisation, son luxe, son art, son mouvement et son bruit,--(ce bruit! un de ses masques, pour se faire croire qu'elle court à un but! Quel but? Elle court, pour s'étourdir...)--qu'y a-t-il là-dessous? Le vide. Ils s'en font gloire. Ils se font gloire de leurs oripeaux, de leurs mots, de leurs grelots. Comme ils sont rares, les hommes où se manifeste l'éclair de la Nécessité!... Mais la Bête millénaire ne comprend rien à la voix de ses dieux et de ses sages: ce n'est pour elle qu'un grelot de plus. Elle ne sort pas du cercle du désir et de l'ennui... Oh! que la société humaine, que l'Homme est une construction factice! Elle tient par l'habitude. Elle croulera, d'un coup...