L'âme enchantée II: L'été

Part 10

Chapter 103,825 wordsPublic domain

Une semaine après, Julien vint à son tour, le soir, après dîner. Il avait eu, au sujet d'Annette, sa première discussion avec sa mère; et il voulait affirmer sa volonté. Ils étaient seuls. Léopold avait emmené au cirque le petit Marc. Quand Julien la quitta, un peu avant onze heures, Annette lui proposa de le reconduire à pied, pour le plaisir de respirer ensemble l'air frais de la nuit. Mais, arrivés à sa porte, Julien s'inquiéta de laisser Annette rentrer seule. Elle s'amusa de sa crainte. Il n'en voulut pas moins la reconduire à son tour; et elle se garda de protester: elle l'aurait plus longtemps! Ils refirent donc le chemin, par le plus long; et ils se trouvèrent sur une berge de la Seine, sans trop savoir comment. C'était une nuit de juin. Ils s'assirent sur un banc. Les peupliers bruissaient au-dessus de l'eau sombre, où s'étiraient les lueurs rouges et jaunes des fanaux sur les ponts. Le ciel était lointain, les étoiles exsangues, comme si la ventouse de la ville les eût sucées. La nuit était en haut, et la lumière en bas. Ils se taisaient. Les paroles ne pouvaient plus exprimer leurs pensées. Mais, sans se regarder, chacun lisait celles de l'autre. Le désir de Julien brûlait le cœur d'Annette; mais sa timidité l'enchaînait immobile, et il n'osait même pas lever les yeux vers elle. Elle, sans tourner la tête, souriait, regardant les reflets rouges sur la rivière, et elle le voyait: il ne se déciderait pas!... Alors, elle se pencha vers lui, et l'embrassa...

Il revint, enivré d'amour et de reconnaissance, et l'insidieuse pointe d'une sourde inquiétude fichée dans la pensée... Une mauvaise parole de sa mère:

--«Ces filles pauvres et hardies, qui cherchent à se faire épouser...»

Il l'avait arrachée tout à l'heure avec colère; mais le bout de l'aiguillon sous la peau était resté. Il eut honte. Il demanda pardon mentalement à Annette. Il savait qu'était faux l'injurieux soupçon. Il croyait en elle religieusement. Mais il était troublé. Et chaque nouvelle visite le troublait davantage. La liberté d'Annette, sa liberté de manières, sa liberté d'idées, ses libres opinions sur n'importe quel sujet,--surtout en morale sociale--son absence tranquille de préjugés, l'effaraient. Il était étriqué dans ses façons de penser, comme de s'habiller, un peu chagrin d'idées, enclin à la sévérité. Elle, au contraire, largement indulgente et riante. Il ne concevait pas qu'elle pût être aussi puritaine que lui, en ce qui la concernait, mais qu'aux autres elle appliquât une autre mesure, la leur, avec une tolérance ironique. Tolérance et ironie le décontenançaient. Elle s'en apercevait; et quand sur une question, il s'exprimait avec un rigorisme injuste et excessif, elle n'essayait pas d'y opposer sa manière de voir; elle souriait de cette naïve intransigeance, qui ne lui déplaisait pas. Son sourire inquiétait Julien plus encore que ses paroles. Il avait l'impression qu'elle en savait plus que lui. C'était vrai. Mais combien plus? Et que savait-elle, au juste? Quelle expérience avait-elle eue?...

À son tour, comme sa mère,--(et certaines observations malveillantes de sa mère y avaient contribué)--cet homme de vitalité fine, mais appauvrie, était vaguement alarmé de l'éclatante santé, du rayonnement de cette femme. Il en avait le désir ardent, et il en avait peur. Dans les promenades qu'ils firent ensemble, il se sentait chétif. La parfaite aisance d'Annette, en quelque milieu qu'elle se trouvât, ajoutait à sa gêne. Et bien que cette gêne, si elle l'eût remarquée, elle l'aurait aimée, il en était humilié. Mais elle ne la remarquait pas. Elle était toute à son chant intérieur. Le tort d'Annette était qu'elle ne songeât point que ce chant, nul ne l'entendait qu'elle; et elle ne voyait pas le regard anxieux de Julien, qui se demandait:

--À qui, à quoi rit-elle?...

Elle semblait si loin!...

Il ne cessait pas de voir--il voyait mieux que jamais--ses grandes vertus d'esprit, son énergie morale. Et en même temps, elle lui restait une énigme dangereuse. Il était partagé entre deux sentiments opposés: attraction invincible, et méfiance obscure: comme un reste de cet instinct primitif qui rappelle à l'homme et à la femme d'aujourd'hui l'inimitié originelle des sexes, pour qui l'union charnelle était une forme de combat. Cet instinct soupçonneux de défense est peut-être plus fort chez l'homme, à la fois, comme Julien, d'intelligence aiguë, mais pauvre en expériences. Comme il lui est impossible de voir exactement la femme, il la voit tantôt trop simple, et tantôt remplie d'embûches.

Annette prêtait à ces oscillations de pensée par ses alternatives de tout dire et de tout taire, de tout montrer et de tout cacher, ses mouvements d'expansion passionnée et ses silences hermétiques, quelquefois pendant une moitié de la promenade... Ces terribles silences--(quel homme n'en a souffert?)--pendant lesquels la vie de la compagne qui marche à vos côtés s'en va dans des régions qu'on ne connaîtra jamais!... Ce n'est pas qu'à l'ordinaire, ils recouvrent des secrets bien profonds! Il en est où, si l'on y entrait, la nappe ne monterait pas au-dessus du talon... Mais quelle qu'en soit l'épaisseur, la nappe de silence est opaque: l'œil n'y pénètre pas. Et l'esprit tortureur de l'homme a beau jeu pour se forger des mystères alarmants. L'idée ne viendrait jamais à un Julien qu'il en pût être l'auteur, et que si la femme se tait, c'est souvent qu'elle sent combien l'homme la comprend mal. Le silence d'Annette, certains jours, ironique, un peu las, tolérait une interprétation fausse de ses sentiments par celui qui l'aimait, puisqu'elle savait que c'était la fausse qu'il aimait, et qu'il n'aimerait pas la vraie...

--«Si tu veux... Comme tu veux!... C'est entendu. Je ne suis pas comme je suis. Je suis comme tu me vois...»

Mais ces silences d'acquiescement n'eurent qu'un temps. Du jour où Annette s'aperçut qu'il y aurait peut-être danger à de franches explications,--(car Julien n'était pas en état de les comprendre)--et qu'il serait plus politique de se taire, elle parla. Se taire, pour éviter à Julien un tracas inutile, oui. Mais pour l'abuser, non. Et s'il y avait danger à parler, justement! C'est alors qu'on ne pouvait plus se dispenser de le faire. Plus le risque était grand, plus grand était l'orgueil qui voulait l'affronter. Cette épreuve de l'amour faisait battre son cœur. Si l'épreuve réussissait, elle en aimerait Julien davantage. Et si elle ne réussissait pas?... Elle réussirait. Julien ne l'aimait-il point?... Advienne que pourra!

Elle jouait loyalement. Mais il est des hommes qui préféreraient que leur partenaire trichât. Sylvie, mise au courant de l'amour de Julien et du projet de mariage, avait chapitré Annette: qu'elle ne s'avisât point, bon Dieu! de dire toute la vérité! Certes, il fallait bien qu'il en apprît une partie. Ne fût-ce qu'en se mariant, les actes de l'état civil se chargeraient de l'en instruire. Mais il y a toujours moyen d'accommoder le vrai. Puisque ce garçon l'aimait, il fermerait les yeux. Qu'elle ne les lui ouvrît pas! Ce serait vraiment trop bête! Plus tard, ils auraient le temps de tout se raconter... Sylvie parlait en honnête expérience. Elle voulait le bien de sa sœur;--(elle voulait le sien aussi, et n'eût pas été fâchée de l'éloigner au plus tôt de son logis);--elle pensait qu'on ne doit pas la vérité à tous, surtout à son fiancé: c'est assez de l'aimer! La vérité d'Annette, certes, était innocente; mais les hommes sont débiles. Ils ne peuvent supporter aucune vérité. Il faut la leur doser...

Annette écoutait Sylvie tranquillement, et parlait d'autre chose. Inutile de répondre: elle n'en ferait qu'à sa tête. La morale de Sylvie n'était pas la sienne. Et elle préférait ne pas dire ce qu'elle en pensait. Sylvie était Sylvie. Elle l'aimait... Mais de quel regard elle eût toisé tout autre qui lui eût ainsi parlé!

--Cette pauvre Sylvie!... Elle juge des hommes d'après ceux qu'elle a connus. Mon Julien est d'une autre espèce. Il m'aime comme je suis. Il m'aimera comme je fus. Je n'ai rien à lui cacher. Jamais je ne lui fis tort. S'il y eut un tort commis, je ne l'ai fait qu'à moi-même...

Décidée à parler, envisageant les risques, mais faisant crédit au grand cœur de Julien, elle mit l'entretien sur sa vie passée. D'une commune pudeur, ils avaient toujours évité ce sujet. Mais plus d'une fois, Annette avait lu dans les yeux de Julien ce qu'il brûlait et tremblait de demander, ce qu'il eût voulu savoir et ignorer.

Elle mit tendrement la main sur la main de Julien et dit:

--Mon ami, vous avez toujours été avec moi d'une discrétion si chère!... Je vous remercie. Je vous aime... Mais je dois vous parler enfin de ce que vous ne savez pas de moi et de ce que j'ai été. Il faut que vous me connaissiez. Je ne suis pas sans reproches.

Il fit un geste craintif, qui protestait contre ce qu'elle allait dire, qui peut-être aurait voulu l'empêcher. Elle sourit:

--N'ayez pas peur! Je n'ai pas de grands crimes. Il me semble, du moins. Mais peut-être que je suis trop indulgente pour moi. Car le monde en juge autrement. C'est à vous d'apprécier. Je crois en votre arrêt. Je suis ce que vous déciderez.

Elle commença de raconter. Plus intimidée qu'elle ne voulait le paraître, elle avait préparé à l'avance ce qu'elle devait dire. Mais bien qu'à son jugement ce fût tout simple à dire, cela lui coûtait. Pour vaincre cette contrainte, elle sembla plus détachée d'émotion qu'elle n'était. Elle montrait même, par moments, une pointe d'ironie, qui s'adressait à elle, et qui ne répondait pas au trouble que ce récit remuait: elle s'en aidait pour se défendre... Julien ne comprit point. Il vit dans cette attitude une légèreté choquante, une inconscience.

Elle dit d'abord qu'elle n'était pas mariée. Julien en avait la crainte. Et même, pour être vrai, la muette certitude. Mais il espérait toujours qu'on lui prouverait le contraire. Et qu'Annette le lui dît, qu'il n'y eût plus de doute possible, il en fut consterné. Très catholique au fond, sous son libéralisme de surface, il n'était pas dégagé de l'idée de péché. Sur-le-champ, il pensa à sa mère: elle n'accepterait jamais! Et il prévit les luttes. Il était très épris. Malgré le chagrin que lui faisait l'aveu d'Annette et malgré la réelle déchéance que signifiait pour lui la faiblesse passée, la «faute» de celle qu'il aimait, il l'aimait, il était prêt, pour l'avoir, à lutter contre l'opposition de sa mère. Mais il fallait qu'on l'aidât, qu'Annette le secondât. Il était faible; pour soutenir le combat, il avait besoin de faire appel à toutes ses forces, dont la moindre n'était pas la force d'illusion. Il avait besoin d'idéaliser Annette; et si Annette eût été habile, elle s'y fût prêtée.

Elle vit le chagrin que produisaient ses paroles. Elle s'y attendait; elle en était attristée; mais elle ne pouvait le lui épargner: puisqu'ils vivraient ensemble, chacun devait prendre sa part des épreuves et même des erreurs de l'autre. Mais elle ne se doutait pas du conflit engagé en lui; et si elle l'eût pensé, elle fût restée confiante en la victoire de l'amour.

--Mon pauvre Julien, dit-elle, je vous fais de la peine! Pardonnez-moi. J'en ai aussi... Vous me croyiez meilleure. Vous me mettiez plus haut, trop haut dans votre esprit... Je suis femme. Je suis faible... Du moins, si je me suis trompée, je n'ai jamais trompé. J'étais de bonne foi. Je l'ai toujours été...

--Oui, dit-il hâtivement, j'en suis sûr, n'est-ce pas? Il vous a abusée?

--Qui? demanda Annette.

--Ce misérable... Pardon!... Cet homme qui vous a laissée...

--Non, ne l'accusez pas! dit-elle. C'est moi qui suis coupable.

Elle n'attachait à ce mot de «coupable» que le sens d'un affectueux regret de la peine qu'elle lui faisait; mais il s'en saisit avidement. Il voulait, dans son désarroi, se rattraper à l'idée qu'Annette était une victime séduite, et qu'elle se repentait... Il avait un extrême besoin de cette notion de «repentir»: ce lui était une sorte de compensation pour le dommage qui lui était causé, un baume sur la blessure, qui ne la guérissait pas, mais qui la rendait supportable; ce lui attribuait sur Annette une supériorité morale, dont--pour être juste--il n'eût pas fait emploi. Et enfin, comme il n'avait pas de doute sur le péché d'Annette, il n'en avait pas non plus sur l'obligation du repentir. De l'un et de l'autre sa nature chrétienne était imbue. Les plus libres chrétiens ne s'en délivrent jamais.

Mais Annette était issue d'une autre race d'âme. Les Rivière pouvaient être purs ou impurs, au sens que la morale chrétienne assigne à ce mot; mais s'ils étaient purs, ce n'était pas par obéissance à un Dieu invisible ou à ses représentants trop visibles et à leurs Tables de la Loi; c'est parce qu'ils aimaient la pureté comme une propreté morale, comme une beauté. Et s'ils étaient impurs, ils estimaient que c'était là une affaire entre eux et leur conscience, non la conscience des autres. Annette ne se reconnaissait de comptes à rendre envers personne. Si elle se confessait à Julien, c'était un don d'amour qu'elle lui faisait. Elle ne lui devait, honnêtement, que l'exposé de sa vie. Mais sa vie intérieure, elle ne la lui devait point. Elle la lui livrait volontairement. Elle voyait maintenant que Julien eût préféré qu'elle embellît la vérité. Mais elle était trop fière pour profiter d'une excuse mensongère, dont elle ne sentait nullement le besoin. Elle s'appliqua, au contraire, quand elle comprit ce qu'il voulait lui faire dire, à ce qu'il sût que c'était elle qui s'était donnée à l'amant.

Julien, atterré, ne voulait pas entendre.

--Non, non, je ne vous crois pas, disait-il. Vous êtes trop généreuse! Pour défendre cet homme, qui ne mérite que le mépris, ne vous accusez pas!

--Mais je n'accuse personne, dit-elle, avec simplicité.

Le mot le frappa dans sa conscience; mais il se refusa à comprendre.

--Vous tâchez de le disculper.

--Je n'ai pas à disculper. Il n'y a pas de coupable.

Julien se débattait.

--Annette, je vous en conjure, ne parlez pas ainsi!

--Pourquoi?

--Vous savez bien que c'est mal!

--Mais non, je ne le sais pas.

--Quoi? Vous ne regrettez rien?

--Je regrette de vous attrister. Mais, mon ami, je ne vous connaissais pas alors; j'étais libre de moi, je n'avais de devoirs qu'envers moi.

Il pensait:

--N'est-ce rien?

Il n'osa point le lui dire.

Mais vous le regrettez pourtant? fit-il avec instance. Vous reconnaissez bien que vous vous êtes trompée?

Il ne voulait pas l'accuser. Mais il eût tant voulu qu'elle, elle s'accusât!

--Peut-être, dit-elle.

--Peut-être? reprit-il, accablé.

--Je ne sais pas, dit Annette.

Elle voyait où Julien voulait la faire venir... Peut-être elle s'était trompée, si c'était se tromper que céder à un élan d'amour et de pitié sincères. Peut-être. Oui... «Mais si je puis regretter, dans mon cœur, une erreur sincère, je n'ai pas à m'en excuser. Mon cœur est resté seul avec sa douleur, seul à s'entretenir avec elle, dans le silence. C'est à lui seul, maintenant, de s'entretenir avec ses regrets. Ils ne regardent personne.... Ses regrets?... Soyons vraie jusqu'au bout! Point de regrets!...» Après avoir réfléchi, elle dit:

--Je ne crois pas.

Peut-être exagérait-elle, par réaction contre le pharisaïsme inconscient de Julien.. (Pauvre Julien!...) Mais même aux instants où elle l'aimait le plus, elle ne parvint pas à dire ce mot de regret, qu'il attendait.... «Je voudrais tant le dire!.. Mais je ne peux pas. Ce n'est pas vrai...» Regretter quoi? Elle avait agi, non seulement selon son droit, mais selon son bonheur. Car, si cher qu'elle l'eût acheté, elle l'avait eu: l'enfant. Et elle savait (elle seule) que ce don de l'enfant, loin d'être déshonorant, comme le veut une stupide opinion publique, l'avait purifiée, délivrée pour longtemps de ses troubles, qu'il avait mis en elle l'ordre et la paix... Non, elle ne commettrait jamais la vilenie, pour assurer l'amour futur, de calomnier l'amour passé. Elle gardait même, maintenant, une reconnaissance à ce Roger, qui n'avait été qu'un agent de sa destinée, si inférieur à l'amour et à la flamme de vie qu'il avait allumés...

Julien le sentit jalousement.

--Ah, cet homme, dit-il, vous l'aimez toujours!

--Non, mon ami.

--Mais vous ne lui en voulez pas!

--Pourquoi lui en voudrais-je?

--Et vous pensez à lui?

--Je pense à vous, Julien!

--Mais vous ne l'oubliez pas!

--Je ne sais pas oublier ce qui fut bon pour moi, même s'il cessa de l'être. Ne me le reprochez pas, vous qui m'êtes le meilleur!

Julien avait assez de droiture pour estimer la franchise d'Annette et pour en reconnaître secrètement la noblesse. C'était pour lui un spectacle inattendu, dont la dignité inusitée lui révélait un Nouveau Monde,--la femme nouvelle.--Mais une autre partie de sa nature se révoltait. Il était blessé dans ses instincts de mâle. Il était horrifié dans ses préjugés catholiques et bourgeois. L'idée qu'il avait, qu'il continuait d'avoir d'Annette, était empoisonnée de soupçons dégradants. Au lieu d'être plus sûr d'une femme qui lui livrait son secret avec une entière loyauté, il était moins sûr d'une femme dont la faiblesse passée lui était révélée. Il doutait de sa fidélité à venir. Il pensait à cet autre homme vivant, qui l'avait eue, dont il aurait l'enfant. Il avait peur d'être dupe. Il avait peur d'être ridicule. Il était mortifié, et ne pouvait pardonner.

Dès qu'Annette se rendit compte du dangereux combat qui se livrait dans l'esprit de Julien et qu'elle vit menacé l'espoir qu'elle avait formé, elle trembla. Elle était prise à fond par l'amour qu'elle avait amorcé. Toute sa force d'aimer, toute sa capacité de bonheur, elle les avait placés sur ce Julien. Et en vérité, elle se trompait à moitié. Mais elle ne se trompait qu'à moitié. Julien n'était pas indigne d'elle, ses qualités étaient réelles, elles méritaient l'amour. Si différents qu'ils fussent, ils auraient pu vivre ensemble, avec un peu d'efforts mutuels pour se comprendre et pour se tolérer,--sans doute en souffrant un peu; mais était-ce trop payer de ce peu de souffrance une solide tendresse? Annette lui eût fait du bien, elle l'eût revigoré, elle eût été le grand souffle de confiance en la vie, qui eût gonflé ses voiles, et qui l'aurait poussé où jamais il n'aborderait sans elle. Et la tendresse délicate de Julien, son respect pour la femme, sa pureté morale, même cette candide foi religieuse, qu'Annette ne partageait pas, lui eussent été sains, ils eussent mis dans sa nature passionnée un fond de sécurité, la paix du home et de l'âme dont on est sûr...

Ah! misère des cœurs qui, par un malentendu que leur passion exagère, gâchent leur destinée, et le savent, et se le reprochent, et se le reprocheront toujours, mais ne céderont jamais sur ce qui les sépare: justement parce qu'ils s'aiment trop pour se faire une concession morale, que dédaigneusement ils consentiraient à des indifférents!...

Annette se tourmentait maintenant des inquiétudes qu'elle avait fait lever dans l'esprit de Julien. Julien avait-il raison?... Elle n'était pas infatuée de son propre jugement. Elle cherchait à comprendre les autres façons de juger. Son caractère n'était pas tout à fait formé; son instinct moral était fort, mais ses idées pas encore fixées; elle s'accordait le droit de les réviser. Toute jeune, elle avait reconnu factice la morale de son entourage; et elle n'avait trouvé rien sur quoi s'appuyer, rien que sa raison, qui l'avait souvent abusée. Elle cherchait toujours; elle cherchait d'autres pensées, où elle pût respirer. Et quand elle rencontrait une conscience sincère, comme celle de Julien, elle la scrutait avidement: cette voix répondrait-elle à l'appel de son cœur? Elle aspirait à croire, la révoltée! Elle cherchait, elle cherchait sa patrie morale.. Qu'elle eût souhaité d'entrer dans celle de Julien, de souscrire à ses lois, même si elles la condamnaient! Mais il ne suffit pas de souhaiter. Elle ne le pouvait pas. Ce que voulait Julien, non, ce n'était pas humain!

Elle lui dit tendrement:

--Je comprends que vous me jugiez, comme jugerait le monde. Je ne vous le reproche pas. J'admire les forces conservatrices et le rigorisme de leurs lois. Elles ont leur place dans l'ensemble, et, je le sais, leurs racines sont profondes dans votre race. Il est naturel que vous y obéissiez. Je les respecte en vous... Mais je ne saurais, mon ami, par tous les efforts de ma volonté, renier une action, même blâmée par tous, qui m'a donné mon enfant.... Cher Julien, comment renier ce qui fut ma seule consolation, la joie la plus pure, peut-être, que le ciel m'accordera, de ma vie?... Ne cherchez pas à la flétrir, mais plutôt, si vous m'aimez, partagez mon bonheur! Il n'a rien qui vous fasse injure!...

Elle sentait, en parlant, qu'il ne comprenait pas; elle l'irritait davantage. Et elle était navrée. Que faire cependant? Lui mentir? C'était trop déjà qu'elle eût examiné cette ressource humiliante.... Mais laisser la lézarde s'élargir dans l'affection si chère?... C'était comme si la déchirure s'étendait dans son cœur.--Elle était dans les transes, chaque fois qu'elle se retrouvait en face de Julien: qu'allait-elle aujourd'hui lire sur son visage?...

Et lui, avec cette lâcheté des hommes qui sont certains d'être aimés, il en abusait; il savait qu'il lui faisait du mal, et il le lui faisait. À son tour, il éprouvait son pouvoir. Et il tenait moins à elle, maintenant qu'il était sûr qu'elle tenait à lui...

Tout, elle comprenait tout! Elle se désolait d'avoir livré sa faiblesse. Et elle continuait. Elle s'abandonnait à un sentiment superstitieux: si le destin voulait qu'elle fût la femme de Julien, elle le serait, quoi qu'elle dît; quoi qu'elle dît, elle le perdrait, si c'était son destin...

Mais secrètement, elle voulait croire qu'en échange de sa soumission, le destin la favoriserait, Julien serait touché...

--Je me mets dans tes mains. Pour cela, m'aimeras-tu moins?...

Il se faisait un travail singulier dans l'esprit de Julien. Il l'aimait--non, il la désirait toujours autant,--et qui sait?... (Mais il ne voulait pas savoir...)--Bref, il la voulait toujours. Mais il était sûr maintenant que non seulement sa mère ne consentirait jamais à ce qu'il l'épousât, mais que lui-même ne s'y résoudrait pas. Pour beaucoup de raisons: rancune, vanité blessée, blâme moral, qu'en-dira-t-on, répulsion jalouse... Toutefois, il préférait ne pas insister sur ces raisons... «C'est bon, on vous connaît! Mais ne vous montrez pas!...» Son esprit arrangeait des expédients pour satisfaire à la fois ses raisons cachées et ses désirs....--Annette, dans le passé, s'était affirmée, en amour, femme libre. Il ne l'approuvait pas. Non; mais enfin, puisqu'elle était ainsi, pourquoi ne le serait-elle pas encore, avec lui qu'elle aimait?

Il ne le lui dit pas aussi crûment. Il allégua les impossibilités du mariage--(il en naissait de nouvelles, à mesure qu'elle les réfutait):--obstacles insurmontables, opposition de sa mère, nécessité de vivre avec sa mère, sa situation gênée, Annette habituée à la richesse, au monde... (La pauvre Annette, réduite depuis deux ans à courir le cachet!...) la différence d'esprit et de tempérament... (Ce dernier argument surgit tout à la fin, à l'effroi découragé d'Annette, quand elle croyait avoir surmonté les autres...) Avec une mauvaise foi obstinée, Julien se dépréciait, pour mieux se différencier. Il y avait de quoi rire et pleurer! C'était pitoyable, de le voir chercher tous les mauvais prétextes pour s'esquiver; et elle, oubliant sa fierté, feignait de ne pas comprendre, s'épuisait à trouver des réponses, luttait fiévreusement pour qu'il ne s'éloignât pas.

Il ne s'éloignait pas. Il ne refusait pas de prendre. Il refusait de donner...