L'âme enchantée I: Annette et Sylvie
Part 12
Elle se savait capable, pour son compte, de cet acte d’amour. Pendant les derniers jours, elle avait longuement observé Roger, de ses yeux de fleur, où, sans qu’on y prît garde, tout venait se mirer. Roger, qui ne se méfiait plus, s’était souvent montré plus Brissot qu’elle n’eût voulu, pris par les intérêts et les querelles de la tribu, et y portant le même esprit chicanou. Certains petits côtés durs, retors, ne lui étaient pas plaisants. Mais elle ne voulait pas les juger sévèrement, comme elle eût fait chez d’autres. Ces traits lui semblaient imités. Roger, en beaucoup de choses, lui paraissait encore un enfant incertain, soumis aux siens, qu’il copiait béatement, très timide d’esprit, en dépit de ses grandes paroles. Bien qu’elle commençât à percer le peu de consistance de ses projets de rénovation sociale, et qu’elle ne fût plus tout à fait dupe de son idéalisme oratoire, elle ne lui en voulait pas, car elle savait qu’il ne cherchait pas à la tromper, et qu’il était sa première dupe; elle était même prête, avec une tendre ironie, à écarter de son chemin ce qui pourrait troubler l’illusion dont il avait besoin pour vivre. Et jusqu’à son égoïsme naïf, qu’il étalait parfois, d’une façon encombrante, ne la rebutait pas, lui paraissait sans méchanceté. Au fond, tous ses défauts étaient défauts de faiblesse. Et l’amusant était qu’il posait pour la force... L’homme de bronze... _Aes triplex_... Pauvre Roger!... C’était presque touchant. Annette en riait tout bas, mais en gardant pour lui des trésors d’indulgence. Elle l’aimait bien. Elle le voyait, malgré tout, bon, généreux, ardent. Elle était comme une mère, qui traite d’une main douce les petits vices, à ses yeux, pas bien graves, d’un cher enfant; elle ne l’en rend pas responsable; elle n’en est que plus portée à le plaindre et à le dorloter... Ah! et puis, Annette n’avait pas seulement pour Roger les yeux indulgents d’une mère! Elle avait ceux très partiaux d’une amante. Le corps parlait. Sa voix était bien forte. Celle de la raison pouvait dire ce qui lui plaisait: il y avait une façon d’entendre, qui, de ces blâmes mêmes, allumait les désirs. Annette voyait bien tout. Mais, de même qu’il est une manière, en inclinant la tête et clignant les paupières, d’harmoniser les plans d’un paysage, Annette, tout en voyant les traits fâcheux de Roger, les regardait d’un angle où ils s’adoucissaient. Elle n’eût pas été loin d’aimer jusqu’aux laideurs: car on donne plus de soi, en aimant les défauts de ce qu’on aime; quand on aime ce qu’il a de beau, on ne donne pas, on prend. Annette pensait:
--Je t’aime d’être imparfait. Si tu savais que je le vois, tu t’en irriterais. Pardon! Je n’ai rien vu... Mais moi, je ne suis pas comme toi: je veux que tu me voies imparfaite! Je le suis, je le suis; et j’y tiens; ce que j’ai d’imparfait, c’est moi, plus que le reste. Si tu me prends, tu le prends. Le prends-tu?... Mais tu ne veux pas le connaître. Quand te donneras-tu la peine enfin de me regarder?
* * * * *
Roger n’était pas pressé. Après plusieurs essais inutile pour l’amener sur ce terrain dangereux, qu’il semblait fuir, Annette, dans une promenade, interrompant l’entretien, s’arrêta, lui prit les deux mains, et dit:
--Roger, il faut que nous causions.
--Causer! dit-il en riant. Mais il me semble que nous ne nous en privons pas!
--Non, dit-elle, je n’entends pas nous dire des gentillesses: causer sérieusement.
Il prit tout de suite une mine un peu effrayée.
--N’ayez pas peur, dit-elle. C’est de moi que je voudrais vous parler.
--De vous? dit-il, en se rassérénant. Alors, ce ne peut être que charmant.
--Attendez! Attendez! fit-elle. Quand vous m’aurez entendue, vous ne le direz peut-être plus.
--Que pourriez-vous me dire maintenant qui me surprît? Depuis tant de jours que nous sommes ensemble, ne nous sommes-nous pas tout dit?
--Je n’ai guère eu, pour ma part, qu’à dire _amen_, fit Annette, en riant. C’est toujours vous qui parlez.
--Oh! la méchante! fit Roger. Est-ce que ce n’est pas de vous que je parle?
--Oui, c’est _aussi_ de moi. Et même, vous parlez pour moi.
--Vous trouvez que je parle tant? dit Roger naïvement.
Annette se mordit les lèvres.
--Non, non, mon cher Roger, j’aime quand vous parlez. Mais quand vous parlez de moi, je reste à vous écouter; et c’est si beau, si beau, que je dis: «Ainsi soit-il!» Mais cela n’est pas ainsi.
--Vous êtes la première femme qui se plaigne que son portrait soit beau.
--J’aimerais mieux qu’il fût moi. Ce n’est pas un beau portrait, Roger, que vous allez accrocher dans votre maison de famille. Je suis une femme vivante, qui a ses volontés, ses passions, ses pensées. Êtes-vous sûr qu’elle pourra entrer chez vous, avec tout son bagage?
--Je la prends, les yeux fermés.
--Je vous demande de les ouvrir.
--Je vois votre âme limpide, qui se peint sur votre visage.
--Pauvre Roger! Bon Roger!... Vous ne voulez pas regarder.
--Je vous aime. Cela me suffit.
--Je vous aime aussi. Et cela ne me suffit pas.
--Cela ne vous suffit pas? dit-il, d’un ton consterné.
--Non. J’ai besoin de voir.
--Qu’est-ce que vous voulez voir?
--Je voudrais voir _comment_ vous m’aimez.
--Je vous aime plus que tout.
--Naturellement! Vous ne pouvez pas moins. Mais je ne vous demande pas _combien_, je vous demande _comment_ vous m’aimez... Oui, je sais que vous me voulez; mais qu’est-ce que vous voulez en faire, au juste, de votre Annette?
--La moitié de moi-même.
--Voilà bien!... C’est que, voyez-vous, mon ami, je ne suis pas une moitié. Je suis une Annette tout entière.
--C’est une façon de parler. Je veux dire que vous êtes moi, et que je suis vous.
--Non, non, ne soyez pas moi! Roger, laissez-moi l’être!
--En unissant nos vies, n’en ferons-nous pas la même?
--C’est cela qui m’inquiète. J’ai peur de ne pas pouvoir être tout à fait la même.
--Qu’est-ce qui vous trouble, Annette? Qu’est-ce que ces idées? Vous m’aimez, n’est-ce pas? Vous m’aimez? C’est l’essentiel! Ne vous inquiétez pas du reste. Le reste me regarde. Vous verrez, j’arrangerai--moi et les miens qui seront vôtres--nous arrangerons si bien votre vie que vous n’aurez rien à faire qu’à vous laisser porter.
Annette regardait à terre, et dessinait sur le sol des lettres avec le bout de son pied. Elle souriait:
(--Il ne comprenait pas du tout, ce cher garçon...)
Elle releva les yeux vers Roger, qui, bien tranquille, attendait sa réponse. Elle dit:
--Roger, regardez-moi. N’ai-je pas de bonnes jambes?
--Bonnes et belles, dit-il.
--Ça! fit-elle, le menaçant du doigt, ça n’est pas la question... Ne suis-je pas une solide marcheuse?
--Certes, dit-il, je vous aime d’être ainsi.
--Eh bien, est-ce que vous croyez que je vais me laisser porter?... Vous êtes très bon, très bon, je vous remercie; mais laissez-moi marcher! Je ne suis pas de celles qui craignent les fatigues de la route. Me les enlever, c’est m’enlever l’appétit d’exister. J’ai un peu l’impression que vous et les vôtres, vous avez tendance à me décharger de la peine d’agir et de choisir, à tout installer d’avance dans des cases prévues, bien confortablement,--votre vie, leur vie, ma vie,--tout l’avenir. Moi, je ne voudrais pas. Je ne veux pas. Je me sens au commencement. Je cherche. Je sais que j’ai besoin de chercher, de me chercher.
Roger avait un air bienveillant et railleur.
--Et que pouvez-vous bien chercher?
Il voyait là des lubies de petite fille. Elle le sentit, et dit, d’un ton ému:
--Ne vous moquez pas!... Je ne suis pas grand’chose, je ne m’en fais pas accroire... Mais enfin, je sais que je suis, et que j’ai une vie,... une pauvre vie... Ce n’est pas long, une vie, et ce n’est qu’une fois... J’ai le droit... Non, pas le droit, si vous voulez! cela paraît égoïste... J’ai le devoir de ne pas la perdre, de ne pas la jeter au hasard...
Au lieu d’être touché, il prit un air piqué:
--Vous trouvez que vous la jetez au hasard? Est-ce qu’elle sera perdue? Est-ce qu’elle n’aura point là un beau, un très bel emploi?
--Beau, sans doute... Mais lequel? Qu’est-ce que vous m’offrez?
Il décrivit avec feu, une fois de plus, sa carrière politique, l’avenir qu’il rêvait, ses grandes ambitions personnelles et sociales. Elle l’écouta parler; puis, l’arrêtant doucement au milieu, (car d’un pareil sujet il n’était jamais las):
--Oui, Roger, dit-elle. Certainement. C’est très, très intéressant. Mais pour vous dire la vérité,--ne soyez pas froissé!--je ne crois pas autant que vous en cette cause politique à laquelle vous vous consacrez.
--Quoi! vous n’y croyez pas? Vous y croyiez pourtant, lorsque je vous en parlais, dans les premiers temps que je vous vis à Paris...
--J’ai un peu changé, dit-elle.
--Qu’est-ce qui vous a fait changer?... Non, non, ce n’est pas possible... Vous changerez encore. Ma généreuse Annette ne peut pas se désintéresser de la cause du peuple, du renouveau social!
--Mais je ne m’en désintéresse pas, dit-elle. Ce dont je me désintéresse, c’est de la cause politique.
--L’une et l’autre se confondent.
--Pas tout à fait.
--La victoire de l’une sera la victoire de l’autre.
--J’en doute un peu.
--C’est pourtant le seul moyen de servir le progrès et le peuple.
(Annette pensait: «En se servant soi-même.»--Mais elle se le reprocha.)
--J’en vois d’autres.
--Lesquels?
--Le plus vieux est encore le meilleur. Comme ceux qui suivaient le Christ, donner tout, laisser tout, pour aller au peuple.
--Quelle utopie!
--Oui, je crois. Vous n’êtes pas utopiste, Roger. Je l’avais cru, d’abord. Je ne le crois plus maintenant. Vous avez, en politique, le sens des réalités. Avec votre grand talent, je suis bien sûre de vos succès futurs. Si je doute de la cause, je ne doute pas de vous. Vous aurez une belle carrière. Je vous vois déjà à la tête d’un parti, orateur applaudi, groupant au Parlement une majorité, ministre...
--Arrêtez-vous! dit-il, «... _Macbeth, tu seras roi_!...»
--Oui, je suis un peu sorcière... pour les autres. Mais ce qui est vexant, c’est que je ne le suis pas pour moi.
--Ce n’est pourtant pas difficile! Si je deviens ministre, cela vous concerne aussi... Voyons, là, franchement, cela ne vous ferait pas plaisir?
--De quoi? D’être ministre?... Dieu du ciel! Pas le moindre!... Pardon, Roger, pour vous, cela me ferait plaisir, sûrement. Et si j’étais avec vous, croyez que je tiendrais mon rôle, de mon mieux, je serais heureuse de vous aider... Mais, (n’est-ce pas? vous voulez bien que je sois franche?), j’avoue qu’une telle vie ne remplirait pas--mais pas du tout ma vie.
--Sans doute, je le comprends. La femme la mieux faite pour partager une vie d’action politique--voyez, par exemple, mon admirable mère!--ne saurait s’y borner. Sa vraie tâche est au foyer. Et sa vocation propre, c’est la maternité.
--Je sais, dit Annette. Cette vocation ne nous est pas disputée. Mais... (j’ai peur de ce que je vais dire, j’ai peur que vous ne me compreniez pas)... je ne sais pas encore ce que m’apportera la maternité. J’aime bien les enfants. Je crois que je serai très attachée aux miens... (Vous n’aimez pas ce mot? Oui, je vous parais froide...) Peut-être que je serai très prise... C’est possible. Je ne sais pas... Mais je ne voudrais pas dire quelque chose que je ne sens pas. Et, pour être sincère, cette «vocation», en moi, n’est pas encore tout à fait éveillée. En attendant que la vie me révèle ce que je ne connais pas, il me semble que la femme ne devrait jamais, en aucun cas, engouffrer toute sa vie dans cet amour de l’enfant... (Ne froncez pas le sourcil!...) Je suis convaincue qu’on peut aimer bien son enfant, faire loyalement sa tâche domestique, et garder assez de soi--comme on doit--pour le plus essentiel.
--Le plus essentiel?
--Son âme.
--Je ne comprends pas.
--Comment faire comprendre sa vie intérieure? Les mots sont si obscurs, si incertains, gâchés! L’âme... C’est ridicule de parler de son âme! Qu’est-ce que cela veut dire?... Je ne pourrais pas expliquer ce que c’est.--Mais c’est. C’est ce que je suis, Roger. Le plus vrai, le plus profond.
--Le plus vrai, le plus profond, ne me le donnez-vous pas?
--Je ne puis donner tout, dit-elle.
--Alors, vous n’aimez pas.
--Si, Roger, je vous aime. Mais nul ne peut donner tout.
--Vous n’aimez pas assez. Quand on aime, on ne pense à rien garder de soi. L’amour... l’amour... l’amour...
Il s’envola dans un de ses grands discours. Annette l’entendait célébrer, en termes pathétiques, le don entier de soi, la joie du sacrifice au bonheur de l’aimé. Elle pensait:
(--Mon chéri, pourquoi dis-tu tout cela? Crois-tu que je l’ignore? Crois-tu que je ne pourrais pas me sacrifier à toi, si c’était nécessaire, et y trouver ma joie? Mais à une condition: c’est que tu ne l’exiges pas... Pourquoi l’exiges-tu?... Pourquoi sembles-tu l’attendre, comme ton droit? Pourquoi n’as-tu pas confiance en moi, en mon amour?)
Après qu’il eut fini, elle dit:
--C’est très beau. Je ne serais pas capable, vous le savez, d’exprimer ces choses aussi bien que vous. Mais peut-être qu’à l’occasion, je ne serais pas incapable de les sentir...
Il s’exclama:
--Peut-être! A l’occasion!.....
--Vous trouvez cela bien peu, n’est-ce pas?... C’est plus que vous ne croyez... Mais je n’aime pas à promettre plus... (peut-être ce sera moins)... que je ne pourrais tenir. Je ne sais pas d’avance... Il faut se faire crédit. Nous sommes des honnêtes gens. Nous nous aimons, Roger. On fera tout ce qu’on peut.
Il leva les bras, de nouveau:
--Tout ce qu’on peut!...
Elle sourit, et reprit:
--Voulez-vous me faire crédit? J’ai besoin d’y faire appel. J’ai beaucoup à demander...
Il fut prudent:
--Dites!
--Je vous aime, Roger; mais je voudrais être vraie. J’ai vécu, depuis l’enfance, assez seule, et très libre. Mon père me laissait une grande indépendance, dont je n’abusais point, parce qu’elle me semblait tout à fait naturelle, et parce qu’elle était saine. J’ai pris ainsi des habitudes d’esprit, dont il m’est difficile maintenant de me passer. Je me rends compte que je suis un peu différente de la plupart des jeunes filles de ma classe. Et pourtant, je crois que ce que je sens, elles le sentent aussi; j’ose seulement le dire, et j’en ai une conscience plus claire.--Vous me demandez d’unir ma vie à la vôtre. C’est mon souhait. C’est, pour chacune de nous, le vœu le plus profond, de trouver le cher compagnon. Et il me semble que vous pourriez l’être, Roger... si... si vous vouliez...
--Si je voulais! dit-il, la bonne plaisanterie! Je ne fais que le vouloir!...
--Si vous vouliez _vraiment_ être mon compagnon. Ce n’est pas une plaisanterie. Réfléchissez!... Unir nos vies, cela ne signifie pas supprimer l’une ou l’autre... Qu’est-ce que vous m’offrez?... Vous ne vous en apercevez pas, parce que depuis longtemps le monde est habitué à ces inégalités. Mais elles me sont neuves... Vous ne venez pas à moi, seulement avec votre affection. Vous venez avec les vôtres, vos amis, vos clients et votre parenté, avec votre route tracée, votre carrière fixée, votre parti et ses dogmes, votre famille et ses traditions,--tout un monde qui est à vous, tout un monde qui est vous. Et moi, qui ai un monde aussi, qui suis aussi un monde,--vous me dites: «Laisse là ton monde! Jette-le, et entre dans le mien!»--Je suis prête à venir, Roger, mais à venir tout entière. M’acceptez-vous tout entière?
--Je veux tout, fit-il: c’est vous qui, tout à l’heure, disiez que vous ne pouvez me donner tout.
--Vous ne me comprenez pas. Je dis: «M’acceptez-vous libre? Et m’acceptez-vous toute?»
--Libre? répondit Roger, circonspect. Tout le monde est libre en France, depuis 89...
(Annette souriait: «Le bon billet!...»)
--... Mais enfin, il faut s’entendre. Il est bien évident que, du moment, que vous vous mariez, vous n’êtes plus tout à fait libre. Vous contractez, de ce, des obligations.
--Je n’aime pas beaucoup ce mot, dit Annette; mais la chose ne me fait pas peur. Je prendrais joyeusement, librement, ma part des peines et des travaux de celui que j’aime, des devoirs de la vie commune. Et plus ils seraient durs, plus ils me seraient chers, avec l’aide de l’amour. Mais je ne renonce pas pour cela aux devoirs de ma vie propre.
--Et quels autres devoirs? D’après ce que vous m’avez dit et ce que je crois savoir, votre vie, ma chère Annette, votre vie jusqu’à présent, si calme, si modeste, ne paraît pas avoir eu de bien grandes exigences. Que peut-elle réclamer? Est-ce de votre travail que vous voulez parler? Souhaitez-vous de le continuer? Ce genre d’activité me semble, je l’avoue, décevant pour une femme. A moins d’une vocation. C’est gênant, en ménage... Mais je ne crois pourtant pas que vous soyez affligée de ce présent du ciel. Vous êtes trop humaine et bien équilibrée.
--Non, il ne s’agit pas d’une vocation spéciale. Ce serait simple, alors: il faudrait la suivre... La demande, l’exigence (comme vous dites) de ma vie est moins facile à formuler: car elle est moins précise et beaucoup plus vaste. Il s’agit du droit qui s’impose pour toute âme vivante: le droit à changer.
Roger se récria:
--Changer! Changer d’amour?
--Même en restant toujours, comme je le veux, fidèle à un seul amour, l’âme a droit à changer... Oui, je sais bien, Roger, «changer», ce mot vous effraie... Moi-même, il m’inquiète... Quand l’heure qui passe est belle, je voudrais n’en plus bouger... On soupire de ne pas se fixer pour toujours!... Mais pourtant, on ne le doit pas, Roger; et d’abord, on ne le peut pas. On ne reste pas sur place. On vit, on va, on est poussé, il faut, il faut avancer! Ce n’est point faire tort à l’amour. On l’emporte avec soi. Mais l’amour ne doit pas vouloir nous retenir en arrière, enfermés avec lui dans l’immobile douceur d’une seule pensée. Un bel amour peut durer toute une vie; mais il ne la remplit pas toute. Songez, mon cher Roger, que, tout en vous aimant, je me trouverai peut-être un jour, (je me trouve déjà) à l’étroit dans votre cercle d’action et de pensée. Je ne songerais jamais à contester pour vous la valeur de votre choix. Mais serait-il juste qu’il me fût imposé? Et ne trouvez-vous pas équitable de me reconnaître la liberté d’ouvrir la fenêtre, si je n’ai pas assez d’air,--et même un peu la porte--(oh! je n’irai pas bien loin!)--d’avoir mon petit domaine d’action, mes intérêts d’esprit, mes amitiés propres, de ne pas rester confinée sur un même point du globe, dans le même horizon, de tâcher de l’élargir, de changer d’air, d’émigrer.., (je dis: si c’est nécessaire... je ne le sais pas encore. Mais j’ai, en tout cas, besoin de sentir que je suis libre de le faire, que je suis libre de vouloir, libre de respirer, libre... libre d’être libre... même si je ne faisais jamais usage de ma liberté.)... Pardonnez-moi, Roger, peut-être vous trouvez ce besoin absurde et puéril. Ce ne l’est pas, je vous assure, c’est le plus profond de mon être, le souffle qui me fait vivre. Si on me le retirait, je mourrais... Je fais tout, par amour... Mais la contrainte me tue. Et l’idée de la contrainte me rendrait révoltée... Non, l’union de deux êtres ne doit pas devenir un enchaînement mutuel. Elle doit être une double floraison. Je voudrais que chacun, au lieu de jalouser le libre développement de l’autre, fût heureux d’y aider. Le seriez-vous, Roger? Sauriez-vous m’aimer assez, pour m’aimer libre, libre de vous?...
(Elle pensait: «Je n’en serais que plus à toi!...»)
Roger l’écoutait, soucieux, nerveux, un peu vexé. Tout homme l’eût été. Annette aurait pu être plus habile. Dans son besoin de franchise et sa peur de tromper, elle était toujours portée à exagérer ce qui, de sa pensée, pouvait le plus choquer. Mais un amour plus fort que celui de Roger ne s’y fût pas mépris. Roger, atteint surtout dans son amour-propre, flottait entre deux sentiments: celui de ne pas prendre au sérieux ce caprice de femme, et la contrariété qu’il éprouvait de cette insurrection morale. Il n’en avait pas perçu l’appel ému à son cœur. Il n’en avait retenu qu’une sorte d’obscure menace et d’atteinte à ses droits de propriétaire. S’il eût eu plus de rouerie dans le maniement des femmes, il eût mis sous le boisseau sa vexation secrète, et promis, promis, promis... tout ce qu’Annette voulait. «Des promesses d’amoureux, autant emporte le vent! Pourquoi donc lésiner?...» Mais Roger, qui avait ses défauts, avait aussi ses vertus: il était, comme on dit, «un bon jeune homme», trop rempli de son moi pour bien connaître les femmes, qu’il avait assez peu pratiquées. Il n’eut pas l’habileté de cacher son dépit. Et, quand Annette attendait une parole généreuse, elle eut le désappointement de voir qu’en l’écoutant, il n’avait songé qu’à lui.
--Annette, dit-il, je vous avoue que j’ai peine à comprendre ce que vous me demandez. Vous me parlez de notre mariage, comme d’une prison, et vous ne semblez avoir d’autre pensée que de vous en évader. Ma maison n’a pas de barreaux aux fenêtres, et elle est assez large pour qu’on s’y trouve à l’aise. Mais on ne peut pas vivre, toutes les portes ouvertes; et ma maison est faite pour qu’on y reste. Vous me parlez d’en sortir, d’avoir votre vie à part, vos relations personnelles, vos amis, et même, si j’ai bien compris, de pouvoir vous en aller, à votre gré, du foyer, pour chercher Dieu sait quoi que vous n’y auriez pas trouvé, jusqu’à ce qu’il vous plaise, un jour, d’y rentrer... Annette, ce n’est pas sérieux! Vous n’y avez pas pensé! Aucun homme ne pourrait consentir à sa femme une situation, pour lui si humiliante, pour elle si équivoque.
Ces réflexions ne manquaient peut-être pas de bon sens. Mais il est des moments, où le bon sens tout sec, sans l’intuition du cœur, est un non-sens.--Annette, un peu froissée, dit avec une froideur fière, qui masquait son émotion:
--Roger, il faut avoir foi en la femme que l’on aime; il faut, quand on l’épouse, ne pas lui faire l’injure de croire qu’elle n’aurait pas de votre honneur le même souci que vous. Pensez-vous que celle que je suis se prêterait à une équivoque, pour vous humiliante? Toute humiliation pour vous le serait pour elle aussi. Et plus elle serait libre, plus elle se sentirait tenue à veiller sur la part de vous-même que vous lui auriez confiée. Il faut m’estimer plus. N’êtes-vous pas capable de me faire confiance?
* * * * *
Il sentit le danger de l’éloigner par ses doutes; et, se disant qu’après tout, il ne fallait pas attacher à ces propos de femme une importance exagérée, et qu’on aurait le temps, plus tard, d’y aviser--(si elle s’en souvenait!)--il revint à sa première idée, qui était de le prendre en plaisanterie. Il crut donc très bien faire, en disant galamment:
--Toute confiance, mon Annette! Je crois en vos beaux yeux. Jurez-moi seulement que vous m’aimerez toujours, que vous m’aimerez uniquement! Je ne vous demande rien de plus!
Mais la petite Cordelia, que ne réconciliait point cette façon badine d’esquiver la loyale réponse, dont dépendait sa vie, se raidit contre l’impossible engagement:
--Non, Roger, je ne puis pas, je ne puis pas jurer cela. Je vous aime beaucoup. Mais je ne puis pas promettre ce qui ne dépend pas de moi. Ce serait vous tromper; et je ne vous tromperai jamais. Je vous promets seulement de ne rien vous cacher. Et si je ne vous aimais plus, ou si j’aimais un autre, vous le sauriez le premier,--et même avant cet autre. Et vous, faites de même! Mon Roger, soyons vrais!
Cela ne l’arrangeait guère. La vérité gênante n’était pas une habituée de la maison Brissot. Quand elle frappait au seuil, on se hâtait de faire dire:
--«Tout le monde est absent!»
Roger n’y manqua point. Il cria:
--Ma chérie, que vous êtes donc jolie!... Là, parlons d’autre chose!...
* * * * *