L'âme enchantée I: Annette et Sylvie

Part 8

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La tendre et rusée avait d’autres moyens de se faire pardonner. Elle demanda à Annette de l’aider à s’établir à son compte. Cette «jeunesse» de vingt ans voulait être maîtresse chez soi, ne plus être commandée, commander à son tour,--ne fût-ce qu’à son mannequin. Annette fut enchantée d’avoir à donner de l’argent. Les deux sœurs firent des devis ensemble, discutèrent à perte de vue sur l’installation, coururent les jours suivants pour chercher un logement, puis pour choisir les meubles et le matériel, puis pour le mettre en place, puis pour se mettre en règle avec l’administration, dressèrent pendant des soirées des listes de clientèle, firent projet sur projet, démarche sur démarche:--si bien qu’Annette finit par avoir l’illusion que c’était elle qui s’établissait avec Sylvie. Et elle en oublia que leurs vies allaient se séparer.

* * * * *

Les clientes ne tardèrent pas à se montrer chez Sylvie. Annette promenait dans ses visites les plus jolies robes de la petite couturière, et chantait ses louanges. Elle réussit à lui envoyer plusieurs jeunes femmes de son monde. Sylvie, de son côté, exploitait sans scrupules les adresses des clientes de ses anciennes patronnes. Elle était cependant assez sage pour ne pas vouloir élargir trop vite le cercle de ses opérations. Peu à peu. La vie est longue. On a le temps... Elle aimait le travail, mais non jusqu’à la manie de certaines fourmis humaines--et surtout féminines--qu’elle avait vues se tuer à la tâche. Elle entendait bien réserver sa place au plaisir. Le travail en est un. Mais il n’est pas le seul. «_De tout, un peu_.» Sa devise de petit appétit, mais friand et curieux...

En peu de temps, sa vie fut si remplie qu’il n’en resta plus beaucoup pour Annette. Sylvie lui gardait bien, quoi qu’il advînt, sa part; elle y tenait. Mais pour le cœur d’Annette, une part était peu. Elle ne savait pas se donner à moitié, ou au tiers, ou au quart. Il lui fallut apprendre que le monde est, dans ses affections, comme un petit marchand: il les livre, au détail. Ce fut long à comprendre, plus long à accepter. Elle n’en était encore qu’aux premières leçons.

Elle souffrit, sans le dire, de se voir, peu à peu, éliminée des journées de Sylvie. Sylvie n’était plus jamais seule, chez elle, à l’atelier. Et bientôt, elle ne le fut plus, en dehors du métier. Elle avait repris un ami. Annette se replia. Sa tendresse pour sa sœur la défendait maintenant contre le dépit jaloux et la sévérité des jugements de naguère. Mais elle ne la défendait pas contre la mélancolie. Sylvie, qui l’aimait assez pour avoir, malgré sa légèreté, l’intuition de la peine qu’elle causait, s’arrachait, de temps en temps, à la farandole de ses occupations, sérieuses ou plaisantes,--et tout d’un coup, au milieu d’un travail, ou bien d’un tête-à-tête, elle plantait là les affaires pressées, et courait chez Annette. Alors, c’était un tourbillon de tendresse qui passait. A l’heure où elle passait, cette tendresse n’était pas moindre chez Sylvie que chez Annette. Mais elle passait; et quand le tourbillon remportait à ses affaires ou bien à ses plaisirs Sylvie, repue d’Annette, Annette, reconnaissante du petit ouragan d’amoureux bavardage, de folles confidences, d’embrassades rieuses, qui l’avait visitée, soupirait, se retrouvant plus seule et plus troublée.

* * * * *

Ce n’étaient pourtant pas les occupations qui lui manquaient. Ses journées étaient aussi pleines que celles de Sylvie.

Sa vie, sa double vie, intellectuelle et mondaine, interrompue depuis la mort du père, avait repris son cours. Les besoins de son esprit, qu’avaient refoulés, pendant la dernière année, les exigences du cœur, s’étaient réveillés plus forts. Autant pour combler les heures creusées par l’absence de Sylvie que parce qu’en une riche nature l’intelligence est mûrie par les expériences de la vie passionnelle, elle s’était remise à ses études de sciences; et elle s’étonnait d’y porter un regard plus clair qu’elle ne l’avait, avant. Elle s’intéressait à la biologie, et projetait une thèse sur les origines du sentiment esthétique et ses manifestations dans la nature.

Elle avait renoué aussi ses relations de société; elle retournait dans le monde qu’elle fréquentait jadis avec son père. Elle y trouvait un plaisir neuf. Plaisir de curiosité, d’esprit plus averti, qui découvrait chez ceux qu’on croyait connaître des aspects imprévus dont on ne se doutait pas. D’autres plaisirs encore, d’un ordre bien différent, les uns dont on convenait, les autres qu’on n’avouait pas: plaisir de plaire, forces obscures d’attraction (de répulsion aussi) qui s’éveillent en nous, qui s’éveillent autour, relations magnétiques qui, sous des mots trompeurs, s’instituent entre les esprits et les corps, sourds instincts de possession qui, par moments, affleurent à la surface égale et monotone des pensées de salons, s’effacent invisibles, mais frémissent au fond...

Le monde et le travail n’occupaient encore que la moindre partie de ses jours. Jamais la vie d’Annette n’était aussi peuplée que lorsqu’elle était seule. Dans les longues soirées et les heures de la nuit, où le sommeil rejette l’âme dans la veille, avec ses pensées hallucinées, comme le flot qui se retire laisse sur le rivage les myriades d’organismes arrachés aux abîmes nocturnes de l’océan,--Annette contemplait le flux et le reflux de sa mer intérieure, et la plage ensemencée. C’était le grand équinoxe du printemps.

Une partie de ces forces qui remuaient en elle ne lui étaient pas neuves; mais en même temps que leur énergie était décuplée, le regard de l’esprit en prenait conscience avec une netteté exaltée. Leurs rythmes contradictoires mettaient au cœur une ivresse, un vertige... Impossible de saisir l’ordre caché dans cette mêlée. Le choc violent de la passion sexuelle, qui avait, en un orage d’été, secoué le cœur d’Annette, laissait un ébranlement durable. Le souvenir de Tullio avait beau être effacé, l’équilibre de l’être était pour longtemps troublé. La tranquillité de sa vie, l’absence d’événements faisaient illusion à Annette: elle eût pu croire qu’il ne se passait rien et répété volontiers le cri nonchalant de ces veilleurs de nuit, dans les belles nuits italiennes: «_Tempo sereno_!...» Mais la chaude nuit couvait des orages nouveaux; et l’air, instable, frémissait de remous inquiets. Un perpétuel désordre. Les poussées des âmes mortes, revivantes, se heurtaient dans cette âme en fusion... Ici, le dangereux héritage paternel, ces désirs qui, d’ordinaire, oubliés, endormis, se levaient brusquement, comme une lame de fond. Là, des forces contraires: une fierté morale, la passion de la pureté. Et cette autre passion de son indépendance, dont Annette avait éprouvé déjà, dans son union avec Sylvie, la gêne impérieuse,--dont elle pressentait, avec inquiétude, les conflits plus tragiques, un jour, avec l’amour. Tout ce travail intérieur l’occupait, la remplissait, pendant les longues journées d’hiver. L’âme, comme la chrysalide, enserrée dans le cocon de la lumière embrumée, rêvait son avenir, et s’écoutait rêver...

Soudain, elle perdait pied. Il se produisait de ces arrêts de conscience, comme l’automne dernier, çà et là, en Bourgogne, de ces vides où l’on sombre... Des vides? Non, ils n’étaient pas vides; mais que se passait-il au fond?... Ces étranges phénomènes, inaperçus, inexistants peut-être avant les dix derniers mois, et qui s’étaient déclenchés surtout depuis la crise passionnelle de l’été, devenaient plus fréquents. Annette avait le sentiment vague que ces gouffres de conscience s’ouvraient aussi la nuit, parfois, pendant qu’elle dormait... de lourds sommeils d’hypnose... Lorsqu’elle en ressortait, elle revenait de très loin; il n’en restait pas un souvenir; et pourtant, on avait la hantise qu’il s’y était passé des choses graves, des mondes, de l’innommable, de l’au-delà de ce qui est permis et tolérable à la raison, bestial et surhumain, comme chez les monstres grecs ou les gargouilles des cathédrales. Une glaise informe, et qui collait aux doigts. On se sentait lié vivant à cet inconnu des songes. Pesait une tristesse, une honte, la lourdeur chaude d’une complicité, qu’on ne pouvait définir. La chair en restait imprégnée d’une odeur fade qui traînait pendant des jours. C’était comme un secret qu’on portait, au milieu des images fugaces de la journée, caché derrière la porte close du front lisse, sans pensées, les yeux indifférents, qui regardent au dedans, et les mains sagement croisées au-dessus du ventre--lac dormant...

Annette portait ce rêve perpétuel, partout où elle allait: dans le mouvement des rues, dans la torpeur studieuse des cours et des bibliothèques, dans l’aimable banalité des entretiens de salon, que relève un grain de flirt et d’ironie. Plus d’un remarquait dans les soirées le regard absent de cette jeune fille qui, distraitement, souriait, moins à ce qu’on lui disait qu’à ce qu’elle se racontait, attrapait au hasard quelques mots qui passaient, et repartait bien loin, écoutant on ne savait quels oiseaux cachés au fond de sa volière.

Si bruyant était le concert du petit peuple intérieur qu’Annette se surprit à l’écouter, un jour que Sylvie, l’aimée, était là devant elle, lui riait, l’étourdissait de son cher bavardage, lui disait... Qu’est-ce qu’elle lui disait?... Sylvie s’en aperçut; elle la secoua en riant:

--Tu dors, tu dors, Annette!

Annette protestait.

--Si, si, je l’ai vu, tu rêves debout, comme un vieux cheval de fiacre. Qu’est-ce que tu fais de tes nuits?

--Polisson!... Et des tiennes, si je te demandais?...

--Des miennes? Tu veux savoir? Très bien! Je vais te raconter. On ne s’ennuiera pas.

--Non! Non! faisait Annette, en riant, tout à fait réveillée.

Elle mettait la main sur la bouche de sa sœur. Mais Sylvie, se dégageant et lui prenant la tête, la regardait dans les yeux:

--Tes beaux yeux de somnambule... Montre un peu ce qu’il y a dedans... Qu’est-ce que tu rêves, Annette? Dis! Dis! Dis ce que tu rêves! Raconte! Allons, raconte!

--Qu’est-ce que tu veux que je raconte?

--Dis à quoi tu pensais.

Annette se défendait, mais elle finissait toujours par céder. Ce leur était à toutes deux un vif plaisir de tendresse--peut-être aussi d’égoïsme--de tout se raconter. Elles ne s’en lassaient point. Annette essayait donc de démêler ses rêves, beaucoup moins pour Sylvie que pour son propre soulagement. Elle expliquait, non sans peine, mais avec un grand scrupule et un sérieux, qui faisait pouffer Sylvie, toutes ses folles pensées,--les naïves, les candides, les baroques, les hardies, et même parfois...

--Eh bien! eh bien! Annette!... Dis donc, quand tu t’y mets!... s’exclamait Sylvie, qui jouait la scandalisée.

Elle n’avait peut-être pas une vie intérieure moins étrange,--(ni plus ni moins que nous tous),--mais elle ne s’en doutait pas, et elle ne s’y intéressait pas, en petite personne pratique, qui croit une fois pour toutes à ce qu’elle voit, à ce qu’elle touche, au rêve sensé et vulgaire de l’existence à fleur de terre, et qui écarte, comme absurde, tout ce qui pourrait l’en troubler.

Elle riait de tout de son cœur, en écoutant sa sœur. Cette Annette, tout de même, qui eût pensé cela! Avec son air innocent, elle vous disait gravement, parfois, des choses énormes. Et puis, elle s’effarait de choses toutes simples, que tout le monde savait. Elle en faisait part à Sylvie, avec une conviction comique. Par là-dessus, Dieu sait quelles idées saugrenues lui passaient par la caboche!... Sylvie la trouvait compliquée, adorable, tordante, fichtre pas débrouillarde. Toujours cette maladie de se mettre martel en tête, pour ce qu’il n’y a qu’à laisser «chanter comme ça vous vient!»

--C’est que, disait Annette, ça chante une demi-douzaine d’airs à la fois!

--Eh bien, c’est amusant, faisait Sylvie. C’est comme à la fête du Lion de Béfort.

--Horreur! criait Annette, se bouchant les oreilles.

--Moi, j’adore ça. Trois ou quatre manèges, des tirs, des trompes de trams, des orgues à vapeur, des cloches, des sifflets, tout le monde qui crie ensemble, on ne peut plus s’entendre, on crie plus fort qu’eux tous, ça ronfle, ça rit, ça roule, ça vous réjouit le cœur...

--Petit populo!

--Mais, mon aristoquée, c’est toi, (tu viens de le dire), c’est toi qui es comme ça! Si ça ne te plaît pas, tu n’as qu’à faire comme moi. Chez moi, tout est rangé. Chaque chose à sa place. Chaque lièvre à son tour!

Et certes, elle disait vrai. Quelque chahut qu’il fît sur la place Denfert, ou dans son petit cerveau, elle savait se retrouver dans l’une comme dans l’autre. Elle eût fait instantanément l’ordre dans le désordre le plus inextricable. Elle savait mettre d’accord tous ses divers besoins, et du corps et du cœur, et de la vie bourgeoise et de celle qui ne l’était pas. A chacun son casier. Comme le lui disait Annette:

--Un meuble à tiroirs... Voilà comment tu es!...

(lui montrant le fameux chiffonnier Louis XV, où les lettres du père avaient été rangées).

--Oui, répondait Sylvie, narquoise, il me ressemblait...

(Ce n’était pas du meuble qu’elle parlait).

--...Au fond, c’est moi _la vraie_...

Elle voulait faire enrager Annette. Mais Annette ne «marchait» plus. Elle n’était plus jalouse de l’hérédité de son père. Elle en avait sa part. Elle l’eût bien cédée. C’était, à certains jours, un hôte assez gênant!...

* * * * *

Elle ne savait comment; mais, cette dernière année, elle avait perdu l’aplomb de son esprit logique et de ses jambes solides, fermement implantés dans le monde réel; et elle ne voyait pas comment elle réussirait à le retrouver. Elle eût donné beaucoup pour chausser les petites bottines de Sylvie qui, sans une hésitation, de leur pas décidé, faisaient claquer sur le sol leurs talons. Elle ne se sentait plus assez rivée à la vie quotidienne, à la vie de tout le monde et de tous les instants. Au contraire de sa sœur, elle était trop prise par son existence intérieure; et elle ne l’était plus assez par celle que le soleil éclaire. Il en serait ainsi, sans doute, tant qu’elle n’aurait pas été happée par le grand piège sexuel, où les rêveurs tombent plus vite et plus maladroitement que les autres. L’heure insidieuse venait. Le filet s’apprêtait...

Mais pour une âme un peu fauve, et de la grande espèce, ce filet même suffirait-il à la tenir longtemps?...

En attendant qu’elle le sût, elle tournait autour,--certes sans y penser: car si elle y eût pensé, elle se fût rejetée en arrière, avec une révolte irritée.--N’importe! Chacun de ses pas la rapprochait du piège...

Elle devait se l’avouer: elle qui, l’année d’avant, affectait à l’égard des hommes la tranquille assurance d’un camarade, sans doute un peu coquet, aimable, mais indifférent,--car d’eux elle ne semblait rien désirer ni craindre,--elle les voyait maintenant avec d’autres yeux. Elle se tenait dans une attitude d’observation et d’attente troublée. Depuis l’aventure avec Tullio, elle avait perdu son beau calme insolent.

Elle savait à présent qu’elle ne pourrait se passer d’eux; et le sourire de son père lui venait aux lèvres, quand elle se rappelait ses déclarations enfantines, à l’idée du mariage. La passion avait laissé dans la chair son dard de guêpe. Chaste et brûlée, naïve et avertie, elle connaissait ses désirs; et si elle les refoulait dans l’ombre de sa pensée, ils marquaient leur présence par le désarroi qu’ils introduisaient dans le reste de ses idées. Toute son activité d’esprit était désorganisée. Ses forces de réflexion étaient paralysées. Au travail, écrivant ou lisant, elle se sentait diminuée. Elle ne pouvait se concentrer sur un objet qu’au prix d’efforts disproportionnés; elle en était, après, épuisée, écœurée. Et elle avait beau faire, le nœud de son attention se défaisait toujours. Dans tout ce qu’elle pensait, s’infiltraient des nuées. Les buts très nets,--trop nets et trop bien en lumière--qu’elle avait fixés à son intelligence, s’estompaient dans le brouillard. La route droite qui devait l’y mener, s’interrompait, à tout instant coupée. Annette, découragée, pensait:

--Je n’arriverai jamais.

Après avoir naguère attribué orgueilleusement à la femme toutes les capacités intellectuelles de l’homme, elle avait l’humiliation de se dire:

--Je me suis trompée.

Sous l’impression de lassitude qui l’oppressait, elle reconnaissait (à tort ou à raison) certaines faiblesses cérébrales de la femme, qui tiennent peut-être à sa déshabitude séculaire de la pensée désintéressée, de cette activité d’esprit objectif et libéré de soi, qu’exige la science ou l’art véritables,--mais plus probablement à la sourde obsession des grands instincts sacrés, dont la nature a mis en elle le riche et lourd dépôt. Annette sentait que, seule, elle était incomplète: incomplète d’esprit, et de corps, et de cœur. Mais de ces deux derniers, elle se parlait le moins possible: ils ne se rappelaient que trop à sa pensée.

Elle était à cette heure de la vie où l’on ne peut plus vivre sans compagnon. Et la femme, moins que l’homme: car en elle, ce n’est pas seulement l’amante, c’est la mère que l’amour éveille. Elle ne s’en rend pas compte: les deux aspirations se fondent en un même sentiment. Annette, sans fixer encore sur aucun ses pensées, avait le cœur gonflé du besoin de se donner à un être, et plus fort et plus faible, qui la prît dans ses bras et qui bût à son sein. A cette idée, elle défaillait de tendresse; elle eût voulu que tout le sang de son corps se convertît en lait, afin de le donner... Bois!... O bien-aimé!...

Tout donner!... Mais non! Elle ne pouvait tout donner. Ce ne lui était pas permis... Donner tout!... Oui, son lait, son sang, son corps, et son amour... Mais tout? toute son âme? toute sa volonté? et pour la vie entière?... Non, cela, elle le savait, elle ne le ferait jamais. Quand elle l’eût voulu, elle ne l’aurait pas pu. On ne peut pas donner ce qui n’est pas à nous,--mon âme libre. Mon âme libre ne m’appartient pas. C’est moi qui appartiens à mon âme libre. Je ne puis en disposer... Sauver sa liberté est beaucoup plus qu’un droit, c’est un devoir religieux...

Il y avait dans ces pensées d’Annette un peu de la raideur morale qu’elle tenait de sa mère. Mais chez elle, tout prenait un caractère passionné; elle eût réchauffé de son sang impétueux les idées les plus abstraites... Son «âme!»... Ce mot «protestant»! (C’était elle qui parlait...--Elle l’employait souvent!...) Est-ce que la fille de Raoul Rivière n’en avait qu’une seule, âme? Elle en avait un troupeau, et, dans le tas, trois ou quatre de belle taille, qui ne s’entendaient pas toujours ensemble...

Toutefois, ce combat intérieur se livrait dans une sphère imprécise. Annette n’avait pas encore eu l’occasion de mettre à l’épreuve ces passions contraires. Leur opposition restait un jeu de l’esprit, ardent, assez émouvant, mais sans risques; on n’était pas forcé de se décider; on pouvait s’accorder le luxe d’essayer en pensée l’une ou l’autre solution.

C’était un sujet de discussions rieuses avec Sylvie, un de ces problèmes du cœur, dont raffole le cœur juvénile, dans les périodes d’oisiveté ou d’attente, jusqu’au jour où la réalité décide brusquement pour vous, sans se soucier de vos élégants arrangements.--Sylvie comprenait très bien le double besoin d’Annette; mais elle n’y voyait, pour son compte, aucune contradiction; il n’y avait qu’à faire comme elle: aimer, quand il vous plaît; être libre, quand il vous plaît...

Annette secouait la tête:

--Non!

--Quoi! non?

Elle refusait de s’expliquer.

Sylvie disait, moqueuse:

--Tu trouves que c’est assez bon pour moi?

Annette se récriait:

--Non, chérie. Tu sais bien que je t’aime, comme tu es.

Mais Sylvie ne se trompait guère. Annette, par affection, se refusait à juger (en soupirant tout bas) les libres amours de Sylvie. Mais pour elle-même, elle en rejetait la pensée. Ce n’était pas seulement le puritanisme maternel qui y eût vu une flétrissure. C’était sa nature «entière», c’était la plénitude même de son Désir, qui se refusait à le morceler en menue monnaie. Malgré l’obscur appel d’une forte vie sensuelle, il lui eût été impossible, à ce moment de sa vie, d’accueillir sans révolte l’idée d’un amour où tout l’être, les sens, le cœur et la pensée, le respect qu’on a de soi, le respect qu’on a de l’autre, le religieux élan de l’âme passionnée, n’eussent pas également leur place au banquet. Donner son corps et réserver sa pensée,--non, il ne saurait en être question... C’était une trahison!... Alors, il ne restait donc qu’une solution, le mariage, l’amour unique? Etait-ce un rêve possible, pour une Annette?

Qu’il fût possible ou non, il n’en coûtait rien de le rêver, par avance. Elle ne s’en privait point.--Elle était arrivée à la lisière du bois de l’adolescence, au bel instant final où, savourant encore l’ombre et l’abri des songes, on voit s’ouvrir dans la plaine, au soleil, les longues routes blanches. Sur laquelle s’inscriront nos pas? Rien ne presse de choisir. L’esprit s’attarde en riant, et il les choisit toutes.--Une jeune fille heureuse, sans soucis matériels, qui rayonne l’amour, les bras pleins d’espérance, voit s’offrir à son cœur la possibilité de vingt vies différentes; et, avant même de se demander:

--«Quelle est celle que je préfère?» elle prend toute la gerbe, afin de la respirer. Annette goûtait, tour à tour, par l’imagination, l’avenir partagé avec tel, et puis tel, et puis tel compagnon, laissant le fruit mordu, en grignotant un autre, puis revenant au premier, en tâtant un troisième,--sans se décider pour aucun.--Age d’incertitude, heureuse d’abord, exaltée, mais qui bientôt connaît aussi des lassitudes, des dépressions accablées, et parfois même le doute désespérant.

Ainsi rêvait Annette sa vie--ses vies à venir. Elle en confiait l’incertaine attente à la seule Sylvie. Et Sylvie s’amusait des indécisions langoureuses et inquiètes de sa sœur. Elle les connaissait peu: car elle avait plutôt l’habitude--(elle s’en vantait, pour scandaliser Annette)--de se décider avant de choisir. Se décider, tout de suite. Après, on a le temps de faire son choix...

--Et au moins, disait-elle, de son air fanfaron, on sait de quoi on parle!

* * * * *

Dans le monde où elle allait, Annette avait de grands succès. Elle était courtisée par la plupart des jeunes gens. Les jeunes filles, dont beaucoup étaient plus jolies, ne lui en savaient pas très bon gré. Elles avaient d’autant plus de raisons d’être froissées qu’Annette ne semblait pas se donner grand mal pour plaire. Distraite, un peu lointaine, elle ne faisait rien pour piquer l’intérêt ou flatter l’amour-propre des hommes qui la recherchaient. Tranquillement installée dans un coin du salon, elle les laissait venir, sans qu’elle parût remarquer leur présence, écoutait en souriant, (on n’était jamais sûr qu’elle avait entendu), et, lorsqu’elle répondait, ne sortait guère d’aimables banalités. Cependant, ils venaient tous, et tâchaient de la captiver: les mondains, les brillants, et les honnêtes jeunes gens.

Les jalouses prétendaient qu’Annette cachait son jeu, et que son indifférence n’était qu’une ruse de coquette avertie; elles faisaient remarquer que, depuis quelque temps, la correction un peu froide d’Annette dans sa mise, avait fait place à d’élégantes toilettes, dont la note fantasque savait habilement, disaient-elles, relever l’ennui de sa laideur endormie. Les méchantes langues ajoutaient que c’était sa fortune plus que ses yeux qu’on courtisait.--Mais, quant à ses toilettes, l’artifice charmant n’en devait pas être attribué à Annette: le goût et l’esprit de Sylvie avaient tout fait. Et, sans doute, Annette était un «beau parti»; mais si sa petite cour, certes, en tenait compte, c’était plutôt la nuance de respect dont se marquaient leurs hommages qu’on devait attribuer à cette considération. Moins pourvue par la fortune, ils ne l’eussent pas moins, mais plus hardiment poursuivie.