L'âme enchantée I: Annette et Sylvie

Part 6

Chapter 63,831 wordsPublic domain

Sylvie n’hésita point. Faisant le tour du hall, elle vint et prit une chaise entre Annette et Tullio. L’irritation d’Annette se trahit d’un regard,--d’un seul: c’était assez. Sylvie en reçut le mépris, à bout portant. Elle en battit des cils, et feignit de ne pas voir; mais elle se hérissa comme une chatte sur qui vient de passer une décharge électrique; elle sourit, et se tint prête à mordre. Le duel à trois, doucereux, s’engagea. Annette, semblant ignorer la présence de Sylvie, sans tenir compte de ce qu’elle disait, parlait par-dessus sa tête à Tullio, gêné: ou, forcée de l’entendre,--car l’autre avait bon bec--soulignait, d’un sourire ou d’un mot ironique, une de ces menues erreurs de langage qui émaillaient encore les discours de Sylvie: (car malgré son adresse, la petite commère n’avait pas réussi à les extirper tout à fait de son jardin). Mortellement blessée, Sylvie ne vit plus la sœur, elle ne vit que la rivale; elle pensa:

--Tu encaisseras, à ton tour.

Et, retroussant sa lèvre sur ses canines:

--Dent pour dent, œil pour œil... Non, les deux yeux pour un...

elle se jeta dans le combat. Ah! l’imprudente Annette! Sylvie n’était point, comme elle, gênée par sa fierté; toutes armes lui étaient bonnes, pourvu qu’elle réussît. Annette, bardée d’orgueil, se fût crue dégradée, si elle eût laissé voir à Tullio une ombre de ses désirs. Sylvie ne s’embarrassait pas de semblables scrupules: on allait jouer au monsieur le jeu qui le flattait le mieux...

--Qu’est-ce que tu préfères? Aimes-tu mieux le beau dédain, ou bien que l’on t’admire?...

Elle connaissait l’homme: animal vaniteux. Tullio adorait l’encens. Elle lui en servit bonne mesure. Avec une impudence ingénue et tranquille, la petite rouée fit le tour des perfections du jeune Gattamelata de palace-hôtel:--corps, esprit, et vêture. Vêture principalement: car, comme elle le pensait, c’était à quoi il tenait le plus. Tout hommage lui plaisait. Certes. Mais qu’il fût beau, on ne le lui apprenait pas; et quant à son esprit, son grand nom lui en était une garantie certaine. Mais son habillement était son œuvre personnelle; et il était sensible au suffrage d’une experte Parisienne. De son œil connaisseur, qui s’égayait en secret de certaines naïvetés de goût fort éclatant, Sylvie l’admirait tout, du haut en bas. Annette en rougissait, de honte et de colère; la ruse de la petite lui semblait si grossière qu’elle se demandait:

--Se peut-il qu’il le supporte?

Il le supportait très bien: Tullio buvait du lait. Quand d’échelon en échelon, elle fut descendue de la cravate orange à la ceinture lilas, aux chaussettes vert et or, Sylvie fit un arrêt: elle avait son idée! Tout en s’extasiant sur la finesse des pieds de Tullio--(il en était très fier)--elle exhiba les siens, qui étaient fort jolis. Avec une coquetterie gamine, elle les rapprocha de ceux de Tullio, elle les compara, en découvrant sa jambe du talon au genou. Puis, se tournant vers Annette, dédaigneuse, renversée dans son _rocking-chair_, elle dit, avec un sourire délicieux:

--Chérie! fais voir aussi les tiens!

Et, d’un geste rapide, elle les dégagea bien, avec le fût des chevilles ensablées et les colonnes un peu lourdes des jambes. Deux secondes seulement. Annette arracha la petite griffe maligne, qui se retirait, contente. Tullio avait vu...

Elle n’en resta point là. Toute la matinée, elle s’ingénia à des rapprochements, qui ne semblaient point voulus, et d’où Annette ne sortait pas à son avantage. Sous prétexte d’en appeler au goût supérieur de Tullio, à propos d’un collet, d’une blouse, ou d’une écharpe, elle s’arrangeait de manière à attirer son attention sur ce qu’elle n’avait pas de plus laid, et sur ce qu’Annette n’avait pas de plus beau. Annette, frémissante, l’air de ne pas entendre, se tenait à quatre de ne pas l’étrangler. Sylvie, toujours charmante, entre deux petites rosseries, de ses doigts joints sur sa bouche lui décochait un baiser. Mais, par instants, un éclair de leurs yeux se heurtait...

(Annette)--«Je te méprise!»

(Sylvie)--«Possible. Mais c’est moi qu’on aime.»

--«Non! Non!» criait Annette.

--«Si! Si!» ripostait Sylvie.

Elles échangeaient un regard provocant.

Annette n’était pas de force à cacher longtemps son animosité sous le sourire, ainsi que ce petit serpent sous les fleurs. Si elle fût restée, elle l’eût criée. Brusquement, elle laissa le champ libre à Sylvie. Elle partit, tête haute, lui lançant un dernier regard de défi. L’œil railleur de Sylvie lui répondait:

--Qui vivra rira.

* * * * *

La bataille continua, le lendemain et les jours qui suivirent, sous les regards de la galerie amusée: car la société de l’hôtel s’en était aperçue; vingt paires d’yeux désœuvrés se tenaient malignement à l’affût; des paris s’engagèrent. Les deux rivales étaient trop occupées par leur jeu pour se soucier de celui des autres.

La vérité était que, pour elles, ce n’était plus un jeu. Sylvie, aussi bien qu’Annette, était sérieusement prise. Un démon les troublait et irritait leurs sens. Tullio, glorieux de l’aubaine, n’avait point de peine à attiser le feu. Il était vraiment beau, il ne manquait pas d’esprit, il brûlait des désirs qu’il avait allumés: il valait d’être conquis. Nul ne le savait mieux que lui.

Les deux sœurs ennemies se retrouvaient dans leurs chambres, chaque soir. Elles se haïssaient. Elles affectaient pourtant de ne pas le savoir. Voisines de lit, la nuit, leur situation eût été intenable, si elles se l’étaient dit: il eût fallu en venir à un éclat public, qu’elles devaient éviter. Elles s’arrangeaient de façon à entrer, à sortir à des moments différents, à ne plus se parler, à feindre de ne pas se voir,--ou, comme c’était tout de même impossible,--à se dire froidement: «bonjour», «bonsoir», comme si de rien n’était. Le plus loyal, le plus sensé eût été de s’expliquer. Mais elles ne le voulaient pas. Elles ne le pouvaient pas. Quand la passion est lâchée dans une femme, il ne s’agit plus de loyauté; et de bon sens, moins encore.

La passion chez Annette était devenue un poison. Un baiser que Tullio, profitant de son pouvoir, avait violemment, un soir, au détour d’une allée, imprimé sur la bouche de l’orgueilleuse fille, qui ne s’était pas défendue, avait déchaîné en elle un torrent sensuel. Avec humiliation et rage, elle luttait contre. Mais elle savait d’autant moins résister que c’était la première fois que le flot l’envahissait. Malheur aux cœurs trop défendus! Quand la passion fait son entrée, le plus chaste est le plus livré...

* * * * *

Une nuit, dans une de ces insomnies fiévreuses qui la consumaient, Annette glissa dans le sommeil, tout en croyant qu’elle restait éveillée. Elle se voyait couchée dans son lit, les yeux ouverts; mais elle ne pouvait bouger, elle avait les membres liés. Elle savait que Sylvie, à côté, faisait semblant de dormir, et que Tullio allait venir. Déjà, elle entendait dans le couloir le plancher qui craquait et un frôlement de pas prudents qui s’avançaient. Elle voyait Sylvie se soulever de l’oreiller, sortir ses jambes des draps, se lever, se glisser vers la porte qui s’entr’ouvrait. Annette voulait se lever aussi; mais elle ne pouvait pas. Comme si elle l’eût entendue, Sylvie se retournait, revenait près du lit, la regardait, se penchait sur elle pour mieux la voir. Elle n’était pas du tout, pas du tout comme Sylvie; elle ne lui ressemblait pas; et pourtant, elle était Sylvie; elle avait un rire méchant qui découvrait ses canines; elle avait de longs cheveux noirs, sans boucles, raides et durs, qui, quand elle se baissait, lui retombaient sur le visage, entraient dans la bouche et dans les yeux d’Annette. Annette avait sur la langue le goût des crins rudes et leur odeur échauffée. La face de la rivale venait plus près, tout près. Sylvie ouvrait le lit, et entrait. Annette sentait le genou dur, qui pesait sur sa hanche. Elle étouffait. Sylvie avait un couteau; le froid de la lame frôlait la gorge d’Annette, qui se débattait, criait....--Elle se retrouva dans le calme de la chambre, assise sur son lit, ses draps bouleversés. Sylvie dormait paisiblement. Annette, comprimant les battements de son cœur, écoutait le souffle rassurant de sa sœur; et elle tremblait encore de haine et d’horreur...

* * * * *

Elle haïssait... Qui donc?... Et qui donc aimait-elle? Elle jugeait Tullio, elle ne l’estimait pas, elle le redoutait, elle n’avait aucune, aucune confiance en lui. Et cependant, pour cet homme qu’elle ne connaissait pas quinze jours avant, qui ne lui était rien, elle était prête à haïr celle qui était sa sœur, celle qu’elle avait aimée le mieux, celle qu’elle aimait encore... (Non!... Si!... qu’elle aimait toujours...) Elle eût sacrifié à cet homme, sur-le-champ, tout le reste de sa vie... Mais comment..., mais comment cela était-il possible!...

Elle était épouvantée; mais elle ne pouvait que constater la toute-puissance de la folie. A de certaines minutes, un éclair de bon sens, un sursaut d’ironie, le retour d’une vague de son ancienne tendresse pour Sylvie, lui soulevaient la tête au-dessus du courant. Mais il suffisait d’un regard de jalousie, de la vue de Tullio chuchotant avec Sylvie, pour qu’elle replongeât...

Il était évident qu’elle perdait du terrain. C’était justement pour cela que sa passion s’enrageait. Elle était maladroite. Annette ne savait pas cacher sa dignité blessée. Tullio eût consenti, bon prince, à ne pas choisir entre elles; il daignait leur jeter le mouchoir à toutes deux. Sylvie, prestement, le ramassait; elle ne faisait point de façons; elle se réservait, plus tard, de faire danser Tullio, à sa manière. Elle ne se fût guère troublée de voir ce Don Juan grappiller quelques baisers à la treille d’Annette. Et si cela ne lui eût pas plu, elle ne se croyait pas forcée de le montrer. On peut dissimuler.... Annette en était incapable. Elle n’admettait pas le partage; et elle laissait trop bien voir la répulsion que lui inspirait le jeu équivoque de Tullio.

Tullio commença à se refroidir pour elle. Ce sérieux passionné le gênait, «l’embêtait»: (il croyait, avec beaucoup d’étrangers, ce mot très parisien). Un peu de sérieux est bon en amour. Mais pas trop n’en faut: ce serait une corvée, et non plus un plaisir. Il se représentait la passion comme une _primadonna_ qui, après avoir proféré sa grande cavatine, revient, les bras tendus, pour saluer le public. Mais la passion d’Annette ne semblait pas savoir que le public existât. Elle ne jouait que pour elle. Elle jouait mal....

Elle était trop vraie, trop vraiment passionnée, pour songer à s’apprêter, à corriger les traces de ses peines, de ses tourments, et ces imperfections journalières, qu’une femme plus attentive efface ou atténue, chaque jour plus d’une fois. Elle ne paraissait plus du tout à son avantage. Elle devint même laide, à mesure qu’elle se sentit vaincue.

La triomphante Sylvie, sûre de la partie gagnée, lorgnait Annette désemparée, avec une ironie satisfaite, poivrée d’un grain de méchanceté,--et quelque pitié, au fond...

--Eh bien, tu as ton compte?... C’est cela que tu voulais?... Tu en fais, une mine!... Un pauvre chien battu...

Et elle avait envie de courir l’embrasser. Mais quand elle s’approchait, Annette lui témoignait une telle animosité que Sylvie, vexée, lui tournait le dos, bougonnant:

--Tu ne veux pas, ma fille?... A ta guise! Arrange-toi!... Je suis bien bonne!... Chacun pour soi, et zut pour les autres!... Après tout, si elle souffre, cette idiote, c’est sa faute! Pourquoi est-elle toujours si ridiculement sérieuse?

(C’était ce qu’ils pensaient tous.)

Annette finit par se retirer du combat. Sylvie, avec Tullio, organisait une soirée de tableaux vivants, où elle devait se montrer avec tous ses charmes, et quelques autres en plus... (Elle était une petite magicienne de Paris, qui savait, avec un lambeau d’étoffe, se métamorphoser en une série de «doubles», tous plus jolis que l’original, mais qui, en le complétant, le faisaient paraître plus charmant qu’eux tous, puisqu’il les contenait tous)... Essayer de lutter avec elle sur ce terrain eût été un désastre pour Annette. Elle ne le savait que trop: elle était vaincue d’avance; qu’est-ce que c’eût été, après? Elle demanda à rester en dehors de la fête, prétextant sa santé: sa mauvaise mine lui était une excuse suffisante. Tullio ne se montra point très insistant.--A peine eut-elle refusé qu’elle souffrit bien plus de s’être retiré toute arme pour lutter. Même sans espoir, la lutte est encore un espoir. Maintenant, elle devait laisser en tête à tête Tullio et Sylvie, une partie de la journée. Elle s’obligeait à suivre, pour les gêner, toutes les répétitions. Elle ne les gênait guère. Elle les excitait plutôt,--surtout cette effrontée, qui faisait recommencer dix fois une scène d’enlèvement d’odalisque pâmée par le corsaire byronien aux yeux de sombre feu, grinçant des dents, fatal, félin, prêt à bondir, comme un jaguar. Il jouait le rôle, comme s’il allait mettre à feu et à sang tout le Palace-Hôtel. Quant à Sylvie, elle en eût remontré aux vingt mille houris, qui tirent la barbe au Prophète, en son paradis.

* * * * *

Le soir de la représentation vint. Annette, dissimulée au dernier rang de la salle, heureusement oubliée au milieu de l’enthousiasme, ne put rester jusqu’au bout. Elle sortit, torturée. Sa tête était en feu. Elle avait la bouche amère. Elle remâchait son tourment. La passion dédaignée lui rongeait les entrailles.

Elle alla dans les prairies qui entouraient l’hôtel; mais elle ne pouvait s’éloigner; elle tournait toujours autour de cette salle illuminée. Le soleil était couché. L’obscurité tombait. Un instinct d’animal lui fit jalousement flairer la porte par où, certainement, tous deux allaient sortir. Une petite porte de côté, qui permettait aux acteurs, sans traverser la salle, de regagner le magasin d’habillement, dans l’autre aile de la maison.--En effet, ils sortirent; et, sans aller plus loin, ils s’attardèrent dans l’ombre de la prairie, à causer. Cachée derrière un bouquet d’arbres, Annette entendit Sylvie, qui riait, qui riait...

--Non, non, pas cette nuit!

Et Tullio insistait:

--Pourquoi?

--D’abord, je veux dormir.

--On a bien le temps de dormir!

--Non, non, jamais assez!...

--Eh bien, la nuit prochaine.

--Les autres nuits, c’est pareil. Et puis, je ne suis pas seule, la nuit. On est guetté!

--Alors, ça ne sera jamais?

Et ce petit polisson de Sylvie répliquait, en se tordant de rire:

--Mais je n’ai pas peur du jour! Et vous, vous le craignez?...

Annette ne put pas écouter davantage. Une rafale de dégoût, de fureur, de douleur, l’emporta, en courant, dans la nuit, dans les champs. Peut-être entendit-on le bruit de sa course éperdue, et des branches froissées, comme sur le passage d’un animal qui fuit. Mais elle ne s’inquiétait plus de ne pas être entendue. Rien ne comptait plus pour elle. Elle fuyait, elle fuyait... Où? Elle ne le savait pas. Elle ne le sut jamais... Elle courait dans la nuit, avec un gémissement. Elle ne voyait pas devant elle. Elle courut, cinq minutes, vingt minutes, une heure? Elle ne le sut jamais... Jusqu’à ce que son pied butant contre une racine, elle tomba de tout son long, le front contre un tronc d’arbre... Et alors, elle cria, elle hurla, la bouche sur la terre, comme une bête blessée.

* * * * *

Autour d’elle, la nuit. Ciel sans lune, sans étoiles, noir. Terre sans souffle, sans cris d’insectes, muette. Le seul bruissement d’un filet d’eau sur les cailloux, qui s’égouttait au pied du sapin maigre, contre lequel le front d’Annette avait heurté. Et, du fond de la gorge qui coupait le haut plateau abrupt, montait le grondement farouche d’un torrent. Sa plainte se mêlait à la plainte de la femme blessée. Elles semblaient l’éternel _lamento_ de la terre...

Aussi longtemps qu’elle cria, elle ne pensa point. Le corps, secoué de sanglots convulsifs, se déchargeait du mal, dont le fardeau, depuis des jours, l’écrasait. L’esprit se taisait.--Puis, le corps, épuisé, s’arrêta de gémir. La douleur de l’esprit revint à la surface. Et Annette reprit conscience de son abandon. Elle était seule et trahie. Le cercle de ses pensées ne s’étendait pas plus loin. Elle n’avait pas la force de rassembler leur troupeau dispersé. Elle n’avait pas la force même de se relever. Elle s’abandonnait à la terre, étendue... Ah! si la terre avait voulu la prendre!... Le grondement du torrent parlait, pensait pour elle.

Il baignait sa blessure. Au bout d’un temps, (qui fut, sans doute, long), de souffrance prostrée, Annette lentement souleva son corps meurtri. La contusion du front lui causait des douleurs assez vives; ce mal, en l’occupant, soulagea sa pensée. Elle trempa dans le ruisseau ses mains éraflées; elle les mit sur son front blessé, qui brûlait. Et ainsi, elle resta assise, appuyant ses tempes et ses yeux dans ses paumes mouillées, sentant la pénétrer cette pureté glacée. Et voici qu’elle devenait lointaine à sa douleur... Elle la regardait gémir, ainsi qu’une étrangère; et elle ne comprenait plus déjà le sens de ces fureurs. Elle pensait:

--Pourquoi?... A quoi bon?... Est-ce que cela vaut la peine?...

Le torrent, dans la nuit, disait:

--Folie, folie, folie... tout est vain... tout n’est rien...

Annette, amèrement, souriait avec pitié:

--Qu’est-ce que j’ai voulu?... Je ne le sais même plus... Où est-il, ce grand bonheur?... Le prenne qui voudra!... Je ne le disputerai pas...

Et puis, lui revinrent, soudain, par effluves, des images de ce bonheur que pourtant elle avait voulu, et les chaudes bouffées de ces désirs dont son corps--quoique sa raison les niât--était, serait longtemps encore possédé. Dans le sillage tracé par leur âpre éperon, ils traînaient après eux un relent de fureurs jalouses... Elle subit leur assaut, en silence, courbée comme sous l’aile d’un coup de vent qui passe. Puis, relevant la tête, elle dit tout haut:

--J’ai tort... Sylvie est la plus aimée... C’est juste. Elle est mieux faite pour l’amour. Et elle est bien plus jolie. Je le sais, et je l’aime. Je l’aime parce qu’elle est ainsi. Je devrais donc être heureuse de son bonheur. Je suis une égoïste... Mais pourquoi, seulement, pourquoi m’a-t-elle menti? Tout le reste, mais pas cela! Pourquoi m’a-t-elle trompée? Pourquoi ne m’a-t-elle pas dit franchement qu’elle l’aimait? Pourquoi a-t-elle agi envers moi en ennemie?... Ah! Et puis toutes ces choses en elle, que je voudrais tant ne pas voir, qui ne sont pas très propres, pas très bonnes, pas très belles!... Mais ce n’est pas sa faute. Comment pourrait-elle savoir? Quelle vie, depuis l’enfance, il lui a fallu mener!... Et moi, est-ce que j’ai le droit de lui faire des reproches? Est-ce que j’étais franche?... Et était-ce plus propre, ce qu’il y avait en moi?... Ce qu’il y avait? Ce qu’il y a!... Je sais bien que c’est toujours là...

Elle soupira, lassée. Puis, elle dit:

--Allons! il faut en finir! C’est moi la plus âgée. Et c’est moi la plus folle!... Que Sylvie soit heureuse!

Mais, après avoir dit: «Allons!» elle resta quelque temps encore sans bouger. Elle écoutait le silence, et songeait, en mordant les phalanges de ses doigts, écorchées.--Et puis, elle respira, se leva, sans parler, et se mit à marcher.

* * * * *

Elle revenait, dans la nuit. La lune allait paraître; elle était encore lointaine; mais derrière l’horizon, du gouffre des ténèbres on la sentait monter. Une faible clarté frangeait la ligne des cimes qui encerclaient le plateau, comme les bords d’une coupe; et, de minute en minute, s’accentuaient sur un fond d’auréole leurs profils noirs. Annette marchait sans hâte; et son sein, qui reprenait son souffle régulier, respirait lentement l’odeur des prés fauchés.

Dans l’ombre sur la route, au loin, elle entendit des pas précipités. Son cœur battit. Elle s’arrêta. Elle les reconnaissait; puis, elle se remit à marcher, plus vite, à leur rencontre. De l’autre côté aussi, on avait entendu. Une voix inquiète appelait:

--Annette!

Annette ne répondit pas: elle ne pouvait pas, elle était saisie; un ruisseau de joie coulait; tout le reste des peines, tout était effacé. Elle ne répondit pas; mais elle marcha plus vite, encore plus vite. Et l’autre, maintenant, courait. Elle répéta:

--Annette! d’une voix angoissée.

Dans la phosphorescence indécise de la lune, qui grimpait derrière la grande muraille sombre, une petite forme indistincte surgit de l’ombre blanchissante. Annette cria:

--Chérie!...

et se précipita. Comme une aveugle, les bras tendus...

Dans leur hâte à se joindre, leurs deux corps se heurtèrent. Elles s’étreignirent. Leurs bouches se cherchaient, se trouvèrent...

--Mon Annette!

--Ma Sylvie!

--Ma grande! mon amour!

--Ma petite bien-aimée!

Leurs mains palpaient, dans les ténèbres, les joues et les cheveux, se promenaient sur la nuque, le cou et les épaules, reprenaient possession du bien, de l’amie perdue.

--Chérie! s’exclama Sylvie, sentant les épaules nues, tu n’as pas ton manteau! tu n’as rien pour te couvrir!...

Annette s’aperçut qu’elle n’avait en effet que sa robe de soirée; et le froid la saisit: elle frissonna.

--Tu es folle! tu es folle! criait Sylvie, l’enveloppant, la serrant dans sa cape. Et ses mains, qui continuaient, tout le long, leur inspection, constataient les dégâts.

--Ta robe est déchirée... Mais qu’est-ce que tu as fait? Qu’est-ce qui est arrivé?... Et tes cheveux sur tes joues... Et ici, et ici, qu’est-ce que tu as au front?... Annette, tu es tombée?...

Annette ne répondait pas. Elle s’abandonnait, la bouche sur l’épaule de Sylvie, et pleurait. Sylvie la fit asseoir près d’elle sur un talus de la route. La lune, franchissant la barrière des monts, vint éclairer Annette au front blessé, que Sylvie couvrait de baisers.

--Dis-moi ce que tu as fait... Dis-moi ce qui s’est passé..... Mon trésor, mon petit loup, j’ai été si inquiète quand je suis remontée dans ta chambre et que je ne t’ai pas trouvée!... Je t’ai appelée partout... Je te cherche depuis une heure... Ah! j’étais malheureuse!... Je craignais, je craignais... je ne peux pas dire ce que je craignais... Pourquoi es-tu partie? Pourquoi t’es-tu sauvée?...

Annette ne voulait pas répondre.

--Je ne sais pas, disait-elle, j’avais mal, je voulais... marcher, respirer...

--Non, tu ne dis pas vrai. Annette, dis-moi tout!...

Elle se pencha sur elle, et plus bas:

--Mon cœur, ce n’est pas à cause de ce...?

Annette l’interrompit:

--Non! Non!

Mais Sylvie insistait:

--Ne mens pas! Dis-moi vrai. Dis! Dis à ta petite! C’est à cause de lui?

Annette, s’essuyant les yeux et s’efforçant de sourire, dit:

--Non, je t’assure... J’avais un peu de peine, c’est vrai... C’est bête... Mais c’est fini maintenant. Je suis heureuse qu’il t’aime.

Sylvie bondit sur place, frappa ses mains avec colère:

--Ainsi, c’était bien lui!... Ah! mais, je ne l’aime pas, je ne l’aime pas, cet individu!...

--Si! tu l’aimes...

--Non! non! non!

Sylvie trépignait sur la route.

--Cela m’amusait de l’aimer, je faisais cela pour jouer, mais ce n’est rien pour moi, rien, à côté de toi... Ah! tous les baisers d’un homme ne compensent pas pour moi une larme de toi...

Annette fut bouleversée de bonheur:

--C’est vrai? c’est vrai?

Sylvie lui sauta dans les bras.

Quand elles furent un peu calmées, Sylvie dit à Annette:

--Maintenant, avoue! tu l’aimais, toi aussi!

--Aussi? Ah! tu vois bien! tu as dit que tu l’aimais!...

--Non, je te dis, je te défends... je ne peux plus en entendre parler. C’est fini, c’est fini.

--C’est fini, répéta Annette.

Elles revinrent, par la route baignée de clair de lune, se souriant, ravies de s’être retrouvées.... Brusquement, Sylvie s’arrêta, et, montrant le poing à la lune, elle cria:

--Ah! l’animal!... Il me le paiera!...

Et comme la jeunesse ne perd jamais ses droits, elles rirent aux éclats de ce mot de mauvaise foi.