L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 9
L’appât était plus profond. Annette, sans être coquette, était suffisamment servie par ses instincts. Riches et forts, ils n’avaient pas besoin qu’on leur dît ce qu’il fallait faire: leur action était sûre, car la volonté ne s’en mêlait pas. Tandis que, souriante, engourdie, comme tassée dans sa vie intérieure, elle se laissait aller au flot agréable d’une songerie indistincte, qui ne l’empêchait pas de voir et d’entendre, en un vague voluptueux, son corps parlait pour elle; une puissante attraction s’exhalait de ses yeux, de sa bouche, de ses membres frais et robustes, de la jeunesse de son être chargé d’amour, comme une glycine en fleur. Le charme était si fort que nul, en la voyant, (à moins qu’il ne fût une femme), n’eût songé qu’elle fût laide. Et si elle parlait peu, il suffisait de quelques mots çà et là, dans un entretien vide, pour évoquer des horizons d’esprit inaccoutumés. Aussi n’offrait-elle pas moins aux désirs de ceux qui cherchaient l’âme qu’aux convoitises de ceux qui avaient reconnu en ce corps assoupi (eau qui dort) les richesses du plaisir qui s’ignorent.
Elle, ne semblait pas voir; mais elle voyait très bien. C’est un don féminin. Il était, chez Annette, complété par une vigueur d’intuition, qui est souvent le propre d’une forte vitalité, et qui, sans gestes ni paroles, perçoit immédiatement le langage d’être à être. Quand elle semblait distraite, c’était qu’elle l’écoutait. Ombreuse forêt des cœurs!... Ils étaient--eux et elle--à la chasse. Chacun cherchait sa piste. Après avoir quelque temps flotté de l’une à l’autre, Annette choisit la sienne.
Les jeunes hommes entre qui se limitait son choix appartenaient à cette bourgeoisie riche, intelligente, active, d’idées avancées, (ils le croyaient du moins), dont avait fait partie Raoul Rivière. On était peu après la tornade de l’Affaire Dreyfus. Elle avait rapproché des hommes de milieux de pensée différents, mais qu’un commun instinct de justice sociale avait groupés ensemble. Cet instinct, comme on vit par la suite, n’était pas très résistant. L’injustice sociale se borna pour lui à une seule injustice. Exemple en avait été, entre mille, ce Rivière, que les iniquités du monde n’empêchaient pas de dormir, qui même avait su conclure, sans troubles de conscience, de fructueuses affaires avec le Sultan, au temps que Sa Hautesse opérait froidement, dans le silence de l’Europe complaisante, le premier massacre des Arméniens,--et qui, très sincèrement, avait été bouleversé par la fameuse Affaire. Il ne faut pas trop demander aux hommes! Quand ils ont combattu pour la justice, une fois dans leur vie, ils sont époumonnés. Du moins, ils ont été justes, un jour: il faut leur en savoir gré. Ils s’en savent gré, eux-mêmes. La société de Rivière, les familles dont les fils étaient aujourd’hui les amoureux d’Annette, n’avaient aucun doute sur les mérites qu’ils s’étaient acquis dans le championnat du Droit, et sur l’inutilité de les renouveler par des efforts nouveaux. Ils restaient, une fois pour toutes, l’équipe du Progrès, les bras croisés.
D’esprit assez apaisé, d’ailleurs, sur le terrain international, à cette heure passagère où les luttes civiques avaient à peu près éteint les haines nationales; à part un vieux tison d’anglophobie, que la guerre des Boers faisait encore fumer,--d’un patriotisme atténué, très peu militariste,--portés à la tolérance et à la bonne humeur, car ils s’étaient bien pourvus, étant du parti vainqueur,--ils donnaient l’impression d’une société facile à vivre, à la morale large, vaguement humanitaire, plus certainement utilitaire, sceptique, sans grands principes, mais sans grands préjugés... (Il ne fallait pas s’y fier!...) Ils comptaient dans leurs rangs quelques catholiques libéraux, pas mal de protestants, un plus grand nombre de Juifs, et un gros de bonne bourgeoisie française, indifférente à toute religion et y ayant substitué la politique; elle portait des étiquettes variées, mais ne s’écartant guère du républicanisme qui, ayant duré trente ans, commençait à devenir une forme--la plus pratique--du conservatisme. Le socialisme y était représenté aussi; mais c’était par de jeunes bourgeois, riches et intellectuels, qu’avaient conquis la langue dorée et l’exemple de Jaurès. Il en était encore à sa lune de miel avec la République.
Annette ne s’était jamais sérieusement intéressée à la politique. Sa forte vie intérieure ne lui en laissait pas le temps. Mais elle avait passé, comme les autres, par son heure d’exaltation pendant «l’Affaire». Son amour pour son père la modelait à l’image de ce qu’il sentait. Elle était prédisposée, par l’élan de son cœur et par l’instinct de liberté qu’elle portait dans son sang, à se trouver toujours du parti des opprimés. Elle avait donc connu des moments d’émotion passionnée, quand Zola et Picquart affrontaient la grande Bête--l’opinion déchaînée; et il n’était pas impossible que, comme plus d’une jeune fille, en passant le long de la prison du Cherche-Midi, son cœur n’eût battu pour celui qui y était enfermé. Mais ces sentiments étaient peu raisonnés; et Annette n’avait pu s’obliger à un examen critique de «l’Affaire». La politique la rebutait; quand elle avait tenté d’y regarder de près, elle s’en était aussitôt écartée par un mélange d’ennui et de répugnance, qu’elle ne cherchait pas à analyser. Son regard était trop franc pour ne pas avoir entrevu la somme de petitesses et de malpropretés, qui se répartissent à peu près également de l’un et de l’autre côtés. Moins sincère que ses yeux, son cœur voulait continuer à croire que le parti qui soutenait les idées de justice devait être composé des hommes les plus justes. Et elle se reprochait ce qu’elle nommait sa paresse à mieux connaître leur action. C’est pourquoi elle se contraignait, à leur égard, à une sympathie d’attente,--comme à l’exécution d’une page de musique nouvelle, que garantit un nom autorisé, un auditeur respectueux, qui ne la comprend pas, fait crédit aux beautés que, plus tard, il découvrira, peut-être...
Annette, étant loyale, croyait à la vertu des étiquettes, ignorant que nulle part la fraude n’est plus courante que dans le commerce des idées. Elle attribuait encore quelque réalité aux _ismes_ de fabrique, dont le cachet distingue les divers crus politiques; et elle était attirée par ceux qui annonçaient les partis avancés. Une secrète illusion lui faisait espérer que c’était de ce côté qu’elle aurait le plus de chances de rencontrer le compagnon. Habituée à l’air libre, elle allait vers ceux qui le cherchaient, comme elle, hors des vieux préjugés, des manies séculaires, et de l’étouffement de la maison du passé. Elle ne disait point de mal de la vieille demeure. Des générations y avaient abrité le rêve de leur vie. Mais l’air était vicié. Y reste qui voudra! Il fallait respirer. Et elle quêtait des yeux l’ami qui l’aiderait à reconstruire, saine et claire, sa maison.
Dans les salons qu’elle fréquentait, il ne manquait pas de jeunes hommes capables, semblait-il, de la comprendre et de l’aider. Avec ou sans étiquette, beaucoup avaient l’esprit hardi.--Mais le malheur voulait que leur hardiesse ne fût pas orientée vers les mêmes horizons. Comme dit le philosophe, «l’élan vital» est limité. Il ne s’exerce jamais, à la fois, de tous les côtés. Rares, infiniment, sont les esprits qui projettent leur lumière tout autour, en marchant. La plupart de ceux qui ont réussi à allumer leur lanterne (et ils ne sont pas nombreux!) tiennent leur fanal braqué devant eux, sur un point, un seul point; et autour, ils ne voient goutte. On dirait même que l’avance dans une direction soit presque toujours payée par un recul dans une autre. Tel qui, en politique, est un révolutionnaire, est, en art, un conservateur poncif. Et s’il s’est dépouillé d’une poignée de ses préjugés, (de ceux auxquels il tenait le moins), il n’en serre que plus avarement les autres contre sa peau.
Nulle part ne s’accusaient mieux les inégalités de cette marche cahotante que dans l’évolution morale des deux sexes. La femme qui, s’efforçant de rompre avec les errements du passé, s’engageait sur un des sentiers qui menaient à la société nouvelle, y rencontrait rarement l’homme qui voulait aussi fonder le monde nouveau. Il prenait une autre route. Et si leurs chemins grimpants devaient finir, peut-être, par se réunir là-haut, pour l’instant, ils se tournaient le dos. Cette divergence de buts était surtout frappante, à cette époque, en France, où l’esprit féminin, plus longtemps retenu en arrière, était en train de prendre, depuis quelques années, une soudaine avance, dont les hommes d’alors ne se rendaient pas compte. Les femmes, elles-mêmes, n’en avaient pas toujours une exacte mesure, jusqu’au jour où le heurt d’une expérience personnelle leur révélait le mur qui les séparait de leurs compagnons. Le choc était rude.--Annette devait, à ses dépens, faire la découverte du douloureux malentendu.
* * * * *
Parmi les âmes flottantes, dont l’essaim l’entourait, ses yeux, ses yeux distraits qui, sans qu’on s’en doutât, faisaient le tour de chacune, venaient de fixer leur choix. Mais ils ne l’avaient point dit. Elle tâchait de se donner le plus longtemps possible l’illusion d’hésiter encore. Quand on n’a plus la peine de prendre la décision, c’est alors qu’il est doux de se murmurer:
--«Rien ne me tient encore», et, pour la dernière fois, de laisser grandes ouvertes toutes les portes de l’espoir.
Ils étaient deux, surtout, entre qui elle aimait à laisser suspendu son avenir,--bien qu’elle sût très bien celui qu’elle avait choisi: deux jeunes hommes de vingt-huit à trente ans, Marcel Franck et Roger Brissot. Tous deux de bourgeoisie aisée, de manières distinguées, aimables, intelligents, mais de milieux d’esprit et de caractères différents.
Marcel Franck, de famille à demi israélite, avait un de ces types séduisants, que donnent parfois les mariages mixtes entre individus bien choisis des deux races. De taille moyenne, mince, fin, élégant, il avait les yeux bleus dans la face d’un blanc mat, le nez un peu busqué, une petite barbe blonde; le profil allongé, légèrement chevalin, rappelait Alfred de Musset. Il en avait aussi le regard spirituel, caressant, qui tantôt câlinait, tantôt déshabillait. Son père, riche commerçant en draps, homme d’affaires avisé et de passions robustes, qui avait le goût de l’art nouveau, patronnait de jeunes revues, achetait du Van Gogh et du douanier Rousseau, avait épousé une belle Toulousaine, second prix de comédie au Conservatoire, quelque temps en vedette chez Antoine et Porel, qui, d’abord prise d’assaut, et puis en justes noces, par le vigoureux Jonas Franck, avait abandonné la scène en plein succès, pour tenir intelligemment, en même temps que les affaires de son mari, un salon littéraire, bien connu des artistes. Le ménage, très uni, où, d’un tacite accord, chacun ne regardait pas de trop près la conduite de l’autre,--où chacun savait, d’ailleurs, dans l’intérêt commun, ménager le qu’en-dira-t-on,--avait élevé le fils unique dans une atmosphère d’intelligence tolérante et aiguisée. Marcel Franck y avait appris qu’il est une harmonie du travail et du plaisir, et qu’en leur savante union réside l’art de la vie. Il ne cultivait pas moins cet art que les autres, où il était devenu un très fin connaisseur. Attaché à la direction des musées nationaux, il s’était fait un renom précoce, comme écrivain d’art. Autant que les tableaux, il savait observer les figures vivantes, de son regard paresseux, pénétrant, insolent, indulgent. Et, parmi les jeunes hommes qui courtisaient Annette, il était celui qui lisait le mieux en elle. Elle le savait bien. Quelquefois, au sortir d’une de ses songeries distraites, où, dans un entretien, elle suivait de tout autres pensées que celles qu’elle exprimait, elle rencontrait ses yeux curieux, qui avaient l’air de lui dire:
--Annette, je vous vois nue.
Et le plus étonnant, c’est qu’elle n’en était pas gênée, elle, la pudique Annette. Elle avait envie de répondre:
--Comment me trouvez-vous, ainsi?
Ils échangeaient un sourire d’intelligence. S’il la voyait sans voiles, c’était de peu d’importance: elle savait qu’elle ne serait jamais à lui. Marcel lisait cette certitude en elle. Il n’en était pas troublé. Il pensait:
--On verra bien!
Car il connaissait _l’autre_.
_L’autre_,--Roger Brissot, avait été son camarade de lycée. Franck s’expliquait parfaitement qu’Annette le préférât... Pour commencer, du moins... («Ensuite?... Ça, c’est une autre affaire!...»)--Brissot était beau garçon, une belle figure claire, l’expression franche, de gais yeux bruns, les traits réguliers, un peu forts, la face pleine, les dents saines,--rasé, une abondance juvénile de cheveux noirs, relevés sur le front intelligent par la raie de côté. Grand, la poitrine large, les jambes longues, les bras musclés, il avait une aisance de mouvements et le geste animé. Il parlait bien, très bien, d’une voix chaude, musicale, un peu basse et cuivrée, qu’on aimait,--qu’il aimait. Rival d’études de Franck, d’une intelligence vive, facile, brillante, habitué aux succès de l’esprit, il n’avait pas moins de goût pour les jeux du corps. En Bourgogne, où les propriétés de sa famille--bois et vignes--touchaient à la maison de campagne des Rivière, il était intrépide marcheur, chasseur, bon cavalier. Annette l’avait jadis rencontré, plus d’une fois, dans ses promenades. Mais en ce temps, elle se souciait peu d’un compagnon, elle aimait à aller seule; et Roger, lui aussi, dans ces mois de plein-air, lâché hors de Paris, faisait le jeune Hippolyte; il affectait de préférer son cheval et son chien à une fille. Ils n’avaient guère échangé, en passant, que des saluts et des regards. De ceux-ci, tout n’avait pas été perdu. Il leur en était resté d’agréables images et la vague attraction de deux êtres physiquement bien appariés.
La famille Brissot y avait songé. Non moins que les personnes, les biens semblaient faits pour se joindre. Pourtant les relations de voisinage, tant que vécut Raoul Rivière, étaient restées polies, mais froides et assez lointaines. Par une curieuse bizarrerie, Rivière qui, pour le libre esprit, ne l’eût cédé à personne, avait, comme architecte, presque toute sa clientèle, jusqu’à l’Affaire Dreyfus, dans l’aristocratie et le camp réactionnaire: et comme il était trop habile pour ne pas leur servir la messe, et même (sans métaphore) pour ne pas y aller, lorsque c’était utile pour se faire bien noter, il passait pour réac, voire pour clérical (ce qui le faisait bien rire!) aux yeux des républicains radicaux de sa province. Or, les Brissot étaient des piliers du radicalisme. Cette famille de robe--avocats, procureurs,--qui s’enorgueillissait d’être républicaine depuis plus d’un siècle, (elle l’était en effet, au temps de la Première République, mais oubliait de mentionner que l’aïeul, ex-Conventionnel, avait reçu l’ordre du Lys, au retour des Bourbons), croyait à la République, comme d’autres croient à Dieu le Père; et elle se considérait comme liée par ses traditions: noblesse oblige! Aussi avait-elle estimé de son devoir de manifester son blâme austère à Raoul Rivière, en le tenant à distance: ce dont il ne s’était point affecté, car il n’attendait d’eux aucune commande.--Vint la fameuse Affaire, où Rivière, on l’a vu, se trouva, sans y avoir songé, dans le parti du Progrès. Il s’en vit, en un instant, blanchi; on passa l’éponge sur le passé; on découvrit même à Rivière de hautes qualités civiques et républicaines, dont il ne se serait pas douté, mais dont il eût certainement tiré un bon parti, si la mort n’était venue troubler ses plans.
Ceux des Brissot n’en souffrirent point. Ces grands républicains, qui avaient su, au cours d’un siècle, mener de front le respect de leurs principes et celui de leurs intérêts, étaient riches, et, naturellement, songeaient à l’être davantage. On savait que Rivière avait laissé à sa fille une jolie fortune. On eût été bien aise de joindre sa propriété de Bourgogne aux biens Brissot qu’elle eût heureusement complétés. Mais pour des gens qui avaient les principes des Brissot, les raisons de fortunes ne venaient qu’en second,--même quand il arrivait qu’on y pensât en premier: en question de mariage, la jeune personne devait d’abord entrer en ligne de compte.--La jeune personne, en l’occurrence, répondait à toutes les exigences. Annette satisfaisait par ce qu’on savait d’elle, par ses allures sérieuses, par ce qu’on avait appris de son dévouement à son père. Elle frappait par son intelligence, par sa simplicité. Elle avait dans le monde une tenue parfaite. Du calme. Assez d’esprit. Une bonne santé. Sans doute, trouvait-on un peu d’affectation dans ses travaux de Sorbonne, ses recherches, ses diplômes. Mais on pensait que c’étaient des passe-temps de jeune fille intelligente qui s’ennuie, et qu’elle laisse de côté, à son premier enfant. Et il ne déplaisait pas aux Brissot de montrer qu’ils aimaient les lumières, même chez une femme,--pourvu, naturellement, qu’elles ne fussent pas gênantes. Dieu merci! Annette ne serait pas la première intellectuelle de la famille. Madame Brissot la mère, et la sœur de Roger, Mademoiselle Adèle, avaient la réputation,--justifiée en un sens,--d’être femmes de tête, non moins que femmes de cœur, qui savaient prendre part à la vie de pensée, comme à la vie d’action des hommes de leur maison. L’intellectualité d’Annette était une garantie que, du moins, (le grand point!) il n’y avait de son côté nul danger clérical. Pour le reste, elle trouverait dans sa nouvelle famille l’affectueuse tutelle, qui saurait la garder de toute exagération. La chère enfant n’aurait aucune peine à s’incorporer à ceux dont elle prendrait le nom: elle n’avait plus de parents, et serait trop heureuse de se mettre sous l’égide d’une seconde mère et d’une sœur un peu plus âgée, qui déjà ne demandaient qu’à la diriger. Car les dames Brissot, qui étaient bonnes observatrices, jugeaient Annette vraiment bien sympathique, tout à fait distinguée, douce, polie, réservée, timide, (de leur point de vue, ce n’était pas un mal), un peu froide, (c’était presque une vertu).
Ce fut donc avec l’adhésion de toute la famille, préalablement consultée, que Roger fit sa cour. Il ne lui cachait rien, sûr qu’il en serait toujours approuvé. Ce grand garçon était idolâtré des siens. Il le leur rendait bien. Dans la famille Brissot, on pratiquait l’admiration mutuelle. Il y avait une hiérarchie; mais chacun avait son prix. Il fallait reconnaître qu’ils étaient tous assez bien partagés, du côté de l’esprit, comme des avantages du corps et de la fortune. Ils le reconnaissaient, mais de bonne grâce, en gens bien élevés. Ils ne le manifestaient point à ceux que, notoirement, ils jugeaient inférieurs. Mais il n’y avait aucun moyen d’en douter, à la douce certitude qui se lisait sur leurs traits. De toutes leurs certitudes, Roger était la plus certaine. Il était leur orgueil le plus tendre, et peut-être le plus justifié. L’arbre Brissot n’avait jamais porté de fruit plus réussi. Roger avait les meilleurs dons de sa race; et s’il en avait aussi les défauts, ils n’étaient point choquants: sa bonne grâce, sa jeunesse les faisait oublier. Il était plein de talent: tout lui était facile, mais surtout la parole. L’éloquence était un des fiefs de la famille. Elle comptait déjà un maître du barreau; et tous avaient, de naissance, le goût du bien dire. Il eût été injuste de prétendre, que, comme ces paroliers du Midi, ils eussent besoin de parler pour penser. Mais ils avaient besoin de parler: c’était incontestable. Leurs facultés réelles s’épanouissaient en phrases; le silence les eût atrophiées. Le père de Roger, qui avait été un des plus illustres bavards dont se fût honorée la tribune de la Chambre, et à qui ses électeurs avaient joué le mauvais tour de ne pas le renommer, étouffait de son éloquence rentrée; et Roger, alors âgé de six ans, lui disait naïvement, quand ils étaient tous deux seuls, au foyer:
--Papa, fais-moi un discours!
Il en faisait à présent, pour son compte. Sa jeune réputation avait été brillamment établie, d’emblée, dans les conférences d’avocats, au Palais. Comme tous les Brissot, il avait orienté ses dons vers la politique. Les meetings de l’Affaire Dreyfus lui furent un tremplin excellent; il se jeta dans l’arène, il y discourut à toute volée. La fougue juvénile, la bravoure, la parole débordante et choisie de ce beau garçon lui attirèrent les sympathies enthousiastes des jeunes femmes Dreyfusistes et de beaucoup de ses cadets. Les Brissot, toujours désireux de ne pas se laisser distancer sur la route du Progrès, mais très préoccupés de ne jamais faire un pas de trop, ni trop tôt, en avant,--après avoir prudemment prospecté le terrain, aiguillèrent leur fils, leur jeune gloire, sur la voie du socialisme bien-pensant. Roger, le nez sur la piste, de lui-même s’y rendait. Comme les meilleurs de la jeunesse de son temps, il était sous la fascination de Jaurès, et s’efforçait de modeler son action oratoire sur la parole splendide du grand rhéteur, pleine de visions prophétiques et de mirages illusoires. Il proclama le devoir du rapprochement entre le peuple et les intellectuels. Ce lui fut un thème de discours fort éloquents. Si le peuple--qui manquait de loisirs--n’en connut pas grand’chose, ils émurent les loisirs de la jeune bourgeoisie. Avec les souscriptions et l’aide personnelle d’un petit groupe d’amis, Roger fonda un cercle d’études, un journal, un parti. Il y dépensa beaucoup de temps et un peu d’argent. Les Brissot, qui savaient compter, savaient aussi dépenser à propos. Il leur plaisait de voir leur fils devenir le leader de la nouvelle génération. Ils préparaient le terrain pour les prochaines élections. Roger avait sa place marquée dans la Chambre future. Il ne l’ignorait pas. Habitué dès l’enfance à voir les siens croire en lui, il y croyait aussi; et, sans savoir au juste quelles étaient ses idées, il avait en elles une foi absolue. Aucune outrecuidance. Il était plein de lui, mais si naturellement! Tout lui réussissait; il y était si habitué qu’il ne songeait même pas à s’en enorgueillir; mais il eût été stupéfié qu’il en fût autrement; ses dogmes les plus certains en eussent reçu une sérieuse atteinte. Qu’il était donc sympathique! Égoïste sans le savoir, et sans fond, naïvement, bon garçon, beau garçon, disposé à donner, mais résolu à recevoir, et ne concevant pas que rien pût lui être refusé, simple, gentil, cordial, exigeant, attendant que le monde se mît à ses pieds... Il était vraiment très attrayant.
* * * * *
Annette subit l’attrait. Elle le jugeait assez bien, mais elle ne l’en aimait que mieux. Elle souriait de ses faiblesses, qui lui étaient infiniment chères. Il lui semblait que, par là, il était moins homme et plus enfant. Son cœur se réjouissait qu’il fût l’un et l’autre. Un charme de Roger était qu’il ne cachait rien; il se montrait tout entier. Le naïf contentement qu’il avait de lui-même lui prêtait un naturel parfait.
Il se livra d’autant mieux qu’il s’était épris d’Annette. Ardemment, sans réserves. Il n’aimait rien à demi. Mais il ne voyait rien qu’à moitié.
Il s’enflamma pour elle, un soir que dans un salon il avait été très éloquent. Annette n’avait rien dit; mais elle avait merveilleusement écouté. (Du moins, il le pensait). Ses yeux intelligents lui rendaient sa propre pensée plus claire et plus ailée. Son sourire lui donnait la joie de ce qu’il avait si bien dit, et celle plus douce encore de la sentir partagée... Qu’elle était belle ainsi, celle qui l’écoutait! Quel admirable esprit, quelle âme exceptionnelle se lisaient en ces yeux attentifs et parlants, en ce sourire qui avait tout compris!... Bien qu’il fût seul à parler, il avait l’illusion qu’il parlait avec elle. En tout cas, il ne parlait plus que pour elle; et il se sentait soulevé au-dessus de lui-même par ce dialogue intérieur, par l’échange mystérieux de ces muettes reparties...