L'âme enchantée I: Annette et Sylvie

Part 11

Chapter 113,468 wordsPublic domain

On était aux approches du Dimanche de la Passion. Les Brissot invitèrent Annette à passer chez eux, dans leur propriété de Bourgogne, les semaines de Pâques. Annette accepta, à regret; elle était tentée, et elle avait peur: peur d’ajouter aux chaînes qui déjà la liaient; peur d’être prise tout à fait, ou bien de tout briser; peur d’autres choses encore, plus dangereuses, qu’elle ne voulait pas regarder. Elle ne tenait pas à sortir de l’état d’incertitude amoureuse où elle se laissait bercer: elle en souffrait un peu, et elle y trouvait du charme. Elle eût voulu le prolonger. Mais elle savait bien que ce n’était pas sain, et qu’elle n’en avait pas le droit, vis-à-vis de Roger.

* * * * *

Elle se décida enfin à s’ouvrir de ses inquiétudes à Sylvie. Jamais elle ne lui avait dit un mot de son amour pour Roger. Pourtant, elle lui confiait tout: de tous les autres jeunes hommes, elle lui parlait souvent... Oui, mais les autres jeunes hommes, elle ne les aimait pas! Et le nom de Roger avait été tenu de côté.

Sylvie s’exclama, l’appela: «Cachottière!» et elle rit follement quand Annette essaya de lui expliquer son indécision, ses scrupules, ses tourments.

--Enfin, demanda-t-elle, ton oiseau, il est beau?

--Oui, répondit Annette.

--Il t’aime?

--Oui.

--Et tu l’aimes?

--Je l’aime.

--Eh bien, alors, qu’est-ce qui peut t’arrêter?

--Ah! c’est si difficile! Comment est-ce que je peux dire?... Je l’aime... Je l’aime beaucoup... Il est si ravissant!...

(Elle commença à le décrire complaisamment, sous les yeux railleurs de Sylvie. Elle s’interrompit...)

--Je l’aime beaucoup... beaucoup... Et aussi, je ne l’aime pas... Il y a des choses en lui... Je ne pourrai pas vivre avec... Je ne pourrai jamais... Et puis... Et puis, il m’aime trop. Il voudrait me manger...

(Sylvie éclata de rire.)

--... C’est vrai, me manger toute, me manger toute ma vie, toute ma pensée à moi, tout l’air que je respire... Oh! c’est un bon mangeur, mon Roger! Il fait plaisir à voir, à table... Il a bon appétit... Mais, moi, je ne veux pas être mangée.

Elle riait aussi, de bon cœur; et Sylvie riait, à son cou, assise sur ses genoux. Annette reprit:

--C’est affreux de se sentir dévorée, comme cela, toute vivante, de n’avoir plus rien à soi, de ne pouvoir plus rien garder... Et il ne s’en doute pas... Il m’aime à la folie, et j’ai idée, vois-tu, qu’il n’a pas cherché seulement à me comprendre, il ne s’en inquiète même pas. Il vient, il prend, il m’emporte...

--Eh bien, c’est rudement bon! dit Sylvie.

--Tu ne penses qu’à des bêtises! dit Annette, la serrant dans ses bras.

--Et à quoi veux-tu que je pense?

--Au mariage. C’est une chose sérieuse.

--Sérieuse! Oh! bien, pas si sérieuse!

--Quoi! ce n’est pas sérieux de donner tout de soi, sans rien réserver?

--Et qui est-ce qui parle de ça? Il faudrait être fou!

--Mais il veut tout avoir!

De rire, Sylvie se tordit comme un petit poisson.

--Ah! Canette! grande sotte!... Nique-douille!...

(Il lui paraissait si simple de dire ce qu’on voulait, de donner ce qu’on voulait, et de garder, sans le dire, tout le reste! Elle avait une ironie affectueuse à l’égard des hommes et de leurs exigences. Ils ne sont pas très malins!...)

--Mais moi non plus, je ne le suis pas, dit Annette.

--Oh! pour cela! fit Sylvie. Tu prends tout au sérieux.

Annette en convint, contrite.

--C’est malheureux, tout de même!... Je voudrais être comme toi. Tu as de la chance!

--Changeons! Passe-moi la tienne! dit Sylvie.

Annette n’avait aucune envie de changer.--Sylvie la quitta réconfortée.

Tout de même, Annette ne se comprenait pas! Elle était intriguée.

--Curieux! se disait-elle, je veux tout donner. Et je veux tout garder!...

* * * * *

Le lendemain,--c’était la veille du départ--tandis qu’achevant ses préparatifs, elle recommençait de se tourmenter, une singulière visite vint ajouter à ses inquiétudes, en les lui rendant plus claires. Marcel Franck se fit annoncer.

Après quelques paroles d’aimable courtoisie, il fit allusion aux fiançailles d’Annette, dont Roger ne faisait pas mystère. Il la félicita avec gentillesse; son ton et ses yeux étaient doucement ironiques, affectueux. Annette se sentait très à l’aise avec lui, comme avec un ami perspicace, à qui l’on n’a pas besoin de tout dire, ou de rien cacher: car on se comprend à demi-mot. Ils parlèrent de Roger, que Marcel Franck enviait, en souriant. Annette savait qu’il disait vrai, et qu’il était amoureux. Mais il n’y avait aucun trouble entre eux. Elle l’interrogea sur Roger, qu’il connaissait intimement. Marcel en fit l’éloge; mais comme elle insistait pour qu’il en parlât d’une façon moins banale, Marcel, en plaisantant, dit que c’était inutile qu’il lui décrivît Roger, car elle le connaissait tout aussi bien que lui. Et, en parlant ainsi, il la fixait d’un regard si pénétrant qu’un moment interdite, elle détourna les yeux. Puis, le fixant à son tour, elle retrouva son fin sourire, qui montrait qu’on s’était compris. Ils causèrent quelque temps de choses indifférentes, que brusquement Annette interrompit, préoccupée:

--Parlez-moi franchement, dit-elle. Vous trouvez que j’ai tort?

--Je ne vous donnerai jamais tort, dit-il.

--Non, pas de politesse! Vous êtes le seul qui puisse me dire la vérité.

--Vous savez cependant que ma situation est particulièrement délicate.

--Je le sais. Mais je sais aussi qu’elle n’a pas d’influence sur la sincérité de vos jugements.

--Merci! fit-il.

Elle reprit:

--Vous croyez que nous avons tort, Roger et moi?

--Je crois que vous vous trompez.

Elle baissa la tête. Puis, elle dit:

--Je le crois aussi.

Marcel ne répondit pas. Il continuait de la regarder et de sourire.

--Pourquoi souriez-vous?

--J’étais sûr que vous le pensiez.

Annette, approchant ses yeux:

--Dites-moi maintenant comment vous me voyez?

--Je ne vous apprendrai rien.

--Vous m’aiderez à voir mieux.

--Vous êtes, lui dit Marcel, une amoureuse révoltée. Perpétuellement amoureuse (pardon!) et perpétuellement révoltée. Vous avez besoin de vous donner et vous avez besoin de vous garder...

(Annette ne put cacher un petit sursaut.)

--Je vous choque?

--Non, non, tout le contraire! Comme c’est vrai! Allez! Dites encore!...

--Vous êtes, reprit Marcel, une indépendante, qui ne peut rester seule. C’est la loi de nature. Vous la sentez plus vive, parce que vous êtes plus vivante.

--Oui, vous me comprenez! Vous me comprenez mieux que lui. Mais...

--Mais c’est lui que vous aimez.

Nulle amertume dans le ton. Très amicalement, ils se dévisageaient, amusés de cette curieuse nature humaine.

--Ce n’est pas facile de vivre, dit Annette, de vivre à deux.

--Mais si, ce serait bien facile, si l’on ne s’était ingénié, depuis des siècles, à se compliquer la vie par des gênes réciproques. Il n’y a qu’à les rejeter. Mais naturellement, notre excellent Roger, comme tout bon vieux Français, n’en conçoit pas l’idée. Ils se croiraient perdus, s’ils ne sentaient plus sur eux les gênes du passé. «_Où il n’y a pas de gêne, il n’y a pas de plaisir_...», surtout lorsqu’en étant gêné, on gêne son voisin.

--Comment vous, concevez-vous donc le mariage?

--Comme une association intelligente d’intérêts et de plaisirs. La vie est une vigne qu’on exploite en commun: ensemble, on la cultive et l’on fait les vendanges. Mais on n’est pas forcés de boire son vin, tous deux, toujours en tête à tête. Une mutuelle complaisance qui demande et donne à l’autre la grappe de plaisir, dont on dispose, chacun, et qui le laisse discrètement achever sa cueillette ailleurs.

--Vous voulez parler, dit Annette, de la liberté de l’adultère?

--Le vieux mot périmé! Je veux parler, dit Marcel, de la liberté amoureuse, la plus essentielle de toutes.

--C’est celle qui m’importe le moins, dit Annette. Le mariage n’est pas pour moi un carrefour, où l’on se donne à tous les passants. Je me donne à un seul. Le jour où je cesserais de l’aimer et où j’aimerais un autre, je me séparerais du premier; je ne me partagerais pas entre eux, et je ne supporterais pas le partage.

Marcel fit un geste ironique, qui semblait dire:

--Quelle importance?...

--Voyez-vous, mon ami, dit Annette, au bout du compte, je suis plus loin de vous encore que de Roger.

--Vous êtes donc aussi, demanda Marcel, de la bonne vieille école: «Gênons-nous les uns les autres»?

--La seule grandeur du mariage, dit Annette, est l’amour unique, la fidélité de deux cœurs. S’il la perd, que lui reste-t-il, en dehors de quelques avantages pratiques?

--Ce n’est pas rien, fit Marcel.

--Ce n’est pas assez, dit Annette, pour compenser ses sacrifices.

--Si vous jugez ainsi, de quoi vous plaignez-vous? Vous rivez vos fers, dont on essaie de vous délivrer.

--La liberté que je veux, dit Annette, n’est pas celle du cœur. Je me sens assez forte pour le garder intact à qui je l’ai donné.

--En êtes-vous si sûre? demanda Marcel, tranquillement.

Annette n’en était pas si sûre! Elle connaissait aussi le doute. C’était la fille de sa mère qui parlait, en ce moment, ce n’était pas Annette tout entière. Mais elle ne voulait pas l’admettre, surtout avec Marcel, et dans une discussion. Elle dit:

--Je le veux.

--La volonté en ces affaires!... fit Marcel, avec son fin sourire... C’est comme si l’on décrétait qu’un feu rouge est un feu vert. L’amour est un phare à feux changeants.

Mais Annette, entêtée, dit:

--Pas pour moi!... Je ne veux pas!

Elle sentait parfaitement, et avec la même exigence, le besoin de changer et celui de rester immuable, ces deux instincts passionnés de toute forte vie. Mais tour à tour se révoltait celui des deux qui se croyait le plus menacé.

Marcel, connaissant bien la fille fière et butée, s’inclina poliment. Annette, qui se jugeait aussi exactement qu’il la jugeait, un peu honteuse, dit:

--Enfin, je ne voudrais pas...

Et, cette concession faite à l’esprit de vérité, elle continua, plus ferme, se sentant maintenant sur un terrain dont elle était sûre:

--Mais je voudrais qu’en échange du don mutuel de sa fidèle tendresse, chacun gardât le droit de vivre selon son âme, de marcher dans sa voie, de chercher sa vérité, de s’assurer, s’il le faut, son champ d’activité propre, d’accomplir en un mot la loi propre de sa vie spirituelle, et de ne pas la sacrifier à la loi d’un autre, même de l’être le plus cher: car nul être n’a le droit d’immoler à soi l’âme d’un autre, ni la sienne à un autre. C’est un crime.

--C’est très beau, chère amie, dit Marcel; mais moi, vous savez, l’âme, ça sort de ma compétence. Peut-être que ça rentre mieux dans celle de Roger. Mais j’ai peur qu’en ce cas, il ne l’entende pas de la même façon. Je ne vois pas bien les Brissot concevant, dans leur cercle de famille, la possibilité d’une autre «loi spirituelle» que celle de la fortune politique et privée des Brissot.

--A propos, dit Annette en riant, demain, je vais chez eux, en Bourgogne, pour deux ou trois semaines.

--Eh bien, fit Marcel, ce sera le cas de confronter votre idéalisme au leur. Car ce sont de grands idéalistes, eux aussi! Après tout, je me trompe peut-être. Je crois que vous vous entendrez très bien. Au fond, vous êtes admirablement faits pour aller ensemble.

--Ne me défiez pas! dit Annette. Je reviendrai peut-être de là une Brissot accomplie.

--Fichtre! ça ne serait pas gai!... Non, non, je vous en prie!... Brissot, ou non Brissot, conservez-nous Annette!

--Hélas! je voudrais la perdre que je ne le pourrais pas, j’en ai peur, dit Annette.

Il prit congé, en lui baisant la main.

--C’est dommage, tout de même!...

Il partit. Annette se disait aussi que c’était dommage, mais pas dans le même sens où l’entendait Marcel. Il avait beau la voir exactement, il ne la comprenait pas plus que Roger, qui ne la voyait point. Il eût fallu, pour la comprendre, des âmes plus «religieuses»--plus religieusement libres--que celles de presque tous ces jeunes hommes français. Ceux qui sont religieux le sont dans la tradition du catholicisme, qui est d’obéissance et de renoncement au libre mouvement de l’esprit, (surtout quand il s’agit de la femme). Et ceux qui sont libres d’esprit se doutent rarement des besoins profonds de l’âme.

* * * * *

Roger attendait, avec la voiture, à la petite gare de Bourgogne, où Annette descendit le lendemain. Aussitôt qu’elle le vit, ses soucis s’envolèrent. Roger était si heureux! Elle ne l’était pas moins. Elle sut gré aux dames Brissot d’avoir trouvé de mauvaises excuses pour n’être pas venues la chercher.

Un soir clair de printemps. L’horizon d’or encerclait les molles ondulations de blonde verdure nouvelle et de roses labours. Les alouettes gazouillaient. La charrette à deux roues volait sur la route blanche, qui sonnait sous les pas du petit cheval ardent; et l’air vif fouettait les joues rouges d’Annette. Elle se tenait serrée contre le jeune compagnon qui, tout en conduisant, lui riait et lui parlait et, brusquement, se penchant sur ses lèvres, lui prenait et donnait un baiser, à la volée. Elle ne résistait pas. Elle l’aimait, elle l’aimait! Cela ne l’empêchait pas de savoir que tout à l’heure elle recommencerait de le juger, de se juger. Autre chose est de juger, autre chose est d’aimer. Elle l’aimait comme cet air, comme ce ciel, comme ce souffle de prairie, comme un morceau du printemps. A demain, de faire le jour dans sa pensée! Elle se donnait congé pour aujourd’hui. Jouissons de cette heure délicieuse! Elle ne sera pas deux fois... Il lui semblait voler au-dessus de la terre, avec son bien-aimé.

On fut trop tôt arrivé, bien qu’au dernier tournant, en montant l’allée de peupliers, on allât à petits pas, et même, que s’arrêtant pour laisser souffler le cheval, à l’abri des hautes haies qui masquaient la façade du château, les deux jeunes gens s’étreignissent longuement sans parler.

Les Brissot s’empressèrent. Ils surent trouver des paroles délicates pour évoquer discrètement le souvenir de son père. Dans le cercle de famille, Annette, le premier soir, se laissait choyer, reconnaissante, attendrie; il y avait si longtemps qu’elle était privée de la chaleur affectueuse du foyer! Elle voulait se faire illusion. Chacun y mettait du sien. Sa résistance était engourdie...

* * * * *

Mais, au milieu de la nuit, comme elle se réveillait, écoutant une souris qui rongeait, dans le silence de la vieille maison, sa pensée évoqua l’idée de la souricière; elle se dit:

--Je suis prise...

Elle eut une angoisse, elle essaya de se raisonner:

--Non, non, je ne le veux pas, je ne le suis pas...

Une sueur nerveuse lui mouillait les épaules.

Elle dit:

--Demain, je parlerai sérieusement à Roger. Il faut qu’il me connaisse. Il faut que nous voyions loyalement si nous pouvons vivre ensemble...

Mais, le lendemain venu, elle eut tant de plaisir à retrouver Roger, à se laisser envelopper de sa chaude affection, à respirer ensemble l’enivrante douceur de la campagne printanière, a rêver du bonheur--(impossible peut-être, mais qui sait? qui sait?... peut-être tout proche... il n’y a qu’à tendre la main...)--qu’elle remit au lendemain les explications... Et puis, au lendemain... Et puis, au lendemain...

Et, chaque nuit, les angoisses la reprenaient, lancinantes, avec des coups au cœur...

--Il faut, il faut parler... Il le faut pour Roger... Chaque jour il s’enchaîne et m’enchaîne davantage. Je n’ai pas le droit de me taire. C’est le tromper...

Dieu! Dieu! qu’elle était faible!... Pourtant, elle ne l’était pas, dans la vie ordinaire. Mais le souffle de l’amour est comme ces vents chauds, dont la langueur brûlante vous casse les jointures, fait défaillir le cœur. Une lassitude extrême d’obscure volupté. Une peur de bouger. Une peur de penser... L’âme, tapie dans son rêve, craint de s’en éveiller.--Annette savait bien qu’au premier geste qu’elle ferait, le rêve allait se briser...

* * * * *

Mais même en ne bougeant pas, le temps bouge pour nous, et la fuite des jours suffit à entraîner l’illusion qu’on voudrait conserver. On a beau se surveiller: on ne peut vivre ensemble, du matin jusqu’au soir, sans, au bout de quelque temps, se montrer comme on est.

La famille Brissot parut, au naturel. Le sourire était de façade. Annette était entrée dans la maison. Elle vit des bourgeois affairés et moroses, qui géraient leurs biens avec un plaisir âpre. Il n’était pas question ici de socialisme. Des immortels Principes, on invoquait seulement la Déclaration des Droits du propriétaire. Il ne faisait pas bon y porter atteinte. Leur garde était occupé sans relâche à dresser des contraventions. Eux-mêmes, ils exerçaient une surveillance stricte, qui leur était une sorte de délectation chagrine. Ils paraissaient en guerre d’embuscades avec leurs domestiques, avec leurs fermiers, avec leurs vignerons, avec tous leurs voisins. L’esprit de chicane procédurière, qui était dans la famille, et aussi dans la province, s’y épanouissait. Quand le père Brissot avait réussi à pincer au piège un de ceux qu’il guettait, il riait bien. Mais il ne riait point le dernier: l’adversaire était de la même glaise bourguignonne; on ne le prenait pas sans vert; le lendemain, il ripostait par un tour de sa façon. Et l’on recommençait...

Sans doute, à ces démêlés Annette n’était pas conviée; les Brissot en causaient entre eux, au salon, ou à table, tandis que Roger et Annette semblaient occupés l’un de l’autre. Mais la fine attention d’Annette suivait tout ce qui se disait autour. Roger, d’ailleurs, interrompait l’amoureux entretien, pour prendre part à la discussion, qui les passionnait tous. Ils s’échauffaient alors; tous parlaient à la fois; ils oubliaient Annette. Ou ils la prenaient à témoin de faits qu’elle ignorait.--Jusqu’à ce que Madame Brissot, se rappelant la présence de celle qui écoutait, coupât net le colloque, et que, tournant vers elle son sourire fondant, elle remît l’entretien sur des routes fleuries. Alors, sans transition, l’on revenait à l’affable bonhomie. C’était dans le ton général un curieux alliage de pruderie et de gauloiserie,--de même que se mêlaient dans la vie de château largesse et lésinerie. Monsieur Brissot, guilleret, faisait des calembours. Mademoiselle Brissot parlait de poésie. Sur ce thème chacun disait son mot. Ils prétendaient s’y connaître. Leur goût datait d’une vingtaine d’années. Pour tout ce qui concernait l’art, ils avaient des opinions arrêtées. Ils s’appuyaient sur celles, dûment contrôlées, de «leur ami un tel», qui était de l’Institut, et archi-décoré. Pas d’esprits plus timides--avec autorité--que ces grands bourgeois, qui se croyaient aussi avancés en art qu’en politique, et qui ne l’étaient pas plus dans l’une que dans l’autre: car dans l’une et dans l’autre, ils n’arrivaient jamais--à bon escient--qu’après les batailles gagnées.

Annette se sentait bien lointaine. Elle regardait, écoutait, et elle se disait:

--Mais qu’est-ce que j’ai à faire avec ces figures là?

L’idée que l’une ou l’autre pouvait prétendre à exercer sur elle une tutelle ne la révoltait même plus, lui donnait envie de rire. Elle se demandait ce qu’aurait pensé Sylvie, si on l’eût gratifiée d’une famille de cette étoffe. Quels cris, quels éclats de rire!...

Annette y répondait parfois, toute seule, dans le jardin. Et il arrivait que Roger, étonné, l’entendît et lui demandât:

--Qu’est-ce qui vous fait donc rire?

Elle répondait:

--Rien, chéri. Je ne sais pas. Des bêtises...

Et elle tâchait de reprendre sa mine bien sage. Mais c’était plus fort qu’elle: elle repartait de plus belle, et même devant mesdames Brissot. Elle demandait pardon; et mesdames Brissot, indulgentes, un peu vexées, disaient:

--Cette enfant! Il faut qu’elle dépense son rire!

Mais elle ne riait pas toujours. Des ombres passaient brusquement sur sa belle humeur. Après des heures de tendresse et de confiance rayonnantes avec Roger, elle avait, sans transition, et sans aucun motif, des accès de mélancolie, de doute, d’anxiété. L’instabilité de sa pensée, depuis l’automne dernier, bien loin de se calmer, s’accentuait plutôt dans ces mois d’amour partagé. C’étaient, par giboulées, une invasion d’instincts bizarrement désharmoniques, irritabilité, humour baroque, maligne ironie, orgueil ombrageux, rancunes inexpliquées. Annette avait beaucoup à faire de les mettre sous l’éteignoir. Et le résultat n’en était pas fameux: elle semblait alors plongée dans une taciturnité hostile et inquiétante. Comme elle gardait son intelligence nette, elle s’étonnait de ces variations, et elle se les reprochait. Cela n’y changeait pas grand’chose. Mais le sentiment de ses imperfections l’amenait à une indulgence--plus voulue que sincère--pour celles de ces «magots...» (Encore!... L’impertinente!... «Pardon! je ne le ferai plus!...») Puisqu’ils étaient les parents de Roger, elle devait les accepter, si elle acceptait Roger... Toute la question était de savoir si elle acceptait Roger. Le reste, mon Dieu, le reste n’a pas grande importance, quand on est deux pour se défendre.

Seulement, était-on deux? Roger la défendrait-il? Et même, avant de se demander si elle accepterait Roger, Roger l’accepterait-il sincèrement et d’un cœur généreux, lorsqu’il la verrait enfin comme elle était? Car, jusqu’ici, il ne voyait que sa bouche et ses yeux. Quant à ce qu’elle pensait et voulait,--la vraie Annette,--on eût dit qu’il ne tenait pas beaucoup à la connaître; il trouvait plus commode de l’inventer. Annette cependant se berçait de l’espoir que, l’amour aidant, il ne serait pas impossible, après s’être regardés bravement jusqu’au cœur, de se dire:

--Je te prends. Je te prends comme tu es. Je te prends avec tes défauts, tes démons, avec tes exigences, avec ta loi de vie. Tu es ce que tu es. Comme tu es, je t’aime.