Chapter 12
Le front de Pierre s'éclaira. Au même moment, on apportait le dîner. Les deux amis s'assirent devant la table, et, pendant une heure, ils causèrent à coeur ouvert. Pierre racontant son séjour à Torrevecchio et le docteur expliquant au peintre tout ce qui s'était passé pendant son absence, ils purent, de la sorte, acquérir la certitude, Davidoff, que Laurier était, ainsi qu'il l'avait affirmé, radicalement guéri de sa dangereuse passion, et Laurier, que Davidoff, en le rappelant à la hâte, avait agi avec autant de décision que de sagesse. Vers neuf heures ils descendirent et se rendirent chez Mme de Vignes. Sur le boulevard, dans la douceur d'une belle nuit d'été, Pierre sentit son coeur se gonfler d'espérance et de joie, il leva son regard vers le ciel, et se repentit d'avoir si follement douté du bonheur.
Mme de Vignes, depuis quatre jours, prévenue par Davidoff, avait vu l'avenir, qui lui paraissait si sombre, s'éclairer d'une faible lueur. La certitude que Pierre Laurier vivait, l'assurance avec laquelle Davidoff affirmait que le peintre aimait Juliette et ne pouvait aimer qu'elle, avait donné à la mère un peu de soulagement. Dans le malheur qui l'accablait, ayant tout à redouter de son fils et tout à craindre pour sa fille, la possibilité de rendre à Juliette le calme et la santé lui offrait une satisfaction bien douce. Qu'étaient les soucis d'argent, comparés aux inquiétudes que lui causait l'abattement, de plus en plus profond, de la jeune fille? Davidoff avait été accueilli comme un sauveur. Graduant savamment ses confidences, il avait jeté, dans la pensée de Mme de Vignes, un tout petit grain d'espérance, qui avait levé comme en terre féconde. Peu à peu, la semence avait poussé des racines qui s'étaient étendues vivaces. Et maintenant la fleur prête à s'épanouir n'attendait plus qu'un dernier rayon de soleil. Depuis le commencement de la semaine, Juliette, sans preuves, sans autre raison plausible que son ardent désir de voir le miracle se réaliser, s'était prise à croire que Pierre était vivant.
Les «on dit» de Davidoff avaient été avidement accueillis par ce jeune coeur. Pourquoi Pierre, sauvé par des marins et emmené à bord d'un petit bâtiment de commerce, n'aurait-il pas été rencontré par ces voyageurs qui déclaraient l'avoir vu? Pourquoi, honteux de son suicide annoncé et non exécuté, Pierre ne serait-il pas resté à l'écart, près de moitié d'une année? Pourquoi n'aurait-il pas laissé la famille de Vignes ignorer qu'il vivait? Tout cela était admissible. Et la jeune fille avait un tel besoin de l'admettre qu'elle eût tenu pour vraies de bien plus étranges histoires.
Chaque jour, Davidoff, poursuivant sa cure morale, rendait compte à Juliette des découvertes que produisait l'enquête qu'il était censé faire. Et, chaque jour, il assistait à l'éveil de cette âme engourdie et glacée. C'était un spectacle charmant que celui de cette floraison timide. Juliette espérait, mais elle avait peur d'espérer, et, par instants, elle se retenait sur la pente où son imagination l'emportait. Si, après cette période heureuse, il allait falloir retomber dans la désolation? Si tout ce qu'on disait n'était point vrai? Si Pierre n'avait pas survécu?
Une horrible agitation était en elle. Il lui semblait impossible que la mort eût pris, en une seconde, ce garçon si alerte et si robuste. Elle se rappelait ce que son frère lui avait dit à Beaulieu: On n'a pas retrouvé son corps.... Elle n'avait pas, alors, accepté le doute comme une espérance. Mais, maintenant, n'était-il pas évident que si la mer ne l'avait pas rejeté au rivage, c'est qu'il avait échappé à ses vagues méchantes, qu'il était sorti de ses glauques profondeurs et qu'il existait? Quel trajet; dans ce cerveau de femme, avait fait cette pensée! Elle y était entrée si avant que, pour l'en arracher, il aurait fallu à présent des preuves matérielles. Il aurait fallu montrer Pierre mort pour faire croire, à celle qui l'aimait, qu'il pouvait n'être plus vivant.
Le matin même, Davidoff s'était hasardé à dire:
--J'ai vu, hier soir, des gens qui ont rencontré notre ami en Italie et qui lui ont parlé. On peut s'attendre, un de ces soirs, à le voir arriver.
Elle n'avait point répondu, elle avait regardé le docteur, avec une fixité singulière, et, au bout d'un instant:
--Pourquoi ne me dites-vous pas tout?... Vous avez peur de ma joie?... Vous avez tort. Je suis maintenant sûre qu'il vit. Je l'ai vu, cette nuit, en rêve. Il était dans une église, une pauvre église de village, et travaillait à un tableau de sainteté.... Son visage était triste... triste, et, par moments, des larmes coulaient sur ses joues. J'ai eu la conviction qu'il pensait à moi.... J'ai voulu lui crier: Pierre, assez de chagrins, assez d'éloignement; revenez, nous vous attendons, et nous serions si heureux de vous accueillir.... Mais une sorte de brouillard s'est élevé entre lui et moi, et je ne le distinguais plus que très effacé, pareil à une silhouette vague, et nettement j'entendais le bruit des flots, comme lorsqu'à Beaulieu, par une mer houleuse, le ressac battait les récifs de la baie.... Puis, cette vapeur s'est dissipée, ainsi qu'un voile qu'on arrache, et je l'ai revu. Il venait vers moi, le visage souriant; il a fait un geste de la main, comme pour dire: Ayez patience, me voilà... et je me suis réveillée, angoissée et brisée.... Mais j'ai confiance.... Il est tout près de nous.... A Paris, peut-être?...
Davidoff, très intrigué, demanda alors à la jeune fille:
--Pouvez-vous me décrire l'église dont vous me parlez?
--Oui, dit Mme de Vignes. Elle était située sur la place d'un village. Le portail était en grès rouge, surmonté d'un auvent en briques.... L'intérieur, blanchi à la chaux et très pauvre.... Quelques bancs de bois, une chaire sans un ornement, un autel d'une grande simplicité....
--Et le tableau auquel travaillait Pierre, l'avez-vous regardé, vous le rappelez-vous?...
--Oui. Il y avait un tombeau ouvert.... Et le mort se dressait vivant.... J'y ai vu un présage.
Davidoff hocha la tête, très saisi par cette extraordinaire révélation. Évidemment, c'était lui qui, par la pensée, avait fait voir à Mme de Vignes l'église de Torrevecchio, et la Résurrection.... Mais le bruit des flots, frappant l'oreille de la jeune fille, à l'heure même où Pierre était en mer?... Comment l'expliquer?
Il resta silencieux, et, quoi que Juliette fit, il ne donna pas d'éclaircissements nouveaux. Mais son attitude, ses paroles, sa physionomie, tout annonçait un événement prochain. Le docteur laissa la jeune fille dans une agitation, qui lui parut favorable, et partit. Le soir, vers neuf heures, arrivé à la porte de Mme de Vignes, en compagnie de celui qui était si ardemment désiré, il eut un violent battement de coeur. Il serra fortement le bras de son ami, et lui montrant la dernière fenêtre de l'entresol:
--Restez dans la rue, dit-il, les yeux fixés sur cette croisée. Lorsque vous m'y verrez paraître, montez. Mais, à ce moment seulement.... Je vais, moi, préparer votre réception.... Je suis plus troublé que je ne puis vous le dire....
Il entra dans la maison, et laissa le peintre sur le trottoir. Seul, Laurier fui saisi d'une émotion semblable à celle qu'il avait éprouvée sur le promontoire de Torrevecchio, en face de la mer, quand, après avoir reçu la lettre de Davidoff, il s'était interrogé pour savoir s'il était digne de revoir Juliette.
Une sorte d'attendrissement mystique s'empara de lui, pendant qu'il attendait l'instant de se présenter devant la jeune fille. Il était recueilli et grave, avec le sentiment qu'il accomplissait un devoir de réparation. Pas d'impatience, la quiétude heureuse d'un converti qui va abjurer ses erreurs, obtenir son pardon et vivre en paix avec le ciel et la terre.
Il restait adossé à la muraille, les yeux fixés sur la fenêtre, pensant à la scène qui se passait dans cet appartement obscur et silencieux. Rien ne bougeait, tout demeurait muet. Un immense apaisement régna dans l'âme du jeune homme. En lui un seul sentiment subsistait: sa tendresse pour Juliette. Il se rappela l'amour naïf et timide de l'enfant, il fit le compte des peines qu'elle avait souffertes et dont il était l'auteur, et seul, dans la nuit qui descendait, il jura de les lui faire oublier.
A cette minute même, la fenêtre s'éclaira vaguement et le docteur Davidoff, de la main, donna à son ami le signal qu'il attendait. Laurier s'élança, et, palpitant, gravit l'escalier. La porte était ouverte, il traversa le vestibule, entra dans le salon, et, debout devant la cheminée à côté de sa mère, il aperçut Juliette. Il s'arrêta immobile, les jambes tremblantes, le regard vacillant.
Elle lui parut plus grande qu'autrefois, peut-être était-ce parce qu'elle était plus mince et plus pâle. Ses mains blanches se détachaient, effilées et encore souffrantes, sur le noir de sa robe. Ses yeux, cernés par les pleurs, brillaient lumineux et doux. Elle souriait et regardait Pierre, comme Pierre la regardait. Elle le trouvait mieux que jamais, avec son visage hâlé et sa barbe qu'il avait laissée pousser. Elle découvrait, sur son front, les traces de son chagrin et elle éprouvait une joie secrète, revanche de ses douleurs. Son sourire, soudain, se trempa de larmes, et brusquement, portant son mouchoir à ses lèvres, elle se laissa tomber sur un fauteuil et éclata en sanglots.
Pierre poussa un cri, et, rompant enfin son immobilité, il s'élança vers elle, se jeta à ses genoux, la priant, la suppliant de lui pardonner. Mme de Vignes, inquiète, s'était approchée de sa fille; mais Davidoff la rassura d'un coup d'oeil. Alors la mère et le médecin, voyant que les deux jeunes gens avaient oublié tout ce qui n'était pas leurs souvenirs et leurs espérances, les abandonnèrent librement à la douceur de leur première joie.
Quand ils revinrent troubler le tête-à-tête, ils trouvèrent Pierre et la jeune fille, assis l'un près de l'autre, la main dans la main. C'était Juliette qui parlait, racontant son chagrin et son désespoir. Elle souriait, maintenant, en rappelant toutes ses souffrances, et c'était Laurier qui pleurait.
--Mes amis, dit Davidoff, nous avons tenu les engagements que nous avions pris envers vous: vous êtes heureux. C'est fort bien, mais n'abusons point des meilleures choses.
Mme de Vignes n'est pas encore assez forte pour qu'il soit permis de ne pas lui doser même ses satisfactions. En voilà donc assez pour une seule séance. Vous aurez, du reste, le temps de vous revoir.
Alors Juliette, avec toutes sortes de câlineries, essaya d'obtenir de sa mère un quart d'heure de grâce. Et Mme de Vignes n'eut pas le courage d'attrister, par un refus, ce joli visage qui rayonnait, pour la première fois, depuis si longtemps. Elle sentait bien que le triomphe de cette jeunesse, sur la mort qui déjà l'entraînait, était désormais assuré. Et le sentiment de rancune, qu'elle éprouvait contre Laurier, involontaire auteur de tout ce mal, ne résistait pas à la métamorphose que sa présence avait fait subir à Juliette.
Ils restèrent donc, tous les quatre, oubliant le temps qui s'écoulait, à écouter le récit de l'existence de Pierre dans le petit hameau corse. Juliette aima Agostino, Marietta, la vieille mère, et le bon curé. Et la promesse, que Pierre avait faite à ses amis de Torrevecchio de revenir les voir, elle la renouvela, elle aussi, mentalement, dans un élan de reconnaissance. Minuit sonnait quand ils se séparèrent.
--Vous ne nous verrez pas demain, dit Davidoff, en souriant à sa malade.
Et comme elle s'attristait subitement:
--Il ne faut pas penser qu'à vous, chère enfant, ajouta-t-il avec douceur. Nous avons une autre cure à faire, plus grave et plus difficile que la vôtre. Nous partirons, dès le matin, pour retrouver votre frère à Trouville.
En un instant, l'égoïsme, avec lequel la jeune fille jouissait de son bonheur, disparut. Elle retrouva le sentiment de la situation douloureuse dans laquelle sa mère et elle étaient placées. Et, en même temps, elle reprit toute sa ferme raison. Elle serra la main de Davidoff, et s'adressant à Pierre:
--Vous avez raison, partez tous deux et puissiez-vous faire pour mon frère ce que vous avez fait pour moi! En réussissant, vous ne pourrez pas me rendre plus reconnaissante, mais vous pourrez me rendre encore plus heureuse.
Alors, prenant par la main celui qu'elle aimait, elle le conduisit à sa mère. Mme de Vignes tendit les bras à l'enfant prodigue, et, en recevant ce baiser, cette fois, Pierre se sentit complètement absous.
VII
Il y avait, ce matin-là, grand déjeuner chez Clémence. La semaine des courses commençait. Un arrivage de Parisiens avait eu lieu la veille. Et, rencontrés, le soir même, au casino, ils avaient été invités par la belle fille et par Jacques. C'était la fleur du monde joyeux. Gentlemen triés sur le volet parmi les plus élégants et les plus gais, femmes choisies parmi les plus séduisantes et les plus aimées. Les hommes portaient des noms célèbres dans les arts, la finance et la politique. Les femmes étaient les gradées les plus illustres du bataillon de Cythère.
Il y avait là le prince Patrizzi; Duverney, le peintre des nudités modernes, spirituel convive gardant de sa jeunesse une bonne humeur de rapin; le petit baron Trésorier, l'agent de change, une des plus fines lames des salles d'armes de Paris; Berneville, sportsman qui monte comme un jockey de profession et s'est cassé sept fois la clavicule dans des steeples; le duc de Faucigny, le plus jeune député de la Chambre, légitimiste intransigeant, qui a fait une profession de foi retentissante en faveur de don Carlos; Burat, l'avocat attitré des théâtres, la langue la plus acérée du palais, grand coureur de premières et passionné collectionneur de tableaux; Sélim Nuño, venu pour voir courir sa jument Mandragore dans la poule des produits, et cachant, sous une gaieté affectée, les angoisses de son amour-propre d'éleveur.
Les femmes étaient Andrée de Taillebourg, Mariette de Fontenoy, Laure d'Évreux, la blonde Sophie Viroflay, toutes portant des noms empruntés aux plus glorieuses batailles de l'histoire de France ou aux stations les plus connues de l'indicateur des chemins de fer. D'ailleurs, les uns et les autres, aimables et généreux, jolies et parées à souhait.
La partie était liée pour la journée entière. On déjeunait chez Clémence. Le mail de Nuño emportait tout le monde au champ de courses. On rentrait faire un peu de toilette, et, à sept heures et demie, on se retrouvait aux Roches-Noires, où Trésorier offrait à dîner à la galante compagnie. Après, on allait en bande au casino, pour faire un tour de valse. Le reste était l'imprévu, qui devait tenir une large place dans le programme, avec ces hommes prompts à la fantaisie et ces femmes faciles au caprice.
--Mes enfants, dit gaiement Duverney, nous commençons la journée ensemble, nous la finirons de même. Seulement, il n'est pas sûr que les femmes, comme dans la chaîne anglaise, n'auront pas changé de cavaliers!
--Dis donc, malhonnête, s'écria Laure d'Évreux, pourquoi donnes-tu le privilège de l'infidélité aux femmes?
--Parce que c'est pour elles une nécessité professionnelle!
--Grand Dieu! les croiriez-vous vénales? interjeta Faucigny, avec des mines effarouchées.
--Il y a des hommes qui le prétendent! répondit Trésorier.
--Ils ont l'esprit aigri par des fins de mois difficiles! dit en riant Clémence.
Tous les yeux se tournèrent vers Jacques, qui se promenait dans le jardin, en causant avec Patrizzi. Le mouvement fut si significatif que Clémence fit un geste de protestation:
--Oh! ce n'est pas pour Jacques que je parle, reprit-elle. Depuis deux jours, au cercle, il a une spécialité de banques-rasoir. Il a encore emporté hier trois mille louis.... Il est en veine, il prétend que tout doit lui réussir.
Elle se tourna du côté de Nuño, qui gisait au fond d'un fauteuil, et avec une malice féroce:
--Ainsi il a offert Mandragore, la jument de Sélim, à dix, à tous ceux qui en ont voulu....
Nuño rougit de colère et, se mettant sur pied avec effort:
--Je vais lui en prendre, moi, pour plus qu'il n'en pourra donner.... Je suis sûr de ma jument....
--Mais êtes-vous sûr de votre jockey? demanda Berneville. Vous savez qu'à Caen, l'autre jour, Chadwal a tiré le cheval de La Bonnerie?...
--Je suis tranquille, Petersen ne peut pas se faire payer, pour perdre, aussi cher que je le paierai, si je gagne!...
--Mais, mon pauvre Nuño, dit Andrée de Taillebourg, ce que vous avez promis à Petersen ne donnera pas des jambes à Mandragore.
--La bête est de premier ordre! riposta le banquier.
--Ouich! Elle ne vaut pas une allumette!
--Je la prends à égalité contre le champ! cria le gros homme furieux.
--Nuño, tu vas te faire du mal, dit Sophie Viroflay. Rien d'imprudent comme de se mettre en colère, avant de déjeuner!...
--C'est comme d'être aimable après, fit Mariette de Fontenoy.
--Croyez-en l'expérience de ces dames! dit Burat, et méfiez-vous de l'apoplexie du dessert!
--Toi, si tu meurs prématurément, riposta la belle blonde, ce sera, bien sûr, empoisonné, pour t'être mordu ta méchante langue!
--Oh! Fontenoy, tu es moins généreuse que nos pères à la bataille de ton nom; tu ne dis pas: Messieurs, tirez les premiers!
--Je ne dis ça que passé minuit!
--Mais alors, hein? Comme tu le dis bien!
--Tu n'en sais rien, en tous cas!
--On me l'a raconté.
--Qui ça?
--Pardi! tout le monde!
--Insolent!
Mariette, au milieu d'un hourra général, s'était élancée sur l'avocat, et rouge, riant et rageant à la fois, le battait à grands coups d'éventail, faisant à chaque mouvement violent tinter l'or de ses bracelets. Lui se garantissait la tête avec les mains, tournant autour du salon, poursuivi par la charmante fille, dont la robe de batiste rose ornée de valenciennes ondulait au hasard de la course, découvrant deux petits pieds chaussés de cuir mordoré et deux jambes fines moulées dans des bas à jour. Elle s'arrêta essoufflée, devant Burat tombé à genoux sur le tapis, et montrant son éventail en pièces:
--Pour la peine tu m'en paieras un autre.
--Oui, ma biche, et je ferai peindre dessus des fleurs d'oranger!
--Ça recommence, alors?
--Allons! la paix! réclama Clémence. On va déjeuner.
Jacques et Patrizzi rentraient. L'air était d'une tiédeur délicieuse et les roses du parterre sentaient bon. Les portes de la salle à manger s'ouvrirent. Le maître d'hôtel, cravaté, de blanc, solennel comme s'il eût officié devant des duchesses, annonça:
--Madame est servie.
Clémence prit le bras de Faucigny, Jacques offrit le sien à Sophie Viroflay et, en cortège, hommes et femmes sortirent du salon.
La salle à manger, superbe, tendue de soie de Chine, meublée de bois de fer sculpté, s'ouvrait sur la serre d'un côté, et, de l'autre, sur le jardin. Trois larges baies, décorées de vitraux peints de fleurs étranges et d'oiseaux fantastiques, donnaient sur une terrasse, au centre de laquelle un monumental perron descendait vers la pelouse bordée de plates-bandes. Ces trois baies, ce matin-là ouvertes, laissaient entrer à flot l'air et la lumière. Le gazon du jardin était d'un vert d'émeraude, le sable des allées, blanc sous le soleil, réverbérait la chaleur. Le ciel bleu, au lointain, se glaçait de violet. Tout était silence, ardeur et joie. Les hôtes de Clémence, inconsciemment pénétrés par ce bien-être délicieux, cédèrent à l'allégresse qui émanait des choses. Les têtes s'échauffèrent, les nerfs se tendirent et la gaieté commença à tourner au bruit.
Au milieu du tumulte des plaisanteries, Jacques seul restait grave, comme si un remords secret le tourmentait. Il pensait, délivré pour un temps de ses besoins d'argent, à ceux qu'il avait si durement tourmentés, pour se procurer les ressources suprêmes. Parmi ses convives animés et moqueurs, entouré de femmes belles et séduisantes, les idées les plus tristes s'emparaient de lui. Il jeta un regard sur la table éclatante, chargée de fleurs, d'argenterie et de cristaux, il examina ceux qui y avaient pris place. Il les vit insouciants et heureux. Lui seul était dévoré par la secrète amertume de la vie mal menée. Tous les autres étaient libres d'esprit et de coeur, il entendait leurs propos et leurs rires. Chaque jour, c'était ainsi pour eux: même fête, même contentement. Chaque jour, c'était ainsi pour lui, également: même torture, même angoisse qu'il ne pouvait calmer.
Ses yeux s'attachèrent sur Clémence et Faucigny qui causaient à voix basse, en face de lui. Il ne distinguait pas leurs paroles, mais il en devinait le sens. Le duc, câlin et insinuant, faisait la cour à la belle fille, et elle l'écoutait avec un sourire. Ce sourire, il le connaissait bien. Il en serait de Faucigny comme de tant d'autres. Et le front de Jacques se crispa douloureusement. Il vida, coup sur coup, ses verres pleins de vins différents et une rougeur monta à ses pommettes. Il eut un mouvement de colère, il pensa: Je suis morose, voilà pourquoi Clémence se détourne de moi.... Et n'est-il pas juste que je souffre par elle, pour qui je commets tant d'infamies?
Il s'entendit interpeller. C'était Patrizzi, qui, de l'autre bout de la table, lui criait:
--Dites donc, Jacques, est-ce que ce déjeuner ne vous rappelle pas notre dîner de Monte-Carlo? Quelques-uns de ces messieurs et presque toutes ces dames en étaient.... Ce fut moins gai, ce soir-là, qu'aujourd'hui.... Et quelles diables d'histoires! Vous en souvenez-vous?
--Au fait, comment le médecin russe, qui voyage avec Woreseff, n'est-il pas ici? demanda Andrée de Taillebourg.
--Il est à Paris, depuis cinq jours, dit Patrizzi.
A ces mots, Jacques vit se dresser devant lui l'image triste et pâle de Juliette. Elle était assise, dans le salon où il avait passé tant de soirées, lorsqu'il était encore un fils soumis et un frère tendre. Mme de Vignes, inquiète, se penchait vers sa fille, et Davidoff, debout, la regardait avec compassion. Il sembla au jeune homme que sa mère avait prononcé son nom, et que le docteur avait répondu en hochant douloureusement la tête. N'était-ce pas lui, qui aurait dû être auprès des deux femmes? Pourquoi cet étranger consolait-il sa mère et sa soeur? Une voix murmura à son oreille: C'est parce que tu as refusé de faire ton devoir, parce que tu as sacrifié ta mère au jeu, ta soeur à ta maîtresse, parce que tu es un lâche et un ingrat!
Il éclata d'un rire inattendu, inexplicable, effayant, qui attira sur lui les regards de tous les convives. Il s'offrit à leurs regards, pâle, les lèvres crispées et les yeux étincelants.
--Oui! oui! s'écria-t-il, sans s'inquiéter de leur étonnement, le dîner de Monte-Carlo fut moins gai que le déjeuner de ce matin.... J'étais mourant d'abord, et, aujourd'hui, je me porte bien. Oh! très bien! Grâce à Davidoff, qui nous a fait une admirable théorie sur la transmission des âmes.... Vous n'en avez pas perdu le souvenir, Patrizzi?... Ni vous, Trésorier?... Il nous conta l'aventure d'une jeune fille russe.... Oh! la bonne aventure, et le joyeux mystificateur, que ce Davidoff!... Personne de nous ne prit son récit au sérieux.... Pas même vous, Patrizzi, qui cependant êtes Napolitain et, par conséquent, superstitieux!... Car vous croyez au mauvais oeil, n'est-ce pas, prince?
--Ne plaisantez pas avec ces choses-là! répondit Patrizzi, qui, soudain très grave, fit, avec deux doigts de sa main gauche, un signe rapide derrière son dos.
--Ah! ah! ah! ricana Jacques, avez-vous vu le geste du prince? Il a conjuré le mauvais sort.... Il croit à la jettatura!... Et, pourtant, il n'a pas ajouté foi aux démonstrations de Davidoff.... Personne n'y a cru.... Personne! Excepté cependant Pierre Laurier.... Mais tout le monde sait que le pauvre garçon était devenu fou!