L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 5
Sylvie put donc s’en donner, de paresser au lit. Il y avait si longtemps que ce ne lui était arrivé! C’était délicieux de dormir, tout son soûl, de dormir pour tous les sommeils rentrés, et--le plus délicieux--de rester sans dormir, les membres étirés dans de beaux draps bien doux, le corps qui n’en peut plus de torpeur et de bonheur, et de chercher du pied les coins frais dans le lit. Et de rêver, et de rêver!... Oh! ils n’allaient pas loin, les rêves! Ils tournaient tous en rond, comme cette mouche au plafond. Ils n’arrivaient même pas à terminer leur phrase. Ils répétaient vingt fois, d’une langue empâtée, une histoire, un projet, un souvenir d’atelier, d’amoureux, ou de chapeau. Au milieu, ils repiquaient une tête dans l’étang au sommeil...
--Mais dis donc, dis donc, Sylvie!... (elle protestait, en rêve)... Ce n’est pas une vie... Veux-tu sortir de là!
En entr’ouvrant un œil, elle apercevait sa sœur, qui se penchait sur elle, et elle faisait effort--(les mots passaient à peine)--pour dire:
--Annette!... Éveille-moi!
Annette disait:
--Marmotte!
et riait, en la secouant. Sylvie jouait à l’enfant:
--Oh! ma petite maman, qu’est-ce que j’ai donc fait, pour avoir si sommeil?
Le grand amour d’Annette se déversait en transports maternels. Assise sur le lit, il lui semblait que la chère tête qu’elle pressait contre son sein était celle de sa fille. Sylvie se laissait faire, avec de petites plaintes:
--Mais comment est-ce que je ferai pour me remettre jamais à mon travail, après?
--Tu ne travailleras plus.
--Ah! mais si, par exemple! se révoltait Sylvie.
Du coup, elle était réveillée; se dégageant de sa sœur, sur son séant dressée, la petite ébouriffée fixait Annette, d’un air qui la défiait.
--Voilà qu’elle croit encore qu’on veut la retenir de force!... Mais, ma fille, va-t’en! disait Annette, en riant. Va, si le cœur t’en dit! Personne ne tient à toi!...
--Si c’est comme ça, je reste! faisait l’esprit de contradiction. Et Sylvie se renfonçait dans le lit, fatiguée de l’effort.
Mais cette fainéantise ne dura que quelques jours; et, gavée de sommeil, vint, après, la période où il n’était plus possible de la tenir en repos. Elle trôlait tout le jour, à moitié habillée: dans les pantoufles de sa sœur, trop larges pour ses pieds nus, dans le peignoir de sa sœur, qu’elle retroussait en toge, les bras et les mollets nus, elle allait de chambre en chambre, regardant, explorant tout. Elle n’avait pas beaucoup la notion du «tien». (Du «mien», c’était une autre affaire!) Annette lui ayant dit: «Tu es chez toi», elle l’avait prise au mot. Elle farfouillait partout. Elle essayait de tout. Elle pataugeait, des heures, dans la salle de bains. Elle ne laissait pas un coin sans l’avoir inspecté. Annette la trouva, le nez dans ses papiers, qui, au reste, eurent vite fait de la lasser. Et la tante, ébahie, reçut l’invasion de la petite court-vêtue, qui, après avoir fureté sur tous les meubles, remué tous les objets, et dit des mots mignons à leur propriétaire, (laquelle suivait en émoi chacun de ses mouvements), laissa tout en désordre, et la vieille demoiselle, scandalisée, charmée.
Alors, la maison fut pleine d’un intarissable babil, d’un bavardage sans queue ni tête, sans fin, sans raison de finir. En n’importe quel lieu, en n’importe quel costume, perchées sur le bras d’un fauteuil, ou le peigne à la main, se démêlant les cheveux, ou brusquement arrêtées sur une marche de l’escalier, ou en peignoir de bain, le matin, au sortir du tub,--les deux amies parlaient, parlaient, parlaient; et, une fois commencé, cela pouvait durer des heures ou des journées. Elles en oubliaient de se coucher; la tante protestait en vain, toussotait, frappait au plafond; elles tâchaient de mettre une sourdine à leur voix, en s’étouffant de rire; mais, au bout de cinq minutes... paf! le petit hautbois de Sylvie se remettait à flûter, et l’on entendait les exclamations heureuses ou indignées d’Annette, qui s’emballait toujours, et que la petite avait le don de faire monter à l’arbre. Cette fois, les coups devenaient tout à fait fâchés. Alors, on se décidait à se «pagnoter»; mais cela en durait encore un temps, le déshabillage! Les deux chambres se touchaient, les portes restaient ouvertes, on était constamment sortie de ses frontières, on causait en jupon, on causait sans jupon, et l’on eût d’un lit à l’autre causé toute la nuit, si le sommeil de la jeunesse ne fût venu tout d’un coup mettre un terme à leur clappette. Il s’abattait sur elles, d’un trait, comme un épervier sur un petit poulet. Elles tombaient sur l’oreiller, bouche ouverte, au milieu d’une phrase. Annette dormait comme une masse; son sommeil était lourd, très souvent agité, orageux, saturé de rêves; elle bousculait ses draps, elle parlait en dormant; mais elle ne s’éveillait point. Sylvie, au sommeil léger, avec un doux petit ronflement,--(si vous le lui aviez dit, elle se fût drapée dans sa dignité blessée)--se réveillait, écoutait, amusée, le charabia de sa sœur, quelquefois se levait, allait auprès du lit, où, les draps soulevés en montagne par les genoux repliés, Annette était prostrée; et, penchée à la clarté de la lampe-veilleuse--(car Annette ne pouvait dormir sans lumière)--elle épiait, intriguée, le visage épaissi, alourdi, mais étrangement passionné, parfois tragique, de la dormeuse engloutie dans l’océan des songes. Elle ne la reconnaissait plus...
--Annette? Ça? C’est ma sœur?...
Elle avait envie de l’éveiller brusquement, de lui passer les bras autour du cou:
--Loup, y es-tu?...
Mais elle était trop sûre que le loup y était, pour tenter l’expérience. Moins pure et plus normale que sa dangereuse aînée, elle jouait avec le feu, mais elle ne s’y brûlait pas.
Elles s’étudiaient l’une l’autre, longuement, s’habillant, se déshabillant, se comparant curieusement. Annette avait des accès de pudeur sauvage qui amusaient Sylvie, à la fois plus libre et plus claire. Souvent, Annette paraissait froide, on eût dit presque hostile; elle avait des violences, ou des larmes sans cause. Le bel équilibre lyonnais, dont naguère elle était fière, semblait bien compromis. Et le plus grave--c’était qu’elle ne le regrettait point.
Les confidences allaient loin, maintenant. Il ne serait pas aisé de les reproduire toutes. Des jeunes filles qui s’aiment en viennent naturellement dans leurs entretiens à des audaces tranquilles, qui gardent en leur bouche une demi-innocence, mais qui n’en auraient aucune, répétées par une autre. En ces propos s’accusait la différence des deux natures: l’amoralisme riant, bon enfant, de tout repos, de l’une; et le sérieux de l’autre, passionné, inquiétant, chargé d’électricité. Des heurts se produisaient: la légèreté gourmande et volontiers grivoise, avec laquelle Sylvie parlait des sujets amoureux, irritait Annette. Audacieuse dans l’âme, elle était réservée dans les mots; on eût dit qu’elle craignait d’entendre ce qu’elle pensait. Elle s’enfermait, par accès, à double tour, dans un mutisme farouche, qu’elle comprenait mal. Sylvie le comprenait beaucoup mieux. En quinze jours de vie commune, elle connaissait d’Annette plus qu’Annette n’en connaissait.
Ce n’était pourtant pas que ses facultés d’esprit s’élevassent au-dessus de la moyenne d’une aimable fille du peuple de Paris. En dehors d’un sens pratique, très juste et avisé--dont elle ne tirait point tout le parti possible, parce que, le plus souvent, elle préférait obéir à son caprice--il ne fallait pas beaucoup la sortir de sa sphère. Certes, tout l’amusait; mais rien ne l’intéressait à fond, hors la mode, qui n’en a point. Pour tout ce qui concernait l’art: tableaux, musique, lecture, elle ne dépassait point l’honnête médiocrité; elle ne l’atteignait pas toujours. Annette était souvent gênée par son goût. Sylvie s’en apercevait, et faisait:
--Ouf! j’ai gaffé encore... Eh bien, dis-moi ce qui se porte dans le monde comme il faut!...
(Elle parlait d’un tableau comme on parle d’un chapeau).
--... Qu’est-ce qu’on doit admirer? Une fois que je le saurai, je le ferai tout aussi bien qu’un autre...
Mais, d’autres fois, elle n’était pas aussi conciliante; elle tenait _mordicus_ pour un héros de feuilleton, ou pour une romance fade, où elle voyait le dernier mot de l’art et du sentiment. Elle obligea cependant son aînée à découvrir la valeur, ou plutôt les promesses artistiques d’un genre, qu’Annette s’obstinait jusqu’alors à nier sans le connaître: le cinéma, dont Sylvie raffolait, à tort et à travers.
Il arrivait aussi qu’incapable de sentir la beauté d’un livre qu’elles lisaient ensemble, Sylvie comprît mieux qu’Annette la force de certaines pages, dont l’étrange vérité déconcertait sa sœur: car mieux qu’elle, Sylvie connaissait la vie. Et c’est le Livre des Livres. Ne le lit pas qui veut. Chacun le porte en soi, écrit de la première à la dernière ligne. Mais, pour le déchiffrer, il faut que le maître rude, l’Épreuve, en enseigne la langue. Sylvie en avait reçu les leçons, de bonne heure; elle lisait couramment. Annette commençait tard. Plus lentes à entrer, les leçons devaient pénétrer plus avant.
* * * * *
L’été fut, cette année, d’une ardeur excessive. Vers le milieu d’août, les beaux arbres du jardin étaient déjà brûlés. Dans les nuits embrasées, Sylvie tendait son bec pour gober au passage un souffle d’air. Elle était rétablie, mais elle restait pâlotte, et elle n’avait pas beaucoup d’appétit. De tout temps, elle était petite mangeuse, qui, si on l’eût laissée, eût dîné certains soirs d’une glace et de fruits. Mais Annette veillait. Mais Annette grondait. Elle avait fort à faire.--Elle décida enfin le voyage dans les montagnes, remis de semaine en semaine, avec l’arrière-pensée qu’on l’esquiverait. Elle eût voulu garder sa sœur pour elle seule, tout l’été.
Elles se rendirent dans une station des Grisons, dont Annette conservait, d’un séjour ancien, le souvenir d’une bonne et simple hôtellerie, dans un cadre pastoral, reposant, de la vieille Suisse. Mais, en quelques années, tout s’était transformé. L’hôtel avait essaimé. C’était une cité de palaces prétentieux. Dans les prairies, des routes d’autos étaient percées; et l’on entendait, au fond des bois, grincer un tramway électrique. Annette voulait fuir. Mais on était fatiguées par la nuit et le jour de voyage étouffants; on ne savait où aller; on n’avait envie que de rester étendues, sans bouger: du moins, où on était, si tout avait changé, l’air avait conservé sa pureté de cristal; Sylvie le suçait de la langue, comme ces glaces qu’à Paris, au milieu du brouhaha des rues, debout près de la voiture d’un marchand ambulant, elle léchait dans la coupe de verre. On se dit qu’on resterait quelques jours, jusqu’à ce qu’il fît moins chaud. Et puis, on s’habitua. On y trouva du charme.
La saison était animée. Un match de tennis attirait une alerte jeunesse de trois ou quatre nations. Il y avait des sauteries, de petites représentations. Un essaim bourdonnant flânait, flirtait, paradait. Annette s’en fût passée. Mais Sylvie s’amusait franchement; et le plaisir qu’elle montrait se communiqua à sa sœur. Toutes deux étaient de belle humeur, et n’avaient aucune raison de bouder les divertissements de leur âge.
Jeunes, gaies, attrayantes, chacune à sa manière, elles ne tardèrent pas à être très entourées. Annette était en beauté. Dans le plein air et les sports, elle se montrait à son avantage. Forte, bien découplée, aimant la marche et les jeux de mouvement, elle était au tennis une brillante partenaire, l’œil sûr, le jarret souple, le poignet prompt, des ripostes comme des éclairs. Habituellement sobre de gestes, elle avait, aux instants nécessaires, une admirable fougue, des détentes foudroyantes. Sylvie, émerveillée, battait des mains, en la voyant bondir; elle était fière de sa sœur. Elle l’admirait d’autant plus qu’elle se sentait incapable de l’imiter: cette svelte Parisienne était inapte à tous les jeux sportifs; et elle comprenait médiocrement leur attrait. Il fallait se donner trop de mouvement! Elle trouvait plus agréable--et surtout, plus prudent--de rester spectatrice. Elle ne perdait pas son temps....
Elle avait formé une petite cour, et elle y trônait, comme si elle n’avait fait que cela, de sa vie. La fine mouche savait imiter chez les jeunes femmes du monde qu’elle observait tout ce qui était de bon aloi, piquant, et facile à emprunter. L’air de n’y pas toucher, délicieusement distraite, elle avait toujours l’œil et l’oreille aux aguets; rien ne se perdait pour elle. Mais son meilleur modèle restait encore Annette. Avec un sûr instinct, elle savait non seulement la copier en maint et maint détails, mais relever la copie par de légères variantes, et même, en certains cas, en prendre le contre-pied,--oh! juste ce qu’il fallait pour paraître incorrecte, par un raffinement de plus. Elle montrait encore plus d’intelligence, en ne sortant jamais des limites où elle sentait le terrain solide sous ses pas. Là, elle était parfaite, de manières, de tenue et de ton. Une exquise distinction, rehaussée d’une pointe d’extravagance. Annette ne pouvait s’empêcher de rire, en l’entendant débiter à sa cour, avec un aplomb charmant, des connaissances dont elle lui avait, la veille, donné la becquée. Sylvie lui décochait un clin d’œil malicieux.--Il n’aurait pas fallu, certes, la pousser trop loin dans la conversation. Malgré tout son esprit et sa bonne mémoire, elle eût risqué de trahir ses lacunes; mais elle ne se laissait pas faire: elle surveillait ses frontières. Et puis, elle savait aussi choisir ses partenaires.
C’étaient, pour la plupart, de jeunes _sportmen_ des pays étrangers: anglo-saxons, roumains, plus sensibles à une faute de jeu qu’à une faute de langage.--Le grand favori du petit cercle féminin était un Italien. Porteur d’un nom sonore de vieille famille lombarde, (éteinte depuis des siècles, mais le nom ne meurt jamais), il avait ce type, si répandu parmi la jeunesse à la mode de la Péninsule, et qui est d’une époque encore plus que d’une race: on y trouve curieusement assemblés l’Américain de la Cinquième Avenue et le condottiere du quattrocento: ce qui donne à l’ensemble, parfois, assez grand air--(d’Opéra).--Beau garçon, haut et droit, bien bâti, la tête ronde et la face rasée, très brun, les yeux ardents, un grand nez conquérant, aux narines bleuâtres, et la mâchoire lourde, Tullio marchait, les reins souples et le torse bombé. Ses manières étaient un mélange de hauteur, d’obséquieuse courtoisie, et de brutalité. Un homme irrésistible. Il n’avait qu’à se baisser pour ramasser les cœurs. Il ne se baissait pas. Il attendait qu’on vînt les lui mettre dans la main.
Peut-être pour cette raison qu’Annette, justement, ne lui offrit pas le sien, il avait jeté d’abord son dévolu sur elle. Champion de tennis, il avait apprécié les qualités physiques de la robuste fille; et, causant avec elle, il avait découvert d’autres sujets sportifs, où leurs goûts s’accordaient,--le cheval, le canotage, dont Annette avait fait, avec la passion qu’elle apportait à tout. Il huma de son grand nez le trop plein d’énergie qui gonflait ce corps vierge; et il le désira. Annette perçut ce désir, et elle en fut à la fois blessée et captivée. Sa forte vie physique, comprimée par des années de demi-claustration, s’éveillait, sous la flambée de ce superbe été, au milieu de cette jeunesse qui ne songeait qu’au plaisir, et dans l’excitation de ces jeux vigoureux. Les dernières semaines passées avec Sylvie, ses libres entretiens, la tendresse excessive dont elle était saturée, avaient jeté le trouble dans sa nature, dont elle connaissait si mal et si peu l’étendue. Contre un assaut des sens, la maison était mal défendue. Pour la première fois, Annette éprouva la morsure de la passion sexuelle. Elle en eut honte et colère, comme si on l’eût souffletée. Mais ce n’était pas une raison pour que le désir tombât. Au lieu de se dérober, elle tint tête aux avances, avec une froideur fière et le cœur frémissant. Lui, toujours enveloppant d’une déférence parfaite une rapace convoitise, dont la fascination luisait, il s’éprit d’autant plus qu’il vit qu’elle l’avait compris et qu’elle se posait en adversaire. C’était un autre match, autrement passionnant! Il y eut de durs défis échangés, de rudes passes d’armes, sans qu’il en parût rien au dehors. Tandis qu’il s’inclinait, avec une mâle politesse, pour lui baiser la main,--tandis qu’elle lui souriait, avec une grâce hautaine, elle lisait dans ses yeux:
--Je t’aurai.
Et ses lèvres fermées lui répondaient:
--Jamais!
Sylvie suivait le duel, de son regard de lynx; et, tout en s’en amusant, l’envie lui vint d’y jouer sa partie. Quelle partie? Vraiment, elle n’en savait rien.... Eh bien, de se divertir,--et de seconder Annette, bien sûr, cela va sans dire! Ce garçon était bien. Annette, aussi, très bien. Comme un sentiment fort toujours l’embellissait! Cette fierté brûlante, ce front de petit taureau qui s’apprête au combat, ces ondes de rougeurs et de pâleurs subites, que Sylvie croyait voir passer sur le corps, comme des frissons... L’homme se piquait au jeu...
--... Rien à faire, mon garçon, non, non, tu ne l’auras pas, si elle ne veut pas!... Mais veut-elle? ne veut-elle pas?... Décide-toi, Annette! Il est pris. Achève-le!... La sotte! Elle ne sait pas... Bon, nous allons l’aider...
Ce fut par les louanges d’Annette que s’engagea leur connaissance. Ils l’admiraient tous deux. L’Italien était décidément conquis. Radieuse, les yeux brillants, Sylvie abondait en son sens. Elle était bien adroite à célébrer sa sœur. Mais elle ne l’était pas moins à s’armer de tous ses charmes. Et, une fois mis en jeu, il n’était plus moyen de les arrêter. Elle avait beau leur dire:
--Maintenant, tiens-toi tranquille. C’est assez. Tu vas trop loin...
...Ils n’écoutaient plus rien; il n’y avait qu’à les laisser faire... C’était si amusant! Naturellement, cet idiot aussitôt avait pris feu. Que les hommes sont bêtes! Il croyait que, si l’on faisait des grâces, c’était pour ses beaux yeux... Tout de même, ils étaient beaux, ses yeux... Et maintenant, qu’est-ce qu’il allait faire, le poisson, entre les deux hameçons? Est-ce qu’il avait la prétention de les gober toutes deux? Qu’est-ce qu’il va décider?... «Eh bien, mon vieux, choisis!»
Elle ne faisait rien pour lui faciliter le choix, en s’effaçant devant Annette. Annette, pas davantage. A partir de ce moment, d’instinct elle redoubla d’efforts pour éclipser Sylvie. Les deux sœurs s’aimaient tendrement. Sylvie était aussi fière des éloges faits d’Annette qu’Annette de l’impression produite par Sylvie. Elles se conseillaient mutuellement. Elles veillaient aux détails de la toilette l’une de l’autre. Avec une science très sûre, elles savaient, par contraste, se faire valoir l’une l’autre. Aux soirées de l’hôtel, elles attiraient tous les regards. Mais en dépit qu’elles en eussent, ces regards instituaient une rivalité entre elles. Elles avaient beau s’en défendre, quand elles dansaient, elles ne pouvaient s’empêcher d’évaluer, chacune, les succès de l’autre. Surtout auprès de celui qui, décidément, les occupait beaucoup plus qu’elles ne l’eussent voulu... Il les occupait beaucoup plus, depuis qu’il ne savait de laquelle il était occupé le plus. Annette commença de sentir une souffrance confuse, quand elle vit Tullio s’empresser près de sa sœur. Toutes deux, bonnes danseuses, chacune avait sa manière. Annette fit tout ce qu’elle put pour établir sa supériorité. Et certes, elle dansait mieux, au regard des connaisseurs. Mais Sylvie, moins correcte, avait plus d’abandon; et dès l’instant qu’elle saisit l’intention d’Annette, elle devint irrésistible. Tullio, en effet, n’y résista point. Annette eut la douleur de voir qu’elle était délaissée. Après une suite de danses avec Sylvie, ils sortirent tous deux, en causant et riant, par la belle nuit d’été. Elle ne put se commander. Il fallut qu’elle quittât le salon, elle aussi. Sans oser s’engager dans le jardin, à leur suite, elle chercha à les voir, de la galerie vitrée qui menait au jardin; et elle les vit, dans l’allée, elle les vit qui, penchés l’un près de l’autre, en marchant, échangeaient des baisers.
Cette peine n’était rien auprès de celle qui suivit.--Quand, remontée dans sa chambre, assise sans lumière, Annette vit rentrer Sylvie tout animée, qui s’exclama en la trouvant seule dans l’obscurité, lui caressa les mains, lui baisota les joues, lui fit ses mille et une gentillesses ordinaires,--et quand, après avoir prétexté une migraine subite qui l’avait obligée à se retirer, elle demanda à sa sœur comment s’était passé le reste de la soirée, et si elle s’était promenée avec Tullio,--Sylvie, ingénument, répondit qu’elle ne s’était pas promenée, et qu’elle ne savait pas ce que Tullio était devenu: qu’au reste, Tullio commençait à la raser, et puis qu’elle n’aimait pas les hommes qui étaient trop beaux, et puis qu’il était fat, et puis un peu moricaud... Là-dessus, elle alla se coucher, en chantonnant une valse.
Annette ne dormit pas. Sylvie dormit très bien. Elle ne se doutait pas de la tempête qu’elle avait déchaînée... Annette était en proie à des démons lâchés. Ce qui venait de se passer était une catastrophe. Une double catastrophe. Sylvie était sa rivale. Et Sylvie lui mentait. Sylvie, la bien-aimée! Sylvie, sa joie, sa foi!... Tout était écroulé. Elle ne pouvait plus l’aimer... Plus l’aimer? Pouvait-elle, pouvait-elle ne plus l’aimer?... Oh! combien cet amour était enraciné, plus encore qu’elle ne l’avait pensé!... Mais est-ce qu’on peut aimer ce qu’on méprise?... Ah! ce ne serait rien encore, la trahison de Sylvie!... Il y avait quelque chose de plus... «Il y a... il y a... Allons, dis ce qu’il y a!...» Oui, il y avait cet homme, qu’Annette n’estimait pas, qu’Annette n’aimait pas,--et qu’elle aimait maintenant,--aimer? non!--qu’elle _voulait_. Une fièvre d’orgueil jaloux exigeait qu’elle le prît, qu’elle l’arrachât à _l’autre_,--surtout qu’elle ne laissât point _l’autre_ le lui arracher... («_L’autre_», voilà ce que, pour Annette, Sylvie était devenue!...)
Elle ne reposa point une heure, cette nuit. Ses draps lui brûlaient la peau.--De l’autre lit voisin, s’élevait le bourdonnement léger du sommeil de l’innocence.
Quand elles se retrouvèrent face à face, le matin, Sylvie, du premier coup d’œil, vit que tout était changé; et elle ne comprit pas ce qui s’était passé. Annette, les yeux cernés, pâle, dure, hautaine, mais étrangement plus belle,--(et plus belle et plus laide, comme si, à un appel, toutes ses forces secrètes se fussent soudain levées)--Annette, casquée d’orgueil, froide, hostile, murée, regardait, écoutait Sylvie qui disait ses folies ainsi qu’à l’ordinaire, fit à peine bonjour, et sortit de la chambre... Le babil de Sylvie s’arrêta au milieu d’un mot. Elle sortit à son tour, suivit des yeux Annette descendant l’escalier...
Elle comprit. Annette avait vu Tullio, qui était assis dans le hall, et, traversant la pièce, elle alla droit à lui. Lui aussi reconnut que la situation avait changé. Elle s’assit près de lui. Ils causaient de sujets banals. La tête droite, dédaigneuse, elle regardait devant elle, évitant de le fixer. Mais il n’avait point de doute: c’était lui qu’elle fixait. Sous ses paupières bleuâtres, ce regard qui se cachait, comme pour fuir la lumière trop intense, disait:
--Me veux-tu?
Et lui qui, d’un ton satisfait, racontait une histoire insipide, en contemplant ses ongles, il guettait de côté, ainsi qu’un grand félin, ce corps aux seins raidis, et demandait:
--Tu veux donc aussi?
--Je veux que tu me veuilles,--telle était la réponse.