L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 3
Impérieux grondement de l’amour nouveau, qui crée et qui détruit... Les souvenirs du père, impitoyablement, furent écartés de la vue. Les objets familiers, relégués--avec tous les égards--dans l’ombre pieuse de chambres où ils ne couraient pas risque d’être souvent troublés. La houppelande, remisée au fond d’un vieux placard. Après l’avoir enfouie, Annette l’en retira, indécise, y appuya sa joue, puis, soudain, rancunière, la rejeta. Illogisme de la passion! Qui des deux trahissait?...
Elle s’était éprise de la sœur qu’elle avait découverte. Elle ne la connaissait guère! Mais, du moment qu’on aime, cette incertitude n’est qu’un attrait de plus. Le mystère de l’inconnu s’ajoute au charme de ce qu’on croit connaître. De Sylvie entrevue, elle ne voulait retenir que ce qui lui avait plu. Elle convenait en secret que ce n’était pas très exact. Mais quand, honnêtement, elle tâchait de revoir les ombres du portrait, elle entendait les petites savates trotter dans le couloir; et les bras nus de Sylvie se nouaient autour de son cou.
Sylvie allait venir. Elle l’avait promis... Annette préparait tout, afin de la recevoir. Où la ferait-elle entrer?--Là, dans sa jolie chambre. Sylvie s’assiérait ici, à la place favorite, devant la fenêtre ouverte. Annette voyait par ses yeux, se réjouissait de lui montrer sa maison, ses bibelots, ses arbres revêtus de leur plus tendre verdure, et l’échappée là-bas, sur les coteaux fleuris. D’en partager avec elle la grâce et le confort, elle en jouissait avec une fraîcheur de sensations toutes neuves.--Mais voici qu’elle pensa que les yeux de Sylvie feraient la comparaison entre son propre logement et la maison de Boulogne. Une ombre tomba sur sa joie. Cette inégalité lui pesa, comme si elle était à son tort... N’avait-elle pas les moyens de la réparer, précisément en conviant Sylvie à profiter des avantages que le sort lui avait faits?... Oui, mais ce serait s’attribuer sur elle un avantage de plus. Annette pressentait qu’on ne le lui consentirait pas sans résistance. Elle se souvenait du silence railleur, dont Sylvie avait accueilli ses premières invites. Il fallait ménager sa susceptibilité. Comment faire?... Annette essaya quatre ou cinq plans, dans sa tête. Aucun ne la satisfit. Elle changea dix fois l’arrangement de la chambre; après y avoir disposé, avec un plaisir d’enfant, les objets de plus de prix, elle les remporta, et elle ne laissa que ce qu’elle avait de plus simple. Il n’y eut pas un détail--une fleur sur l’étagère, la place d’un portrait,--qu’elle ne discutât... Pourvu que Sylvie n’arrivât point, avant que tout fût en ordre!--Mais Sylvie ne se pressait point; et Annette eut le temps de défaire et refaire, et encore, et encore, ses petits arrangements. Elle trouvait Sylvie bien lente à venir; mais elle en profitait pour corriger quelque chose à ses plans. Inconsciente comédie! Elle se dupait, en attribuant une importance à ces riens. Toute cette agitation de rangements, de dérangements, n’était qu’un prétexte pour se donner le change sur une autre agitation de pensées passionnées, qui troublaient l’ordre habituel de sa vie raisonnée.
Le prétexte s’usa. Cette fois, tout était prêt. Et Sylvie ne venait point. Annette l’avait déjà reçue dix fois, en imagination. Elle s’épuisait à attendre... Elle ne pouvait pourtant pas retourner chez Sylvie! Si, allant la revoir, elle lisait dans les yeux ennuyés de Sylvie qu’on se passait bien d’elle! A cette seule idée, l’orgueil d’Annette saignait... Non, plutôt que cette humiliation, ne la revoir jamais!... Pourtant... Elle se décidait, hâtivement, s’habillait pour chercher l’oublieuse. Mais elle n’avait pas fini de boutonner ses gants qu’elle se décourageait; et, les jambes cassées, elle se rasseyait sur une chaise du vestibule, ne sachant plus que faire...
Et, juste à cet instant,--affaissée près de la porte, son chapeau sur la tête, toute prête à sortir, et ne s’y décidant pas,--juste, Sylvie sonna!...
Entre la sonnerie et la porte qui s’ouvre, dix secondes ne s’écoulèrent pas. Une telle promptitude et l’apparition des yeux ravis d’Annette, dirent assez à Sylvie qu’elle était attendue. Déjà les deux museaux sur le seuil s’embrassaient, avant d’avoir dit un mot. Annette, impétueusement, entraîna Sylvie à travers la maison, sans lui lâcher les mains, en la mangeant des yeux, riant de la gorge, sottement, comme un enfant heureux...
Et rien ne se passa comme elle l’avait prévu. Aucune des phrases d’accueil préparées ne servit. Elle ne fit pas asseoir Sylvie à la place choisie. Tournant le dos à la fenêtre, elles s’assirent toutes deux sur le divan, côte à côte, et, les yeux dans les yeux, parlant sans s’écouter, leurs regards se disaient:
Annette:--«Enfin! Tu es donc là?»
Sylvie:--«Tu le vois, je suis venue...»
Mais Sylvie, ayant examiné Annette, dit:
--Vous alliez sortir?
Annette secoua la tête, sans vouloir expliquer. Sylvie comprit très bien, et, se penchant, souffla:
--C’est chez moi que tu allais?
Annette tressauta, et, appuyant sa joue sur l’épaule de sa sœur, elle murmura:
--Méchante!
--Pourquoi? demanda Sylvie, baisant du coin de sa bouche les blonds sourcils d’Annette.
Annette ne répondit pas. Sylvie savait la réponse. Elle sourit, épiant malignement Annette qui, maintenant, évitait son regard. Cette violente fille! Sa fougue était brisée. Une timidité subite s’était abattue sur elle, comme un filet. Elles restèrent sans bouger, la grande sœur appuyée sur l’épaule de la petite, satisfaite d’avoir si promptement établi son pouvoir...
Puis, Annette releva la tête; et, maîtresses toutes deux de leur premier émoi, comme de vieilles amies, elles commencèrent à causer.
Elles n’avaient plus, cette fois, d’intentions hostiles. Elles étaient, au contraire, désireuses de se livrer... Oh! pas complètement, pourtant! Elles savaient qu’il est en chacun des choses qu’il ne faut pas montrer. Même quand on aime? Justement, quand on aime! Mais lesquelles, exactement? Chacune, tout en se confiant, conservant ses secrets, tâtait les limites de ce que l’amour de l’autre pourrait supporter. Et plus d’une confidence qui commençait bien franche, oscillait incertaine, au milieu de la phrase, et coulait gentiment en un petit mensonge. Elles ne se connaissaient pas; elles étaient, l’une pour l’autre, par beaucoup de côtés, une énigme déconcertante: deux natures, deux mondes, malgré tout, étrangers. Sylvie, pour cette visite,--(elle y avait songé plus qu’elle n’en eût convenu),--s’était faite aussi séduisante qu’elle pouvait. Et elle pouvait beaucoup. Annette était sous le charme, et, en même temps, gênée par certains petits artifices de coquetterie qui la mettaient mal à l’aise. Sylvie s’en apercevait, sans tenter d’y rien changer; et cette grande sœur, libre et naïve, brûlante et réservée, l’attirait, l’intimidait. (A l’entendre bavarder, on ne s’en fût pas douté!) L’une et l’autre étaient fines et très observatrices; elles ne perdaient pas un coup d’œil, ni une réflexion. Elles n’étaient pas sûres encore l’une de l’autre. Méfiantes et expansives, elles voulaient se donner. Oui, mais elles ne voulaient pas donner sans recevoir! Elles avaient toutes deux un diable de petit orgueil. Annette avait le plus fort. Mais les mouvements d’amour chez elle étaient aussi plus forts. Et elle se trahissait. Quand elle donnait plus qu’elle n’aurait voulu, c’était une défaite, que Sylvie savourait.--Tels deux négociateurs qui, brûlant de s’entendre, mais, sagement circonspects, guettant chaque mouvement, s’avancent prudemment...
Le duel était inégal. Très vite, Sylvie se rendit compte de la passion impérieuse et implorante d’Annette. Mieux qu’Annette. Elle l’expérimenta; d’une patte fourrée, elle en joua, sans en avoir l’air. Annette se sentit vaincue. Elle en eut honte et joie.
Sur la demande de Sylvie, elle lui montra tout son appartement. Elle ne l’eût pas fait, d’elle-même; elle craignait de la froisser, en étalant le bien-être dont elle était pourvue; mais, à son soulagement, Sylvie n’en manifesta pas la plus petite gêne. Elle était fort à l’aise, allait, venait, regardait et touchait, comme si elle était chez elle. Ce fut plutôt Annette qui se sentit choquée de ce parfait sans-gêne; et en même temps, elle en fut réjouie dans sa tendresse. Passant près du lit de sa sœur, Sylvie donna sur l’oreiller une petite tape amicale. Elle examina curieusement la table de toilette, d’un regard fit la revue exacte des flacons, passa distraitement dans la bibliothèque, s’extasia devant une paire de rideaux, critiqua un fauteuil, en essaya un autre, fourra son nez dans l’armoire entr’ouverte, palpa la soie d’une robe, et, ayant fait son tour, revenue dans la chambre à coucher d’Annette, s’assit dans le fauteuil bas, près du lit, continuant l’entretien. Annette lui offrit le thé, auquel Sylvie préféra deux doigts de vin sucré. Tandis que, du bout de la langue, elle suçait un biscuit, Sylvie regardait Annette, hésitante, qui voulait parler; et elle avait envie de lui dire:
--Vas-y donc!
Enfin, Annette prit son élan et, avec une brusquerie qui venait de sa tendresse contrainte, elle proposa à Sylvie d’habiter avec elle. Sylvie sourit, se tut, avala sa bouchée, trempa dans son malaga ses miettes et ses doigts, sourit de nouveau, gentiment, remerciant des yeux et de la bouche pleine, en secouant la tête, comme on fait quand on parle à un enfant; puis elle dit:
--Chérie...
Et elle refusa.
Annette insista, pressante; elle mettait à forcer le consentement une violence impérieuse. Au tour de Sylvie, maintenant, de ne plus vouloir parler! Elle s’excusait, à mi-mots, d’une voix caressante, avec un peu de gêne, aussi avec malice... (Elle l’aimait bien, la brusque et tendre, la candide grande sœur!)... Elle disait:
--Je ne peux pas.
Et Annette demandait:
--Mais, pourquoi?
Et Sylvie:
--J’ai un ami.
Annette ne comprit pas, l’espace d’une seconde. Puis, elle comprit trop, et elle fut atterrée. La lorgnant du coin de l’œil, Sylvie, toujours riante, se leva, et partit, dans un gazouillis de petits mots et de baisers.
* * * * *
Annette demeura en présence de son château détruit. Elle avait une grande peine, confuse, faite de sentiments mêlés. Il en était d’assez acres, qu’elle aimait mieux ne pas connaître, mais qui, par bouffées, lui contractaient la gorge... Elle qui se croyait libre de préjugés, l’idée que cette jolie sœur... Ah! c’était trop pénible! Elle en aurait bien pleuré... Pourquoi? C’était stupide! De la jalousie encore?... Non!
Elle secoua les épaules et se leva. Elle ne voulait plus y penser.--Elle y pensait, tout le temps... Elle allait, à grands pas, de pièce en pièce, afin de se distraire. Elle s’aperçut qu’elle refaisait dans l’appartement la promenade de sa sœur. Elle ne pensait qu’à elle. A elle et à cet autre... Jalouse, décidément? Non! Non! Non! Non!... Elle tapa du pied, avec colère.... Elle ne l’admettrait pas!... Mais qu’elle l’admît ou non, le mal lui mordait le cœur.--Elle se chercha des explications morales. Elle en trouva. Elle souffrait dans sa pureté. En sa nature complexe, riche d’instincts opposés, qui n’avaient pas encore eu l’occasion de se quereller, il ne manquait pas de forces puritaines. Pourtant ce n’étaient pas les scrupules religieux qui la gênaient. Élevée par un père sceptique, une mère libre-penseuse, en dehors de toute Église, elle s’était habituée à discuter de tout. Elle n’avait peur de soumettre aucun préjugé social à l’esprit d’examen. Elle admettait l’amour libre; en théorie, elle l’admettait très bien. Souvent, dans ses entretiens avec son père ou avec ses camarades d’études, elle en avait soutenu les droits; à ces revendications ne se mêlait pas trop le désir juvénile de paraître «avancée»: elle trouvait sincèrement légitime, naturelle, et même raisonnable la liberté en amour. Jamais elle n’eût songé à blâmer les jolies filles de Paris, qui vivent comme il leur plaît; elle les voyait avec sympathie, certes plus que les femmes de son monde bourgeois.... Eh bien, qu’avait-elle donc maintenant qui la peinait? Sylvie usait de son droit... Son droit? Non, pas son droit! Les autres, mais non pas elle!... On permet davantage à ceux qu’on met moins haut. Pour sa sœur, comme pour elle, Annette avait, justes ou non,--oui, justes!--de plus strictes exigences. L’amour unique lui semblait une aristocratie du cœur. Sylvie avait déchu, Annette lui en voulait!... «L’amour unique? L’amour de toi!... Jalouse, qui te mens!...» Mais plus elle était jalouse de Sylvie, plus elle l’aimait. Et plus elle lui en voulait, plus elle l’aimait. On n’en veut tant qu’à ceux qu’on aime!...
Le charme de la petite sœur, tranquillement, opérait. Inutile de s’irriter, de vouloir qu’elle fût différente; elle était ce qu’elle était. Annette se sentait peu à peu travaillée par un autre sentiment: la curiosité. Malgré elle, son esprit tâchait de se figurer comment vivait Sylvie. Elle y pensait beaucoup trop. Il lui arriva de se mettre à sa place. Elle fut assez confuse de constater qu’elle ne s’y trouvait pas trop mal. Le dépit, la révolte indignée qu’elle en eut contre elle-même, la rendit plus sévère pour Sylvie. Elle continua de bouder, et s’interdit de retourner chez sa sœur.
* * * * *
Sylvie ne s’en troublait point. Qu’Annette ne lui donnât plus signe de vie, ne l’inquiétait aucunement. Elle avait jugé la grande sœur, elle savait qu’Annette reviendrait. L’attente ne lui pesait pas. Elle avait de quoi occuper son cœur. Son ami, d’abord,--qui n’en habitait pourtant qu’un coin, et pas pour très longtemps. Et tant d’autres objets! Elle aimait bien Annette. Mais enfin, elle avait vécu près de vingt ans sans elle! Elle pouvait attendre encore quelques semaines... Elle devinait ce qui se passait dans l’esprit de sa sœur. Elle en éprouvait un amusement, mêlé d’un reste d’hostilité. Les deux races rivales. Les deux classes. Sans qu’il y eût paru, Sylvie avait, chez Annette, fait la comparaison de leurs vies et de leurs conditions. Elle pensait:
--Tout de même, tu vois, on a ses petits avantages. J’ai ce que tu n’as pas... Tu croyais me tenir, et tu ne me tiens pas... Oui, va, va, fais ta moue et ta lèvre gonflée!... J’ai choqué tes convenances... Quel coup, ma pauvre Annette!...
Et riant de la déconvenue qu’elle s’imaginait lire sur le visage d’Annette, elle embrassait sa main et envoyait un baiser. Mais, tout en se disant qu’Annette avait de la peine et que le morceau était un peu dur à passer, elle n’en était pas fâchée. Et, comme pour un enfant qui boude devant sa cuiller pleine, elle soufflait, narquoise et câline:
--Allons, mon beau petit! Ouvrez le bec!... Houp là!...
Il ne s’agissait pas seulement des convenances choquées. Sylvie savait fort bien qu’elle avait blessé Annette dans un autre sentiment beaucoup moins avouable. Et la brigande s’en réjouissait, car elle se sentait ainsi maîtresse de sa sœur; elle en ferait tout ce qu’elle voudrait... «Pauvre Annette! Tu peux te débattre!...» Sylvie était sûre, absolument sûre, qu’elle l’«aurait!» Railleuse, attendrie quand même, elle lui chuchotait, en pensée:
--Va! je n’en abuserai pas...
Elle n’en abuserait pas?... Et pourquoi donc point? C’est amusant d’abuser! Après tout, la vie, c’est la guerre. Au vainqueur, tous les droits! Si le vaincu y consent, c’est qu’il y trouve son compte!
--Baste! Nous verrons bien!
* * * * *
Un lundi matin, elle faisait des courses, lorsque, dans la rue de Sèvres, un peu plus loin devant elle, marchant dans le même sens, elle aperçut Annette. Elle s’amusa à la suivre, quelque temps, pour l’observer. Annette marchait à grands pas, selon son habitude. Sylvie, aux petits pas, vifs, souples et dansants, riait de son allure garçonnière et sportive; mais elle appréciait la belle harmonie de ce corps vigoureux. La tête droite, sans regarder autour d’elle, Annette était absorbée. Sylvie la rattrapa, et continua de cheminer sur le trottoir auprès d’elle, sans qu’Annette la remarquât. Imitant sa démarche, et lorgnant du coin de l’œil la joue de la grande sœur, que paraissait pâlir une ombre de mélancolie, Sylvie, sans tourner la tête, remuait les lèvres, disant tout bas:
--Annette...
Impossible de l’entendre, dans le bruit de la rue. Sylvie s’entendait à peine. Annette l’entendit pourtant. Ou bien eut-elle conscience de ce «double» moqueur, qui, depuis quelques instants, l’escortait en silence? Elle vit soudain près d’elle le profil amusé, les lèvres qui remuaient comiquement sans parler, le petit œil rieur qui regardait de côté... Alors, elle s’arrêta, avec un de ces mouvements de joie impétueuse, qui avaient, une fois déjà, surpris, séduit Sylvie. Les bras brusquement tendus. Un élan de tout l’être. Sylvie pensait:
--Elle va bondir...
Un instant seulement. Déjà, elle s’était ressaisie; et, presque froidement, elle dit:
--Bonjour, Sylvie.
Mais ses joues s’étaient colorées; et sa raideur ne tint pas devant l’éclat de rire de la petite, enchantée de sa gaminerie. Elle rit avec elle:
--Ah! tu m’as attrapée!
Sylvie lui prit le bras, et elles continuèrent leur chemin, modelant tendrement leur pas, l’une sur l’autre.
--Tu étais là depuis longtemps? demandait Annette.
--Oh! depuis une demi-heure! affirma, sans hésiter, Sylvie.
--Non? s’exclamait la crédule Annette.
--Je suivais tes mouvements. Je voyais tout. Tout. Tu parlais en marchant.
--Ce n’est pas vrai! ce n’est pas vrai! protesta Annette. Ah! la petite menteuse!...
Leurs deux bras se serrèrent. Elles se mirent à bavarder des courses qu’elles venaient de faire. Elles étaient toutes joyeuses. Au milieu d’un récit passionnant d’une Exposition de blanc, au Bon Marché, où l’une était allée, où l’autre devait aller,--dans le vacarme d’une rue qu’elles traversaient, se glissant entre les voitures, avec le sûr instinct de deux petites Parisiennes, Sylvie murmura à l’oreille d’Annette:
--Tu ne m’as pas embrassée!...
Un mouvement brusque d’Annette faillit les faire écraser. En abordant le trottoir, sans cesser de marcher, leurs deux becs se joignirent... Elles allaient maintenant, plus étroitement serrées, dans une rue plus calme, qui menait... Où menait-elle?...
--Où est-ce que nous allons?
Elles s’arrêtèrent, amusées de constater que, dans leur bavardage, elles s’étaient égarées. Sylvie, agrippant Annette, dit:
--Déjeuner ensemble.
Annette se défendait,--(l’imprévu la charmait, mais la gênait un peu: elle était méthodique),--parlant de sa vieille tante, qui là-bas l’attendait. Mais Sylvie ne s’embarrassait pas de ces menus détails: elle s’était emparée d’Annette, et ne la lâcherait pas. Elle la fit téléphoner d’un bureau à la tante, et elle l’emmena dans une crémerie de sa connaissance. Ce fut pour les deux jeunes filles, et surtout pour Annette, une partie de plaisir, ce petit déjeuner que Sylvie tenait à offrir à sa sœur plus fortunée: (celle-ci l’avait compris). Annette trouvait tout exquis. Elle s’extasiait sur le pain, sur la côtelette bien cuite. Et il y eut, à la fin, des fraises dans de la crème, dont elles se régalèrent, à petits coups de langue.
Mais les langues étaient encore plus occupées à causer qu’à manger. Elles ne parlaient pourtant que de choses insignifiantes, s’imbibant l’une de l’autre, de leurs regards et de leur voix et de leur rayonnement. L’instinct a ses chemins, et plus courts et meilleurs. Il n’était pas encore temps de toucher aux sujets essentiels. Elles tournaient autour, tournaient joyeusement, telles ces guêpes bourdonnantes, qui font dix fois le tour d’une assiette, avant de s’y poser.--Elles ne s’y posèrent pas...
Sylvie se leva, et dit:
--Maintenant, il faut aller travailler.
Annette fit la mine penaude d’un enfant à qui on enlève brusquement son dessert. Elle dit:
--On était si bien! Je n’en ai pas assez.
--Moi non plus, dit Sylvie en riant. Quand est-ce qu’on en reprend?
--Le plus tôt, et le plus long... C’était trop vite fini.
--Ce soir, alors. Viens me chercher, vers six heures, à la porte de l’atelier.
Annette se troubla:
--Mais est-ce que nous serons seules?
Elle s’inquiétait de l’idée qu’elle pourrait rencontrer «_l’autre_».
Sylvie lut en elle:
--Oui, oui, on sera seules, dit-elle, indulgente, avec une pointe d’ironie. Elle expliqua tranquillement que l’ami était allé passer deux ou trois jours en province, dans sa famille. Annette avait rougi que Sylvie l’eût devinée. Elle ne se souvenait plus que, la veille, le matin, elle était résolue à lui marquer sa désapprobation morale. En fait de morale, elle ne vit plus qu’une chose: «Ce soir, _il_ ne serait pas là».
--Quel bonheur! on pourra passer toute la soirée ensemble.
Elle le dit, en tapant des mains. Sylvie balança son pied, comme si elle allait danser, grimaça de plaisir, dit:
--Tout le monde est content.
prit un air distingué, parce qu’un monsieur venait d’entrer, dit:
--Au revoir, ma chère, et fila comme un trait.
* * * * *
Elles se retrouvèrent, quelques heures plus tard, dans la sortie de l’essaim baguenaudeur.--Babillant, lorgnant, trottant, achevant de se coiffer devant un miroir de poche, ou devant la glace du coin, les petites cousettes se retournaient en passant, et, de leurs yeux battus, vifs et curieux, dévisageaient Annette,--encore dix pas plus loin, trottant, lorgnant, babillant, se retournaient pour regarder Sylvie qui embrassait Annette. Et Annette avait peine, en voyant que Sylvie avait bavardé.
Elle emmena sa sœur dîner à Boulogne. Sylvie s’était invitée. Pour épargner la tante, qui eût fait des «Oh!», des «Ah!», il fut convenu en route que Sylvie serait présentée, à titre d’amie. Ce qui ne l’empêcha pas, à la fin du dîner, quand la vieille dame se retira dans sa chambre, conquise par les gentillesses de la petite rusée, de l’appeler: «Ma tante», comme par jeu familier...
Seules, dans le grand jardin, par la claire nuit d’été. Tendrement enlacées, elles allaient à petits pas, aspirant l’haleine des fleurs lasses, qui s’exhale à l’orée d’un beau jour. Comme les fleurs, leur âme exhalait ses secrets. Aux questions d’Annette, Sylvie répondait, cette fois, sans trop cacher. Elle racontait sa vie, depuis la petite enfance; et d’abord, ses souvenirs du père. Elles en parlaient maintenant sans gêne et sans mutuelle envie; il leur appartenait à toutes deux, et elles le jugeaient d’un sourire indulgent, ironique, comme un grand gosse amusant, séduisant, pas sérieux, pas très sage...
--(Tous les hommes sont de même!)--On ne lui en voulait pas...
--Dis, Annette, s’il avait été sage, je ne serais pas ici...
Annette lui pressait la main.
--Aïe! ne serre pas si fort!