Chapter 13
Un silence de mort accueillit ces étranges paroles. Tous les assistants demeurèrent glacés. On eût dit que le spectre de celui que tous avaient connu, estimé et aimé, allait apparaître. Les hommes se regardèrent entre eux, gênés par cette exaltation subite, qui faisait tourner au noir cette fête commencée si joyeusement. Les femmes se mirent à rire, inconscientes de ce qui se passait. Clémence, furieuse, mordant ses lèvres blêmissantes, donna un coup sec de son couteau sur la table, et son verre de fin cristal, décapité, tomba sur la nappe avec un bruit argentin.
--Un verre cassé! s'écria Laure d'Évreux, ça porte malheur!
--Tout cela est vraiment absurde, Jacques! s'écria Clémence d'une voix tremblante de colère. Nos amis sont-ils venus ici pour entendre de pareilles extravagances?...
--Il est gris, ce bon Jacques! s'écria Sophie Viroflay.... Il n'est encore que midi et demi.... C'est un peu tôt!...
--Non, je ne suis pas gris, s'écria le jeune homme, dont le visage prit une expression terrible. Jamais je n'ai été plus maître de ma raison.... Je vous ai dit que Laurier était devenu fou.... Est-ce que quelqu'un de vous en doute? Parmi vous tous, qui lui avez vu vivre ses derniers mois d'existence, qui avez assisté à ses tortures, à son agonie morale, en est-il un qui veuille me démentir? Ah! vous restez muets.... Clémence elle-même ne dit rien.... C'est qu'elle sait bien que Laurier était fou, et pourquoi il était fou!
Le visage de la comédienne, à cette apostrophe, se marbra de tons jaunes, comme si le fiel remplaçait le sang dans ses veines. Son joli cou se gonfla de fureur, et, d'une voix sifflante, elle s'écria:
--Tu nous le fais regretter! Que n'est-il à ta place, et que n'es-tu à la sienne!
--Patience! J'irai bientôt, dit Jacques, avec un effrayant sourire, car la vie infernale qui l'a conduit au suicide, je la mène à mon tour. Je puis juger de ses souffrances puisque je les endure.... Et je comprends qu'il ne les ait pas supportées plus longtemps! Nous parlions, tout à l'heure, du docteur Davidoff et nous rappelions les histoires fantastiques qu'il nous conta, une belle nuit.... Patrizzi, vous rappelez-vous que Laurier, après les avoir écoutées silencieusement, s'écria tout à coup: «Jacques, si jamais j'ai assez de la vie, je te léguerai mon âme....» Oui, vous ne l'avez pas oublié.... Eh bien! avant que cette même nuit se fût écoulée, il était mort, et moi, qui n'avais plus qu'un souffle d'existence, je revenais à la vie.... Quelques jours plus tard, mon prince, me rencontrant au bal masqué, à Nice, vous m'avez dit en plaisantant: «Il paraît que vous avez maintenant une âme toute neuve... celle de votre ami Laurier?...» Vous ne croyiez pas dire si vrai.... Elle était en moi, cette âme.... Je la sentais puissante et enflammée, avec toutes ses passions, ces mêmes passions qui avaient conduit Pierre à sa perte.... La folie du plaisir à outrance, la soif d'un amour éperdu, l'ivresse du jeu sans limite, me brûlaient de leurs fièvres.... Une femme passa sur ma route.... Elle m'attira invinciblement, fatalement. Elle ne pouvait pas ne pas m'attirer, car j'avais en moi l'âme de Pierre, pleine encore de désirs pour celle qui était près de moi, provocante et corruptrice.... Oh! j'ai eu une lueur de raison.... En cet instant, j'ai entrevu ma destinée, j'ai voulu résister; mais la sorcière d'amour me tenait là, et je n'étais plus moi-même.... Tout mon être soulevé m'emportait vers elle, je lui obéissais, comme un chien à son maître.... Elle levait le doigt et j'accourais, après m'être juré de ne plus revenir.... Ainsi, de degrés en degrés, j'ai suivi la pente qui avait conduit Pierre Laurier à l'abîme.... Comme lui, j'ai joué parce qu'il me fallait de l'argent, beaucoup d'argent!... Comme lui, j'ai oublié tout ce qui n'était pas la femme perverse et pourtant adorée.... Il avait sacrifié son talent, sa gloire... moi, j'ai trahi mes affections les plus chères, dépouillé ma mère et abandonné ma soeur.... Il avait été lâche, je l'ai été! Il avait supporté les infidélités de sa maîtresse, et serré la main de ses rivaux.... En ce moment, autour de la table, vous tous qui m'écoutez, vous avez été ou vous êtes les amants de la femme qui est à moi.... Oui, vous, Nuño, qui avez été trompé et qui avez pris votre revanche en trompant vos successeurs; vous, Burat, qui avez plaidé les procès difficiles contre les fournisseurs récalcitrants; vous, Trésorier, qui avez fait fructifier, par des placements avantageux, les sommes que Berneville et Patrizzi donnaient.... Et toi, Duverney, loustic qui déridais la belle aux heures noires; vous enfin, Faucigny, le dernier favorisé. Eh bien! mes amis, croyez-vous que je sois dans mon bon sens et que j'aie de la clairvoyance?
Il s'était levé tout droit. Une mousse légère frangeait ses lèvres, ses mains tremblaient, et il s'efforçait de rire. Il balança sa coupe pleine de vin de Champagne et dit:--Je suis votre hôte... Je bois à vous, amants de ma maîtresse!... Et je bois à celui qui manque, à l'absent... à Pierre Laurier!
Il leva son verre à la hauteur de sa bouche, mais il ne but pas. Son regard, tourné du côté de la terrasse, était devenu fixe et épouvanté. Il poussa un cri rauque et recula d'un pas. Il avait aperçu celui qu'il évoquait, Pierre Laurier montant avec Davidoff les marches du perron. Pendant qu'il s'avançait, il le dévorait des yeux, plein de stupeur, haletant, la sueur au front.
Quand les deux hommes s'arrêtèrent sur le seuil, il fit un geste fou, ainsi que pour écarter une vision terrifiante; il porta la main à son cou, comme s'il étouffait, puis d'une voix creuse:
--Pierre, dit-il, que viens-tu chercher ici? Tu sais bien qu'il n'y a pas place pour nous deux, sur la terre!... Si tu vis, je dois mourir!
--Jacques! cria Laurier, en s'approchant les mains tendues.
Celui-ci tenta de le repousser, mais il pâlit, et, avec un râle effrayant, il tomba dans les bras de son ami.
--Il est mort! balbutia Berneville. Il faut appeler.
--Ne bougez pas, dit Davidoff.... Il est vivant, et nous n'avons besoin de personne.
Il prit un peu d'eau, dans un verre, et mouilla les tempes du malheureux qui poussa un long soupir.
De tous ses amis, levés en tumulte, et groupés autour d'elle, Clémence la première retrouva son sang-froid:
--Que prétendez-vous faire? demanda-t-elle à Davidoff.
--Emmener M. de Vignes, dit le Russe.
Pierre avança d'un pas, et se plaçant en face de Clémence:
--Est-ce que vous songez à vous y opposer? demanda-t-il froidement.
La belle fille essaya de payer d'audace, elle leva les yeux sur celui qui l'interrogeait. Elle le vit calme, la bouche dédaigneuse et le regard attristé. Il était redevenu le Pierre Laurier des premiers temps de leurs amours, avec son front fier et inspiré, sa mâle tournure, et une mélancolique douceur dans la voix, qui remua Clémence jusqu'au fond de son être. Elle aurait voulu être insolente, mais une humilité soudaine lui amollissait le coeur. Elle adressa au jeune homme un sourire craintif, et s'approchant de lui:
--Partir ainsi, est-ce prudent? dit-elle. Suivez-moi, je vais vous conduire où vous pourrez le soigner en toute tranquillité.
--C'est inutile! répondit Pierre. Ni lui, ni nous, ne resterons ici un seul instant de plus.
--Pourquoi? dit Clémence, sommes-nous donc ennemis?
D'un geste, Laurier montra Jacques, haletant péniblement dans les bras de Davidoff, et sans colère, mais avec une invincible fermeté:
--Je vous ai pardonné le mal que vous m'avez fait à moi. Je ne vous pardonnerai jamais le mal que vous lui avez fait à lui. Adieu.
Davidoff et Pierre enlevèrent Jacques toujours évanoui, et, comme un enfant, l'emportèrent à travers le jardin, jusqu'à la voiture qui les attendait.
A peine furent-ils hors de vue que la contrainte, qui pesait sur l'assistance, se dissipa:
--Ah! mes enfants, s'écria Burat, en voilà une fin de déjeuner!
--Ils ont bien fait de l'emmener, dit Fontenoy, il devenait assommant!... J'ai horreur des gens qui font des scènes à table!
--C'est égal, tu sais, Clémence, fit Duverney, les hommes qui se tuent par amour pour toi, se portent assez bien!
Clémence silencieuse, la tête inclinée, songeait. Elle rompit brusquement le silence et regardant ses convives avec des yeux diaboliques:
--Eh bien! vous direz ce que vous voudrez de Pierre Laurier, s'écria-t-elle, mais de vous tous, il n'y en a pas un seul qui vaille ce garçon-là!... Maintenant, il est près de deux heures. Allons aux courses voir le cheval de Sélim arriver bon dernier!
Depuis trois mois, Pierre et Juliette étaient mariés. La jeune femme avait retrouvé l'éclat de sa santé. Son mari, accablé de commandes, travaillait tant que le jour durait et passait toutes ses soirées avec sa belle-mère et son beau-frère. Lentement, mais sûrement, Jacques s'inclinait vers la tombe. Guéri de sa dangereuse folie, il était redevenu doux et tendre. Il paraissait avoir à coeur de faire oublier, à ceux qui l'entouraient, les tourments qu'il leur avait causés; et, pas une fois depuis que ses amis l'avaient ramené chez sa mère, on ne l'avait entendu se plaindre. On eût dit qu'il acceptait la souffrance et la mort, comme une expiation de ses fautes.
Maigre, les yeux creux, les cheveux presque blancs, il ne restait plus trace, en lui, du beau garçon qui avait tourné tant de têtes. Ce jeune homme avait l'aspect d'un vieillard. Il ne se levait presque plus maintenant de son fauteuil. Les jambes couvertes d'un plaid, ses mains longues et diaphanes allongées auprès de lui, il restait à rêver devant la fenêtre, regardant, d'un air indifférent, les passants qui se hâtaient dans la rue. Il ne voulait même plus sortir en voiture, accompagné par sa mère, pour aller respirer au Bois. Avec un sourire il répondait:
--Il faut avoir un peu de coquetterie, et ne point se montrer si faible et si misérable à ceux qui vous ont connu jeune et vigoureux. Sors, chère mère, va sans moi; tu me raconteras ce que tu auras vu, j'aurai ainsi le plaisir sans la fatigue.
Sa mélancolique figure ne s'éclairait d'un rayon de joie que quand arrivait sa soeur. Il ne pouvait se passer d'elle et s'excusait de la prendre si égoïstement à son mari:
--Qu'il me pardonne: il me reste bien peu de temps à te voir, et lui, il a toute sa vie.
Un jour il lui dit:
--Te rappelles-tu, Juliette, la terrasse de Beaulieu et la conversation que nous y avons eue?
La jeune femme frissonna, à l'horreur de ce souvenir. Elle voulut interrompre son frère, l'empêcher d'évoquer ces tristes jours. Mais il insista avec une force inusitée:
--Oh! c'est un remords si cuisant pour moi, qu'il faut, vois-tu, que je m'en délivre. La nuit, pendant mes insomnies, j'y pense toujours.... C'est un poison que j'ai dans le coeur et qui me dévore.... J'ai été bien coupable envers toi, si innocente et si douce. Oh! tant que tu ne m'auras pas pardonné, je ne serai pas tranquille!
--Mais qu'as-tu fait, pauvre frère, dont il faille t'accuser?... Nous partagions les mêmes regrets et nous pleurions ensemble.
--Non! nos regrets n'étaient point partagés, dit Jacques à voix basse, car ma douleur à moi était hypocrite.... Je croyais vivre de la vie de Pierre, et je ne regrettais pas sa mort.... Oh! c'est affreux, ce que je te révèle là, mais la vérité doit être dite. J'avais la certitude que tu mourrais de ta douleur, et je n'éprouvais qu'un sourd mécontentement de cette douleur, qui semblait un blâme de ma joie. Oui, j'ai été un pareil monstre, j'ai accepté la pensée que Pierre était mort et que tu mourrais aussi.... Mais qu'était-ce que toutes ces pertes, que tous ces deuils, au prix de mon existence assurée? J'ai osé m'avouer cela à moi-même.... L'homme est vraiment une brute bien misérable et bien lâche!
Ses joues s'étaient colorées d'une flamme ardente. Il reprit d'une voix haletante:
--Ainsi, entre ta vie et la mienne, je n'hésitais pas, je sacrifiais la tienne. Et, au lieu de pleurer l'ami disparu, je me réjouissais de rester à sa place.... J'ai eu là, vois-tu, petite soeur, une période de démence.... Davidoff tenta, pour me guérir, une redoutable experience. Il voulut prouver le pouvoir du moral sur le physique, de l'esprit sur la bête. Il chercha à savoir si la confiance pouvait produire des résultats matériels. Sa démonstration, hélas! s'appliquait à une créature faible, à une imagination impressionnable.... Elle n'eut que trop d'effet! Comme les faiseurs de miracles, qui fanatisaient autrefois les foules, il me dit: «Tu es guéri, tu as en toi une existence nouvelle, vis donc.» Et j'avais tant besoin de croire que je crus. Mais, au prix de quelles aberrations mentales, de quelles déformations du mon caractère! J'étais doux et bon, je devins égoïste et féroce.... Et, pour oublier, pour imposer silence à la protestation de ma pensée, je me jetai dans la débauche, je me livrai au vice.... Je devins si différent de moi-même qu'il me sembla être dédoublé. Il y avait, en moi, un être physique, qui agissait emporté par un tourbillon de furieuse folie, et un être intellectuel, qui protestait, en gémissant, contre tous ces excès. J'ai, pendant près d'une année, vécu comme un criminel qui se serait rendu compte de ses crimes, et qui, à mesure qu'il les aurait commis, s'en serait accusé et condamné. Voilà quelle a été ma vie.... C'est pour prolonger mon séjour dans cet enfer que j'ai trouvé bon que Laurier fut descendu dans l'éternité et naturel que tu allasses l'y rejoindre.... Mais un Dieu juste est intervenu, c'est Pierre et toi qui vivez, et c'est moi qui vais disparaître.
--Jacques! interrompit la jeune femme, en se courbant sur la main de son frère, qu'elle mouilla de ses larmes.
Le mourant reprit sa respiration avec effort, et, plein d'une gravité suprême:
--Dis-moi que tu me pardonnes mes fautes, et que, quand je ne serai plus au milieu de vous, tu conserveras pour ma mémoire un peu de pitié et de tendresse.
--Oh! oui, je te pardonne, puisque tu exiges que je prononce ces inutiles paroles; et je n'y ai pas de mérite, car je t'aime.
Jacques eut un doux sourire:
--Les femmes, décidément, dit-il, sont meilleures que nous.
--Mais, mon Jacques, tu vivras.
Il hocha la tête, et, avec un dernier retour sur sa jeunesse flétrie et sa santé perdue:
--A quoi bon?
Puis il changea d'expression et, avec une gaieté attendrie:
--D'ailleurs, ce n'est plus possible, car, maintenant, c'est toi qui possèdes l'âme de Pierre.
Six semaines plus tard, comme l'automne finissait, emportant les dernières feuilles des arbres, la famille tout entière partit pour le Midi. Ils revirent, avec une souriante tristesse, la villa de Beaulieu, le bois de pins, de thuyas et de térébinthes, la baie aux rouges récifs, où le flot se brisait en murmurant. Jacques parut se ranimer, un instant, au soleil, puis il retomba plus faible et plus morne, et un soir, sans secousse, entouré de tous ceux qui l'aimaient, il rendit doucement le dernier soupir.
Il dort sur la colline, abrité par les orangers, bercé par la brise odorante, et, sur la pierre de sa tombe, on lit ces mots:
JACQUES DE VIGNES
_Dieu a reçu sa pauvre âme souffrante._