L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 14
Et voici qu’en marchant, à la sortie du bois, ils se trouvèrent à la clôture de la propriété des Rivière, près de la vieille maison. Annette reconnut... Elle regarda Roger... Et soudain, la passion envahit tous ses membres. Un vent de feu. Une griserie des sens, comme l’ivresse d’un acacia en fleurs... Elle courut vers la porte, tenant Roger par la main. Ils entrèrent dans l’habitation déserte. Les volets étaient clos. Au sortir de la pleine lumière, ils furent aveuglés. Roger se heurtait aux meubles. Sans vue et sans pensée, il se laissait guider par la main brûlante qui le menait, dans la nuit des pièces du rez-de-chaussée. Annette n’hésitait pas, son destin l’entraînait... Dans la chambre du fond, la chambre des deux sœurs, où de l’automne passé flottait encore l’arôme de leurs deux corps, vers le grand lit, où toutes deux avaient dormi, elle alla avec lui; et, dans une passion de pitié et de volupté,--elle se donna.
* * * * *
Quand ils se réveillèrent de leur foudroyante ivresse, leurs yeux s’étaient faits à l’ombre. La chambre semblait claire. Par les fentes des volets, des rais de lumière dansaient, leur rappelant la belle journée du dehors. Roger couvrait de baisers le corps d’Annette dévêtue; il disait sa reconnaissance en paroles éperdues...
Mais après qu’il l’eut dite, il se tut brusquement, le visage appuyé contre le flanc d’Annette... Annette, silencieuse, immobile, songeait... Dehors, dans le rosier au mur, bourdonnaient les abeilles... Et Annette entendit, comme un chant qui s’éloigne, l’amour de Roger qui s’envole...
Déjà, il l’aimait moins. Roger le sentait aussi, avec honte et dépit; mais il n’en voulait pas convenir. Au fond, il était choqué qu’Annette se fût donnée... Ridicule exigence de l’homme! Il veut la femme; et quand, sincèrement, elle se livre à lui, il est près de regarder son acte trop généreux comme une infidélité!...
Annette se pencha vers lui, lui souleva la tête, le regarda dans les yeux, longuement, ne dit rien, sourit avec mélancolie. Lui, qui sentait ce regard le scruter jusqu’au fond, chercha à lui donner le change. Il pensa se montrer très épris. Il dit:
--Maintenant, Annette, vous ne pouvez plus partir: je _dois_ vous épouser.
Le sourire triste d’Annette reparut. Elle avait bien lu en lui...
--Non, mon ami, dit-elle, vous ne _devez_ rien.
Il s’était ressaisi.
--Je veux...
Mais elle:
--Je partirai.
Il demanda:
--Pourquoi?
Et avant qu’elle ne l’eût dit, il avait déjà mieux compris ses raisons de partir.--Il se crut obligé pourtant à les rediscuter. Elle lui mit sur la bouche sa main. Il baisa cette main, avec une colère passionnée... Ah! combien il l’aimait! Il était humilié des pensées qui étaient en lui. Ne les avait-elle pas vues?... Et la main douce et moite qui lui caressait les lèvres, semblait dire:
--Je n’ai rien vu...
D’un village lointain le tintement de cloches arrivait, par bouffées... Après un long silence, Annette soupira... Allons, cette fois, c’est la fin... Elle dit, à mi-voix:
--Roger, il faut rentrer...
Leurs corps se déprirent. Agenouillé devant le lit, il appuya son front sur les pieds nus d’Annette. Il voulait lui prouver:
--Je suis à toi.
Mais il ne parvenait pas à chasser son arrière-pensée.
Il sortit de la chambre, laissant Annette se rhabiller. En l’attendant, il s’accouda sur un mur de la petite cour d’entrée, écoutant vaguement les bruits de la campagne et goûtant l’heure passée. Les idées importunes s’étaient éclipsées. Il jouissait du bonheur de l’orgueil et des sens apaisés. Il était fier de lui. Il pensa:
--Pauvre Annette!
Il se reprit:
--Chère Annette!...
Elle sortait de la maison. Aussi calme, toujours. Mais très pâle... Qui peut dire tout ce qui s’était passé, pendant les courts instants qu’il l’avait laissée seule, les assauts de la passion, la douleur, le renoncement?... Roger n’en vit rien, il était occupé de lui. Il alla à elle, et voulut recommencer ses protestations. Elle mit un doigt sur sa bouche: Silence!... A la haie qui ceignait le jardin, elle cueillit un rameau d’aubépine, elle le cassa en deux, et lui en donna la moitié. Et, sortant avec lui de la propriété, sur le seuil, elle posa sa bouche sur celle de Roger.
Ils revinrent sans parler, à travers la forêt. Annette l’avait prié de ne pas rompre le silence. Il lui tenait le bras. Il avait l’air très tendre. Elle souriait, les yeux demi-fermés. C’était lui, cette fois, qui dirigeait ses pas. Il ne se souvenait plus qu’il y avait une heure, ici, il avait pleuré...
Au fond de la forêt, les aboiements du chien poursuivaient un gibier...
* * * * *
Elle partit, le lendemain. Elle donna pour prétexte une lettre, une maladie subite de sa vieille parente. Les Brissot n’en furent pas dupes tout à fait. Mieux que Roger, ils avaient, depuis quelque temps, le soupçon qu’Annette leur échappait. Mais il convenait à leur dignité de n’en pas sembler admettre la possibilité et de croire aux raisons de ce brusque départ. Jusqu’à la dernière minute, on joua la comédie de la brève séparation et du prochain revoir. Cette contrainte était pénible à Annette; mais Roger l’avait priée de n’annoncer sa décision que plus tard, de Paris; et Annette s’avouait qu’elle eût été bien gênée de l’apprendre, de vive voix, aux Brissot. On échangea donc, en se quittant, des sourires, des mots mièvres, et des embrassements, où le cœur n’était guère.
Roger accompagna de nouveau, en voiture, Annette à la station. Ils étaient tristes tous deux. Honnêtement, Roger avait renouvelé à Annette sa demande de l’épouser; il s’y croyait tenu: il était gentleman. Il l’était trop. Il s’attribuait aussi, maintenant, le droit de faire sentir son autorité,--dans l’intérêt d’Annette. Il jugeait qu’en se donnant, Annette ayant abdiqué, la situation n’était plus tout à fait égale entre eux et qu’il devait maintenant _exiger_ le mariage. Annette voyait trop que, s’il l’épousait à présent, il s’estimerait mille fois plus justifié qu’avant à la tenir en tutelle. Certes, elle lui savait gré de sa correcte insistance. Mais... elle refusa. Roger en fut secrètement irrité. Il ne la comprenait plus... (Il pensait l’avoir jamais comprise!)... Et il la jugea sévèrement. Il ne le montra point. Mais elle le devina, avec un mélange de tristesse et d’ironie,--et de tendresse toujours... (C’était toujours Roger!...)
Près d’arriver, elle mit sa main gantée sur la main de Roger. Il tressaillit:
--Annette!
Elle dit:
--Pardonnons-nous!
Il voulut parler; il ne put. Leurs mains restèrent serrées. Ils ne se regardaient pas; mais ils savaient que tous deux retenaient leurs larmes, prêtes à couler...
Ils étaient à la station: ils devaient s’observer. Roger installa Annette dans son wagon. Elle n’était pas seule dans le compartiment. Il fallut se borner à de banales amitiés; mais leurs regards avidement prenaient l’empreinte de la figure aimée.
La machine siffla. Ils se dirent:
--A bientôt!
Et ils pensaient:
--Jamais.
Le train partit. Roger rentra, dans la nuit qui tombait. Il avait le cœur plein de douleur et de colère. De colère contre Annette. De colère contre lui. Il se sentait déchiré. Il se sentait--ô honte!--il se sentait soulagé...
Et, sur la route déserte, arrêtant son cheval,--de mépris pour lui-même, de mépris et d’amour, amèrement, il pleura.
* * * * *
Annette rentra chez elle, dans la maison de Boulogne, et elle s’y enferma. La lettre aux Brissot partie, elle rompit tous liens avec le dehors. Aucun de ses amis ne savait qu’elle était revenue. Elle n’ouvrait aucune lettre. Elle restait des journées, sans sortir de l’étage qu’elle habitait. La vieille tante, habituée à ne pas la comprendre et à ne s’en troubler point, respectait son isolement. Sa vie extérieure paraissait suspendue. L’autre vie--la secrète--n’en était que plus intense. Dans son silence passaient des orages de passion blessée. Il fallait être seule pour s’y livrer jusqu’à épuisement. Elle sortait de là brisée, le sang bu, la bouche sèche, le front brûlant, les pieds, les mains glacés. Des périodes de torpeur aux lourds rêves succédaient. Des jours, elle rêvait; et elle n’essayait pas de diriger sa pensée. Elle était envahie par une masse confuse d’émotions mêlées... Une sombre mélancolie, une amère douceur, un goût de cendres dans la bouche, les espérances déçues, de subites lueurs de souvenirs qui faisaient bondir le cœur, des accès de désespoir, orgueil, passion ulcérés, et le sentiment des ruines, de l’irrémédiable, d’un Destin contre qui tous les efforts sont vains,--sentiment accablant d’abord, puis morne, puis se fondant peu à peu en un engourdissement, dont la tristesse lointaine était empreinte d’une étrange volupté... Elle ne comprenait pas...
* * * * *
Elle se revit, une nuit, en songe, dans la forêt gonflée de bourgeons. Elle était seule. Elle courait à travers les fourrés. Les branches d’arbres s’accrochaient à sa robe; les buissons humides s’agrippaient; elle s’y arracha, mais en se déchirant; elle se vit, avec honte, à demi nue. Elle se courba pour se couvrir des lambeaux de sa jupe. Et voici qu’elle aperçoit par terre, devant elle, une corbeille ovale, sous un amoncellement de feuilles ensoleillées,--non pas jaunes et dorées,--mais blanc d’argent, pareilles à un tronc de bouleau, blanc de linge très fin. Elle regarde, émue, elle s’agenouille auprès. Et elle voit le linge qui commence à bouger. Le cœur battant, elle tend la main,--s’éveille...--Son émoi persistait... Elle ne comprenait pas...
* * * * *
Un jour vint--elle comprit... Elle n’était plus seule... En elle se levait une vie, une vie nouvelle...
Et les semaines passaient, tandis qu’elle couvait son univers caché....
* * * * *
--«Amour, est-ce bien toi? Amour, toi qui m’as fui, quand je croyais te saisir, es-tu venu en moi? Je te tiens, je te tiens, tu ne m’échapperas point, ô mon petit prisonnier, je te tiens dans mon corps. Venge-toi! Mange-moi! Petit rongeur, ronge mon ventre! Nourris-toi de mon sang! Tu es moi. Tu es mon rêve. Puisque je n’ai pas pu te trouver dans ce monde, je t’ai fait avec ma chair... Et maintenant, Amour, je t’ai! Je suis celui que j’aime!...»
Saint-Denis J. DARDAILLON, IMPRIMEUR 47, Boulevard de Châteaudun