L'Ame de Pierre

Chapter 4

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--Après tout, j'ai tort de juger les autres d'après moi-même. On t'aime, toi, tu es heureux et la vie t'offre des douceurs... Moi, je suis bafoué, méprisé, et je ne connais que des joies si âcres que leur souvenir m'est plus cuisant que celui de mes chagrins. Qu'aurais-je à regretter? Rien. Par qui serais-je pleuré? Par personne. Toi, au contraire, ta vie est nécessaire à ceux qui t'aiment, à ta mère, à ta soeur... C'est pour elles qu'il faut te guérir, et c'est à elles seules qu'il faut penser. Ah! si j'avais auprès de moi un de ces êtres doux et charmants, dont l'affection console et guérit de toutes les souffrances, je trouverais le courage de me relever moralement et de redevenir un autre homme. Dans mes heures d'abattement le plus profond, j'ai souvent songé que si j'avais quelqu'un à qui me dévouer, je pourrais me montrer encore aussi sage que les meilleurs des hommes. Mais je suis seul! Au diable la raison! Quand j'aurai assez de ma folie, je me casserai la tête sur un de ces rochers, d'un si beau ton, qui sont au has de la falaise, et la mer bercera mon corps, comme une dernière amie.

Ces accès de mélancolie, Pierre Laurier ne s'y livrait pas seulement devant son ami. Quelquefois, en présence de Mme de Vignes et de Juliette, il s'était laissé aller à traduire son irritation en paroles désespérées. S'il avait alors regardé la jeune fille, il eût découvert, dans l'expression souffrante de son visage, une de ces raisons de se corriger qu'il implorait de la destinée. Mais il ne s'inquiétait pas de l'effet que produisaient ses paroles. Il était tout à la sincère expression de son découragement. Insensé! L'espérance, ardemment appelée par lui, rayonnait, étoile lumineuse dans son ciel obscur, et il ne levait pas les yeux vers elle. Il demandait un être doux et charmant à qui il pût sacrifier ses dangereuses passions, et il l'avait tout près de lui, ému de sa douleur et palpitant de ses angoisses.

Cependant, malgré la tristesse que les humeurs noires de l'ami de son frère lui causaient, Juliette ne se plaignait pas de son sort. Elle voyait Pierre bourrelé de soucis, sombre et fantasque, mais elle le voyait. A Paris, elle ne le voyait pas: il y avait donc progrès. Elle savait que la méchante femme était à Monte-Carlo; mais elle savait aussi que le peintre ne passait plus tout son temps auprès d'elle. Si la chaîne était toujours rivée, les anneaux se relâchaient, et, un jour, elle pourrait sans doute finir par se rompre. C'était tout ce qu'elle espérait. Elle n'avait pas beaucoup d'orgueil. Mais a-t-on de l'orgueil lorsque l'on aime?

Le lendemain du dîner, qui avait été si bizarrement terminé par le récit du docteur Davidoff, vers dix heures du matin, Juliette, sa blonde tête abritée par une ombrelle, un petit panier au bras, suivait la terrasse de la Villa en cueillant des fleurs. Le temps était admirable, le bleu de la mer se confondait avec le bleu du ciel. Une brise délicieuse venait du large, chargée des senteurs salines. Les flots mouraient, frangés d'argent, au pied des rochers qui bordaient la petite baie silencieuse. Accompagné de sa mère, Jacques sortit de la maison et, lentement, commença à se promener au soleil.

Mme de Vignes était une petite femme mince, au visage délicat, aux yeux noirs expressifs, au front intelligent couronné de cheveux déjà blancs. Sa physionomie exprimait le calme d'une résignation devenue habituelle. Elle marchait doucement, sans parler, jetant un coup d'oeil, de temps en temps, sur son fils, comme pour mesurer les progrès que le climat du Midi faisait faire à sa convalescence. Jacques, arrivé à la moitié de la terrasse, s'arrêta et, s'asseyant sur le parapet de pierre, tiède des rayons du soleil, il regarda, dans l'eau claire comme du cristal, les colorations étranges des végétations sous-marines. Il était là, dans la chaleur, la tête vide, oubliant son mal, et éprouvant un vivifiant bien-être. Sa soeur vint près de lui, sa récolte faite, et l'embrassant doucement:

--Comment te sens-tu ce matin? Tu as bien dormi? Il me semble que tu es revenu tard.

Le malade sourit au souvenir de ses anciennes fredaines qui dévoraient les nuits jusqu'à l'aube, et, prenant un brin de mimosa dans le panier de la jeune fille:

--Oh! extrêmement tard! Il était dix heures passées!

--Tu te moques de moi. Ce qui n'empêche pas que, depuis notre installation ici, c'est la première fois que tu sors le soir....

--Mon médecin me l'avait permis. Il était parmi les convives.... Et jamais les médecins ne trouvent mauvais les plaisirs qu'ils partagent.

Juliette resta un instant silencieuse, puis, avec un air sérieux:

--Il te plaît, ce docteur Davidoff?

--Oui, c'est un aimable compagnon et sa science est réelle, malgré les allures sataniques qu'il prend volontiers. Je ne le crois, du reste, pas aussi diable qu'il tient à le paraître. Mais il est incontestable que, depuis qu'il s'occupe de moi, je vais mieux....

--Oh, Dieu! cher enfant, s'écria Mme de Vignes, rien que pour cela il me paraîtrait divin. Qu'il soit ce qu'il voudra, pourvu qu'il te guérisse. C'est, en tous cas, un homme parfaitement élevé et du meilleur ton.... Mais il pourrait être rustre que je l'adorerais. Je ne lui demande que de te rendre la santé....

--Il doit venir, ce matin, constater si ma petite débauche d'hier soir ne m'a pas été funeste...Ce sera, malheureusement, une des dernières visites qu'il nous fera: il part, ces jours ci, pour l'Orient, avec son ami et client le comte Woreseff....

--Ce Russe à qui appartient le yacht, ancré dans la rade de Villefranche?

--Ce Russe même.

--Était-il des vôtres hier soir?

--Non! Il ne quitte presque jamais son bord.... On dit qu'il y garde, avec un soin jaloux, une Circassienne qu'il a enlevée et qui passe pour la beauté la plus accomplie qui se puisse rêver. Son appartement est aménagé avec un luxe oriental fabuleux. Le service y est fait par des femmes vêtues de somptueux costumes. Le soir, en passant en barque le long du navire, on entend des harmonies exquises. Ce sont des musiciens engagés à bord pour distraire le comte et sa belle. Voilà avec qui Davidoff s'embarque pour le pays des Mille et une Nuits.

--Je ne le plains pas, dit gaiement Mme de Vignes.

--Il a renouvelé hier soir auprès de Pierre les instances les plus vives pour le décidera l'accompagner. Woreseff, qui adore les artistes, avait rêvé d'emmener un peintre qui lui retracerait, en quelques études, les principaux épisodes du voyage....

--Et ton ami n'a pas accepté?... demanda Juliette avec un sourire contraint.

--Non! il médite, a-t-il dit, un autre voyage. Mais il veut le faire seul.

Après ces mots, qui offraient un double sens si menaçant, il y eut un silence. Jacques, frappé soudain de la signification sinistre, qui pouvait être donnée à ces paroles, prononcées par lui sans arrière-pensée, restait absorbé, se rappelant les amères déclarations, si souvent répétées par Pierre. Juliette, le coeur serré, observait son frère, devinant la pénible sensation éprouvée par lui et ne pouvant vaincre le saisissement qui venait de s'emparer d'elle. Il semblait qu'ils fussent, l'un et l'autre, sous le coup d'un malheur, dont cette phrase avait été l'effrayant présage. Et ils se taisaient, assaillis par de lugubres impressions. Le roulement d'une voiture sur la route de Beaulieu les arracha à cette douloureuse torpeur. Ils se regardèrent une dernière fois, effrayés de leur parole et de leur tristesse. Puis ils tournèrent les yeux vers la grille de la villa, devant laquelle une voiture venait de s'arrêter.

Le médecin russe, vêtu de noir, le visage grave, en était descendu, et s'avançait vers eux. Jacques se leva, et rassérénant son front, il fit quelques pas du coté de son matinal visiteur:

--Fidèle à votre promesse, mon cher Davidoff, dit-il en serrant la main de son ami. Combien je vous remercie de vous occuper de moi!

Le docteur saluait Mme de Vignes et sa fille. Son visage demeura immobile et glacé. Jacques le regarda avec étonnement et Juliette avec terreur. Pourquoi cette attitude contrainte, cet abord silencieux? Que redoutait-il d'être obligé de dire? Quel événement lui imposait cette morne contenance et cet air sombre? Le Russe leva les yeux sur Jacques et, avec lenteur, comme pour prolonger une situation qui retardait des explications pénibles:

--Vous vous sentez bien, ce matin? demanda-t-il. Le sommeil a été bon? Vous n'avez pas de fièvre?

Il lui prit le poignet, le garda quelques secondes entre ses doigts:

--Non! Les forces reviennent. Et on peut vous traiter comme un homme, à présent.

Jacques regarda le docteur, et, d'une voix sourde, il demanda:

--Est-ce qu'il se passe quelque événement assez grave pour pouvoir m'impressionner si vivement?

Sans parler, Davidoff baissa affirmativement la tête.

--Et vous hésitiez à me le confier? reprit Jacques.

--Certes! répondit le Russe.

--Et maintenant?

--Maintenant, je suis prêt à parler. Il baissa un peu la voix, de façon à n'être pas entendu par la mère et la fille:

--Mais il vaut mieux que j'attende que nous soyons seuls....

Ils marchèrent, tous les quatre, à petits pas dans la direction de la maison. Quand ils furent arrivés sous la verandah qui s'étendait devant les fenêtres du salon, à demi-closes de leurs persiennes à cause du soleil, Mme de Vignes et Juliette s'arrêtèrent. La jeune fille examinait le docteur avec anxiété. Il lui semblait que les paroles obscures qu'il venait de prononcer, avaient un rapport secret avec les idées qui la troublaient au moment où il était arrivé. L'image de Pierre Laurier s'évoqua dans son esprit, et elle était vague et pâle, comme près de s'effacer dans le néant. La grave communication que Davidoff avait à faire était, elle n'en pouvait douter, relative au peintre. De quelle nature était-elle? Un frisson passa dans ses veines, elle eut froid, par cette admirable matinée ensoleillée. Elle vit le ciel bleu se voiler d'obscurité, la mer s'assombrir, et la verdure éternelle des pins se décolorer. Un glas sonna à ses oreilles. Et, en proie à sa funèbre hallucination, elle demeura immobile, avec la sensation que tout tournait autour d'elle.

La voix de sa mère, l'appelant, la rendit à elle-même. Ses paupières battirent, sa vue redevint nette, elle retrouva le ciel clair, la mer bleue, et les verdures luxuriantes. Rien n'était changé que son cour, cruellement serré, et son esprit, mortellement triste.

--Viens-tu, Juliette? répéta Mme de Vignes. Je crois que ton frère a besoin d'être seul avec le docteur.

La jeune fille adressa au Russe un regard suppliant, comme s'il dépendait de lui que le malheur redouté fût ou ne fût pas, et, avec un grand soupir, elle entra dans la maison.

Les deux hommes s'étaient assis, sous le vitrage, auprès d'une colonne de fonte, le long de laquelle grimpaient des touffes d'héliotropes embaumés. Ils demeurèrent une seconde hésitants devant ta révélation à demander et à faire. Puis Jacques, d'une voix calme, avec son indifférence de malade qui ne pense qu'à lui-même:

--De quoi s'agit-il donc, mon cher ami? demanda-t-il.

--D'une bien triste nouvelle, oh! très triste! que j'ai à vous communiquer. On est venu, ce matin même, me l'apprendre, et j'avoue que j'en suis encore tout bouleversé.... S'il n'était pas nécessaire que vous en soyez informé, j'aurais retardé ma pénible mission, mais vous êtes directement mêlé à l'événement.

Jacques l'interrompit, et subitement devenu nerveux:

--Quel préambule! Et que de précautions! Comment suis-je mêlé?...

--Vous allez le comprendre, reprit Davidoff en dirigeant sur son malade un regard presque dur à force de fixité. Cette nuit, vers une heure du matin, un tragique suicide a eu lieu, tout près de Monte-Carlo... Un homme s'est jeté de la falaise dans la mer... Des douaniers, en faisant leur inspection, ont trouvé son paletot, son chapeau et un billet, qui vous est adressé.

--A moi? s'écria Jacques en pâlissant.

--A vous... Le tout a été porté au gouverneur qui, sachant quels rapports affectueux nous avons ensemble, m'a fait avertir, afin que je puisse juger de l'opportunité qu'il y aurait à vous informer...

Les yeux de Jacques s'étaient enfoncés sous ses sourcils, subitement, comme tirés par une violente angoisse; sa bouche se contractait, il haleta:

--C'est donc quelqu'un... qui me touche de très près?

--De très près.

Davidoff lentement tira de son portefeuille la carte, sur laquelle le peintre avait écrit son dernier adieu, et la tendit au malade. Celui-ci, avec une sorte d'effroi, prit le mince carré de bristol, il lut le nom qui y était gravé, une rougeur ardente monta à ses joues, il s'écria:

--Pierre!... Pierre!... Est-ce possible?

Et il demeura anéanti, les regards fixés sur le médecin russe, qui l'observait muet, immobile et tout noir. Ils ne parlèrent pas, comme s'ils avaient peur d'entendre le son de leur voix. Ils échangèrent un coup d'oeil plein d'horreur et de doute, tant la disparition de cet être rempli de santé et de vigueur, en quelques instants, les laissait dons une stupeur mêlée d'incrédulité. Et cependant cela était. Entre eux, Pierre ne reparaîtrait plus. A leurs côtés, sa place était vide pour toujours.

Jacques, sans une parole, reporta ses regards sur la carte dont il n'avait lu que le nom, et, essuyant d'un revers de main ses yeux remplis de larmes, il commença à lire le dernier adieu que lui adressait son ami. Il déchiffrait tout haut cette écriture tremblée, tracée au crayon dans la nuit. Un attendrissement irrésistible étranglait sa voix. Il sentait bien que Pierre était las de sa souffrance et de sa dégradation, et qu'il voulait mourir pour y échapper. Mais il voyait aussi que son ami songeait, en disparaissant, à conclure avec la destinée ce pacte étrange qui lui permettrait peut-être de revivre en Jacques. Il répéta lentement:

«Je vais renouveler l'expérience que nous a racontée Davidoff... Je te fais cadeau de mon âme... Vis heureux par moi, et pour moi...»

Un affreux rayon d'espoir illumina le regard du malade; en même temps qu'un sanglot montait à ses lèvres. Il était bouleversé par la douleur, mais, au fond de lui-même, une vivifiante croyance déjà naissait.

--C'est moi qui l'ai vu le dernier, dit alors le médecin russe. Il m'a quitté pour aller chez Clémence Villa... Une scène violente, comme ils en avaient quotidiennement, a dû éclater entre eux... Il est ressorti, et, depuis, on ne sait ce qu'il est devenu... Des fraudeurs ont occupé, toute la nuit, les gardes-côtes sur la route de Vintimille. Il y a eu des coups de feu échangés... Et c'est près de l'endroit où l'échauffourée a eu lieu que le vêtement, le chapeau et la carte ont été trouvés...

--Et son corps? demanda Jacques.

--Le flot le rapportera sans doute à la grève... On pourra ainsi le déposer en terre sainte, et ses amis sauront où aller le pleurer.

Un sourd gémissement, puis le bruit d'une chute, se firent entendre au même moment, dans le salon. Jacques et le médecin s'étaient dressés, effrayés. Davidoff s'avança vivement, tira les persiennes et poussa une exclamation. A deux pas de la fenêtre, Juliette était étendue sans connaissance. Elle avait vainement essayé de s'accrocher à une chaise qui avait roulé sur le plancher avec elle. Pâle, les yeux fermés, elle semblait morte.

Les deux hommes s'élancèrent dans la maison. Au bruit, Mme de Vignes avait paru. Elle n'eut pas à faire de questions: par la porte ouverte, elle venait d'apercevoir sa fille. La soulever dans ses bras fut, pour cette femme d'apparence chétive, l'affaire d'une seconde. Elle l'allongea sur un canapé, examina son visage, tâta son cour, constata qu'elle vivait, et, un peu rassurée, elle demanda à son fils:

--Qu'est-il arrivé?

Davidoff s'était approché de la jeune fille, et, avec de l'eau fraîche, lui mouillait les tempes, Jacques ne tendit pas à sa mère le billet qui lui léguait, comme par un testament surhumain, l'âme de son ami, il prononça ces seuls mots:

--Pierre est mort!

On eût dit que, du fond de son douloureux sommeil, Juliette avait entendu. Elle fit un mouvement, ouvrit les yeux, reconnut ceux qui l'entouraient, et, avec la vie, retrouvant la souffrance, elle fondit en larmes.

Mme de Vignes et son fils échangèrent un regard. Jacques baissa la tête; la mère alors, devinant le chaste secret du virginal amour de Juliette, poussa un douloureux soupir et se mit à pleurer avec elle.

Davidoff prit Jacques par le bras et l'entraîna au dehors.

Sur la terrasse, l'air était doux, le soleil chauffait les plantes qui embaumaient, lèvent léger réjouissait le coeur, la mer s'étalait, d'un bleu de turquoise, les grandes hirondelles rasaient les flots avec des cris joyeux. Il sembla an docteur que son malade n'était plus le même. Il marchait d'un pas délibéré et non traînant, son corps se redressait, ses yeux, l'instant d'avant, caves et éteints, brillaient vifs. Il ne parlait pas, mais, au gonflement de ses traits, on discernait qu'une soudaine exaltation bouillonnait en lui. Davidoff, avec une âpre ironie, le contempla métamorphosé déjà par l'espérance.

Alors, songeant à Pierre Laurier disparu, à Juliette qui pleurait, le Russe eut un silencieux et sardonique sourire. Il pensa que, pour rendre la vie à cet égoïste jeune homme, c'était beaucoup que le sacrifice de deux êtres. Et mentalement, sur cette belle terrasse, sous ce ciel délicieux, il évoqua un couple amoureux, rayonnant, heureux, passant enlacé dans l'enivrant parfum des orangers en fleurs. Mais les amants rebelles s'enfuirent soudain effarouchés, et Davidoff ne vit plus que Jacques, déjà ranimé par le sang de Pierre et les larmes de Juliette, qui, près de lui, marchait triomphant.

III

Pendant qu'il nageait, de toutes ses forces, vers l'homme qui se noyait, Pierre, puissamment éclairé par la lune, à ce moment-là débarrassée de son voile de nuages, avait été aperçu par les douaniers embusqués sur la falaise. Deux détonations, un sifflement aigu à ses oreilles, un peu d'écume sautant sous le coup de fouet d'une balle, lui annoncèrent qu'il était pris pour un fraudeur. Il se dressa sur le sommet d'une vague et jeta un rapide coup d'oeil autour de lui. A dix mètres, dans un remous, une forme noire se débattait; à deux cents mètres, le canot, enlevé par l'effort de ses rameurs, se dirigeait vers le cotre qui louvoyait au large. Quelques brasses vigoureuses mirent Pierre à portée du malheureux qui se débattait aveuglé, étouffé par les flots, inconscient de ses suprêmes efforts. Il le saisit vigoureusement, lui leva la tête hors de l'eau, et, d'une voix puissante, poussa un cri qui, vibrant de lame en lame, parvint jusqu'à la barque. L'homme qui tenait la barre, à cet appel, regarda avec attention et, à la surface des ondes argentées, apercevant ce groupe qui se mouvait, il répondit par un coup de sifflet aigu. Aussitôt les rames cessèrent de frapper la mer, le bateau s'arrêta et le cotre, comme obéissant à des ordres reçus d'avance, mit le cap sur la terre.

Alourdi par son épave humaine, et rassemblant toutes ses forces, Pierre avançait péniblement. Ses habits, collés à son corps, entravaient le jeu de ses jambes, et la respiration s'embarrassait dans sa poitrine. Maintenant des paquets de mer lui passaient par-dessus la tête, il ne fendait plus, alerte et léger, les vagues, de ses bras dispos. Il lui semblait qu'une puissance irrésistible l'entraînait vers le fond, et que des liens mystérieux garrottaient ses membres appesantis. Des bourdonnements emplissaient ses oreilles, et ses yeux voilés d'ombre ne distinguaient plus nettement le ciel.

Il pensa: Je n'aurai jamais l'énergie d'aller jusqu'à la barque, et je vais mourir avec ce malheureux. Un désespoir le prit de ne pouvoir sauver cet inconnu qu'il tenait là, étroitement embrassé, comme un frère tendrement aimé. Il ne songeait pas à lui-même, il avait fait le sacrifice de sa vie, et il ressentait une âpre joie de la donner non inutilement, par un absurde et lâche suicide, mais en luttant pour arracher un homme à la mort.

Une rage de triompher lui rendit de la vigueur, il enleva d'une poussée plus puissante son inerte fardeau, et, une fois encore, il apparut sur la crête des lames. La barque n'était plus qu'à vingt mètres de lui. Un cri sourd sortit de sa bouche serrée par la contraction de tous ses muscles. Il battit l'eau de ses bras, pendant que ses jambes paralysées restaient sans mouvement. Un coup de houle le fit tourner, et le flot amer lui emplit ta gorge, étouffant un dernier appel. Il s'enfonça dans l'eau verdâtre, sous la clarté de la lune, avec cette idée très nette que, s'il lâchait son compagnon, allégé de ce poids, il serait sauvé.

Mais il repoussa l'égoïste conseil de la lâcheté humaine. Il pensa: Si je pouvais, en l'abandonnant, assurer son salut au prix de ma perte, c'est cela que je ferais. Allons, un dernier effort pour qu'il ne meure pas avec moi. Il remonta à la surface, respira largement, revit le ciel étoile et, tout à coup, se trouva délivré du fardeau qui le noyait. Il entendit des voix qui disaient en italien: «Je le tiens! Enlève-le!»

Au même moment, une masse, qui lui parut énorme, se dressa, toute noire, sur les flots et retomba pesamment sur lui. Il sentit une violente douleur au front, ses yeux éblouis aperçurent des milliers d'étoiles, il lui sembla que son corps devenait léger et impalpable, puis il perdit connaissance.

Quand il revint à lui, il était étendu sur un paquet de voiles, à l'avant d'un petit navire, qui filait vivement dans la nuit claire. Le foc serré claquait au vent, au-dessus de sa tête. La mer mugissait coupée par l'étrave, et trois hommes, au visage basané, se penchaient sur lui, attentifs à son réveil.

Il voulut faire un mouvement, se soulever, deux bras le maintinrent étendu. Un des hommes, débouchant une fiasque entourée de paille tressée, lui offrit à boire. Il avala une gorgée d'eau-de-vie très forte, qui acheva de lui rendre le sentiment exact des choses extérieures. Une brûlure au front lui rappela le choc sous lequel il s'était évanoui. Il porta la main à son visage et la retira ensanglantée. En même temps, l'air de la nuit, rendu plus vif par la marche rapide du bateau, le glaça, et il s'aperçut qu'il était trempé jusqu'aux os. Alors, d'une voix étouffée, s'adressant à ceux qui l'entouraient:

--Mes amis, dit-il, si vous vous intéressez à moi, comme tout me le prouve, d'abord donnez-moi des vêtements secs, je meurs de froid.

--Tiens! le camarade est un pays, dit un des trois marins avec un accent provençal. Alors permettez que j'aie l'avantage de le mettre à même ma garde-robe...

Il disparut par l'écoutille et remonta, au bout d'une minute, avec un pantalon, des espadrilles, une chemise de laine et un épais caban. Il posa le tout auprès de Pierre, et, avec un air de contentement:

--Agostino s'en tirera... Il commence à respirer... Ah! c'est que s'il n'a pas reçu l'avant du canot sur la tête, comme vous, il a avalé bien plus de bouillon.

Pierre, à ces paroles, se rappela l'énorme masse noire qu'il avait vue se dresser sur la crête des lames, un instant avant de perdre connaissance. Il comprit que c'était la barque, soulevée par la houle, qui était retombée, de tout son poids, sur lui. Pendant qu'il réfléchissait, ses compagnons le dévêtissaient et le rhabillaient avec prestesse. Il se trouva enfin assis sur un rond de cordages, très étourdi, mais éprouvant un grand bien-être dans la laine moelleuse qui réchauffait ses membres endoloris.

--Qui est Agostino? demanda-t-il, en se tournant vers les trois hommes qui le regardaient avec un air de satisfaction.

--Agostino, reprit le Provençal, est le camarade que vous avez ramené à la nage sous le feu des douaniers...

--Et qui êtes-vous, vous-mêmes? demanda Pierre avec une brusque autorité.

Les marins se concertèrent hésitants. L'un d'eux dit, en mauvais italien, d'une voix gutturale:

--Nous n'avons pas besoin de nous défier de lui. Que peut-il d'ailleurs contre nous?