Chapter 6
La voiture, ayant franchi le pont de San-Pancrazio, roulait sur une route en pente entre deux bordures de châtaigniers séculaires. Le soleil descendait à l'horizon, empourprant la montagne de ses derniers feux. Agostino tourna au coin d'un petit chemin de terre dans lequel il s'engagea, sifflant joyeusement, comme les merles de son pays. Au bout de quelques cents mètres, il arrêta devant la barrière d'un enclos et sauta à bas de son siège. Un gros chien, qui accourait, en aboyant d'un air féroce, se jeta dans les jambes du jeune homme avec des hurlements de joie. Une vieille femme et une petite fille parurent dans le verger et s'avancèrent les mains tendues. Agostino les embrassa avec effusion, les poussa vers son sauveur, en expliquant son aventure, en patois corse, avec une volubilité sans pareille. Pierre remercié, fêté, entraîné dans le tourbillon de l'exubérante joie de ces bonnes gens, léché par le chien, pressé par la mère et l'enfant, se trouva installé dans la maison, très simple mais d'une admirable propreté, assis à la table de famille, et tout plein d'une satisfaction tranquille, que, depuis bien des mois, il n'avait pas éprouvée.
Il se coucha de bonne heure, en remerciant ses hôtes, se leva tard le lendemain, déjeuna, visita les dépendances de l'habitation, fit connaissance avec le beau-frère d'Agostino, qui était grand chasseur, avec sa soeur qui était bonne ménagère, joua avec la petite Marietta, qui depuis la veille l'observait avec ses yeux noirs et pénétrants, lui souriant de ses dents blanches, mais l'approchant avec une sauvage timidité.
Le soir vint avec une rapidité étonnante, sans qu'il eût rien fait que se laisser vivre. Retiré dans sa chambre, avant de s'endormir, étendu sur une fraîche paillasse de maïs, il se moqua de lui-même:
--Je mène ici la vie admirable des pasteurs, et je vais me refaire un coeur et un cerveau. Que diraient mes camarades et mes amis, s'ils me voyaient en proie à cette idylle? Hé! ils diraient que la Madone, à qui tous ceux qui m'entourent ici, croient si fermement, m'a visiblement protégé. Pierre Laurier, tu étais sur une mauvaise route, mon garçon. Par un miracle t'en voilà tiré. Profite de la faveur que la Providence t'a accordée, jouis du temps qui t'appartient et mets-le à profit, en travaillant librement, ce que tu as eu, jusqu'ici, rarement l'occasion de faire. Tu es mieux traité que tu ne le méritais... Sois reconnaissant.
Il s'endormit, au milieu de ces sages pensées, et rêva qu'il peignait un tableau symbolique, dans lequel le mauvais ange avait les traits charmants et pervers de Clémence Villa, et le bon ange, le pur visage de Mlle de Vignes. Ensuite, sur la toile, apparaissait et se fixait l'image de Jacques, avec ses blonds cheveux et ses yeux mélancoliques. Clémence s'approchait du jeune malade et lui parlait tout bas avec animation, l'enlaçait peu à peu, s'emparant de lui, et le malade pâlissait, ses yeux devenaient plus profonds et plus sombres, ses lèvres plus blêmes. Alors les regards du peintre, se détournant vers Juliette, la voyaient triste mortellement, les mains jointes dans l'attitude de la prière, et ce n'était pas que pour son frère qu'elle priait. Un autre nom venait aussi sur ses lèvres, et Pierre devinait que c'était le sien. Il voulait alors s'élancer vers elle, la rassurer, la consoler, mais le bras de Jacques se tendait comme un obstacle et de sa bouche tombaient ces paroles:
--Tu m'as donné ton âme, tu ne t'appartiens plus. Tu n'as pas le droit de reparaître.
Alors Pierre s'arrêtait, et peu à peu le tableau s'effaçait, et il ne distinguait plus bientôt que la petite Marietta avec ses cheveux noirs et son front sauvage, qui, dans le pâtis ombragé de vieux châtaigniers, gardait ses chèvres. La nuit s'écoula dans ces agitations. Mais au réveil Pierre retrouva son calme et partit pour la chasse, avec Agostino et son beau-frère dans les marais de Biguglia. Le temps passa ainsi, et, au bout de la semaine, le matelot annonça qu'il lui fallait retourner à bord. Il s'en allait pour trois semaines et comptait bien, au retour, retrouver son sauveur.
Déjà Pierre était, dans la famille d'Agostino, comme chez lui. Ces humbles paysans lui témoignaient une affection qu'il n'avait pas souvent rencontrée aussi sincère. Il n'avait qu'à moitié envie de partir, il se laissa donc faire violence et resta. Il commençait le portrait de la petite gardeuse de chèvres, et, dans ce calme, au milieu de cette splendide nature, toute la fraîcheur de son inspiration reconquise s'était épanouie avec une grâce et une puissance nouvelles. Il travaillait tous les jours, jusqu'à quatre heures, et, le soir, il faisait la partie du beau-frère qui venait, après dîner, avec sa femme.
Le maire de Torrevecchio, bonapartiste enragé, ayant appris qu'un peintre était de passage dans le pays, avait risqué, avec son curé, une démarche auprès de Pierre pour obtenir qu'il restaurât les peintures de l'église, très curieuses, datant de l'occupation génoise, et dues au pinceau de quelque maître italien. Laurier avait accepté la tâche, et, non content de retoucher les parties endommagées des peintures murales de la petite église, il avait entrepris la décoration de la chapelle de la Vierge, nouvellement reconstruite.
Absorbé par ses travaux, chassant, péchant, n'ayant pas une minute à perdre, il était rentré si complètement en possession de lui-même, qu'il ne pensait plus jamais au passé. On l'aurait fait rougir de honte, en lui racontant que, par une nuit tiède, lorsque la brise sentait bon, et que la mer murmurante et les splendeurs des cieux attestaient l'harmonie universelle, un certain Pierre Laurier avait voulu attenter à sa vie pour les yeux diaboliques d'une femme qui le martyrisait. Il eût levé les épaules, allumé sa pipe, et juré qu'il n'y avait au monde qu'une seule chose qui valût un effort, c'était l'espérance d'arriver à mettre en valeur une figure dans la clarté du plein air. Et il clignait de l'oeil, en regardant, par-dessus sa palette, la petite Marietta qui, assise sur une bille de châtaignier, dans l'enclos, les pieds sur l'herbe verte, posait fière, son chien couche auprès D'elle.
Agostino revint d'une course faite à Livourne, et resta encore quelques jours, puis il repartit. Pierre semblait acclimaté et ne parlait plus de quitter le pays. Il avait acheté, à Bastia, des meubles qui manquaient dans la maison, et dont l'arrivée avait éveillé l'ardente admiration des gens du hameau. On se rendait bien compte de la différence de condition sociale qui existait entre le peintre et ses hôtes. Le maire et le curé avaient déclaré que Pierre était un homme supérieur. Ses manières trahissaient l'habitant des grandes villes. Sa générosité dénotait la richesse. Qui était-il? Pierre, ce n'était évidemment qu'un prénom. Se cachait-il? Et pour quel motif?
Le maire, entraîné par la curiosité, procéda sourdement à une enquête. Déjà le préfet d'Ajaccio était informé, par le sous-préfet de Bastia, qu'on continental mystérieux vivait dans une modeste famille de Torrevecchio, qu'il exécutait des travaux remarquables dans l'église; que tout, dans sa manière d'être, annonçait une parfaite honorabilité, mais que, peut-être, il serait intéressant, néanmoins, de s'assurer de son identité. L'administration n'y mit pas tant de formes et ordonna à la gendarmerie de Bastia de demander à l'étranger de fournir ses papiers. Heureusement, le brigadier eut l'idée de passer par la mairie et de raconter au maire l'objet de sa mission. Celui-ci, voyant aboutir ses menées à une brutale intrusion de la force publique dans la vie de celui pour lequel il avait une considération toute particulière, lava la tête au brigadier, qui n'en pouvait mais, le renvoya au chef-lieu, avec une belle lettre pour le préfet, et évita à Pierre, qui travaillait dans la candeur de son âme, l'apparition des gendarmes. On ne sut donc pas à qui on avait affaire.
Il y avait deux mois environ que Pierre était à Torrevecchio, chassant, pêchant, travaillant et ayant achevé, non seulement le portrait de Marietta, les peintures de l'église, mais deux tableaux de genre, lorsque, pendant une absence qu'il avait faite, pour visiter des mines d'argent du côté de Calvi, une voiture, venue de Bastia, déposa à l'auberge de Torrevecchio deux voyageurs, accompagnés de leurs domestiques, qui demandèrent à déjeuner. Le patron, questionné sur ce qu'il pouvait y avoir de curieux à voir dans le pays, parla des peintures de l'église. Le plus jeune des deux voyageurs, que son compagnon appelait docteur, s'y rendit seul. Il s'arrêta devant une Résurrection, qu'il examina avec une attention profonde. Et comme le curé traversait la nef, il l'appela et lui dit:
--Vous possédez là, monsieur le curé, une oeuvre d'une bien grande valeur, d'un maître français... Car le peintre, qui a travaillé ici, n'est certes point un Italien?...
--En effet, monsieur, dit le prêtre, c'est un Français.
--Comment se nomme-t-il?
--Je l'ignore.
--Ah! fit le docteur... Il est demeuré inconnu?
--Mais il habite ce pays, reprit le curé, et...
Le docteur eut un regard étonné et, vivement:
--Depuis deux mois, alors, environ?
L'étranger parut faire mentalement un calcul et murmura à mi-voix:
--C'est possible!
Puis tout haut:
--Savez-vous au moins son prénom?
--Oui, monsieur, il s'appelle Pierre.
--Alors, il a les cheveux châtains, les yeux bleus, la moustache blonde, il est de taille moyenne? interrogea l'étranger avec vivacité.
--La moustache blonde? Non, dit le prêtre, il porte toute sa barbe, mais il a les yeux bleus et n'est pas de haute taille.
--C'est lui! c'est bien lui! s'écria le docteur... Du reste, il n'y avait que lui qui pût peindre cette Résurrection.
--Vous connaissez ce jeune homme, monsieur? demanda le prêtre. Oh! si vous vouliez nous apprendre...
--Qui il est? Je ne le dois pas, puisqu'il veut rester ignoré. Mais j'ai le droit de vous dire que celui qui a travaillé pour vous est une des jeunes gloires de l'école française... Mais je le verrai... Où est-il?
--Absent pour quelques jours.
--Absent?... Et nous partons demain!... N'importe, il faut que je laisse, pour lui, une trace de mon passage.
Il prit le crayon de son portefeuille et, s'apprêtant à écrire sur la muraille blanchie à la chaux, il dit:
--Vous permettez, monsieur le curé?
--Faites, monsieur, répondit le prêtre.
L'étranger, alors, au-dessous de la Résurrection peinte par Pierre, traça ces simples mots: _Et idem resurrexit Petrus..._ Et au-dessous il signa: «Davidoff», puis ce tournant vers le curé:
--Quand il reviendra, montrez-lui cette inscription, il saura ce qu'elle veut dire.
Il salua le prêtre, rentra à l'auberge, et dit à son compagnon:
--Mon cher comte, vous avez eu tort de ne pas sortir avec moi, vous avez manqué quelque chose de très curieux.
--Et quoi donc?
--Je vous conterai cela, quand nous serons à bord. Ici, c'est un secret.
Les deux voyageurs allumèrent leurs cigares, montèrent en voiture et partirent.
Le surlendemain, Pierre revint de son excursion avec le beau-frère d'Agostino; il rapportait de jolies boucles d'oreilles en argent pour Marietta, et une agrafe de ceinture pour la mère. Il déjeuna gaiement, et se disposait à travailler, quand le curé entra, en poussant la porte à claire-voie de la salle.
--Eh! c'est monsieur le curé! s'écria Pierre. Qui nous vaut le plaisir de vous voir?
--Une communication dont on m'a chargé pour vous.
--Ah! Qui donc ça?
--Un étranger.
Le front de Pierre se rembrunit et, d'une voix un peu tremblante, il dit:
--Voyons un peu de quoi il s'agit?
--Si vous vouliez me suivre jusqu'à l'église, vous te sauriez plus vite et plus complètement.
--Je suis à vous.
Il prit son chapeau et sortit avec le prêtre. Pendant la moitié du trajet, il ne prononça pas une parole. Comme ils approchaient de la grande place, le curé lui dit:
--Cet étranger a vu vos peintures, et m'a assuré que vous aviez enrichi notre église d'un tableau dont la valeur est inestimable.
Pierre ne répondit pas, mais il secoua la tête avec insouciance. Il hâta sa marche, comme pressé d'apprendre à qui il avait affaire. Il traversa la nef, arriva à sa Résurrection, et, avec une émotion qu'il ne pouvait contenir, sur le mur il lut l'inscription latine: _Et idem resurrexit Petrus... Davidoff..._ Il poussa un soupir, répéta d'une voix étouffée: Davidoff... et resta pensif.
Le curé, traduisant la phrase latine, dit derrière lui:
--Et, de même, Pierre est ressuscité... Il y a donc eu intervention divine? Mon cher enfant, il faut en louer Dieu...
Pierre passa la main sur son front, sourit au prêtre qui, interdit, le regardait, et avec un accent profond:
--Oui, il y a eu intervention divine... Et Dieu en soit Loué!...
Il s'absorba de nouveau, semblant faire un retour sur le passé, puis doucement:
--Monsieur le curé, je vous remercie d'avoir pris la peine de vous déranger. Ce que vous m'avez communiqué était très intéressant pour moi... Au revoir, monsieur le curé.
Et d'un pas lent, la tête baissée, il retourna chez la mère d'Agostino.
Le lendemain, un des enfants qui servaient la messe lui apporta une lettre mise à la poste à Ajaccio, avec cette adresse: «M. Pierre, aux bons soins de M. le curé de Torrevecchio.» Il l'ouvrit avec un serrement de coeur, Elle contenait ces lignes: «Mon cher ami, vous êtes encore de ce monde; aucune surprise ne pouvait m'étre plus agréable. C'est moi qui ai rempli la pénible mission déporter à Beaulieu le mot dans lequel vous annonciez votre résolution fatale, heureusement inexécutée. Celui à qui vous donniez votre âme s'est, par un miracle de suggestion, ou par un effet de soudaine confiance, senti revivre, et va beaucoup mieux. Mais une personne, qui est tout près de lui, a failli mourir de votre mort. Au fond de votre retraite, sachez que vous avez passé à côté du bonheur sans le voir, mais qu'il vous est possible encore de le retrouver. Amitiés sincères.--Davidoff.»
Ayant terminé la lettre, Pierre la plia, la mit dans sa poche et sortit de la maison. Il gagna, pensif, la route de Bastia, et déboucha en face de la mer. Très calme, elle bleuissait, à perte de vue, sous le soleil. Des bateaux, au loin, dans la lumière, voguaient si doucement qu'ils semblaient immobiles. Le jeune homme s'assit sur un quartier de rocher, et, comme le soir où il avait voulu se tuer, il songea.
Peu à peu, devant son souvenir, s'évoqua la figure de Jacques, et elle n'était plus pâle et sombre. L'éclat de la jeunesse et la joie de la santé rayonnaient dans tous ses traits. Il allait dispos, jouissant passionnément de la vie. Il marchait, d'un air de force exubérante, sur la terrasse de la maison de Beaulieu, parmi les verdures renaissantes. Tout s'éveillait dans la nature aux premières tiédeurs, et Jacques, plus ranimé que les plantes, plus épanoui que les fleurs, resplendissait d'une beauté nouvelle. Soudain, à ses côtés, Juliette parut, et c'était elle maintenant qui était maigre et triste. Ses yeux charmants étaient entourés d'un cercle noir, ses joues se creusaient, et son sourire avait la navrante douceur d'un dernier adieu.
Pierre frémit jusqu'au fond de lui-môme. Il lui sembla que le regard désolé de la jeune fille, sans cesse tourné vers la mer, cherchait sous les flots bleus sa trace indécouvrable. Il la vit minée par le chagrin de sa perte, cette enfant dont il avait dédaigné la tendresse, un instant devinée. Une voix se fit entendre à son oreille, qui murmurait: C'est toi qui es la cause de ses larmes, de sa souffrance et de sa langueur. On te l'a dit: elle meurt de ta mort. Tu n'avais qu'un mot à prononcer, et ce chaste coeur, plein de toi, s'ouvrait pour toi. C'était la paix obtenue, le bonheur assuré, tu les a perdus par ta faute. Qu'attends-tu pour les reconquérir? Vas-tu laisser descendre celle qui te pleure dans la froide terre? Tu n'as qu'à te montrer: elle renaît. Allons! recommence ta vie. L'avenir est à toi, puisque tu es aimé!
Un sanglot gonfla sa poitrine, et des larmes coulèrent de ses yeux, les premières depuis celles, si honteuses, que Clémence Villa lui avait fait verser. Mais il ne se laissa pas aller longtemps à l'attendrissement. Avec une fermeté sévère, il voulut s'interroger. Était-il purifié et régénéré par son austère retraite? Se sentait-il capable de mener une existence nouvelle? Aux prises avec les tentations, saurait-il y résister? Il frémit. Une tête brune et pâle, aux yeux luisants, aux lèvres rouges, venait de lui apparaître. Elle riait, avec un éclat sardonique, comme le soir où il s'était décidé à mourir. De quoi riait-elle ainsi, avec ses dents blanches et ses petites fossettes dans les coins de la bouche? Était-ce de lui? Se croyait-elle donc sûre de le ramener à ses pieds le jour où elle en aurait la fantaisie? Était-il donc encore son esclave?
Il eut peur. Sa faiblesse avait été si grande, ses folies si désastreuses, sa lâcheté si complète, sa chute si profonde. A la pensée de retomber sous la domination de cette fille féroce et froide, une sueur monta à son front, son coeur battit d'angoisse. Il envisagea, une seconde fois, la mort, et la jugea préférable à tant d'abjection. Il laissa aller, avec accablement, sa tête entre ses mains, et, dans la splendeur de cette fin de journée, au milieu de cette nature grandiose, sereine et calme, il resta à songer en face de la mer.
Sa pensée peu à peu s'épura, et lui, qui depuis son enfance n'avait pas prié, se voyant si seul, si triste et si abandonné, il leva ses regards vers le ciel. Il ne demanda rien pour lui-même. Quel que fût son sort, si dur et si misérable qu'il pût être, il l'acceptait. Mais cette enfant douce et chaste n'était-elle pas innocente et ne méritait-elle pas d'être épargnée? Il implora, pour elle, l'apaisement et sollicita l'espérance. Puisqu'il avait ce bonheur d'être aimé d'elle, au moins qu'elle eût la force d'attendre que son coeur, à lui, fût lavé de ses souillures. La justice céleste pouvait-elle lui refuser cette grâce? Dans la solitude il se laissa entraîner à prononcer tout haut de suppliantes paroles.
Tout à coup son attention fut ardemment sollicitée par un fait qui, en un instant, symbolisa ses craintes et ses désirs.
D'un promontoire de rochers, qui s'avançait dans la mer, à ses pieds, une tourterelle venait de s'envoler, effrayée, et, la poursuivant, un aigle fauve planait dans le ciel. Elle fuyait de toute sa vitesse, mais le pillard gagnait sur elle, lançant, à chaque battement de ses ailes puissantes, un cri aigu. Pierre frappé se dit: C'est un présage. Si l'oiseau de proie l'emporte, c'est que tout est perdu pour Juliette et pour moi. Si la tourterelle s'échappe, c'est que je dois espérer, me fortifier, pour reparaître enfin digne du bonheur.
A partir de l'instant où il eut formulé aussi nettement le problème de sa destinée, il ne respira plus, suivant la lutte d'un oeil ardent. L'aigle s'était abaissé, il volait, maintenant, presque au-dessus de la tourterelle, la dominant de son bec tranchant et de ses serres livides. Épouvanté, le pauvre oiseau se dirigeait vers un petit bois de chênes verts, espérant s'y cacher. Mais son féroce ennemi devinant sa tactique, activait la poursuite. Pierre, le coeur serré, les mains frémissantes, eût voulu donner de sa force à la fugitive, il voyait approcher l'instant où elle allait succomber. Déjà le rapace touchait sa victime, lorsque, du petit bois de chênes verts, une légère fumée blanche monta, en même temps qu'une faible explosion retentissait. L'aigle tournoya, frappé à mort, tombant vers la terre, et la tourterelle sauvée disparut dans les branches.
Pierre poussa un cri de joie. Ainsi la réponse à sa demande avait été immédiate et foudroyante.
Le destin avait manifesté son intervention d'une façon indéniable. Et l'invisible chasseur, dont la balle avait tranché la question, n'avait-il pas été amené là à point nommé pour mettre fin à ses angoisses? Mais, par un soudain retour de sa nature gouailleuse d'autrefois, il se mit à rire, à la pensée qu'un coup de fusil, tiré sur un oiseau, pourrait arranger tant de choses. Il secoua la tête et dit:
--Le travail, voilà le vrai remède. Du jour où je l'ai abandonné, j'ai été perdu. Je me suis redonné à lui, il me sauvera.
Le soleil descendait dans la mer, rouge comme une énorme braise. Pierre se leva, et, le coeur apaisé, regagna le village.
IV
C'était le premier dimanche du carnaval et le théâtre de Nice splendidement illuminé, s'ouvrait pour le grand veglione. Depuis la place Masséna au centre de laquelle, sur son trône burlesque, depuis deux jours, avait été solennellement assis le roi Carnaval en habits pailletés, le hochet de la folie à la main jusqu'au péristyle du théâtre, une multitude de curieux, riant, criant, sifflant, regardait circuler les masques. L'orchestre rugissait de tous ses cuivres, et le rythme des valses et des quadrilles arrivait, en bouffées joyeuses, couvert par le murmure bourdonnant de la foule, qui roulait ses vagues, dans le vaste bâtiment livré, pour toute la nuit, aux caprices et aux fantaisies.
Dès l'entrée, ce n'était que buisson de plantes, sur lesquelles ruisselaient des lumières. Une élégante cohue de dominos multicolores, masqués ou le visage découvert, circulait dans les couloirs, les hommes et les femmes engagés dans de piquantes intrigues, dont les répliques volaient comme des flèches, au milieu des éclats de rire, des poursuites amoureuses et des fuites coquettement retardées. Dans la salle c'était, sur l'emplacement de l'orchestre et du parterre, la danse, comme au bal de l'Opéra. Dans les loges la conversation et la galanterie.
Tout ce que Monaco, Nice et Cannes comptaient de jolies et séduisantes personnes était rassemblé là, pour le plaisir des yeux. Vieille et jeune garde, donnant l'assaut au bataillon des viveurs en quête de plaisir, entr'ouvrant le satin des dominos, pour laisser voir l'éclat des épaules et la blancheur des bras nus, levant le velours des loups, pour montrer la grâce du sourire et la finesse du regard.
Les portes des loges battaient, un frou-frou de soie bruissait et des formes élégantes apparaissaient, en volées de femmes, qui se dirigeaient vers le foyer, pour chercher aventure. Des plaisanteries se croisaient, des lazzis partaient, fusées de gaîté, et, aussitôt, un cercle de curieux se formait autour des adversaires, déguisant à qui mieux mieux leur voix pour échapper à la curiosité, tout en goûtant le plaisir d'attirer l'attention. De petites bandes de jeunes gens passaient, la fleur à la boutonnière, le domino traînant comme un brillant manteau. Des groupes de femmes les frôlaient et ils échangeaient de vifs propos.
Debout, dans un angle, adossé à la muraille, entouré de cinq ou six de ses amis, le prince Patrizzi causait, surveillant les allées et venues des masques qui défilaient le long du couloir. Il s'occupait, aidé de son état-major d'élégants viveurs, à deviner le nom des femmes qui, se croyant assurées de l'incognito sous le voile protecteur des dentelles, s'amusaient librement. Il avait déjà nommé plusieurs grandes dames et un certain nombre de belles filles, quand il poussa une exclamation d'étonnement:
--Eh! c'est Jacques de Vignes, lui-même!...
C'était Jacques, en effet, brillant, superbe, le teint reposé, les yeux clairs, laissant flotter son domino bleu qui lui donnait l'air d'un galant cavalier de la Renaissance. Il venait, la main tendue, souriant, heureux, tel que l'avaient connu, deux ans auparavant, ceux vers qui il s'avançait, et non point voûté et triste, comme au début de la saison, le soir où le docteur Davidoff avait raconté de si fantastiques histoires après un dîner joyeux. La résurrection était complète, triomphante, presque insolente, tant Jacques laissait éclater la joie de sa jeunesse victorieuse, miraculeusement retrouvée.
--Cela va tout à fait bien, Jacques? demanda le prince.