L'âme enchantée I: Annette et Sylvie

Part 2

Chapter 23,741 wordsPublic domain

Il le fallait pourtant. Ce soir, elle s’y résolut. Dans la douceur diffuse de cette nuit trop tendre, où elle sentait, inquiète, se fondre sa douleur, elle voulut s’affirmer sa possession du mort. Elle alla vers le meuble en bois de rose, mieux fait pour une coquette que pour un travailleur,--un haut chiffonnier Louis XV,--où Rivière entassait, dans les tiroirs à sept ou huit étages, qui en faisaient comme une réduction anticipée et charmante des _sky-scrapers_ américains, ses lettres et ses papiers intimes. Annette, s’agenouillant, ouvrit le tiroir du bas; pour mieux l’examiner, elle l’enleva du meuble; et, reprenant sa place près de la cheminée, elle le mit sur ses genoux et se pencha dessus. Nul bruit dans la maison. Elle y habitait seule, avec une vieille tante, qui tenait le ménage, et qui ne comptait guère: sœur effacée du père, tante Victorine avait toujours vécu à son service, le trouvait naturel, et maintenant continuait, au service de sa nièce, son rôle de gouvernante,--ainsi que les vieux chats, ayant fini par faire partie des meubles de la maison, auxquels elle était attachée, sans doute, autant qu’aux êtres. Retirée de bonne heure dans sa chambre, le soir, sa présence lointaine à l’étage au-dessus, le va-et-vient paisible de ses vieux pas feutrés, ne dérangeaient pas plus les songeries d’Annette qu’un animal familier.

Elle commença de lire, curieuse, un peu troublée. Mais son instinct de l’ordre et son besoin du calme, qui voulaient que, dans elle et autour, tout fût clair et rangé, s’imposaient en prenant et dépliant les lettres, une lenteur de mouvements, une froideur détachée, qui, quelque temps, du moins, purent lui faire illusion.

Les premières lettres qu’elle lut étaient de sa mère. Le ton chagrin lui rappela d’abord ses impressions de naguère, pas toujours bienveillantes, un peu agacées parfois, avec quelque pitié à l’égard de ce qu’elle jugeait, dans sa haute raison, une habitude d’esprit véritablement maladive: «Pauvre maman!...» Mais, petit à petit, poursuivant sa lecture, elle s’apercevait, pour la première fois, que cet état moral n’était pas sans motifs. Certaines allusions aux infidélités de Raoul l’inquiétèrent. Trop partiale pour juger au détriment de son père, elle passa, affectant de ne pas très bien comprendre. Sa piété lui fournissait d’excellentes raisons pour détourner les yeux. Elle découvrait toutefois le sérieux de l’âme, la tendresse blessée de madame Rivière; et elle se reprocha, en l’ayant méconnue, d’avoir ajouté aux tristesses de cette vie sacrifiée.

Dans le même tiroir, côte à côte, dormaient d’autres paquets de lettres,--(certaines même détachées, mêlées aux lettres de la mère)--que la tranquille légèreté de Raoul avait réunies ensemble, comme, dans sa vie de ménage multiple, il avait fait des correspondantes.

Cette fois, le calme imposé d’Annette se vit soumis à une difficile épreuve. De tous les feuillets de la nouvelle liasse, des voix se faisaient entendre, bien autrement intimes et sûres de leur pouvoir que celle de la pauvre madame Rivière: elles affirmaient sur Raoul leurs droits de propriété. Annette en fut révoltée. Son premier mouvement fut de froisser dans sa main les lettres qu’elle tenait, et de les jeter au feu.--Mais elle les en retira.

Elle regardait, hésitante, les feuilles déjà mordues par la flamme, qu’elle venait de reprendre. Certes, si elle avait de bonnes raisons, tout à l’heure, pour ne pas vouloir s’introduire dans les querelles passées entre ses parents, elle en avait encore de meilleures pour vouloir ignorer les liaisons de son père. Mais ces raisons ne comptaient pour rien, maintenant. Elle se sentait personnellement atteinte. Elle n’eût pas su dire comment, à quel titre, pourquoi. Immobile, penchée, fronçant le bout de son nez, avançant son museau, avec une moue de dépit, comme une chatte irritée, elle frémissait du désir de relancer au feu les insolents papiers, qu’elle serrait dans son poing. Mais, ses doigts se desserrant, elle ne résista pas à l’envie d’y jeter un regard. Et, brusquement décidée, elle rouvrit la main, redéplia les lettres, effaçant soigneusement du doigt les froissures qu’elle avait faites... Et elle lut,--elle lut tout.

* * * * *

Avec répulsion,--(non sans attrait aussi),--elle voyait passer ces liaisons amoureuses, dont elle n’avait rien su. Elles formaient un troupeau fantasque et bigarré. Le caprice de Raoul, en amour comme en art, était «couleur du temps». Annette reconnaissait certains noms de son monde; et elle se rappelait, avec hostilité, les sourires, les caresses, qu’elle avait reçus jadis de telle des favorites. D’autres étaient d’un niveau social moins relevé; l’orthographe n’en était pas moins libre que les sentiments exprimés. Annette accentuait sa moue; mais son esprit, qui avait les yeux vifs et railleurs, comme ceux du père, voyait l’application comique de celles qui, penchées, un frison sur les yeux, tirant le bout de la langue, faisaient galoper leur plume sur le papier. Toutes ces aventures, les unes un peu plus longues, les autres un peu moins longues, jamais très longues en somme, passaient, se succédaient; et l’une effaçait l’autre. Annette leur en savait gré,--froissée, mais dédaigneuse.

Elle n’était pas encore au bout de ses découvertes. Dans un autre tiroir, soigneusement mise à part,--(plus soigneusement, elle dut le remarquer, que les lettres de sa mère),--une liasse nouvelle lui révéla une liaison plus durable. Bien que les dates fussent négligemment marquées, il était facile de voir que cette correspondance embrassait une longue suite d’années. Elle était de deux mains,--l’une, dont l’écriture incorrecte et lâchée, qui courait de travers, s’arrêtait à moitié du paquet,--l’autre qui, d’abord, enfantine, appuyée, s’affirmait peu à peu, et continuait jusqu’aux dernières années,--bien plus, (et cette constatation fut particulièrement pénible à Annette), jusqu’aux derniers mois de la vie de son père. Et cette correspondante, qui lui dérobait une part de cette période sacrée, dont elle pensait avoir eu le privilège unique, cette intruse, doublement, écrivait à son père: «Mon père»!...

Elle eut la sensation d’une intolérable blessure. D’un geste de colère, elle rejeta de ses épaules la houppelande du père. Les lettres tombées de ses mains, repliée sur sa chaise, elle avait les yeux secs, et ses joues la brûlaient. Elle ne s’analysait pas. Elle était trop passionnée pour savoir ce qu’elle pensait. Mais, de toute sa passion, elle pensait: «Il m’a trompée!...»

Elle reprit de nouveau les lettres exécrées; et cette fois, elle ne les lâcha plus qu’elle n’en eût extrait jusqu’à la dernière ligne. Elle lisait, en soufflant des narines, bouche fermée, brûlée d’un feu caché de jalousie,--et d’un autre sentiment, obscur, qui s’allumait. Pas une seconde, l’idée ne lui vint, en pénétrant l’intimité de cette correspondance, en s’emparant des secrets de son père, qu’elle pouvait commettre un délit de conscience. Pas une seconde, elle ne douta de son droit... (Son droit! L’esprit de raison était loin. Une bien autre puissance, despotique, parlait!)... Au contraire, c’était elle qui s’estimait lésée dans son droit--_dans son droit_--par son père!

Elle se ressaisit pourtant. Elle entrevit, un instant, l’énormité de cette prétention. Elle haussa les épaules. Quels droits avait-elle sur lui? Que lui devait il?--L’impérieux grondement de la passion dit: «Tout.» Inutile de discuter! Annette, abandonnée à l’absurde dépit, souffrait de la morsure, et goûtait en même temps une amère jouissance de ces forces cruelles qui, pour la première fois, enfonçaient dans sa chair leur cuisant aiguillon.

Une partie de la nuit passa à sa lecture. Et lorsqu’elle consentit enfin à se coucher, sous ses paupières baissées elle relut longtemps des lignes et des mots, qui la faisaient tressauter, jusqu’à ce que le fort sommeil de la jeunesse la domptât, sans mouvement, étendue, respirant largement, très calme, soulagée par la dépense même qui s’était faite en elle.

Elle relut, le lendemain; bien des fois, elle relut, dans les jours qui suivirent, les lettres qui ne cessaient d’occuper sa pensée. Maintenant, elle pouvait à peu près reconstituer cette vie--cette double vie, qui s’était déroulée, parallèle à la sienne:--la mère, une fleuriste, à qui Raoul avait fourni les fonds pour ouvrir un magasin; la fille, qui était dans les modes, ou bien dans la couture (on ne savait pas très bien). L’une se nommait Delphine, et l’autre (la jeune) Sylvie. A en juger par le style fantasque, négligé, mais dont le déshabillé ne manquait pas de charme, elles se ressemblaient. Delphine paraissait avoir été une aimable personne, qui, malgré de petites roueries tendues ça et là dans ses lettres, ne devait pas avoir fatigué beaucoup Rivière de ses exigences. Ni la mère, ni la fille ne prenaient la vie au tragique. Au reste, elles semblaient sûres de l’affection de Raoul. C’était peut-être le meilleur moyen pour la conserver. Mais cette impertinente assurance ne froissait pas moins Annette que l’extrême familiarité de leur ton avec lui.

Sylvie occupait surtout son attention jalouse. L’autre avait disparu; et la fierté d’Annette affectait de dédaigner le genre d’intimité que Delphine avait eue avec son père; elle oubliait déjà que, les jours précédents, la découverte d’attachements du même ordre lui avait été une sensible offense. Maintenant qu’entrait en lice une intimité beaucoup plus profonde, toute autre rivalité lui semblait négligeable. L’esprit tendu, elle tâchait de se représenter l’image de cette étrangère qui, malgré son dépit, ne l’était qu’à demi. Le sans-gêne riant, le tranquille tutoiement de ces lettres où Sylvie disposait de son père, comme s’il eût été sa propriété entière, l’indignaient; elle cherchait à fixer l’insolente inconnue, afin de la confondre. Mais la petite intruse défiait son regard. Elle avait l’air de dire:

--C’est mon bien, j’ai _son_ sang.

Et plus Annette s’irritait, plus cette affirmation faisait son chemin en elle. Elle la combattait trop pour ne pas s’habituer peu à peu au combat, et même à l’adversaire. Elle finit par ne plus pouvoir s’en passer. Le matin, la première pensée qui l’accueillait, au réveil, était celle de Sylvie; et la voix narquoise de la rivale lui disait maintenant:

--J’ai _ton_ sang.

Si nette elle l’entendit, si vive fut, une nuit, la vision de la sœur inconnue que, dans son demi-sommeil, Annette tendit les bras, afin de la saisir.

Et le lendemain, courroucée, protestant, mais vaincue, le désir la tenait et ne la lâcha plus. Elle partit de la maison, à la recherche de Sylvie.

* * * * *

L’adresse était dans les lettres. Annette alla boulevard du Maine. C’était l’après-midi. Sylvie était à l’atelier. Annette n’osa point l’y relancer. Elle attendit quelques jours, et elle revint un soir après dîner. Sylvie n’était pas rentrée; ou elle était déjà ressortie: on ne savait au juste. Annette, qu’à chaque course une impatience nerveuse tenait crispée d’attente tout le jour, s’en retournait déçue; et une secrète lâcheté lui conseillait de renoncer. Mais elle était de celles qui ne renoncent jamais à ce qu’elles ont décidé;--elles y renoncent d’autant moins que l’obstacle s’entête, ou qu’elles craignent ce qui va arriver.

Elle alla de nouveau, un jour de la fin mai, vers neuf heures du soir. Et cette fois, on lui dit que Sylvie était chez elle. Six étages. Elle monta, trop vite, car elle ne voulait pas se laisser le temps de chercher des raisons pour rebrousser chemin. En haut, elle eut le souffle coupé. Elle s’arrêta sur le palier. Elle ne savait pas ce qu’elle allait trouver.

Un long couloir commun, sans tapis, carrelé. A droite, à gauche, deux portes entr’ouvertes: d’un logement à l’autre, des voix se répondaient. De la porte de gauche venait sur les carreaux rouges un reflet du couchant. Là habitait Sylvie.

Annette fit: «Toc! toc!» On lui cria: «Entrez!» sans cesser de bavarder. Elle poussa la porte; la lueur du ciel doré vint la frapper en face. Elle vit une jeune fille, à demi dévêtue, en jupon, épaules nues, pieds nus dans des savates roses, qui allait et venait, en lui tournant le dos souple et dodu. Elle cherchait quelque chose sur sa table de toilette, se parlant toute seule, et se poudrant le nez avec une houppette.

--Eh bien! Qu’est-ce que c’est donc? demanda-t-elle, d’une voix qui zézayait, à cause des épingles qu’elle mordait de côté.

Puis, subitement distraite par une branche de lilas, qui trempait dans son pot à eau, elle y plongea le nez, avec un grognement de plaisir. En relevant la tête et regardant ses yeux rieurs dans le miroir, elle aperçut, par derrière, hésitante, sur le seuil de la porte, Annette, auréolée de soleil. Elle fit: «Ah!» se retourna, ses bras nus levés autour de sa tête, prestement renfonçant les épingles dans la chevelure refaite, puis vint, les mains tendues,--et soudain, les retira, faisant un geste d’accueil, aimable, mais réservé. Annette entra, essayant, mais en vain, de parler. Sylvie se taisait aussi. Elle lui offrit une chaise; et, passant un peignoir à raies bleues usagé, elle s’assit en face d’elle, sur son lit. Toutes deux se regardaient; et chacune attendait qui allait commencer...

Qu’elles étaient différentes! Chacune étudiait l’autre, avec des yeux aigus, exacts, sans indulgence, qui cherchaient: «Qui es-tu?»

* * * * *

Sylvie voyait Annette, grande, fraîche, la face large, le nez un peu camus, le front de jeune génisse sous la masse des cheveux châtain d’or en torsades, les sourcils très fournis, des yeux larges bleu-clair qui affleuraient un peu et qui, étrangement, parfois se durcissaient, par ondes venues du cœur; la bouche grande, lèvres fortes, un duvet blond au coin, habituellement fermées, en une moue défensive, attentive, butée, mais qui, lorsqu’elles s’ouvraient, pouvaient s’illuminer d’un ravissant sourire, timide et rayonnant, qui transformait toute la physionomie; le menton, comme les joues, pleins, sans empâtement, solidement charpentés; la nuque, le cou, les mains, couleur de miel foncé; une belle peau bien ferme, baignée par un sang pur. Un peu lourde de taille, le buste un peu carré, elle avait les seins larges et gonflés; l’œil exercé de Sylvie les palpa sous l’étoffe, et s’arrêta surtout sur les belles épaules, dont la pleine harmonie formait avec le cou, blonde et ronde colonne, le plus parfait du corps. Elle savait s’habiller, était mise avec soin, presque trop pour Sylvie, un soin trop observé: les cheveux bien tirés, pas une boucle folle, pas une agrafe en faute, tout en ordre.--Et Sylvie se demandait: «Et dedans, est-ce de même?»

Annette voyait Sylvie presque aussi grande qu’elle--(aussi grande, oui, peut-être)--mais mince, fine de taille, tête petite pour le corps, demi-nue sous le peignoir, peu de gorge, grassouillette pourtant, les bras dodus, assise, se balançant sur son petit croupion et les deux mains croisées sur ses deux genoux ronds. Ronds, elle avait aussi le front et le menton; le nez petit, retroussé; les cheveux d’un brun-clair, très fins et plantés bas sur les tempes, des boucles sur les joues, et de petits cheveux fous sur la nuque et le cou, blanc, très blanc, et gracile. Une plante qui vit en chambre. Les deux profils du visage étaient asymétriques: celui de droite, langoureux, sentimental, chat qui dort; celui de gauche, malicieux, aux aguets, chat qui mord. La lèvre supérieure se retroussait en parlant, sur les canines rieuses.--Et Annette pensait: «Gare à qui elle croque!»

Qu’elles étaient différentes!..... Et pourtant, toutes deux avaient, du premier regard, reconnu le regard, les yeux clairs, le front, le pli du coin des lèvres,--le père...

Annette, intimidée, raidie, prit son courage et dit, d’une voix blanche, que glaçait l’excès d’émotion, qui elle était, son nom. Sylvie la laissa parler, sans cesser de la fixer, puis dit tranquillement, avec le sourire un peu cruel de sa lèvre retroussée:

--Je le savais.

Annette tressaillit.

--Comment?

--Je vous ai vue déjà--souvent--avec le père...

Elle avait eu, avant les derniers mots, une hésitation imperceptible. Peut-être, malignement, elle allait dire: «_mon_ père». Mais elle eut ironique pitié du regard d’Annette, qui lisait sur ses lèvres. Annette comprit, détourna les yeux, rougit, humiliée.

Sylvie n’en perdit rien; elle se délecta lentement de cette rougeur. Elle continuait de parler, sans hâte, posément. Elle racontait qu’à la cérémonie mortuaire, elle était à l’église, dans un des bas-côtés, et qu’elle avait tout vu. Sa voix qui chantonnait, en nasillant un peu, dévidait son récit, sans montrer d’émotion. Mais si elle savait voir, Annette savait entendre. Et quand Sylvie eut fini, Annette, relevant les yeux, lui dit:

--Vous l’aimiez bien?

Les regards des deux sœurs échangèrent une caresse. Mais ce ne fut qu’un moment. Déjà une ombre jalouse avait passé dans les yeux d’Annette, et elle continua:

--Il vous aimait beaucoup.

Elle voulait sincèrement faire plaisir à Sylvie; mais sa voix, malgré elle, prit une nuance de dépit. Sylvie crut y sentir une intonation protectrice. Ses petites griffes pointant aussitôt des pattes, elle dit avec entrain:

--Oh! oui, il m’aimait beaucoup!

Elle fit une petite pause; puis, d’un air complaisant, décocha:

--Il vous aimait _bien_ aussi. Souvent, il me l’a dit.

Les mains passionnées d’Annette, ses mains grandes et nerveuses, frémirent et se serrèrent. Sylvie les regardait. La gorge contractée, Annette demanda:

--Il vous parlait de moi, souvent?

--Souvent, répéta l’innocente Sylvie.

Il n’était pas très sûr qu’elle dît la vérité. Mais Annette, peu experte à cacher sa pensée, ne mettait pas en doute la parole des autres; et celle de Sylvie l’atteignit au cœur..... Ainsi, son père parlait d’elle à Sylvie, ils parlaient d’elle ensemble! Et elle, jusqu’au dernier jour, avait tout ignoré; il semblait se confier, et il l’avait dupée; il la tenait à l’écart; elle ne savait même pas l’existence de sa sœur!... Une telle inégalité, si injuste, l’accabla. Elle se sentit vaincue. Mais elle ne voulut pas le montrer; elle chercha une arme, la trouva; et elle dit:

--Vous l’avez vu bien peu, dans ces dernières années.

--Dans ces dernières années, concéda, fort à regret, Sylvie. Sans doute. Il était malade. _On_ le tenait enfermé.

Il y eut un silence hostile. Souriantes toutes deux, toutes deux rongeaient leur frein. Annette, rude et guindée; Sylvie, l’air faux comme un jeton, caressante, maniérée. Avant de continuer la partie, elles comptaient les points. Annette, un peu soulagée d’avoir repris un (bien faible) avantage, secrètement honteuse de ses mauvaises pensées, s’efforça de remettre l’entretien sur un ton plus cordial. Elle parla du désir qu’elle avait eu de se rapprocher de celle en qui revivait, aussi,--«_un peu_»--son père. Mais elle avait beau faire: malgré elle, elle établissait une différence entre leurs parts; elle laissait entendre que la sienne était privilégiée. Elle racontait à Sylvie les dernières années de Raoul; et elle ne pouvait pas s’empêcher de montrer combien elle avait été _plus_ intime avec lui. Sylvie profitait d’un arrêt dans le récit, pour servir à Annette, en retour, ses propres souvenirs de l’affection paternelle. Et chacune, sans le vouloir, enviait la part de l’autre; et chacune tâchait de faire valoir la sienne. Parlant ou écoutant,--(ne voulant pas écouter, mais entendant quand même),--elles continuaient de s’inspecter, de la tête au talon. Sylvie, complaisamment, comparait ses jambes longues et les fines chevilles de ses petits pieds nus qui jouaient dans les pantoufles, aux attaches un peu lourdes, aux chevilles engoncées d’Annette. Et Annette, étudiant les mains de Sylvie, n’oubliait pas de noter les lunules travaillées de ses ongles trop roses.--Ce n’étaient pas seulement deux jeunes filles qui se trouvaient en présence; c’étaient les deux ménages rivaux. Aussi, malgré l’abandon apparent de l’entretien, elles restaient armées du regard et du bec, et s’observaient rudement. La féroce acuité de la jalousie leur faisait à chacune percer du premier coup d’œil, crûment, jusqu’au fond de l’autre, les tares, les vices cachés, dont l’autre ne se doutait peut-être pas. Sylvie lisait dans Annette le démon d’orgueil, la dureté de principes, la violence despotique, qui n’avaient pourtant pas eu encore l’occasion de s’exercer. Annette lisait dans Sylvie la sécheresse foncière et la fausseté souriante. Plus tard, quand elles s’aimèrent, elles se donnèrent bien du mal pour oublier ce qu’elles avaient lu. Pour l’instant, leur animosité le regardait par un verre grossissant. Il y avait des secondes où elles se haïssaient. Annette, le cœur gros, pensait:

--Ce n’est pas bien, ce n’est pas bien! Je dois donner l’exemple.

Ses yeux faisaient le tour de la modeste chambre, regardaient la fenêtre, les rideaux de guipure, dans une lueur de lune le toit et les cheminées de la maison d’en face, la branche de lilas dans le pot à eau ébréché.

L’air froide, d’autant plus qu’elle brûlait au fond, elle offrit à Sylvie son amitié, son aide... Sylvie, négligemment,--un mauvais petit sourire,--écouta, laissa tomber... Annette, mortifiée, cachant mal son dépit d’orgueil et de passion naissante, se leva avec brusquerie. Elles échangèrent un adieu aimablement banal. Et, tristesse et colère au cœur, Annette sortit.

Mais comme elle était au bout du couloir carrelé et descendait déjà la première marche de l’escalier, Sylvie courut à elle, dans ses petites babouches, dont l’une resta en route, et, par derrière, lui passa les bras autour du cou. Annette se retourna, en criant d’émotion. Elle étreignit Sylvie, d’un élan passionné. Sylvie cria aussi, mais de rire, pour la violence de l’étreinte. Leurs bouches fougueusement s’étaient jointes. Mots amoureux. Tendres murmures. Remerciements, promesses qu’on se reverrait bientôt...

Elles se détachèrent. Annette, riant de bonheur, se trouva, sans savoir comment elle l’avait descendu, au bas de l’escalier. D’en haut, elle entendit un sifflement gamin, comme pour appeler un chien, et la voix de Sylvie qui chuchotait:

--Annette!

Elle leva la tête, vit tout en haut, dans un rond de lumière, la frimousse penchée de Sylvie qui riait:

--Attrape!...

reçut en pleine figure une pluie de gouttelettes et le lilas mouillé que Sylvie lui jetait,--et lui jetait aussi, des deux mains, des baisers...

Sylvie disparut. Annette, la tête levée, continuait de la chercher, quand elle n’était plus là. Et serrant dans ses bras la branche de fleurs trempée, elle embrassait le lilas.

* * * * *

Malgré la distance, et bien que certaines rues, à cette heure tardive, ne fussent pas très sûres, elle revint à pied. Elle aurait bien dansé. Rentrée enfin chez elle, heureuse et harassée, elle ne se coucha pas avant d’avoir placé les fleurs dans un vase, près de son lit. Et elle se releva pour les en retirer, et--comme chez Sylvie--les mettre dans son pot à eau. Recouchée, elle gardait sa lampe allumée, car elle ne voulait pas se séparer de cette journée. Mais elle se retrouva, soudain, trois heures après, au milieu de la nuit. Les fleurs étaient bien là. Elle n’avait pas rêvé, elle avait vu Sylvie... Elle se rendormit, sur le sein de l’image chérie.

Les journées qui suivirent furent remplies par un bourdonnement d’abeilles, édifiant une ruche nouvelle. Tel, autour d’une jeune reine, un essaim qui se groupe. Autour de Sylvie aimée, Annette bâtissait un nouvel avenir. La vieille ruche était désertée. Sa reine était bien morte. S’efforçant de masquer cette révolution de palais, le cœur passionné feignait de croire que son amour pour le père émigrait en Sylvie, et qu’il l’y retrouverait... Mais Annette savait bien qu’elle en prenait congé.