L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 4
Sylvie parla ensuite de la boutique de fleuriste, où elle avait, enfant, assise sous le comptoir, avec les fleurs tombées, tressé ses premiers rêves,--ses premières expériences de la vie de Paris, en écoutant causer sa mère et les clients,--puis, quand mourut Delphine,--(Sylvie avait treize ans),--son apprentissage chez une couturière, qui était l’amie de la mère, et l’avait recueillie,--puis, après une année et la mort de la patronne, usée par le travail, (on s’use vite, à Paris!) ses divers avatars. Des notations crues, des expériences amères, toujours contées gaiement, vues avec drôlerie. Elle peignait au passage les types et les caractères, piquant d’un coup d’aiguille, sur la trame du récit, un trait, une saillie, un mot ou un museau. Elle ne contait pas tout; elle avait un peu plus expérimenté la vie qu’elle ne disait et que peut-être il ne lui plaisait de s’en souvenir. Elle se rattrapait sur le chapitre de l’ami,--de l’ami dernier. (S’il y avait d’autres chapitres, elle les garda pour elle). Un étudiant en médecine, rencontré à un bal de quartier: (elle se fût bien privée de dîner, pour danser!) Pas très beau, mais gentil, grand, brun, les yeux rieurs, qui se plissaient au coin, les narines retroussées, un nez de bon chien, amusant, affectueux... Elle le décrivait sans le moindre emballement, mais avec complaisance, vantant ses qualités, aussi le blaguant un peu, satisfaite de son choix. Elle s’interrompait pour rire, à certains souvenirs qu’elle disait, et à d’autres qu’elle ne disait pas. Annette, tout oreilles, troublée, intéressée, se taisait, glissant çà et là quelques paroles gênées. Sylvie lui tenait la main, et de son autre main libre, comme égrenant un chapelet, lui caressait le bout des doigts, un à un, en parlant. Elle percevait la gêne de sa sœur, elle l’aimait et s’en amusait.
Les deux jeunes filles s’étaient assises sur un banc, sous les arbres; et dans la nuit venue elles ne se voyaient plus. Ce petit diable de Sylvie en profita pour conter des scènes un peu lestes et fort tendres, afin d’intimider tout à fait la grande sœur. Annette devinait sa malice; elle ne savait si elle devait sourire ou blâmer, elle eût voulu blâmer; mais elle était si jolie, la petite sœur! Sa voix sonnait si riante, sa joie semblait si saine! Annette respirait à peine, tâchant de ne pas montrer l’émoi où la jetaient ces récits amoureux. Sylvie, qui sentait sous ses doigts les émotions de l’autre, s’arrêta pour en jouir et préparer une malice nouvelle: et, se penchant vers Annette, à mi-voix, candidement, lui demanda si elle avait aussi un ami. Annette tressaillit--(elle ne s’y attendait pas)--et rougit. Les yeux perçants de Sylvie cherchaient à voir ses traits dans l’ombre protectrice; et, n’y parvenant pas, elle promena ses doigts sur la joue d’Annette...
--Elle brûle, dit-elle, en riant.
Annette riait gauchement, et brûlait encore plus. Sylvie se jeta à son cou.
--Ma sotte, ma bécasse, comme tu es donc mignonne! Non, tu es impayable! Ne m’en veux pas! Je me tords. Je t’aime bien. Aime un peu ta Sylvie! C’est pas grand’chose de bon. Mais tel quel, c’est à toi. Annette, ma canette! Tends ton bec, je t’amoure!...
Annette, passionnément, la serra dans ses bras, jusqu’à en perdre haleine. Sylvie, se dégageant, dit d’un ton connaisseur:
--Tu sais bien embrasser. Qu’est-ce qui t’a appris?
Annette lui ferma la bouche, rudement, avec sa main:
--Ne plaisante pas toujours!
Sylvie lui baisa la paume:
--Pardon, je ne le ferai plus.
Et, la joue appuyée sur le bras de sa sœur, elle resta sagement sans parler, écoutant, regardant sur l’obscure transparence d’un pan de ciel échancré par les branches de l’arbre, dans les demi-ténèbres, le visage d’Annette qui s’inclinait vers elle et tout bas lui parlait.
Annette ouvrait son cœur. Elle disait, à son tour, la plénitude heureuse de sa jeunesse solitaire, cette aube de petite Diane, passionnée, mais sans troubles, qui jouit de ce qu’elle désire, non moins que de ce qu’elle possède, car entre l’un et l’autre, il n’y a pour elle d’autre distance que d’aujourd’hui à demain. Et elle est si sûre de demain qu’elle en goûte par avance à la treille le parfum de jasmin, sans se presser de le cueillir.
Elle conta le tranquille égoïsme de ces années, vides d’événements, gonflées du suc des rêves. Elle dit l’intimité, la tendresse absorbante qui la liait à son père. Et, en se racontant, il lui arrivait ceci de singulier qu’elle se découvrait: car, jusqu’à cette heure, elle n’avait pas eu l’occasion d’analyser son passé. Elle en était, par instants, effarée. Elle s’arrêtait dans son récit; tantôt elle avait de la peine à s’exprimer, tantôt elle s’exprimait avec une ardeur trouble et imagée. Sylvie ne comprenait pas toujours, s’amusait, écoutait moins qu’elle n’observait l’expression du visage, du corps et de la voix.
Annette avouait maintenant la souffrance jalouse, que lui avait apportée la découverte de la seconde famille que son père lui avait cachée, et le bouleversement où la jeta l’existence de cette rivale, de cette sœur. Avec sa franchise brûlante, elle ne dissimula rien de ce dont elle rougissait; sa passion se réveillait, tandis qu’elle l’évoquait; elle dit:
--Je t’ai haïe!...
d’un accent si emporté qu’elle s’arrêta, saisie du son de sa voix. Sylvie, beaucoup moins émue, mais très intéressée, sentait contre sa joue frémir la main d’Annette, et pensait:
--Il y en a du feu, là dedans!
Annette avait repris la suite des aveux qui lui coûtaient. Et Sylvie se disait:
--Est-elle drôle de tout me raconter!
Mais elle sentait croître pour l’étrange grande sœur un respect, certes moqueur, mais infiniment tendre, qui lui faisait frotter câlinement son visage contre la paume fraternelle...
Annette, dans son récit, en était venue au point où l’attrait de la sœur inconnue s’était emparé d’elle, malgré sa résistance, et où, pour la première fois, elle avait vu Sylvie. Mais ici, la franchise ne put vaincre l’émotion de son cœur. Elle essaya de poursuivre, s’arrêta et, renonçant, elle dit:
--Je ne puis plus...
Le silence se fit. Sylvie souriait. Elle se souleva, rapprocha son visage de celui de sa sœur, et, lui pinçant le menton, elle lui souffla tout bas:
--Tu es une grande amoureuse.
--Moi! protesta Annette, toute confuse.
Sylvie s’était levée du banc, et, debout devant sa sœur, elle lui serra la tête tendrement contre son corps, et dit:
--Pauvre... pauvre Annette!...
* * * * *
A partir de ce jour, les deux sœurs se virent constamment. Il ne se passa plus de semaine qu’elles ne se réunissent. Sylvie venait le soir, à Boulogne, surprendre Annette. Plus rarement, Annette retournait chez Sylvie. Par une convention tacite, elles s’arrangeaient de façon qu’Annette ne pût rencontrer l’ami. Elles adoptèrent un jour régulier pour déjeuner ensemble à la crémerie, et jouaient à se donner rendez-vous, ça et là dans Paris. Elles avaient autant de joie l’une que l’autre, à se retrouver ensemble. Ce devint un besoin. Les jours où on ne s’était pas vues, les heures se traînaient, la vieille tante ne parvenait pas à rompre le mutisme d’Annette, et Sylvie, maussade, turlupinait l’ami, qui n’en pouvait mais. La seule chose qui permît de tolérer l’attente était la pensée de tout ce qu’on aurait à se dire, quand on se reverrait. Cela ne suffisait pas toujours; et jamais Annette ne fut aussi heureuse qu’un soir, passé dix heures, quand Sylvie sonna à la porte, disant qu’elle n’avait pu attendre au lendemain pour l’embrasser. Elle brûlait de la retenir; mais la petite, qui n’avait, jurait-elle, que cinq minutes à rester, repartit en courant, après une heure de caquetage, tout d’un trait, sans souffler.
Annette eût voulu faire profiter sa sœur de sa maison, de son bien-être. Mais Sylvie avait une façon brusque d’écarter toutes les tentatives: elle avait mis dans sa tête--sa petite tête butée--qu’elle n’accepterait aucune avance d’argent. Elle ne faisait, en revanche, aucune difficulté pour accepter un objet de toilette, ou bien pour «l’emprunter»: (ce qu’elle empruntait, elle oubliait de le rendre). Il lui arriva même, une ou deux fois, de chiper... oh! rien d’important!... Et, bien entendu, elle n’eût jamais touché à une pièce de monnaie! L’argent, ça c’est sacré! Mais un petit bibelot, un bijou sans valeur... Elle n’y résistait pas. Annette avait remarqué ce jeu de petite _gazza ladra_; et elle en était gênée. Pourquoi Sylvie ne lui demandait-elle pas? Elle eût été si heureuse de lui donner! Elle tâchait de ne pas voir.--Mais le grand plaisir était d’échanger entre les deux sœurs une blouse, un cache-corset, le linge de leur corps: la passion d’Annette s’en alimentait. Sylvie était experte dans l’art de s’ajuster les robes de sa sœur; et son goût modifiait le goût plus sérieux d’Annette. L’effet n’en était pas toujours très heureux, car Annette, trop éprise, exagérait parfois l’imitation, au delà de ce qui seyait à son style personnel; et Sylvie, amusée, devait retenir son zèle. Beaucoup plus avisée, elle savait, sans le dire, profiter de ce que lui apprenait la sobre distinction d’Annette, certaines nuances de parler, de gestes et de manières; mais sa copie était si fine qu’on eût dit que son modèle la lui eût empruntée.
* * * * *
Cependant, malgré leur intimité, Annette ne parvenait à connaître qu’une part de la vie de sa sœur. Sylvie avait son indépendance; et elle aimait à la faire sentir. Au fond, elle n’avait pas tout à fait désarmé, de son hostilité de classe; elle tenait à ce qu’Annette vît bien qu’on ne disposait pas d’elle et qu’on n’entrait chez elle qu’autant qu’il lui plaisait. D’ailleurs, son amour-propre n’était pas sans remarquer que sa sœur n’approuvait pas tout en elle. Notamment sa liaison amoureuse. Bien qu’Annette fît effort pour l’accepter, elle ne savait pas dissimuler la gêne que ce sujet lui causait. Ou bien elle le fuyait, ou, quand elle s’obligeait à en parler, avec le désir sincère de faire plaisir à Sylvie, elle avait dans le ton un rien de forcé, que percevait Sylvie; et celle-ci, d’un mot, écartait le sujet. Annette s’en attristait. Elle voulait de tout cœur que Sylvie fût heureuse, heureuse à sa manière. Que cette manière ne fût point celle qu’elle eût préférée, elle ne voulait pas le montrer. Mais elle le montrait sans doute. Quand on a des sentiments forts, on n’est pas très adroit.--Sylvie lui en voulait; et elle se vengeait par son silence. Il fallait un hasard pour qu’Annette apprît, plusieurs semaines après, certains événements importants dans la vie de la jeune sœur.
A vrai dire, de leur importance, il était impossible de faire convenir Sylvie; et peut-être glissaient-ils en effet sur l’élasticité de son tempérament; mais il se pouvait aussi que son amour-propre le prétendît plus que ce n’était. Annette, incidemment, reçut ainsi la nouvelle que, «depuis quelque temps»,--(impossible de préciser: c’était de «l’histoire ancienne»!...)--l’ami n’était plus là, la liaison s’était dénouée. Sylvie ne s’en montrait pas autrement affectée. Annette l’était davantage; mais ce n’était point de regrets. Elle essaya gauchement de savoir ce qui s’était passé. Sylvie haussait les épaules, riait, disait:
--Il ne s’est rien passé. C’est passé, voilà tout.
Annette eût dû s’en réjouir; mais ces mots de sa sœur lui causaient une peine.... Quel étrange sentiment! Comme elle était mal faite!... Ah! ce mot: «passer»..., pour le monde du cœur! Et qu’on le dît en riant!....
Mais cette grande nouvelle--(c’en était une pour elle)--fut, peu après, suivie d’une autre découverte. Un jour qu’Annette annonçait l’intention d’aller prendre sa sœur, au sortir de l’atelier, Sylvie dit tranquillement:
--Non, non, je n’y suis plus...
--Comment? fit Annette, étonnée. Depuis quand?
--Oh! depuis quelque temps...
(Toujours la même façon évasive de compter! Ç’aurait pu être aussi bien la veille que l’an dernier!)
--Qu’est-ce qui est arrivé?
--Il est arrivé.... ce qui arrive chaque année: (ainsi que dans Malbrough... «_z-à Pâques ou à la Trinité_...») Sitôt après le Grand-Prix, vient la morte-saison. Les patronnes se font rosses, pour nous fournir généreusement le prétexte de nous faire fiche à la porte.
--Mais alors, où es-tu?
--Oh! je suis ici et là. Je vais, je cours, je fais un peu de tout.
Annette était consternée:
--Alors, tu es sans place, et tu ne me le dis pas!
Sylvie jouait celle «qui ne s’en fait pas», qui a bien l’habitude! Négligemment, elle expliquait, d’un petit air de supériorité, (pas fâchée dans le fond, de l’émotion produite), qu’elle bâclait des costumes bon marché pour des entrepreneuses de confections, elle ourlait des petites robes, elle cousait des pantalons d’hommes--(elle bouffonnait en le racontant).--Mais Annette ne riait point. Serrant de près son enquête, elle découvrait que sa sœur courait à droite, à gauche, pour trouver du travail, et qu’elle en acceptait parfois d’exténuant, de rebutant. Maintenant, elle comprenait pourquoi la petite, «depuis quelque temps», lui paraissait pâlie... Pourquoi elle était restée plusieurs jours sans venir, donnant de mauvais prétextes, des mensonges absurdes, afin de passer sans doute une partie de la nuit à s’user les doigts et les yeux à sa couture... Sylvie continuait de conter, à sa façon railleuse d’indifférence affectée, ses petites mésaventures. Mais elle vit les lèvres de sa sœur qui tremblaient de colère. Et brusquement, Annette éclata:
--Non! fit-elle, c’est indigne! Je ne puis pas, je ne puis pas le supporter! Quoi! tu dis que tu m’aimes, tu m’as demandé toi-même que l’on soit des amies, tu prétends en être une, et tu me caches tout le plus grave de ce qui te concerne!...
(La lèvre retroussée de Sylvie faisait: «Peuh! quelle importance!...»--Mais Annette ne la laissa pas parler, le torrent était lâché).
--... J’avais confiance en toi, je croyais que tu me dirais tes peines, tes ennuis, comme je te dis les miens, que tout serait en commun... Et tu me tiens à l’écart, ainsi qu’une étrangère; je ne sais rien, je ne sais rien! Sans un hasard, je n’aurais jamais appris que tu te trouves gênée, que tu cours après une place, que tu ruines ta santé; et tu accepterais n’importe quel travail, plutôt que de m’en parler, quand tu sais que mon bonheur serait de t’aider... C’est mal, c’est mal! Tu m’as blessée. C’est un manque de franchise, c’est un manque d’amitié!... Mais je ne le tolérerai plus!... Non!... Pour commencer, tu vas venir chez moi, et tu y resteras, jusqu’à ce que la période de chômage soit passée...
(Sylvie secouait la tête).
--... Tu viendras, ne dis pas non! Écoute-moi bien, Sylvie, je ne te le pardonnerais pas. Si tu me disais non, je ne te verrais plus, de ma vie...
Sans se donner la peine de s’excuser, d’expliquer, Sylvie, souriante et entêtée, faisait:
--Non, non, chérie.
Elle avait grand plaisir de l’agitation d’Annette, qui ne se possédait plus, qui était près de pleurer, qui l’aurait bien battue. Elle pensait:
--Quand elle est animée, comme elle est plus jolie!
Mais elle n’en démordit point. Elle était bien aise de montrer à Annette qu’elle avait, elle aussi, sa petite volonté.
Le visage empourpré de colère, Annette répétait, suppliante, impérieuse:
--Reste!... Tu resteras... Je le veux... C’est dit?... Tu restes?... Tu restes?... Réponds!... C’est oui?...
Avec son même sourire exaspérant, la petite têtue répondit:
--C’est non, chérie.
Annette s’éloigna, d’un mouvement emporté:
--Alors, tout est fini.
Et, lui tournant le dos, elle alla vers la fenêtre et ne sembla plus voir Sylvie.--La petite attendit un moment, puis se leva et, de sa voix câline, dit:
--Au revoir, Annette.
Annette ne se retourna pas.
--Adieu, dit-elle.
Ses mains étaient crispées. Si elle avait fait un mouvement, Dieu sait ce qui fût arrivé! Elle eût pleuré, crié... Elle resta sans bouger, hautaine et glacée. Sylvie, un peu gênée, non sans quelque inquiétude, malgré tout amusée, s’en allant, derrière la porte lui fit un pied-de-nez.
Elle n’était pas très fière--(un peu fière, tout de même)--de sa belle résistance. Annette ne l’était pas davantage de son emportement. Avec consternation, elle se disait maintenant qu’elle avait coupé les ponts: au lieu d’être patiente, adroite, de conquérir Sylvie, elle l’avait presque chassée. Sylvie ne reviendrait plus, c’était un fait certain. Annette, par son dilemme, lui avait fermé sa porte. Et elle s’était interdit à elle-même de la lui rouvrir. Elle ne pouvait pourtant pas, après ses déclarations, aller chercher Sylvie! C’était s’avouer vaincue. Sa fierté ne le permettait pas. Ni même son bon droit. Car Sylvie avait mal agi... Non, non, elle n’irait pas!...
Elle mit son chapeau, et alla droit chez Sylvie.
Sylvie venait de rentrer. Songeuse, elle examinait la situation embrouillée. Elle la trouvait stupide, mais elle ne voyait pas le moyen d’en sortir: car elle n’envisageait pas l’idée de se plier à la volonté d’Annette, et elle n’envisageait pas davantage celle qu’Annette plierait. Au fond, elle trouvait que la Canette n’avait pas tort. Mais elle ne voulait pas céder. Sylvie n’était pas insensible aux biens de la fortune. Ceux dont disposait Annette avaient, sans qu’il y parût, suffisamment éveillé en elle la tentation et l’envie. (On ne peut pas s’en défendre, même quand on n’est pas--presque pas--envieuse!... Est-ce qu’on peut se défendre, quand on a un jeune corps, tout plein de beaux petits désirs, de se dire ce qu’on eût fait de la fortune, et comme on eût mieux su en jouir que les maladroits qui l’ont reçue dans leur bec, toute rôtie!...) Et--elle n’en convenait pas--mais elle en voulait un peu à Annette... Pourtant, si c’était une faute, Annette tâchait de se la faire pardonner.--Mais justement, Sylvie ne tenait pas à la lui pardonner... Oh! tout cela ne s’avoue pas! Chacun cultive en soi, bien cachés, cinq ou six petits monstres. Et l’on ne s’en vante point, on n’a pas l’air de les voir; mais on n’est pas du tout pressé de s’en débarrasser....--Un sentiment plus avouable était que, tentée par ces biens qu’elle n’avait pas, Sylvie voulait se donner le luxe de paraître les dédaigner... Mais, en vérité, ce luxe était sans charme; et il faisait peu d’usage.--Non, décidément, Sylvie ne goûtait pas un plaisir bien vif de sa victoire; il n’y avait pas de quoi se pavaner, si elle avait vaincu, à ses dépens! Ce qui rendait cette constatation plus pénible, c’est qu’en réalité, sa situation n’avait rien de plaisant. Sylvie avait beaucoup de mal à se tirer d’affaire. Le nombre des chômeurs était considérable; et naturellement, les exploiteurs en abusaient. La santé de la petite n’était pas très brillante. Les chaleurs écrasantes d’un mois de juillet torride, les veilles, la nourriture médiocre, l’eau fade ingurgitée, avaient produit une crise d’entérite avec dysenterie, dont elle était affaiblie. Sous le gril de son toit rôti par le soleil, ses persiennes baissées, Sylvie, à demi nue, la peau brûlante, cherchant un objet frais pour y poser les mains, pensait qu’il eût fait bien bon dans la maison de Boulogne; et, comme elle était, à défaut d’autres biens, abondamment dotée d’ironie, elle s’égayait de sa stupidité. Elle avait bien travaillé!... Et dire qu’elle et Annette étaient d’accord, au fond!... Maintenant, elles s’étaient butées... Mon Dieu! qu’on est donc bête!... Nulle des deux ne céderait!...
Et bien sûre, en effet, qu’elle ne céderait point, qu’elle serait bête jusqu’au bout, elle souriait, retroussant sa lèvre pâle, quand elle entendit dans le couloir les pas impétueux d’Annette. Tout de suite, elle les reconnut; elle bondit sur ses pieds:
--Annette revenait!... Chère fille!...
Elle ne l’attendait pas... Certes, Annette était «la plus bonne!...»
Annette était déjà entrée. Toute rouge de passion et de la chaleur de sa course, elle ne savait ce qu’elle allait faire; mais à peine entra-t-elle qu’aussitôt elle le sut. Suffoquée par l’atmosphère de four qui embrasait la demi-obscurité de la chambre, de nouveau elle fut prise d’une colère passionnée. Elle alla à Sylvie, qui se jeta à son cou; elle lui serra les épaules moites, de ses mains impatientes; et, sans répondre à ses baisers, elle dit, d’une voix irritée:
--Je t’emmène... Habille-toi... Et ne discute pas!
Sylvie discutait tout de même, pour n’en pas perdre l’habitude. Elle faisait mine de protester. Mais elle se laissait faire. Annette l’habillait impérieusement, lui mettait ses bottines, lui boutonnait sa blouse, lui piquait avec brusquerie son chapeau sur la tête, la remuait comme un paquet. Sylvie disait toujours: «Non, non, non», poussait de petits cris indignés, pour la forme; mais elle était ravie de se sentir brutalisée. Et quand Annette eut fini, elle lui prit les deux mains, les baisa, y imprima la marque de ses quenottes, et, riant de contentement, elle dit:
--Madame Tempête... Rien à faire! Je me soumets... Emporte!...
Annette l’emporta. Elle lui avait pris le bras dans ses fortes mains, qui tenaient comme un étau. Elles montèrent en taxi.--Quand elles furent arrivées, Sylvie dit à Annette:
--Je puis te le dire maintenant: eh bien, j’en mourais d’envie.
--Pourquoi étais-tu si méchante? demanda, grondeuse et heureuse, Annette.
Sylvie prit la main d’Annette, et de l’index recourbé fit: «toc, toc» sur son petit front bombé.
--Oui, il en a de la malice! fit Annette.
--Il est pareil au tien, dit Sylvie, lui montrant dans une glace leurs deux fronts obstinés. Elles sourirent l’une à l’autre.
--Et, ajouta Sylvie, on sait de qui cela vient.
* * * * *
La chambre de Sylvie l’attendait depuis longtemps. Même avant de connaître l’existence de Sylvie, Annette tenait la cage prête pour l’amie qui viendrait.--L’amie n’était pas venue: à peine avait-on cru voir son ombre, deux ou trois fois. La personnalité d’Annette assez à part des autres, ses manières, tour à tour froides et ardentes, l’impétueuse brusquerie d’élans qui surprenaient dans une nature réservée, je ne sais quoi d’étrange, d’exigeant, d’impérieux qui, sans qu’elle s’en doutât, couvait et jetait des lueurs, même aux heures où elle était pénétrée du désir de se donner avec une humilité passionnée,--écartaient les jeunes filles de son âge, qui sans doute l’estimaient et subissaient (dirait-on) son fluide, mais prudemment, à distance. Sylvie était la première à prendre possession de la cage d’amitié. On peut croire que ce fut sans trouble, et qu’elle n’était pas en peine d’en sortir, le jour qu’il lui plairait. Annette ne l’intimidait guère. Elle n’eut même aucune surprise de la chambre où elle fut installée. Dès sa première visite, à certains petits détails d’ingénieuse tendresse, et au trouble maladroit d’Annette en la lui montrant, elle avait deviné que ce devait être pour elle.
Maintenant qu’elle s’était reconnue vaincue,--pour son avantage--elle n’opposait plus la moindre résistance. Encore languissante de sa crise d’entérite, la petite convalescente s’abandonnait avec bonheur aux gâteries dont l’entourait sa sœur. Le médecin, appelé, l’avait trouvée anémiée, et il avait conseillé un changement d’air, un séjour d’altitude. Mais ni l’une ni l’autre n’était pressée de quitter le nid commun; et elles surent, enjôleuses, se faire dire par le médecin qu’après tout, à Boulogne, on était aussi bien, et que même, en un sens, c’était peut-être mieux que Sylvie commençât par se reconstituer dans un repos complet, avant d’aller demander à l’air vif des montagnes un bon petit coup de fouet.