L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 7
--Mais, sais-tu ce qu’on va faire? reprit Sylvie, rancunière. On va faire ses paquets, tout de suite, en rentrant, et demain, demain matin, filer par la première poste. Quand il viendra à table, à l’heure du déjeuner, il ne trouvera plus personne... Les oiseaux envolés!... Oh!... et puis... (Elle pouffa) Et moi qui oubliais!... Je lui ai donné rendez-vous, vers dix heures, dans les bois, tout là-haut... Il courra après moi, toute la matinée...
Elle rit de plus belle. Et Annette fit comme elle. Ce leur semblait si drôle, la tête que ferait Tullio, déçu et furieux. Les deux folles!... Leurs peines étaient déjà loin.
--Tout de même, dit Annette, ce n’est pas bien, chérie, de te compromettre ainsi.
--Bah! qu’est-ce que ça fait, pour moi? répliqua Sylvie. Je ne compte pas... Oui, reprit-elle, mordillant au passage la main d’Annette qui lui donnait de petites tapes sur l’oreille, je devrais être plus sage, maintenant que je suis ta sœur... Je le serai, je te promets... Mais toi, sais-tu, ma grande, tu ne l’étais pas beaucoup plus.
--Non, c’est vrai, dit Annette, contrite. Et, j’en ai peur, peut-être, à des moments, que je l’étais encore moins... Ah! fit-elle, se pressant plus étroitement contre sa sœur, que c’est étrange, le cœur! On ne sait jamais, jamais, ce qui va se lever dedans et vous emporter... où?
--Oui, dit Sylvie, l’étreignant, c’est pour ça que je t’aime! Ça souffle fort chez toi!
* * * * *
Elles étaient près de rentrer. Les toits de l’hôtel luisaient sous la clarté lunaire. Sylvie passa le bras autour du cou d’Annette et lui dit, à l’oreille, d’une voix passionnée, avec un sérieux qu’elle ne se connaissait pas:
--Ma grande! je n’oublierai pas ce que tu as souffert, cette nuit,--ce que tu as souffert par moi... Si, si, ne dis pas non!... J’ai eu le temps d’y penser, tandis que je courais à ta recherche, tremblante qu’un malheur... S’il était arrivé!... Ah! qu’est-ce que j’aurais fait!... Je ne serais pas revenue.
--Chérie, fit Annette, saisie, ce n’était pas ta faute, tu ne pouvais pas savoir le mal que tu me faisais.
--Je le savais très bien, je savais que je te faisais souffrir; et même,--Annette, écoute!--et même cela me faisait plaisir!
Annette avait le cœur étreint; et elle songea qu’elle aussi, tout à l’heure, elle se serait délectée à voir souffrir Sylvie, à la faire souffrir jusqu’au sang. Elle le dit. Leurs bras se serrèrent.
--Mais qu’est-ce qu’on a? qu’est-ce qu’on est? se demandaient-elles, honteuses et écrasées, soulagées tout de même de penser que l’autre avait été pareille....
--On aime, dit Sylvie.
--On aime répéta machinalement Annette. Elle reprit, effarée:
--C’est ça, l’amour?
--Et tu sais, dit Sylvie, ça ne fait que commencer.
Annette, avec énergie, protestait qu’elle ne voulait plus aimer.
Sylvie se moqua d’elle. Mais Annette, très sérieuse, répétait:
--Je ne veux plus. Je ne suis pas faite pour ça.
--Ah bien, fit Sylvie en riant, pas de chance, ma pauvre Annette! Toi, tu cesseras d’aimer, quand tu cesseras de vivre!
_DEUXIÈME PARTIE_
Premiers jours d’octobre, gris et doux. Air silencieux. Pluie tiède qui tombe droite, et ne se presse pas. Odeur chaude et charnelle de la terre mouillée, des fruits mûrs au cellier, des cuvées au pressoir...
Près d’une fenêtre ouverte, dans la maison de campagne des Rivière, en Bourgogne, les deux sœurs étaient assises, l’une en face de l’autre, et cousaient. La tête baissée sur l’ouvrage, elles avaient l’air de pointer l’une contre l’autre leurs fronts ronds et sans plis,--ce même front bombé, plus mignon chez Sylvie, chez Annette plus fort, capricieux chez l’une, et chez l’autre obstiné,--la chèvre et la petite taure. Mais quand elles relevaient la tête, leurs yeux échangeaient un regard d’intelligence. Leurs langues se reposaient, ayant carillonné pendant des jours entiers. Elles ruminaient leur fièvre, leurs transports, leurs lampées de paroles passées, et tout ce qu’elles avaient pris et appris l’une de l’autre depuis des jours. Car, cette fois, elles s’étaient livrées tout entières, avec l’avidité de tout prendre et de tout donner. Et maintenant, elles se taisaient, pour mieux penser à tout ce butin caché.
Mais elles avaient beau vouloir tout voir et tout avoir: au bout du compte, elles restaient une énigme l’une pour l’autre. Et, sans doute, pour chaque être, chaque être est une énigme; et c’est là un attrait. Mais que de choses en chacune, que l’autre ne comprendrait jamais! Elles se disaient bien (car elles le savaient):
--Qu’est-ce que cela fait, comprendre? Comprendre, c’est expliquer. Il n’y a pas besoin d’expliquer pour aimer...
Tout de même, cela fait beaucoup! Cela fait que si on ne comprend pas, on ne prend pas tout à fait.--Et puis, aimer, justement, comment aimaient-elles? Elles n’avaient pas du tout la même façon d’aimer. Les deux filles de Raoul Rivière tenaient certes du père toutes deux une riche sève; mais refoulée chez l’une, et dispersée chez l’autre. Rien de plus différent entre les deux sœurs que l’amour. La très libre tendresse de Sylvie, riante, gamine, effrontée, mais au fond très sensée, qui s’agitait beaucoup, mais ne perdait jamais le nord, qui froufroutait des ailes, mais ne s’envolait guère qu’autour de son pigeonnier. L’étrange démon d’amour, qui habitait Annette, et dont, depuis six mois à peine, elle avait reconnu la présence; elle le comprimait, elle s’efforçait de le cacher, car elle en avait peur; son instinct lui disait que les autres le méconnaîtraient: l’Éros en cage, aux yeux bandés, inquiet, avide, et affamé, qui se meurtrit en silence aux barreaux du monde, et ronge lentement le cœur où il est enfermé! La brûlante morsure, incessante, sans bruit, faisait insensiblement chavirer l’esprit d’Annette dans un bourdonnement de torpeur blessée, qui n’était pas sans volupté: comme elle en trouvait une à des sensations qui la faisaient souffrir: une étoffe rêche, des dessous qui la serrent, la main qui se promène sur les aspérités d’un meuble ou le froid d’un mur rugueux. Mâchant l’écorce amère d’une branche qu’elle mordillait, elle sombrait, par moments, dans des oublis de soi et du temps, des pertes de conscience qui duraient, Dieu sait combien, un quart de seconde ou d’heure? et d’où elle ressortait précipitamment, soupçonneuse et honteuse, percevant le regard invisible de Sylvie qui, semblant travailler, la guettait malignement du coin de l’œil, de côté. La petite ne disait rien. Ni l’une ni l’autre ne bronchait; mais des bouffées de feu montaient aux joues d’Annette. Sylvie, sans bien comprendre, flairait de son petit nez cette vie intérieure, qui dormait au soleil et, par brusques détentes, sauvagement se repliait, comme sous des feuilles une couleuvre: elle jugeait la grande sœur bizarre, un peu maboule, vraiment pas comme tout le monde... Ce qui l’étonnait en elle, ce n’étaient pas tant ces mouvements passionnés, ces ardeurs, et tout ce qu’elle devinait des troubles pensées d’Annette, que le sérieux presque tragique qu’y apportait Annette. Tragique? Ah! bien, quelle idée! Sérieux? Pourquoi donc faire? Les choses sont comme elles sont. On les prend comme elles sont. Sylvie n’allait pas se troubler des quinze cents fantaisies qui lui passaient sous la peau! Elles passent, et puis s’en vont. Tout ce qui est bon et agréable est simple et naturel. Et tout ce qui n’est pas bon ni agréable l’est aussi, juste autant. Bon ou pas bon, je le gobe: c’est bientôt avalé! Pourquoi faire tant de façons?... Cette Annette enchevêtrée! avec ses broussailles de pensées chaudes et froides, cette filasse de désirs et de peurs, et ces touffes de passions et de pudeurs emmêlées dans tous les recoins!... Qui la débobinera?... Mais qu’elle fût ainsi anormale, excessive, et incompréhensible, amusait fort Sylvie, l’intriguait, l’attirait; et elle ne l’en aimait que mieux...
Le silence prolongé était lourd de secrets inquiétants. Sylvie s’en dégageait, brusquement, en parlant à tort et à travers... Vite, très vite, et tout bas, le nez sur son ouvrage, comme si elle l’injuriait, elle se mettait à marmonner une kyrielle de petits mots fous, de sons inarticulés, généralement en _i_, des «_kikikiki_» de pinson qui frétillait de plaisir. Et puis, elle reprenait _subito_ un air grave, elle avait l’air de dire: «Qui? Moi? Je n’ai rien fait...»--Ou bien, mordillant son fil, elle chantonnait, de son filet de voix de tête, nasillant, quelque romance bien bête, où il était question de fleurs, «d’oiseaux jaseurs», ou une grivoiserie dont, malicieusement, l’air d’un enfant bien sage, elle détachait une grosse polissonnerie. Annette sursautait, mi-riante, mi-fâchée:
--Veux-tu, veux-tu bien te taire!
Elles étaient soulagées. L’air était détendu. Peu importent les mots! Les voix, comme les mains, rétablissent le contact. On se rejoint. Où était-on?... Gare au silence! Savons-nous où il peut, en une seconde d’oubli, t’emporter, m’emportera tire-d’aile? Parle-moi! Je te parle. Je te tiens. Tiens-moi bien!...
Elles se tenaient. Elles étaient bien décidées, quoi qu’il arrive, à ne plus se lâcher. Quoi qu’il pût arriver, cela ne touchait en rien à ce fait essentiel: «Je suis moi. Tu es toi. Nous échangeons. Tope là! On ne s’en dédira plus.» Il y avait un don mutuel, un tacite contrat, une sorte de mariage d’âme, d’autant plus efficace que nulle contrainte extérieure,--ni engagement écrit, ni sanction religieuse ou civile--ne pesait sur lui. Et qu’est-ce que cela faisait qu’elles fussent si différentes? On se trompe, en croyant que les meilleures unions reposent sur des affinités,--ou bien sur des contrastes. Ni les unes, ni les autres, mais un acte intérieur, un: «J’ai choisi, je veux, et je fais vœu», mais de la bonne trempe et solidement frappé par le coin d’une double décision têtue, comme ces deux filles au front rond. «Je t’ai, et je n’ai pas plus le pouvoir, maintenant, de te rendre, que de me reprendre... Au reste, tu es libre d’aimer qui tu voudras, de faire ce qui te plaira, quelque folie, un petit crime au besoin, si cela te chante, (je sais bien que tu ne le feras pas! mais quand même!) cela ne change rien au pacte.....» Explique qui voudra! La scrupuleuse Annette, si elle eût osé aller jusqu’au bout de sa pensée, aurait dû s’avouer qu’elle n’était pas du tout sûre de la valeur morale de Sylvie et de ses actions futures. Et Sylvie, qui voyait clair, n’eût pas mis sa main au feu qu’Annette ne serait pas capable, un jour, d’actes déconcertants. Mais cela regardait les autres, cela ne les concernait pas, elles deux. Elles deux, elles étaient sûres, elles avaient l’une dans l’autre une confiance absolue. Le reste du monde pouvait s’arranger comme il voudrait!... Quoi qu’elles fissent, du moment que ce ne pouvait atteindre leur mutuel amour, elles se pardonnaient tout, d’avance, les yeux fermés.
Ce n’était peut-être pas très moral; mais tant pis! On aurait le temps d’être moral, une autre fois.
Annette, un peu pédante, qui connaissait la vie par les livres,--ce qui ne l’empêchait pas de la découvrir ensuite: (car la vie n’a plus le même son, entendue, hors des livres)--se souvenait des beaux vers de Schiller:
--_O mes fils, le monde est plein de mensonge et de haine; chacun n’aime que soi; tous les liens formés par un bonheur fragile sont incertains... Ce que le caprice a noué, le caprice le dénoue. La nature seule est sincère; elle seule repose sur des ancres inébranlables. Tout le reste flotte au gré des vagues orageuses... Le penchant vous donne un ami, l’intérêt un compagnon; heureux celui à qui la naissance donne un frère!... Contre ce monde de guerre et de trahison, ils sont deux à résister ensemble..._
Sylvie ne les connaissait pas, bien sûr! Et elle eût trouvé sans doute que c’étaient, pour dire un sentiment simple, beaucoup de mots embrouillés. Mais, regardant Annette, le front penché, qui ne travaillait pas,--et sa solide nuque, et sa forte chevelure aux masses enroulées,--elle pensait:
--Elle rêve, encore, ma grande; elle est de nouveau plongée dans son coffre à folies. Ce qu’il en doit tenir, le coffre!... Heureusement que je suis là, maintenant! On ne l’ouvrira pas sans moi...
Car la petite cadette avait la conviction, peut-être exagérée, de sa supériorité de sens et d’expérience. Et elle se disait:
--Je la protégerai.
Elle aurait eu besoin de se protéger d’abord. Car, dans son coffre, les folies ne manquaient pas non plus. Mais celles-là, elle les connaissait d’avance; et elle les regardait, comme un propriétaire regarde ses locataires. Si on leur donne logement, ce ne sera pas pour rien... Et puis, «fais ce que veux, advienne que pourra!» Tant qu’il ne s’agissait que de soi, cela n’avait pas une énorme importance. On se débrouillerait toujours... Mais protéger une autre, c’était là un sentiment nouveau et délectable...
Oui, mais... Annette, le front penché, qui ne travaillait pas, caressait justement le même sentiment. Elle pensait:
--Ma petite folle chérie!... Heureusement que je suis arrivée à temps pour la guider!...
Et elle formait, pour l’avenir de Sylvie, des plans, certes charmants, mais pour lesquels Sylvie n’était pas consultée...
Quand elles avaient bien ruminé, chacune le bonheur de l’autre, (et, bien entendu, le sien propre, par-dessus le marché)...
--Zut! mon aiguille est cassée... On n’y voit plus, déjà...
...on jetait son ouvrage, et on sortait ensemble, pour se dégourdir les jambes; on allait sous la pluie, toutes deux enveloppées dans la même houppelande, jusqu’au fond du jardin, sous les arbres larmoyants qui perdaient leurs cheveux; on croquait à la treille une grappe de raisin blond, meilleur d’être mouillé; on causait, on causait... Et soudain, on se taisait, écoutant, aspirant le vent d’automne, l’odeur (on la mangerait) des fruits tombés, des feuilles mortes, la lumière lasse d’octobre qui s’éteint dès quatre heures, le silence des champs engourdis qui s’endorment, la terre qui boit la pluie, la nuit...
Et, la main dans la main, rêvant avec la nature frissonnante, qui couve l’espoir craintif et brûlant du printemps,--l’énigme de l’avenir...
* * * * *
Leur intimité, en ces fins jours d’octobre embrumés, enroulés comme d’une toile d’araignée, leur était devenue si nécessaire qu’elles se demandaient comment elles avaient pu jusque-là s’en passer.
Cependant, elles s’en étaient passées; et elles s’en passeraient encore. La vie ne s’enferme pas, dès vingt ans, dans une intimité, si chère soit-elle,--surtout la vie de deux êtres aussi ailés. Il faut qu’ils tentent les espaces de l’air. Si ferme que s’affirme la volonté de leur cœur, l’instinct de leurs ailes est plus fort. Quand Annette et Sylvie se disaient tendrement:
--Comment est-il possible qu’on ait vécu si longtemps l’une sans l’autre? elles ne s’avouaient pas:
--Il faudra bien pourtant, tôt ou tard, (quel dommage!) que l’on vive l’une sans l’autre!
Car l’autre ne peut pas vivre pour vous, à votre place; et vous ne le voudriez pas. Certes, il était profond, le besoin de leur tendresse mutuelle; mais elles avaient toutes deux un autre besoin plus fort, qui remontait plus loin, aux sources mêmes de leur être, les deux petites Rivière: le besoin de leur indépendance. Elles qui avaient tant de traits différents, elles avaient justement (ce n’était pas de chance!) ce trait commun entre elles. Et elles le savaient bien: c’était même une des raisons pour lesquelles, sans se le dire, elles s’aimaient le plus; car elles s’étaient reconnues en lui.--Mais alors, que devenaient leurs projets de fondre ensemble leurs vies? Quand chacune se berçait du rêve qu’elle saurait protéger la vie de l’autre, elle n’ignorait pas que l’autre n’y consentirait pas plus qu’elle-même n’y consentirait. C’était un tendre rêve, avec lequel on jouait. On tâchait que le jeu durât le plus longtemps possible.
Et il ne pouvait même pas durer longtemps.
Ce n’eût été rien encore d’être deux indépendantes. Mais ces petites Républiques, jalouses de leur liberté, avaient, sans le vouloir, comme toutes les Républiques, des instincts despotiques. Chacune avait tendance, ses lois lui semblant bonnes, à les exporter chez l’autre. Annette, capable de se juger, se blâmait après coup de ses empiétements sur le domaine de sa sœur;--mais elle recommençait. Elle avait un caractère entier et passionné qui, en dépit d’elle, était enclin à dominer. Cette nature pouvait bien s’atténuer quelque temps, sous le voile d’une grande tendresse; mais elle se maintenait. Il faut avouer, d’ailleurs, que si Annette faisait effort pour s’adapter aux volontés de Sylvie, Sylvie ne lui rendait pas la tâche commode. Elle n’en agissait qu’à sa tête; et sa tête avait, en vingt-quatre heures, plus de vingt-quatre volontés, qui n’allaient pas toujours d’accord entre elles. Annette, méthodique, ordonnée, riait d’abord, s’impatientait ensuite de ces sautes de caprices. Elle l’appelait: _Rose des Vents_ et: _Je veux_... _Qu’est-ce que je veux_?--Et Sylvie l’appelait: _Bourrasque, Madame J’ordonne_, et _Midi à douze heures_, parce qu’elle était agacée de sa ponctualité.
Tout en se chérissant, il était difficile qu’elles pussent s’accommoder longtemps de la même façon de vivre. Elles n’avaient pas les mêmes goûts et les mêmes habitudes. Parce qu’elles s’aimaient, Annette pouvait bien prêter une oreille indulgente aux petits potins de Sylvie, qui avait l’œil très bon pour faire sa cueillette, l’oreille encore meilleure, mais non pas très bonne langue. Et Sylvie pouvait bien paraître s’intéresser, en avalant tout rond un bâillement amusé...
--(«Passe! Veux-tu passer!...»)
aux lectures assommantes dont Annette voulait avec elle partager le plaisir...
--Dieu! que c’est joli, chérie!
ou à certaines préoccupations de pensée saugrenues, sur la vie, sur la mort, ou sur la société...
--(«La barbe!... Turlututu!... Ils en ont, du temps à perdre!...»)
--Et toi, demandait Annette. Qu’est-ce que tu en penses, Sylvie?
(«Flûte!» pensait Sylvie).
--Je pense comme toi, chérie.
Cela n’empêchait pas du tout de s’adorer. Mais ça gênait tout de même un peu pour converser.
Et que faire des journées, seules dans la maison morose, à la lisière des bois, en face des champs dépouillés, sous le ciel bas d’automne qui se confond dans le brouillard avec la plaine nue? Sylvie avait beau dire et croire qu’elle adorait la campagne, elle avait bientôt fait d’en épuiser les plaisirs; elle y était désœuvrée, désorientée, perdue... La nature, la nature... Parlons franc! La nature la rasait... Non! ce pays de croquants!... Elle n’en supportait pas les petits désagréments: le vent, la pluie, la boue, (celle de Paris, en regard, lui paraissait plaisante), les souris trottinant derrière les vieilles cloisons, les araignées qui rentrent pour prendre quartiers d’hiver dans les appartements, et ces bêtes affreuses, les moustiques trompettants, qui se régalaient de ses chevilles et de ses poignets. Elle en eût bien pleuré d’agacement et d’ennui.--Annette, toute à la joie du grand air et de la solitude avec la sœur aimée, invulnérable à l’ennui, et riant des piqûres, cherchait à entraîner Sylvie dans ses courses crottées, sans remarquer la mine maussade et dégoûtée. Un souffle de vent de pluie l’enivrait; elle oubliait Sylvie, elle partait à grands pas dans les terres labourées, ou à travers les bois, en secouant les branches mouillées; ce n’était que longtemps après qu’elle se souvenait de la petite délaissée. Et Sylvie, qui boudait, en mirant piteusement son visage gonflé, se morfondait, pensant:
--Quand sera-t-on rentrées?
Enfin, parmi les mille et une volontés de la Rivière cadette, il y en avait une qui était bonne, bon teint, que rien ne pouvait altérer; et l’air de la campagne y donnait un nouveau lustre. Elle aimait son métier. Elle l’aimait vraiment. De bonne race ouvrière de Paris, il lui fallait son travail, son aiguille et son dé, pour occuper ses doigts et sa pensée. Elle avait le goût inné de la couture; ce lui était une volupté physique de manier pendant des heures une étoffe, un tissu léger, une mousseline de soie, de les plisser, froncer, de donner un coup de pouce à une coque de ruban. Et puis, sa petite caboche, qui ne se flattait pas, Dieu merci, de comprendre les idées qu’hébergeait la grande cervelle d’Annette, savait qu’ici, dans son domaine, dans le royaume des chiffons, elle avait ses idées, elle aussi, elle en avait à revendre... Eh bien, est-ce qu’elle pouvait renoncer à ses idées? On croit qu’il n’est pas de plus grand plaisir pour une femme que de porter de jolies robes!... Pour une femme vraiment douée, c’est un bien plus grand plaisir encore d’en fabriquer. Et de ce plaisir-là, quand on y a goûté, on ne peut plus se passer.--Dans l’oisiveté douillette où la tenait sa sœur, tandis qu’Annette promenait ses belles mains sur le clavier, Sylvie avait la nostalgie du bruit des grands ciseaux et de la machine à coudre. Toutes les œuvres d’art, si on les lui eût offertes, ne valaient pas pour elle le brave mannequin sans tête, qu’on drape à sa fantaisie, qu’on tourne, qu’on retourne, devant lequel on se met à croupetons, qu’on malmène sournoisement, et qu’on prend dans ses bras pour faire un tour de danse, quand la première n’y est pas. Quelques mots, çà et là, laissaient assez deviner le cours de ses pensées; et Annette, impatiente, voyant ses yeux s’illuminer, savait qu’elle allait encore subir une histoire d’atelier.
Aussi, lorsque de retour à Paris, Sylvie annonça qu’elle allait reprendre son chez soi et son travail régulier, Annette soupira; mais elle ne fut pas surprise. Sylvie, qui s’attendait à une opposition, fut beaucoup plus touchée du soupir, du silence, que de toutes les paroles. Elle courut à sa sœur assise, et, agenouillée devant elle, lui enlaçant la taille, et lui tendant ses lèvres:
--Annette, ne m’en veux pas!
--Chérie, lui dit Annette, ce qui est ton bonheur est le mien, tu le sais.
Mais elle avait de la peine. Sylvie en avait aussi.
--Ce n’est pas ma faute, dit-elle. Je t’aime tant, je t’assure!
--Oui, mon petit, je suis sûre.
Elle souriait, mais elle fit encore un gros soupir. Sylvie, toujours à genoux, lui prit entre ses mains le visage, et en approchant le sien:
--Je te défends de soupirer!... Vilaine! Si tu soupires comme ça, je ne pourrai plus partir. Je ne suis pas un petit bourreau.
--Non, chérie, tu n’es pas... J’ai tort, je ne le ferai plus... Mais ce n’était pas pour te blâmer. C’est qu’on va se quitter.
--Se quitter!... Par exemple!... Vilaine!... On se verra, tous les jours. Tu viendras. Je viendrai. Tu me gardes ma chambre. Est-ce que tu as la prétention, par hasard, de me la reprendre? Non, non, elle est à moi, je ne te la rends pas. Quand je serai fatiguée, je compte bien m’y faire gâter. Et tu sais, certains soirs, où tu ne m’attendras pas, à des heures indues, j’arrive, j’ai la clef, j’entre et je te surprends... Gare, si tu fais des farces!... Tu verras, tu verras, on s’aimera encore plus; ce sera encore meilleur... Se quitter!... Penses-tu que je voudrais te quitter, que je pourrais me passer de mon Annette jolie!
--Ah! câline! mâtine! disait Annette, en riant, comme elle s’entend bien à vous enjôler! Sacré petit menteur!
--Annette! veux-tu pas jurer! faisait Sylvie, sévère.
--Eh bien! menteur tout court... Est-ce que c’est permis?
--Oui, ça, ça peut aller, disait Sylvie, magnanime...
Elle sautait au cou d’Annette, et l’embrassait à l’étouffer.
--Je te mens, je te mens, je te mange!...