L'Ame de Pierre

Chapter 2

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--Qu'est-ce que ça peut te faire? Je ne t'aime plus, voilà ce qui est important pour toi....

Une rougeur monta au visage du jeune homme, et ses mains tremblèrent. Il mordit sa moustache, et affectant une souriante indifférence:

--Au moins suis-je bien remplacé? On a son amour-propre...!

--Rassure-toi, interrompit Clémence avec aigreur. Je ne perdrai pas au change. Il est jeune, il est riche, il est beau.... Et, depuis longtemps, il m'occupe.... Du reste, tu le connais, c'est un de tes amis....

Et, comme le peintre, stupéfait par tant d'audace, se demandait s'il veillait ou s'il rêvait, la jeune femme poursuivit, distillant chaque parole, avec une atroce cruauté, ainsi qu'un mortel poison:

--Tu viens de le quitter.... Il dînait ce soir avec toi....

--Davidoff? s'écria Pierre.

--Imbécile! ricana Clémence. Ce Russe cynique, qui méprise les femmes, et les conduirait avec un knout? Me juges-tu si sotte? Non! Celui qui m'a plu est un charmant garçon, doux, mélancolique, un peu souffrant, mais qui croit à l'amour et qui s'y donnerait tout entier.

A ces mots, Pierre fit un bon et, saisissant la comédienne par les poignets, il la fit plier, maigre la résistance qu'elle lui opposait. Leurs deux visages se rapprochèrent, leurs regards se trouvèrent un instant confondus. Ils restèrent ainsi quelques secondes, soufflant la haine et la colère. Enfin le peintre dit d'une voix tremblante:

--C'est de Jacques de Vignes que tu viens de parler?

--C'est de lui.

--Tu sais qu'il est très gravement malade de la poitrine?

--Il me plaît ainsi.... le le soignerai.... L'amour pur m'a toujours attirée...!

--C'est pour me torturer que tu as inventé celle histoire...? Avoue-le, il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci?

--C'est ce que tu verras....

--Clémence, prends garde...!

Les yeux de la jeune femme étincelèrent de fureur, elle se dirigea vers la sonnette, mais avec tant de précipitation que ses pieds s'embarrassèrent dans les plis de sa robe. Pierre eut le temps de la retenir par le bras:

--Tu me menaces, chez moi, cria-t-elle. Eh bien, je le prendrai, ton Jacques.... Oui, je le prendrai, rien qu'à cause de toi!

Le peintre, d'un geste de dégoût, la repoussa si brusquement qu'elle alla tomber sur le divan. Il prit son chapeau et d'une voix étouffée:

--Infâme créature! J'aimerais mieux mourir, maintenant, que de m'approcher de toi! Va! continue ton ignoble existence! Peu m'importe! Je ne te reverrai jamais!

Il ouvrit la porte d'un coup de poing, comme s'il voulait user, contre les choses, une colère qu'il n'avait pas pu assouvir contre les êtres, et, d'un pas rapide, il sortit dans le jardin. Il entendit, derrière lui, la sonnerie électrique retentir sous la pression d'une main irritée, le pas du domestique glisser vivement sur le dallage du vestibule, et la voix rageuse de Clémence qui criait des ordres. Il ne s'arrêta pas pour écouter. Il était emporté par une exaspération qui lui donnait des envies de meurtre. Il s'était sauvé pour ne pas céder à la tentation de frapper Clémence. Et, à l'air libre, sous le ciel rempli d'étoiles, au milieu de la nuit qui sentait bon, rafraîchi par le vent de la mer qui passait dans les orangers en fleurs, il commençait à éprouver une grande honte. Était-ce possible que, pour cette fille, il eût, depuis un an, fait toutes les folies qui lui revenaient, misérables, à la mémoire; qu'il eût subi toutes les humiliations dont il percevait plus vivement l'amertume? Après avoir dépensé tout ce qu'il possédait pour soutenir le luxe de Clémence, il s'était endetté auprès de ses amis; Son talent, énervé par une vie de plaisir absurde, s'était refusé à la production, et il avait passé des jours entiers, dans son atelier, à rêver des tableaux qu'il ne trouvait pas le courage d'entreprendre. Heures mortelles, écoulées dans le doute et l'inquiétude à se demander si la faculté créatrice n'était pas morte en lui, et si, de sa vie, il pourrait recommencer virilement à travailler. Et tout cela, pour cette coquine qui le trompait! Vraiment il était trop bête, elle avait raison de le mépriser, et c'était une chance inespérée pour lui qu'elle eût pris le parti de le renvoyer.

Il se sentait, en cet instant, maître à nouveau de sa destinée. Il était délivré de la goule qui avait desséché son cerveau, en même temps qu'elle torturait son coeur. Il redevenait lui-même, et il allait prouver, par des oeuvres, qu'il n'était pas fini, comme on commençait à le dire.

--Oui! oui! elle verra ce que je vais faire, maintenant que je suis débarrassé d'elle. Avant un mois, elle me regrettera, sinon par amour, au moins par vanité!

Il marchait, en roulant ces pensées dans sa tête, sur la route de Vintimille, et longeait la mer. Il avait fait, sans s'en apercevoir et emporté par son agitation, beaucoup de chemin. Les lumières de Monaco s'étaient perdues dans la nuit, et il était seul, au bas d'une falaise à pic. A ses pieds, s'étendait la plage, sur les rochers de laquelle les flots se brisaient avec un bruit monotone. Quelques nuages, courant au large, cachaient, par moments, la lune, et tout devenait sombre. Pierre s'assit sur une butte de sable, au revers du chemin, et, dans le calme profond qui l'entourait, il songea.

Sa colère était tombée, et il jugeait nettement sa position. Il avait pris des résolutions excellentes pour l'avenir, mais aurai t-il l'énergie de les exécuter? Il savait à quoi s'en tenir par sa faiblesse. Dix fois déjà, il avait juré de ne pas revoir celle qui bouleversait sa vie, et, toujours, il était revenu plus lâche et, naturellement, plus maltraité, mais supportant tout pour obtenir une caresse. Étrange folie, qui, le réduisant à cet esclavage d'amour, lui laissait assez de lucidité pour juger celle qui le subjuguait, et pas assez de courage pour se soustraire à sa malsaine domination.

Il se dit: Après avoir si furieusement déclaré que je ne retournerais point chez elle, est-ce que demain je serais assez lâche pour m'y présenter? A voix haute, dans le silence nocturne, il répondit: Non! Mais, comme pour le braver, la petite tête brune de Clémence, avec ses yeux brillants et fascinateurs, lui apparut. Il la voyait sourire d'un air de défi, et il lui semblait lire sur ses lèvres les paroles qu'il lui avait tant de fois entendu prononcer: Toi! me quitter? Est-ce que tu en aurais la force! Je te renverrais que tu reviendrais, quand même, ainsi qu'un chien battu mais qui reste fidèle. Saurais-tu vivre sans moi? Ne te suis-je pas indispensable? La sensation uniquement ressentie, n'est-ce pas moi qui te l'ai donnée? Je suis entrée dans ta chair, dans ton sang, dans tes nerfs. Aucune femme ne peut me remplacer pour toi. Après moi, le monde est vide, et tu n'y rencontreras que l'ennui, le dégoût, la lassitude, et le regret. Reviens donc! Ne fais pas de fierté inutile! Je t'ai chassé ce soir, mais je t'attends demain. Ce sont querelles d'amants qui se battent et puis s'embrassent, rendus plus passionnés par leurs querelles d'un instant, plus enflammés par leur résistance, comme les tigres, qui se déchirent en se caressant, mêlant la douleur à la volupté! Peut-être, si tu accourais en ce moment, me trouverais-tu calmée, seule, l'attendant, plus amoureuse. Qui t'arrête? Une fausse honte? Qu'est-ce que l'effort à faire pour dompter un scrupule d'orgueil, comparé aux ivresses que je te garde et que tu connais bien?»

L'ensorceleuse, évoquée par son imagination enfiévrée, lui fit de son bras blanc, un geste de promesse. Il l'aperçut distinctement, dans la clarté de sa chambre. Une palpitation l'étouffa, et, poussant un soupir, il se leva pour aller la rejoindre.

Une bouffée de vent frais, en caressant son front, le tira de son rêve. Il se vit au pied de la falaise, devant la mer, loin de la ville, et l'image de la femme qui le possédait si bien s'évanouit dans la transparence du ciel. Il frémit en se sentant encore si complètement dominé par elle. S'il avait été auprès de la villa, au lieu d'être dans la campagne, en un instant, sans avoir le temps de réfléchir et de se reprendre, il eût été à ses pieds. Une rage le saisit. Elle disait donc vrai, l'apparition qui, une seconde auparavant, le défiait de briser sa chaîne? Que fallait-il donc pour qu'il ne retombât plus au pouvoir de la fatale maîtresse? L'espace serait-il suffisant pour le séparer d'elle? Et qui pouvait répondre qu'un soir de folie il ne partirait pas pour aller se jeter à ses genoux? Lucide, en pleine possession de lui-même, fort de toute sa rancune, il n'osait s'interroger, dans la crainte d'être obligé de s'avouer que rien ne pourrait le retenir.

Il eut un mouvement de désespoir et de découragement profond. Il comprenait pourtant toute l'indignité de sa vie, toute la bassesse de sa conduite, toute l'ignominie de sa complaisance. Elle le trompait, il le savait et il n'avait pas l'orgueilleuse énergie de ne plus la revoir. Et quelles douleurs, quelles tristesses, dans cette existence qui deviendrait plus misérable, à mesure qu'il se montrerait plus faible! Et quel terme aurait-elle? Une mort inutile, dans quelque accès de jalousie furieuse, un suicide absurde, dégradant, qui traînerait dans les faits-divers des journaux, affligeant les derniers amis qui lui seraient restés fidèles. Ne valait-il pas mieux en finir tout de suite, en face de cette mer paisible, sous ce ciel profond, alors qu'il était encore digne de faire couler des larmes sincères?

Il demeura à rêver dans la tranquille clarté de la lune, au milieu des herbes odorantes. Et, peu à peu, sa pensée se détourna de la mauvaise femme.

Une maison riante, calme, cachée dans la verdure, habitée par une famille étroitement unie, s'évoquait maintenant. C'était celle où vivait son ami Jacques de Vignes, entre sa mère et sa soeur. Certes, tout leur aurait souri, si la maladie ne s'était abattue menaçante, active, sur ce grand et beau garçon, qui s'attachait si ardemment à la vie. Que leur manquait-il pour être heureux? La santé, pour le fils et le frère passionnément aimé, la santé seulement. Mais, ironie de la destinée, chaque jour Jacques se penchait plus triste, plus faible, comme pour se rapprocher de la terre dans laquelle il devait prochainement disparaître. Et il s'en désespérait, tandis que lui, si facilement, aurait donné sa vie, en ce moment où, abreuvé de dégoûts, il la comptait pour si peu de chose. S'il avait pu faire un pacte avec son ami et lui céder sa surabondance de force, n'était-ce pas le salut pour le dolent et débile jeune homme qu'il aimait si tendrement?

A cette minute précise, le récit du docteur Davidoff lui revint à la mémoire, et un amer sourire crispa ses lèvres. Si cette mystérieuse résurrection était possible, si le sortilège pouvait réellement agir, et s'il lui était accordé de faire passer son âme, à lui, misérable, torturé, dans le corps languissant de l'être cher, en qui défaillait si complètement l'énergie de vivre? Ne serait-ce pas un miracle béni?

Une mélancolie soudaine courba son front vers la terre. Il pensa: Elle m'a dit qu'elle l'aimait. Si je devenais lui, je serais donc aimé d'elle? Je jouirais délicieusement de sa beauté et de sa grâce. Pour moi tous ses sourires et tous ses baisers. Il frissonna. Depuis si longtemps, la tendresse était absente des caresses de celle qu'il adorait encore, il le sentait bien maintenant, sans illusion, sans subterfuge, et qu'il ne pouvait se décider à quitter!

Dans la nuit, solitaire au milieu des rochers, en face de l'immensité du ciel et de la mer, il tendit les ressorts de sa volonté, pour une invocation suprême. Il fit appel à toutes les puissances invisibles. Si elles existent, dit-il mentalement, si, comme on l'affirme, autour de nous, dans l'air, et impalpables comme lui, glissent des êtres mystérieux, qu'ils se révèlent à moi par des signes que je puisse comprendre et je suis prêt à leur obéir. Je me donne à eux par le sacrifice de moi-même. Créature de chair, je rentre dans l'immatérialité et je m'abolis, avec délices, pour n'être plus moi et par conséquent ne plus souffrir, gémir et pleurer. Qu'ils me parlent, par la voix de la brise, par le murmure des flots, par le bruissement des plantes, et, pour aller jusqu'à eux, je franchis les portes de la mort.

A peine avait-il terminé cette incantation qu'il frémit, épouvanté de sa solitude. Il regarda peureusement autour de lui. La falaise était déserte, la mer vide et le ciel sans bornes. Soudain, entre deux nuages, la lune se montra et, dans l'espace illuminé, il sembla à Pierre que de blancs spectres passaient. Il abaissa ses regards vers la nappe d'eau qui s'étendait devant lui, et des feux follets lui apparurent entre les rochers. Ils allaient, venaient, sautaient, légers, brillants, s'évanouissaient pour reparaître, comme des âmes de naufragés rôdant, sans cesse, autour des brisants sur lesquels les corps, qu'elles habitaient, avaient péri.

Fasciné, Pierre ne pouvait détourner ses regards des fantômes nuageux, des lueurs vagabondes, et une sorte de torpeur s'emparait de lui. Des murmures emplirent ses oreilles, et, confus d'abord, ils se précisèrent chantant: Viens avec nous, là où n'existe plus la souffrance. Meurs, pour revivre incarné dans une créature de ton choix. Viens avec nous!

Pierre fit un effort pour se dérober à cette hallucination, il n'y réussit pas. Il se sentait anéanti, incapable d'un mouvement, ainsi qu'en état de catalepsie. Ses yeux se perdaient dans l'immensité de la mer et du ciel, et, à ses oreilles vibraient les paroles surnaturelles. Il pensa: L'initiation que je demandais m'est accordée. Les esprits se sont manifestés. Je crois à eux, je leur obéirai, mais qu'ils renoncent à m'obséder.

Comme s'il avait prononcé une formule magique, la vision s'effaça, les chants cessèrent. Il se leva, marcha sur la plage déserte, et il put croire qu'il avait rêvé. Mais il ne le crut pas. Avec une passion singulière, il s'attachait au mystère dont la révélation venait de lui être faite. Il voulait qu'il fût vrai, il y voyait la fin délicieuse de tous ses maux.

Au haut de l'escarpement qu'il gravissait, il s'arrêta, prit son portefeuille et, sur une carte, écrivit ces mots:

«Mon cher Jacques, je suis inutile aux autres, nuisible à moi-même. Je veux changer cela. Je vais renouveler l'expérience que nous a racontée Davidoff. Tu es ce que j'aime le plus au monde. Je te fais cadeau de mon âme. Vis heureux par moi et pour moi.»

Il signa et, ôtant son chapeau, il passa le carré de papier entre le feutre et le galon de soie. Il enleva tranquillement son paletot, le déposa au bord de la route avec son chapeau, puis, à petits pas, il redescendit à la mer. La côte, en cet endroit, s'infléchissait et formait une baie, au fond de laquelle les flots mouraient avec un faible murmure. Un sentier, courant sur le flanc de la falaise, conduisait à un petit village de pêcheurs. L'attention de Pierre fut attirée bientôt par un cotre qui s'avançait lentement, poussé par un reste de vent qui gonflait sa voile très basse. Son pont, encombré de ballots et de tonneaux, paraissait désert, mais, quand il approcha de la rive, des matelots se montrèrent à l'avant. En même temps, des hommes sortirent de derrière un rocher, et entrèrent dans l'eau, se dirigeant vers un canot qui s'était détaché de la barque.

Le peintre, intéressé, malgré l'abattement de son esprit, devina les fraudeurs dont le douanier lui avait signalé la venue probable. Instinctivement il chercha celui-ci dans les broussailles qui l'abritaient. Il avait, sans doute, quitté son poste, car rien ne bougeait sur la falaise. Les gens des rochers s'étaient abouchés avec ceux du bateau, et un va-et-vient commençait à s'organiser, des marchandises avaient déjà été apportées à terre, lorsqu'un sifflement, parti de la hauteur, troubla l'opération. Les hommes coururent sur le sable, les matelots s'apprêtèrent à regagner le large. Au même moment, un coup de feu éclata, dans le silence, et une flamme rouge illumina les rochers. C'était le gabelou qui se manifestait. Sur un autre point, très rapproché, une détonation retentit et des ombres coururent sur le flanc de la falaise.

Les hommes grimpaient le sentier avec leurs ballots, les fraudeurs poussaient leur barque en eau profonde. Pendant la manoeuvre, un matelot tomba à la mer. Des appels se firent entendre. C'étaient les douaniers qui se rassemblaient. La barque gagnait le large et le nageur, qu'elle laissait derrière elle, criait de toute sa force. Ses mouvements devenaient désordonnés et sa voix faiblissait. Pierre se sentit remué par les accents déchirants de cette créature vivante. L'instant d'avant il ne songeait qu'à mourir, maintenant il voulait sauver. Il s'élança vers la grève, sautant de rocher en rocher, essuya, en passant, plusieurs coups de feu, arriva jusqu'au rivage et, se précipitant dans la mer, il nagea vigoureusement vers l'homme qui se noyait.

A quelques centaines de mètres la barque s'était arrêtée. Les fraudeurs avaient disparu dans les broussailles de la colline, et, sur la mer polie comme un miroir, la lune versait sa froide et sereine lumière.

II

Au bord de la mer, sur la délicieuse route qui conduit de Monaco à Nice, un peu plus loin que Eze, avant d'arriver à Villefranche, dans une petite baie formée par une brusque coupure de la falaise, s'élève une villa rose et blanche, qui baigne dans l'eau azurée sa terrasse fleurie d'orangers et de mimosas. Des sapins au tronc rouge, aux larges ramures, des genévriers d'un bleu sombre, de noirs thuyas, croissent sur la pente, entre les quartiers de rochers, au milieu des bruyères, encadrant d'un bois sauvage ce vallon tranquille, isolé et silencieux. Un petit port, garanti naturellement par une jetée de récifs, sur lesquels le flot se brise avec des tourbillons d'écume, contient deux barques de promenade, immobiles dans les eaux calmes et transparentes, auxquelles les herbes du fond donnent, par place, une couleur d'un vert d'émeraude. La terre rouge absorbe le soleil et chauffe l'atmosphère de ce coin abrité, où règne, tout le jour, une température de serre. Le soir, l'air y est vif et chargé des senteurs exquises exhalées par les arbres aux feuillages impérissables, par les plantes aux fleurs sans cesse renaissantes. De petits bateaux de pêche, venant de Beaulieu et allant à Monaco, croisent lentement au large et animent l'horizon de leur marche paresseuse. Le chemin de fer, qui passe à mi-côte derrière la villa, trouble seul de ses roulements le silence riant de ce paisible lieu. C'est là que, depuis deux mois, Mme de Vignes est venue se fixer avec son fils et sa fille, loin des agitations du monde parisien, dans le doux et salubre repos de ce pays enchanté.

Restée veuve à trente ans, après une existence remplie d'orages par un mari viveur, Mme de Vignes s'était consacrée avec une haute raison et une profonde tendresse à l'éducation de ses enfants. Jacques, grand et beau garçon blond, esprit passionné, caractère ardent, en dépit des prudents conseils quotidiennement reçus, avait promptement prouvé qu'il tenait de son père. Sa soeur Juliette, plus jeune de quatre ans, avait, par un contraste heureux, pris à sa mère toute sa grave sagesse. De sorte que si l'un pouvait préparer à la veuve de sérieux soucis, l'autre paraissait destinée à l'en consoler. Entre ces deux natures si diverses, Mme de Vignes, jusqu'à quarante ans, vécut dans une relative quiétude. Jacques, très intelligent et assez laborieux, avait terminé brillamment ses études. Sa santé, délicate pendant son enfance, s'était consolidée, et, lorsqu'il avait atteint sa majorité, c'était, avec sa haute taille, ses longues moustaches pâles et ses yeux bleus, un des plus séduisants jeunes hommes qu'on pût voir. Il n'avait pas tardé à en abuser.

Mis en possession de la fortune de son père, il s'était émancipé et, installé dans une élégante garçonnière, avait commencé à mener la vie joyeuse. Il revenait cependant, de temps en temps demander à dîner à sa mère. Souvent il était accompagné d'un de ses compagnons d'enfance, le peintre Pierre Laurier. Ces soirs-là, c'était fête au logis, et Juliette prodiguait ses plus tendres attentions à son frère, ses plus doux sourires à l'ami, qu'à tort ou à raison elle s'imaginait avoir une influence sur ces retours de l'enfant prodigue. La soirée s'écoulait joyeuse, grâce à l'originale tournure d'esprit du peintre. Et pendant ces heures trop rapidement écoulées, la petite fille, car Mlle de Vignes n'avait alors que quatorze ans, restait comme en extase devant les deux jeunes gens.

Pierre Laurier, avec sa figure intelligente et mobile, ses yeux perçants, sa bouche sarcastique et son front tourmenté, l'avait longtemps effrayée. Mais elle avait acquis la conviction que la bizarrerie de son humeur n'était que la conséquence de ses préoccupations artistiques, et que son accent railleur lui servait à masquer la confiante bonté de son coeur. Au milieu de ses fantaisistes discours, elle démêlait fort bien l'amour de son art, qui le tenait invinciblement, et, dans ses sorties fougueuses, elle voyait percer la passion du vrai et du beau. Elle avait, avec une pénétration singulière, deviné que le peintre faisait tous ses efforts pour modérer Jacques dans sa vie dissipée, et que l'influence qu'il exerçait ne pouvait être que favorable. Elle l'en avait aimé davantage. Du reste, il était fraternel avec cette enfant, adoucissant, pour elle, l'âpreté de son scepticisme et se refaisant innocent et joueur pour se mettre à sa portée.

En cela, il manquait de clairvoyance, car Juliette, avec une précoce raison, était parfaitement en état de le comprendre. Mais Pierre s'obstinait à ne voir en elle qu'une gamine, et c'était toujours avec étonnement qu'il l'entendait, quand elle se laissait entraîner à parler, en quelques phrases timides, formuler des jugements d'une surprenante justesse. Il ne lui en attribuait pas l'honneur, il se disait: Cette petite est étonnante, elle retient ce qu'elle entend dire et le place avec à-propos. Dans toute femme il y a du singe pour imiter, et du perroquet pour répéter!

Cependant, si Juliette avait, en matière d'art, de précieuses facultés d'assimilation, elle était bien personnelle dans la tendre effusion des remerciements qu'elle adressait à Laurier, pour la protection dont il couvrait son frère. Là, elle n'imitait pas, elle ne répétait pas. C'était le coeur même de l'enfant qui parlait, et le peintre, si absorbé qu'il fût par des préoccupations auxquelles Mlle de Vignes était singulièrement étrangère, n'avait pu ne pas être frappé par cette émotion et cette reconnaissance.

Un tout petit incident, dont lui seul saisit la véritable signification, venait pourtant de se produire, et lui avait ouvert complètement les yeux. A cette enfant, qu'il connaissait depuis qu'elle était au monde, il avait l'habitude, à la Sainte-Juliette, d'apporter un cadeau de fête. Tant qu'elle avait été petite fille, c'étaient des poupées extraordinairement habillées de robes magnifiques, faites au goût du peintre et taillées d'après ses indications, comme si elles devaient poser pour un de ses tableaux. Chaque fois qu'il arrivait, pour le dîner de famille, portant dans ses bras sa poupée annuelle, c'étaient des exclamations de surprise et des cris de joie. Laurier prenait l'enfant par les épaules, lui appliquait, sur chaque joue, un baiser sonore, et lui disait de sa voix mordante:

--Elle est belle, celle-là, hein?... C'est une Vénitienne... Époque du Titien!...