L'âme enchantée I: Annette et Sylvie

Part 10

Chapter 103,673 wordsPublic domain

Pour dire la vérité, Annette n’écoutait guère. Assez intelligente pour saisir promptement le sens général de la pensée de Roger, elle suivait distraitement, selon son habitude, les belles phrases balancées. Mais elle profitait de ce qu’il était occupé de son éloquence, pour bien le regarder: les yeux, la bouche, les mains, et ce mouvement du menton qu’il faisait en parlant, et ces belles narines de poulain hennissant, et sa façon de rouler certaines lettres, gentiment, et tout ce que cela exprime, et le dehors et le dedans... Elle savait regarder. Elle voyait le désir qu’il avait d’être admiré, elle voyait le plaisir qu’il avait à plaire, à ce qu’elle le jugeât beau, intelligent, éloquent, étonnant. Et elle ne pensait pas du tout--(si! un peu, un petit peu...) à le trouver comique. Elle en était au contraire attendrie...

(--«Oui, chéri, tu es beau, tu es charmant, intelligent, éloquent, étonnant... Tu veux un petit sourire?... Tiens, chéri, je t’en fais deux... avec mes plus doux yeux... Es-tu content?...»)

Et elle riait, dans son cœur, de le voir, tout heureux et glorieux, redoubler son ramage, comme un oiseau de printemps.

Il savourait l’hommage, il le buvait tout pur, sans une goutte d’ironie; il en voulait encore, il n’était jamais las. Et, s’enivrant de son chant, il ne le distinguait plus de celle qui l’admirait. Elle lui parut l’incarnation de tout ce qu’il y avait de beau, de pur, de génial en lui. Il l’adora.

Elle, en qui dès les premiers regards l’amour s’était glissé,--quand elle se sentit baignée de cette adoration, elle n’opposa plus la moindre résistance. Même la tendre ironie dont elle protégeait, comme d’un gorgerin, les battements de son cœur, tomba; et elle offrit son sein nu à l’amour. Elle avait une telle soif de tendresse! Quelle douceur de la désaltérer (elle en jouissait d’avance) aux lèvres de cet être qui la séduisait! Qu’il les lui présentât, devançant son désir, d’un élan si ardent, la pénétrait d’une reconnaissance passionnée...

Le feu avait bien pris. Chacun brûlait du désir de l’autre, et l’alimentait du sien. Et plus l’un s’exaltait, plus il attendait de l’autre; et plus l’autre s’efforçait de surpasser son attente. C’était très fatigant. Mais ils avaient à dépenser une force immense de jeunesse.

Pour l’instant, celle d’Annette était réduite à un rôle passif. On ne lui en laissait pas d’autre. Roger l’envahissait. Elle était submergée. Il lui accordait à peine le temps de respirer. Sa nature expansive, débordante, avait besoin de tout dire, de tout confier: l’avenir, le présent, le passé. Et il y en avait long! Roger tenait de la place! Mais il voulait aussi tout savoir, tout avoir. Il entrait, de vive force, dans les secrets d’Annette. Annette avait beaucoup à faire de défendre ses dernières retraites. Un peu scandalisée, heureuse et amusée, elle avait des velléités de se cabrer contre cette invasion; mais l’envahisseur était si adorable!... Elle se laissait faire, voluptueusement; elle avait, en se livrant à ce viol de pensée,--(«_Et cognovit eam_...» Il ne la connaissait guère!...)--de secrets mouvements de révolte et de plaisir...

Ce n’était pas trop prudent, de tout livrer de soi. Certaines confidences des heures d’abandon risquent d’être employées plus tard, comme armes, par le confident. Mais c’était bien le dernier des soucis d’Annette et de Roger. A cette heure de l’amour, rien de l’aimé ne pouvait déplaire, rien ne pouvait étonner. Tout ce que confiait l’aimé, loin de surprendre l’amant, semblait répondre à ses vœux inexprimés. Roger ne surveillait pas plus--surveillait moins encore--les aveux indiscrets, que l’oreille indulgente d’Annette enregistrait pourtant, à son insu, très fidèlement.

Quelque plaisir qu’ils prissent à mettre en commun le passé, le présent,--le présent, le passé se noyaient dans le rêve de l’avenir,--de _leur_ avenir: car bien qu’Annette n’eût rien dit, rien promis, son adhésion était si bien supposée, escomptée, exigée qu’Annette finissait par croire elle-même qu’elle l’avait donnée. Les yeux mi-clos, heureux, elle écoutait donc Roger--(il était de ceux qui jouissent de demain toujours plus que d’aujourd’hui)--exposer avec un enthousiasme inlassable la vie magnifique de pensée et d’action qui lui était réservée... A qui, lui? A Roger. A elle aussi, bien entendu, puisqu’elle faisait partie de Roger. Elle n’était pas choquée de cette absorption: elle était trop occupée à entendre, à voir, à boire ce merveilleux Roger. Il parlait beaucoup de socialisme, de justice, d’amour, d’humanité délivrée. Il était véritablement splendide. En parole, sa générosité ne connaissait pas de bornes. Annette était émue. C’était enivrant de se dire qu’elle pourrait être associée à cette œuvre de puissante bonté. Roger ne lui demandait jamais ce qu’elle en pensait. Il était sous-entendu qu’elle pensait comme lui. Elle ne pouvait pas penser autrement. Il parlait pour elle. Il parlait pour les deux, parce qu’il parlait mieux. Il disait:

--Nous ferons... Nous aurons...

Elle ne protestait pas. Elle eût plutôt remercié. Tout cela était si large, si vague, si désintéressé qu’elle n’avait aucun motif de s’y trouver gênée. Roger était toute lumière et toute liberté... Un peu diffuse, peut-être. Annette eût, peut-être, souhaité quelques précisions. Mais cela viendrait plus tard; on ne pouvait tout dire, du premier coup. Faisons durer le plaisir!... Aujourd’hui, il n’y avait qu’à jouir de ces horizons illimités...

Elle jouissait surtout de la charmante figure, de l’ardente attraction de leurs deux corps amoureux, où subitement passaient des ondes électriques, du flot de sève sensuelle qui les gonflait tous deux, tous deux riches des forces d’une chaste jeunesse, sains, robustes et brûlants.

Jamais l’éloquence de Roger n’était plus certaine que lorsqu’elle s’interrompait et que, dans les dernières vibrations des paroles qui leur avaient ouvert des visions exaltées, leurs yeux se rencontraient: le soudain contact était comme une étreinte. Alors, un tel désir s’enflammait en eux que leur souffle s’arrêtait. Roger ne songeait plus à éblouir et à parler. Annette ne songeait plus à l’avenir de l’humanité, ni même au sien. Ils oubliaient tout, tout ce qui les entourait: le salon, le public. Ils n’étaient plus, à ces secondes, qu’un être unique, une cire en feu. Plus rien que le Désir de la nature,--unique, dévorant, et pur, comme le feu.--Ensuite, Annette, les yeux troubles et les joues allumées, s’arrachait au vertige, avec la certitude tremblante et enivrée qu’un jour elle succomberait...

* * * * *

Pour personne, leur passion n’était plus un secret. Ils étaient tous les deux incapables de la voiler. Annette avait beau se taire: ses yeux parlaient pour elle. Leur muet acquiescement était si éloquent qu’aux regards du monde, comme de Roger, elle semblait tacitement engagée.

Seule, la famille Brissot ne perdait pas de vue qu’Annette ne l’était point. Aux déclarations de Roger, Annette se prêtait sans doute, avec un plaisir évident. Mais elle évitait de répondre; elle était assez habile pour détourner l’entretien sur quelque grand sujet, où le naïf Roger, lâchant la proie pour l’ombre, se lançait à perte de vue, tout heureux de parler. Et cette fois encore, Annette n’avait point parlé.--Ayant deux ou trois fois observé ce manège, les Brissot, gens prudents, décidèrent de s’en mêler. Ce n’était pas qu’ils pussent concevoir un doute sur la détermination d’Annette et la félicité qu’un si brillant parti devait lui procurer. Mais enfin, il faut toujours compter avec les caprices bizarres des jeunes filles! Ils connaissaient la vie. Ils en connaissaient les pièges. Ils étaient de madrés provinciaux français. Quand la décision qu’on attend s’attarde en route, la prudence conseille d’aller la chercher. Les deux dames Brissot se mirent en chemin.

Il y avait un sourire qu’on nommait, à Paris, dans le cercle des connaissances, le sourire Brissot: il était gras et doux, affable et supérieur, badin avec mesure--et poids, sachant tout d’avance, ruisselant de bienveillance, parfaitement indifférent; il offrait à mains pleines, mais pleines restaient les mains.--Les deux dames Brissot en étaient fleuries.

Madame Brissot mère, grande belle femme, la face large, les joues grasses, bien nourrie, rebondie, avait le port imposant, le corsage opulent, et une parole onctueuse, excessivement flatteuse, qui mit à la gêne la sincère Annette. Ce n’était pas pour elle seule--(elle le remarqua bientôt avec soulagement).--Ce ton laudatif était distribué à tous avec largesse. Il s’accompagnait d’un perpétuel badinage, qui était, chez les Brissot, une marque courtoise de la certitude qui leur était infuse et de la bonhomie avec laquelle ils acceptaient ce don.

Mademoiselle Brissot, la sœur de Roger, grande et forte elle aussi, était d’un blond très pâle, si décoloré qu’il semblait presque blanc, albinos. Elle y ajoutait un nuage de poudre de riz sur les joues, et un trait de rouge aux lèvres. Elle visait à l’idéal de pastel Louis XV. Elle eût fait pour Nattier une Phœbé de Bourgogne, mignarde, chlorotique, et charnue. Sa mère appelait cette robuste fille: «ma pauvre petite mignonne»; car Mademoiselle Brissot, qui se portait comme un charme, avait conçu l’idée, en mirant sa pâleur, qu’elle devait être de santé délicate. Mais elle ne l’exploitait pas, en se faisant dorloter. Elle en usait pour mieux montrer son énergie et se donner le droit de dédaigner les créatures plus molles de son sexe, qui gémissaient de leurs petits bobos. De vrai, elle était admirable, active, infatigable, lisant tout, voyant tout, sachant tout, faisant de la peinture, se connaissant en musique, parlant de littérature, accomplissant, chaque jour, avec Madame Brissot, le programme des deux cents ou trois cents visites qu’elles devaient exécuter en un temps donné, les recevant, en retour, et donnant des dîners, suivant les concerts, les théâtres, les séances de la Chambre et les expositions, sans fléchir, sans trahir la fatigue, que par quelque soupir virilement étouffé, à des moments choisis,--d’ailleurs, sachant nourrir le corps qu’elle matait, mangeant solidement, (comme toute la famille), et dormant sa pleine nuit, sans un rêve. Elle n’était pas moins maîtresse de son cœur que de son corps. Elle préparait posément son mariage avec un homme politique, d’une quarantaine d’années, qui était en ce moment gouverneur d’une des grandes colonies d’outre-mer. Elle n’avait nullement songé à l’y accompagner. Elle ne voulait quitter Paris et le nom des Brissot que lorsque l’heureux élu pourrait lui offrir en France une situation digne d’elle. Au reste, elle savait, en haut lieu, ne pas le faire oublier. Ils s’écrivaient avec régularité des lettres cordiales et d’affaires. Cette cour à distance durait depuis plusieurs années. Le mariage viendrait à son heure. Elle n’était pas pressée. Le mari serait un peu mûr. Mais il n’en vaudrait que mieux, au goût de Mademoiselle Brissot. C’était une forte tête.--De tête, les Brissot n’avaient jamais manqué. Celle de Mademoiselle Brissot était éminemment politique. Elle était, disait sa mère, de vocation, une Égérie. Madame Brissot admirait les lumières de Mademoiselle Brissot. Mademoiselle Brissot admirait le génie domestique et l’esprit de Madame Brissot. Elles se faisaient des grâces minaudières. Elles s’embrassaient devant Annette. C’était charmant.

Elles mirent pourtant une sourdine à ce culte mutuel, pour cajoler Annette. Ce ne furent que compliments, sur elle, sur sa maison, sur ses toilettes, son goût, son esprit, sa beauté. Le ton excessivement louangeur choquait un peu Annette; mais on ne reste pas tout à fait insensible à l’opinion flatteuse que d’autres ont de vous, surtout lorsque ces autres semblent les messagers de l’être qu’on chérit. Il était difficile de douter qu’il n’en fût pas ainsi: car les dames Brissot mêlaient sans cesse le nom de Roger à leurs propos. Elles entrelaçaient ses éloges à ceux d’Annette; elles faisaient des allusions souriantes, persistantes, à l’impression produite sur lui par Annette, à des paroles qu’elle lui avait dites, et qu’il s’était hâté de redire avec enthousiasme--(il redisait tout: Annette était fâchée, mais tout de même touchée).--Elles faisaient valoir son brillant avenir; et Madame Brissot prenait un ton pénétré, pour dire son espoir, sa confiance, que Roger trouvât--qu’il eût trouvé--la compagne digne de lui. Elle ne nommait personne, mais on se comprenait. Toutes ces petites ruses étaient visibles de vingt pas, à l’œil nu. Elles voulaient l’être. C’était une sorte de jeu de société, où l’on devait parler autour du mot que chacun avait sur la langue, sans jamais le prononcer. Le sourire de Madame Brissot semblait guetter le mot, prêt à sortir, sur les lèvres d’Annette, comme pour crier:

--Un gage!

Annette souriait, ouvrait la bouche. Mais le mot ne sortait pas...

Annette fut invitée chez les Brissot, à des soirées intimes, dans leur appartement de la rue de Provence. Elle fit la connaissance de Brissot père, grand et gros, l’œil malin sous une broussaille de sourcils, rubicond, une courte barbe grise, l’air d’un avoué retors et paterne, qui l’accabla de galanteries et de plaisanteries vieillies. Il essaya de jouer aussi au jeu de société; mais ses circonlocutions mettaient les pieds dans le plat. Annette s’effaroucha; et Madame Brissot fit signe à son mari de ne plus s’en mêler. Il se tint donc en dehors de la partie, la suivant du coin de l’œil, goguenard, convenant que ce n’était pas son affaire et que les femmes s’en acquittaient mieux que lui.

Adroitement, Madame Brissot n’invita d’abord avec Annette que trois ou quatre amis intimes,--puis deux,--puis un,--puis rien. Et Annette se trouva seule, avec les quatre Brissot. «En famille», disait Madame Brissot, d’un ton plein de promesses onctueusement maternelles. Annette sentait le piège; mais elle ne se dérobait pas. Elle avait trop de plaisir à être avec Roger. Par tendresse pour lui, elle était indulgente pour les siens; elle se fermait les yeux sur ce qui, dans ce milieu, l’agaçait sourdement. La finesse d’instinct féminine en avertissait Mesdames Brissot: si fort que fût leur amour-propre, il ne faisait jamais tort à leur intérêt; elles surent, d’un tacite accord, s’effacer, parler moins, tamiser leur pensée, ménager aux amoureux de fréquents tête-à-tête, qui n’étaient pas troublés. La cause de Roger ne pouvait être mieux défendue que par lui. De plus en plus épris, inquiet de la réserve d’Annette, qui l’eût moins frappé si sa mère et sa sœur ne la lui eussent fait remarquer, Roger n’avait jamais été plus attrayant que depuis que sa confiance en soi était atteinte. Il ne discourait plus: son éloquence était tombée. Pour la première fois de sa vie, il s’efforçait à lire dans l’âme d’un autre. Assis auprès d’Annette, ses yeux humbles et ardents dévoraient, imploraient la petite énigme, tâchaient de la deviner. Annette jouissait de ce trouble, de cette timidité si nouvelle chez lui, de l’attente craintive qui guettait chacun de ses mouvements. Elle était ébranlée. A des moments, elle était près de se pencher vers lui, de dire les paroles décisives.--Et cependant, elle ne les disait pas. A la dernière seconde, elle se rejetait en arrière, d’instinct, sans savoir pourquoi; elle écartait brusquement la déclaration que Roger allait faire, et ses propres aveux. Elle échappait...

Alors, le piège se resserra. D’un des salons voisins, Madame et Mademoiselle Brissot couvaient discrètement l’infructueux entretien. On les voyait parfois, traversant le salon, souriantes et affairées. Elles jetaient, en passant, quelque mot amical; mais elles ne s’arrêtaient pas. Et les deux jeunes gens poursuivaient leurs longues causeries.

Un soir qu’ils feuilletaient distraitement un album, qui leur était un prétexte pour rapprocher leurs têtes, en échangeant à mi-voix leurs pensées, il se fit un silence; et subitement, Annette perçut le danger. Elle voulut se lever; mais le bras de Roger déjà lui entourait la taille; et la bouche passionnée du jeune homme lui prenait la bouche entr’ouverte. Elle essaya de se défendre. Mais comment se défendre contre soi-même! Ses lèvres rendirent le baiser, en voulant s’y arracher. Elle se dégageait pourtant, quand on entendit, à l’autre bout du salon, la voix émue de Madame Brissot, qui claironnait:

--Ah! ma fille chérie!..

Et elle appelait:

--Adèle!... Monsieur Brissot!...

Annette, stupéfaite, se vit, en un instant, entourée par la famille Brissot, rayonnante, attendrie. Madame Brissot la couvrait de baisers, en s’épongeant les yeux avec son mouchoir, et répétait:

--Aimez-le bien!

Mademoiselle Brissot disait:

--Ma petite sœur!

Et Monsieur Brissot, toujours gaffeur:

--Enfin!.. Vous y avez mis le temps!..

Ce pendant que Roger, agenouillé devant Annette, lui baisait les mains, et la suppliait du regard, craintif, un peu honteux, qui demandait pardon, et implorait:

--Ne dites pas non!

Annette, pétrifiée, se laissait embrasser; la supplication de ces yeux qu’elle aimait achevait de la ligoter. Elle fit un dernier effort pour protester:

(--Mais je n’ai rien dit!..)

Mais elle vit passer dans les yeux de Roger un chagrin si sincère qu’elle ne put le supporter: elle s’obligea à sourire; et le visage de Roger s’illuminant de bonheur, le sien rayonna aussi de la joie qu’elle faisait. Elle lui serra la tête entre ses mains. Roger se releva, en criant d’allégresse. Et ils échangèrent, sous les regards bénisseurs des parents, le baiser de fiançailles.

* * * * *

Quand Annette se retrouva seule, chez elle, la nuit, elle fut atterrée. Elle ne s’appartenait plus. Elle s’était donnée... Donnée! Donné sa vie!... Son cœur se serra d’angoisse.

Elle s’exagérait encore l’étroitesse des liens qu’elle venait d’accepter. Elle n’était pas de ces jeunes filles modernes qui, devant leur fiancé, plaisantent agréablement avec l’idée du divorce. Elle ne donnait pas d’une main, pour reprendre de l’autre. Elle n’était plus à elle. Elle était aux Brissot.--Et soudain, les Brissot lui parurent l’ennemi. Tout ce que ses yeux avaient vu, dans ces dernières semaines, se projeta devant elle, en traits accentués: tous leurs travaux d’approche, afin de l’envelopper, leur conspiration contre sa liberté, la comédie finale qui lui avait extorqué son consentement, par surprise... (Roger, Roger lui-même n’en avait-il pas été complice?..)--Et elle se hérissa, comme une bête cernée, qui voit le cercle se resserrer, et qui se sent perdue, et qui est près de se jeter tête baissée contre les rabatteurs, pour se frayer passage, ou mourir et se venger. Pour la première fois, tout ce qui lui déplaisait dans les Brissot, mais dont elle avait écarté jusqu’alors la pensée, lui apparut grossi, odieux, intolérable... Roger même!... Jamais elle ne pourrait vivre emmurée dans cet homme, cette famille, cette coterie d’intérêts qui n’étaient pas les siens, qui ne le seraient jamais. Elle décida de rompre...

Rompre, le pouvait-elle encore, quand elle venait de s’engager? Roger le permettrait-il?... Il faudrait bien qu’il le permît! Il ne pouvait l’empêcher... A l’idée qu’il pourrait s’y opposer, Annette le haït. En cet instant, la peine de l’autre ne comptait plus; elle n’eût pas hésité à lui broyer le cœur, pour reprendre sa liberté... Et puis, elle revit ses yeux implorants. Et elle fut bouleversée... N’importe! L’égoïsme de la vie menacée, l’instinct de conservation étaient plus forts que tout, plus forts que la tendresse, plus forts que la pitié! Il lui fallait se sauver. Et malheur à qui lui barrerait l’issue!...

Toute la nuit, dans son lit, se tournant, se retournant, dévorée de fiévreuse insomnie, elle vécut par avance la scène qu’elle allait avoir avec Roger. Elle dit, elle essaya toutes les paroles qu’il et qu’elle diraient. Elle tenta de le convaincre, elle discuta, elle s’emporta, elle le plaignit, et elle le détesta.--Elle se trouva, à l’aube, épuisée, mais décidée. Elle irait chez Roger... Ou, non! elle lui écrirait; elle en serait plus libre d’exprimer jusqu’au bout ce qu’elle voulait dire, sans être interrompue. Elle briserait. Pour éviter que les Brissot ne revinssent à la charge, elle résolut de s’évader de Paris, d’aller pour quelques jours dans un hôtel des environs. Et se levant, elle écrivit la lettre, dont elle avait cent fois agité les termes dans sa tête; puis, elle commença hâtivement ses préparatifs de départ.

Elle était au milieu, quand Roger l’y surprit. Elle n’avait pas songé à défendre sa porte, ne s’attendant pas si tôt à sa venue. Il entra, devançant dans son impatience amoureuse le domestique qui l’annonçait. Il apportait des fleurs. Il débordait de bonheur et de reconnaissance. Et il était si tendre, si jeune, si séduisant qu’Annette, en le voyant, n’eut plus la force de parler. Toutes ses belles résolutions furent oubliées, son cœur était repris dès le premier regard. Avec l’étonnante mauvaise foi de l’amour, aussitôt elle découvrit autant de raisons pour le mariage qu’elle en avait contre, la minute d’avant. Elle essayait de lutter; mais la joie riait dans ses yeux cernés par les soucis de la nuit. Elle regardait son Roger, qui la buvait d’un regard enivré, et elle se disait:

--Pourtant, j’ai décidé... Je dois pourtant décider... Qu’est-ce que j’ai décidé?...

Mais le moyen de savoir, quand il y avait ce regard qui vous lampait jusqu’à l’âme! Penser, comment penser, comment se retrouver!... Elle ne savait plus, elle était perdue... Et, en attendant, c’était si bon de se sentir aimée!... Tout ce qu’elle put faire,--avec un immense effort,--ce fut de demander à Roger de ne pas précipiter le mariage... Et tout de suite, Roger prit un air si déçu, si navré qu’Annette n’eut pas le courage de continuer. Comment faire de la peine à un si cher garçon? Elle se hâta tendrement de le rassurer, de lui dire qu’elle l’aimait; faiblement, elle tenta de maintenir son délai, qu’il repoussait avec autant d’énergie que s’il se fût agi de sa vie. Enfin, après un amoureux marchandage des deux côtés, ils consentirent à céder, chacun pour moitié; et le mariage fut fixé au milieu de l’été.

Après, Roger partit; et Annette, se regardant penaude dans son miroir, y retrouva ses indécisions... Comment sortir de là? Elle contempla ses préparatifs de voyage interrompus.

--Bien travaillé! dit-elle.

Elle haussa les épaules, rit... Que Roger était charmant!... Elle remit dans l’armoire le linge, les objets qu’elle avait sortis pour sa malle...

--Tout de même, pensait-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Nerveuse, elle laissa tomber une pile de chemisettes... Patatras! Et des brosses de toilette dégringolent à la suite... Elle donna un coup de pied dans le tas, impatientée...

Et puis, elle les ramassa, courbée vers le plancher. Au milieu de son rangement, elle se lassa et s’assit sur le parquet, pas fière de sa volonté...

--Baste! fit-elle, s’étendant sur le tapis, j’ai encore quatre mois pour changer...

Le visage enfoui dans un coussin, sur le ventre couchée, elle comptait les jours...

* * * * *

Les Brissot, prudemment, se prêtèrent au vœu qu’exprimait Annette, de prolonger la période des fiançailles: ils ne voulaient pas compromettre le succès, en se montrant trop pressants. Mais il leur parut nécessaire d’entourer Annette, pendant les mois d’attente. On ne pouvait la laisser livrée à elle-même: l’étrange fille risquait toujours de s’échapper.