L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 13
Annette revint, déçue. Elle avait beaucoup espéré d’un franc entretien. Bien qu’elle eût prévu les résistances, elle comptait sur le cœur de Roger pour éclairer son esprit. Le plus affligeant n’était pas que Roger ne l’eût pas comprise, mais qu’il n’avait pas fait le moindre effort pour la comprendre. Il ne semblait avoir rien vu du pathétique de la question pour Annette. Il était tout en surface, et voyait tout à son image. Rien ne pouvait être plus sensible à une femme d’une forte vie intérieure.
Elle ne se trompait pas. Roger avait été interloqué, agacé par les propos d’Annette; mais il n’en avait pas du tout entrevu le sérieux; il les jugeait sans conséquence. Il pensait qu’Annette avait des idées bizarres, un peu paradoxales, qu’elle était «originale»: c’était fâcheux. Madame et Mademoiselle Brissot savaient être supérieures, sans être «originales». Mais on ne pouvait exiger cette perfection chez tous. Annette avait d’autres qualités,--que peut-être Roger ne mettait pas aussi haut, mais auxquelles (il faut le dire) il tenait, pour l’instant, beaucoup plus. A cette préférence le corps avait plus de part que l’esprit; mais l’esprit y avait aussi sa part: Roger en goûtait fort, chez Annette, la fougue primesautière, quand elle ne s’exerçait pas sur des sujets embarrassants pour lui.--Il n’était pas inquiet. Annette, avec sa droiture, lui avait montré qu’elle l’aimait. Il était convaincu qu’elle ne pourrait se détacher de lui.
Il ne se doutait guère du drame de conscience qui se jouait auprès de lui.--En vérité, Annette l’aimait tant qu’elle ne pouvait se résigner à le juger si piètre. Elle voulait croire qu’elle s’était trompée. Elle fit d’autres tentatives, elle tâcha d’y mettre du sien. Si Roger ne lui reconnaissait pas une vie indépendante, quelle part lui faisait-il du moins dans la sienne?... Mais les constatations nouvelles où elle dut arriver furent décourageantes. Le naïf égoïsme de Roger la reléguait, en somme, à la table, au salon, et au lit. Il voulait bien, gentiment, lui conter ses affaires; mais elle n’avait plus, ensuite, qu’à les approuver. Il n’était pas plus disposé à reconnaître à sa femme les droits d’un collaborateur qui discutât son action politique et pût la modifier, qu’à lui permettre une activité sociale différente de la sienne. Il lui semblait tout naturel--(cela s’était toujours fait)--que la femme qui l’aimait lui donnât toute sa vie, et qu’elle ne reçût qu’une part de la sienne. Tout au fond de lui-même, il y avait cette vieille croyance de l’homme en sa supériorité, qui fait que ce qu’il donne lui paraît d’une essence plus haute. Mais il n’en eût pas convenu: car il était bon garçon et galant Français. S’il arrivait qu’Annette prétendît appuyer certains droits de la femme sur l’exemple du mari...
--Ce n’est pas la même chose, disait, en souriant, Roger.
--Pourquoi? demandait Annette.
Roger esquivait la réponse. Une conviction qu’on ne discute pas risque moins d’être ébranlée. Celle de Roger était enracinée. Et Annette prenait le mauvais chemin pour le faire douter de soi. Ses avances, ses efforts pour trouver entre eux un terrain d’entente, après son inutile essai pour lui imposer ses idées, étaient interprétés par Roger comme une preuve nouvelle du pouvoir qu’il exerçait sur elle. Il n’en était que plus sûr de lui. Et même, il devenait fat.--Soudain, Annette s’irritait, et sa parole avait un accent frémissant... Aussitôt, Roger tournait court, et il revenait au système qui lui avait, pensait-il, si bien réussi: il promettait, en riant, tout ce qu’on voulait. Le ton fait, dit-on, passer la chanson. C’en était une pour Roger. Annette ressentait l’offense.
* * * * *
D’autres questions plus graves se posaient. L’intimité d’Annette avec Sylvie eût été fort menacée. Il était évident que la libre fille serait, dans ce milieu, difficilement admise, et que la petite couturière le serait encore moins. Jamais les Brissot, vaniteux, collet-monté, n’eussent admis, pour eux ou pour leur bru, d’aussi scandaleux rapports de parenté. Il eût fallu les cacher. Sylvie ne s’y fût pas plus prêtée qu’Annette. Chacune avait sa fierté, et chacune était fière de l’autre. Annette aimait Roger; et elle le voulait, d’un désir plus brûlant qu’elle ne se l’avouait; mais elle ne lui eût jamais sacrifié sa Sylvie. Elle l’avait trop aimée; et si cet amour, peut-être, avait pâli, elle n’oubliait point qu’à certaines minutes elle avait touché là le fond de la passion:--(elle le savait, elle seule; Sylvie même ne s’en doutait qu’à moitié).--Mais, dans les heures de mutuelles confidences avec Roger, Annette lui avait beaucoup trop raconté. Roger semblait alors amusé, touché... Oui, mais à condition que ce fût du passé. Il ne tenait pas du tout à voir se prolonger cette fraternité compromettante. Il était même, en secret, décidé à la faire cesser, doucement, sans avoir l’air d’y toucher. Il ne voulait partager avec personne l’intimité de sa femme. _Sa_ femme... «_Ce chien est à moi_...» Comme toute sa famille, il avait le sentiment très vif de ce qui était à lui.
A mesure que le séjour d’Annette se prolongeait, cette prise de possession devenait plus étroite,--de quelques dehors affectueux qu’on l’entourât. Ce que les Brissot tenaient, ils le tenaient. Le despotisme domestique des deux femmes s’accusait journellement à mille menus détails. Leur «idée», comme on dit, était «faite» sur tout: qu’il s’agît du ménage ou du monde, de l’existence quotidienne ou des grands problèmes de la vie morale. C’était vissé, fixé, une fois pour toutes. Tout était édicté: ce qu’il convenait de louer, ce qu’il fallait rejeter,--ce qu’il fallait rejeter, surtout! Que d’ostracismes! Que d’hommes, que de choses, que de façons de penser ou d’agir, jugés, condamnés sans appel, et pour l’éternité! Le ton et le sourire enlevaient l’envie de discuter. Ils avaient l’air de dire (ils disaient souvent, en propres termes):
--Il n’y a pas deux façons de penser, ma chère enfant.
Ou bien, quand elle essayait, cependant, de montrer qu’il y avait aussi la sienne:
--Ma petite, comme vous êtes amusante!
Ce qui avait pour effet de lui clore le bec, à l’instant.
On la traitait déjà en fille de la maison, insuffisamment dressée, qu’on mettait au courant. On lui faisait connaître l’ordre et la marche des jours, des mois, et des saisons Brissot, leurs relations de province, leur relations de Paris, leurs devoirs de parenté, leurs visites, leurs dîners, la chaîne sans fin de ces corvées de société, dont les femmes gémissent, et dont elles sont très fières, parce qu’en les harassant, ce mouvement perpétuel leur donne l’illusion qu’elles servent à quelque chose. Cette vie mécanique, cette fausseté de relations, cette convention perpétuelle, étaient intolérables à Annette. Tout y semblait réglé d’avance: les travaux, les plaisirs,--car il y avait aussi des plaisirs,--mais réglés d’avance!... Vivent les peines imprévues, qui sortent du programme!... Il n’était guère d’espoir d’en sortir, même pour les peines. Annette se voyait maçonnée, comme une pierre dans un mur! A sable et chaux. Ciment romain. Mortier Brissot...
Elle s’exagérait la rigueur de cette vie. Le hasard, l’imprévu, y jouaient leur rôle, comme dans toutes les vies. Mesdames Brissot étaient plus redoutables en paroles qu’en fait; elles avaient la prétention de tout diriger; mais il n’eût pas été impossible, en les prenant par leur faible, en les oignant, flattant et encensant, de les mener par le bout du nez; une fille rusée aurait pu se dire, en les évaluant à leur juste mesure:
--Parlez toujours! Je n’en ferai qu’à ma tête!
Il était à penser qu’une énergie tenace, comme celle d’Annette, ne serait jamais étouffée. Mais Annette passait par cette fièvre nerveuse des femmes qui, à force de trop fixer l’objet qui les préoccupe, ne le voient plus comme il est. De quelques mots entendus dans la journée, elle se forgeait des monstres, le soir, quant elle était seule. Elle s’épouvantait de la lutte qu’il lui faudrait perpétuellement soutenir, et elle se répétait qu’elle ne réussirait jamais à se défendre contre tous. Elle ne se sentait plus assez forte. Elle doutait de son énergie. Elle avait peur de sa propre nature, de ces oscillations, inattendues, par où son esprit inquiet continuait d’être ballotté, de ces brusques sautes des vents qu’elle ne s’expliquait pas.--Et certes, elles provenaient de la complexité de sa riche substance, dont la neuve harmonie ne pourrait que lentement se réaliser par la vie; mais, en attendant, elles risquaient de la livrer à toutes les surprises de la violence, de la faiblesse, de la chair, de la pensée, aux hasards insidieux du destin embusqué au tournant d’une minute, sous les pierres du chemin...
Le fond de son trouble, c’est que de son amour, elle n’était plus sûre. Elle ne savait plus... Elle n’aimait plus; et elle aimait toujours. Son esprit et son cœur--son esprit et ses sens--bataillaient. L’esprit voyait trop clair: il était désabusé. Mais le cœur ne l’était point; et le corps s’irritait, en voyant qu’il allait perdre l’être qu’il convoitait; la passion grondait:
--Je ne veux pas renoncer!...
Annette sentait cette révolte, et elle en était humiliée; sa violence naturelle réagissait durement, faisait appel à sa fierté blessée. Elle disait:
--Je ne l’aime plus!...
Et son regard hostile maintenant épiait en Roger les raisons de ne plus l’aimer.
Roger ne voyait rien. Il entourait Annette de prévenances, de fleurs, d’attentions galantes. Mais il croyait la partie gagnée. Pas un instant, il ne songeait à l’âme fière, sauvage, qui, voilée, l’observait, brûlante de se donner, mais à qui lui dirait le mot de passe mystérieux qui montre qu’on s’est reconnus. Il ne le disait pas; et pour cause. Il disait, au contraire, des mots irréfléchis qui, sans qu’elle le montrât, blessaient Annette au cœur. L’instant d’après, il ne se souvenait plus de ce qu’il avait dit. Mais Annette, qui semblait n’avoir pas entendu, aurait pu le lui répéter, dix jours, dix ans après. Elle en gardait le souvenir frais et la blessure ouverte. C’était bien malgré elle: car elle était généreuse, et elle se reprochait de ne pas savoir oublier. Mais la meilleure des femmes peut pardonner les offenses intimes; elle ne les oublie jamais.
Jour après jour, des déchirures se firent dans la fine toile tissée par l’amour. On ne le remarquait point. La toile restait tendue, mais le moindre souffle y faisait passer d’inquiétants frissons.--Annette, observant Roger dans le cercle de famille, et ses traits de famille, la dureté, la sécheresse de certains de ses propos, son mépris des petites gens, se disait:
--Il déteint. De ce que j’ai aimé en lui, au bout de quelques années, il ne restera rien.
Et puisqu’elle l’aimait encore, elle voulut éviter l’amère désillusion, les conflits dégradants qu’elle prévoyait entre eux, s’ils se liaient.
* * * * *
L’avant-veille de Pâques, sa décision fut prise.--Dure nuit. Il fallut vaincre bien des désirs, fouler aux pieds l’espérance obstinée, qui ne voulait pas mourir. Elle avait, en pensée, bâti son nid avec Roger. Tant de rêves de bonheur, que l’on se chuchote tout bas! Y renoncer! Reconnaître que l’on s’était trompée! Se dire qu’on n’était pas faite pour le bonheur!...
Car elle se le disait, dans son découragement. Une autre, à sa place, ne l’eût pas rejeté. Pourquoi n’était-elle pas capable de l’accepter? Pourquoi ne pouvait-elle sacrifier une partie de sa nature?... Mais non, elle ne le pouvait pas! Comme la vie est mal faite! On ne peut pas se passer d’affection mutuelle, et on ne peut pas se passer non plus d’indépendance. L’une est aussi sacrée que l’autre. L’une est autant que l’autre nécessaire au souffle de nos poumons. Comment les concilier? On vous dit: «Sacrifiez! Si vous ne vous sacrifiez pas, vous n’aimez pas assez...» Mais ce sont, presque toujours, les plus capables d’un grand amour qui sont aussi les plus passionnés d’indépendance. Car tout est fort en eux. Et s’ils sacrifient à leur amour le principe de leur fierté, ils se sentent dégradés jusque dans leur amour, ils déshonorent l’amour...--Non, ce n’est pas aussi simple que voudraient nous le faire croire la morale de l’humilité,--ou celle de l’orgueil,--chrétiens ou nietzschéens. Une force ne s’oppose pas en nous à une faiblesse, une vertu à un vice, ce sont deux forces qui s’affrontent, deux vertus, deux devoirs... La seule vraie morale, selon la vie vraie, serait une morale d’harmonie. Mais la société humaine n’a jamais connu jusqu’à présent qu’une morale d’oppression et de renoncement,--tempérée par le mensonge. Annette ne pouvait mentir...
Que faire?... Sortir de l’équivoque, au plus vite, à tout prix! Puisqu’elle s’était convaincue qu’il lui serait impossible de vivre dans cette union, rompre dès le lendemain!...
Rompre!... Elle se représenta la stupeur de la famille, l’esclandre... Ceci n’était rien... Mais le chagrin de Roger... Aussitôt, s’évoqua dans la nuit l’image de la figure chérie... A cette vision, un ressac de passion de nouveau emporta tout... Annette, brûlante et glacée, immobile dans son lit, sur le dos, les yeux ouverts, comprimait les battements de son cœur...
--Roger, implorait-elle, mon Roger, pardonne-moi!... Ah! si je pouvais t’éviter cette peine!... Je ne peux pas, je ne peux pas!...
Alors, elle était baignée d’un tel flot d’amour et de remords qu’elle eût été près de courir se jeter au pied du lit de Roger, de lui baiser les mains, de lui dire:
--Je ferai tout ce que tu veux...
Quoi! elle l’aimait encore?... Elle se révolta...
--Non, non! je ne l’aime plus!...
Elle se mentait avec fureur...
--Je ne l’aime plus!...
En vain!... Elle l’aimait encore. Elle l’aimait plus que jamais. Peut-être pas avec le plus noble d’elle--(mais qu’est-ce qui est noble? ou qu’est-ce qui ne l’est pas?)--Si! avec le plus noble aussi, et avec le moins! Corps et âme!... S’il suffisait de ne plus estimer, pour ne plus aimer! Comme ce serait commode!... Mais souffrir par l’aimé n’a jamais dispensé de l’aimer: on n’en sent que plus cruellement qu’on est forcé de l’aimer!... Annette souffrait dans son amour blessé--par le manque de confiance, le manque de foi en elle, le manque d’amour profond de Roger. Elle souffrait dans l’amer sentiment de tant d’espoirs détruits, qu’elle couvait sans les montrer au jour. C’était parce qu’elle aimait si ardemment Roger qu’elle tenait à lui faire accepter son indépendance. Elle voulait être pour lui plus qu’une femme qui abdique, passive, dans l’union,--un libre et sûr compagnon.--Il n’en faisait point de cas. Elle en ressentait une douleur, une colère de passion offensée...
--Non! non! je ne l’aime plus! je ne dois plus, je ne veux plus...
Mais sa force se brisa; et, sans même achever son cri de révolte, elle pleura... Dans la nuit, en silence... Sous la glace de la raison, hélas! elle était brûlée... Ce qu’elle ne voulait pas dire: tout ce qui était à elle, même son indépendance, quelle joie elle aurait eue à le lui sacrifier, si seulement il avait eu un mouvement généreux, un geste, un simple geste, pour se sacrifier, lui, plutôt que de la sacrifier!... Elle ne l’eût pas laissé faire. Elle n’eût rien demandé de plus qu’un élan du cœur, une preuve de vrai amour... Mais bien qu’il l’aimât à sa manière, cette preuve, il eût été incapable de la donner. Cela n’entrait pas dans sa pensée. Il eût jugé le vœu d’Annette une exigence de femme, qu’il faut prendre en souriant, mais qui n’a pas grand sens. Que pouvait-elle souhaiter? Pourquoi diable pleurait-elle?--Parce qu’elle l’aimait? Eh bien, alors?...
--«Vous m’aimez, n’est-ce pas? Vous m’aimez? C’est l’essentiel...»
Ah! ce mot, elle ne l’avait pas oublié non plus!...
Annette sourit au milieu de ses larmes. Pauvre Roger! Il était ce qu’il était. On ne lui en veut pas. Mais on ne se changera pas. Ni lui, ni moi. On ne peut pas vivre ensemble...
Elle essuya ses yeux.
--Allons, il faut en finir...
* * * * *
Après une nuit blanche--(elle ne s’était assoupie qu’une ou deux heures, à l’aube)--Annette se leva, résolue. Avec la lumière du jour, le calme lui était revenu. Elle s’habilla, se coiffa, méthodiquement, froidement, écartant de sa pensée tout ce qui pouvait éveiller ses doutes, attentive à sa toilette, qu’elle fit méticuleuse, minutieusement correcte, plus encore qu’à l’ordinaire.
Vers neuf heures, Roger frappa gaiement à sa porte. Il venait la chercher, comme chaque matin, pour une promenade.
Ils partirent, escortés par un chien gambadant. Ils prirent un chemin qui s’enfonçait sous bois. Les jeunes bois verdissants étaient criblés de soleil. Les rameaux ruisselaient de chants, de cris d’oiseaux. Chaque pas éveillait des vols, des battements d’ailes, des frôlements de feuilles, des froissements de branches, des fuites éperdues à travers la forêt. Le chien, surexcité, jappait, flairait, zigzaguait. Des geais se chamaillaient. Dans la coupole d’un chêne, deux ramiers rouissaient. Et très loin, le coucou tournait, tournait, plus loin, plus près, redisant inlassable sa vieille plaisanterie. C’était l’explosion de la crise du printemps...
Roger, bruyant, très gai, riant, excitant son chien, était lui-même comme un grand chien heureux. Annette, silencieuse, suivait, à quelques pas. Elle pensait:
--C’est ici... Non, là-bas, au détour...
Elle regardait Roger. Elle écoutait la forêt. Comme tout deviendrait autre, après qu’elle aurait parlé!... Le détour était passé. Elle n’avait point parlé... Elle dit:
--Roger...
d’une voix mal assurée, presque basse, qui tremblait... Il ne l’entendit pas. Il ne remarquait rien. Devant elle, baissé, il cueillait des violettes; et il parlait, parlait... Elle reprit:
--Roger!
cette fois, avec un tel accent de détresse qu’il se retourna, saisi. Et tout de suite, il vit la pâleur du visage mortellement sérieux; il vint à elle... Il avait peur déjà. Elle dit:
--Roger, il faut nous séparer.
Ses traits exprimèrent la stupéfaction et l’effroi. Il bégaya:
--Qu’est-ce que vous dites? Qu’est-ce que vous dites?
Elle répéta fermement, évitant de le regarder:
--Il faut nous séparer, Roger, c’est douloureux, mais il le faut. J’ai vu que c’était impossible, impossible que je sois votre femme...
Elle voulait continuer. Mais il l’en empêcha:
--Non, non, ce n’est pas vrai!... Taisez-vous! taisez-vous! Vous êtes folle!...
Elle dit:
--Il faut que je parte, Roger.
Il cria:
--Partir, vous!... Je ne veux pas!...
Il lui avait saisi les bras, il les serrait brutalement. Puis, il vit la fière figure, volontaire et glacée, il se sentit perdu, il lâcha prise, il demanda pardon, il pria, supplia:
--Annette! ma petite Annette! Restez, restez!... Non, ce n’est pas possible... Mais qu’est-ce qui s’est passé? Qu’est-ce que j’ai fait?
La pitié reparut sur le visage fermé. Elle dit:
--Asseyons-nous, Roger...
(Il s’assit docilement auprès d’elle, sur un talus de mousse: ses yeux ne la quittaient point, imploraient chacune de ses paroles).
--...Soyez calme, il faut que tout soit expliqué... Je vous en prie, soyez calme!... Croyez que je dois tendre toutes mes forces pour l’être... Je ne pourrais parler, si je ne m’y forçais pas...
--Mais ne parlez pas! dit-il, c’est une folie!...
--Il le faut.
Il voulait lui fermer la bouche. Elle se dégagea. Malgré le trouble intérieur, sa résolution semblait si inflexible qu’elle en imposa à Roger qui, renonçant à la lutte, écrasé et hagard, l’écouta parler, sans oser la regarder.
Annette, d’une voix qui paraissait impassible, froide, morne, mais qui avait de brusques cassures, et qui, une ou deux fois, s’arrêta en route pour reprendre haleine,--dit ce qu’elle avait décidé de dire: en termes nets, réfléchis, modérés, qui semblaient d’autant plus implacables... Elle avait voulu sincèrement essayer s’ils pourraient vivre ensemble. Elle l’espérait d’abord, elle le souhaitait de tout son cœur. Elle avait vu que ce rêve n’était pas réalisable. Trop de choses les séparaient. Trop de différences de milieu, de pensée. Elle mettait les torts sur son compte; elle avait reconnu que, décidément, elle ne pouvait vivre mariée. Elle avait des conceptions de vie, d’indépendance, qui ne s’accordaient pas avec celles de Roger. Peut-être Roger avait-il raison. La plupart des hommes, peut-être même des femmes, pensaient comme lui. Elle avait tort, sans doute. Mais, tort ou raison, elle était ainsi. Il était inutile qu’elle causât le malheur d’un autre et le sien propre. Elle était faite pour vivre seule. Elle dégageait Roger de toute promesse envers elle, et reprenait sa liberté. Au reste, ils ne s’étaient pas liés. Tout avait été loyal entre eux. Ils devaient se séparer loyalement, en amis...
Elle fixait, en parlant, les herbes à ses pieds; elle prenait bien garde de ne pas voir Roger. Mais, tandis qu’elle parlait, elle entendait sa respiration qui haletait, et elle eut grand’peine à aller jusqu’au bout. Quand elle eut achevé, elle se risqua à le regarder. Elle fut saisie, à son tour. Le visage de Roger était comme d’un homme qui se noie: rouge, soufflant bruyamment; il n’avait pas la force de crier. Il agita gauchement ses mains crispées, chercha, retrouva son souffle, gémit:
--Non, non, non, non, je ne peux pas, je ne peux pas...
Et il éclata en sanglots.
D’un champ à la lisière, on entendait venir la voix d’un paysan, le soc d’une charrue. Annette, bouleversée, prit Roger par le bras, l’entraîna hors du chemin, dans les taillis, plus loin, au milieu de la forêt. Roger, sans force, se laissait conduire, répétant:
--Je ne peux pas, je ne peux pas... Mais qu’est-ce que je vais devenir?...
Elle essayait tendrement de le faire taire. Mais il était submergé par son désespoir: la douleur de son amour, celle de son amour-propre, l’humiliation publique, la ruine du bonheur qu’il s’était promis, tout se mêlait à la fois; ce grand enfant gâté par la vie, qui n’avait jamais vu les choses résister à ses désirs, s’effondrait dans cette défaite: c’était une catastrophe, un écroulement de toutes ses certitudes; il perdait foi en lui, il perdait pied, il n’avait plus où se prendre. Annette, touchée de ce grand chagrin, disait:
--Mon ami... mon ami... Ne pleurez pas!... Vous avez, vous aurez une belle vie... vous n’avez pas besoin de moi...
Il continuait de gémir:
--Je ne peux pas me passer de vous. Je ne crois plus à rien... Je ne crois plus à ma vie...
Et il se jeta à genoux:
--Restez! restez!... Je ferai ce que vous voulez... tout ce que vous voudrez...
Annette savait bien qu’il promettait ce qu’il ne pourrait tenir, mais elle était attendrie. Elle répondit doucement:
--Non, mon ami, vous le dites sincèrement; mais vous ne le pourriez pas, ou vous en souffririez, et j’en souffrirais aussi; la vie nous serait un conflit perpétuel...
Quand il vit qu’il ne pouvait ébranler sa résolution, il eut une crise de larmes, à ses pieds, comme un enfant. Annette était pénétrée de pitié et d’amour. Son énergie se fondait. Elle voulait se raidir, mais elle ne pouvait résister à ces pleurs. Elle ne pensait plus à elle; elle ne pensait plus qu’à lui. Elle caressait cette chère tête appuyée contre ses jambes, elle lui disait des mots tendres. Elle releva son grand garçon désolé, elle lui essuya les yeux avec son mouchoir, elle le reprit par le bras, elle le força à marcher. Il était si prostré qu’il se laissait faire et ne savait que pleurer. Les branches d’arbres, au passage, leur fouettaient le visage. Ils allaient dans les bois, sans voir, sans savoir où. Annette sentait monter l’émotion et l’amour. Elle disait, en soutenant Roger:
--Ne pleurez pas!... mon chéri... mon petit... Cela me déchire... Je ne peux pas le supporter... Ne pleure pas!... Je vous aime... Je t’aime, mon pauvre petit Roger...
Il disait:
--Non...! au milieu de ses pleurs.
--Si! je t’aime, je t’aime, mille fois plus que tu ne m’as jamais aimée... Que veux-tu que je fasse?... Ah! je ferais... Roger, mon Roger...