L'Ame de Pierre

Chapter 10

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--Le soir où Pierre Laurier a disparu, poursuivit le docteur russe, ce n'était pas moi qui me répandais en outrages à l'adresse de Clémence. C'était lui. Il la maudissait. Et cependant une force invincible le conduisait chez elle, et cent fois déjà il avait proféré les mêmes insultes, pour aboutir à la même lâcheté. Il le savait, il en grinçait des dents et il demandait au ciel le courage d'étrangler ce monstre et de se tuer après. Le monstre a vaincu, une fois de plus, celui qui voulait le dompter, et maintenant c'est vous qui êtes sa proie, et ce seront d'autres après vous, si ce n'est en même temps que vous!...

--Davidoff!

Le Russe saisit fortement le bras de Jacques:

--Auriez-vous des illusions sur la fidélité de la belle? Laurier n'en avait pas, lui. Et il retournait tout de même à elle. Il l'aimait plus passionnément que vous, car vous n'avez pas subi l'épreuve de la trahison... Vous ne pouvez pas savoir jusqu'à quelle bassesse vous entraînera Clémence... L'avez-vous surprise avec un autre amant? Pas encore? Bien! Cela ne peut manquer d'arriver, et, après avoir rugi de colère, menacé de tout massacrer, vous sangloterez comme un enfant aux pieds de la criminelle, en demandant grâce pour votre plaisir! Oui, vous le ferez! Tous ont joué cette abjecte comédie devant elle, tous la joueront. C'est pour cela qu'elle méprise les hommes, les prend à sa fantaisie, et les rejette quand ils ont cessé de lui plaire. Essayez de l'attendrir, vous verrez avec quelle férocité froide elle se repaîtra de vos lamentations, de vos prières. Elle vous rira au nez, elle vous insultera, elle vous racontera ses nouvelles amours, en vous nommant l'heureux maître de son coeur. Et vous voudrez mourir!... Allons, Jacques, un instant de raison, une minute de clairvoyance. Ce que j'ai dit à Pierre, dans cette nuit fatale, je vous le dis, à vous, au bord des flots, comme nous étions, sous te ciel clair et étoilé, par une nuit semblable... Il me répondit que tout était inutile, qu'il n'avait pas la force de suivre mon conseil... Il m'a quitté et nous ne l'avons plus revu... Lui, au moins, il était seul au monde. Vous, vous avez une mère, une soeur. Pensez à elles. Voulez-vous qu'elles aient à vous pleurer?

--Elles me pleurent déjà, Davidoff, dit Jacques avec angoisse. Je leur cause bien des tourments, bien des soucis, bien des inquiétudes. Les pauvres innocentes, elles sont très malheureuses, et par ma faute. Oh! je sais que je suis coupable, et d'autant plus qu'elles sont douces et résignées. Vous n'avez pas revu ma soeur depuis votre départ. Vous serez effrayé, en la retrouvant si faible et si triste. Les médecins ont tous cherché la cause de son mal. Aucun ne l'a pénétrée. Mais ma mère et moi nous la connaissons. Vous aussi vous avez dû la deviner... La blessure, dont elle souffre et dont elle mourra, est au coeur. Elle aimait Pierre Laurier et ne peut se consoler de sa perte. Elle me l'a avoué, là-bas, avant de partir... Et moi, misérable, je n'ai accueilli son aveu désespéré qu'avec un esprit méfiant, presque haineux. Il me semblait qu'elle me reprochait la mort de celui qu'elle pleurait, et, irrité, je me suis détourné de la pauvre enfant, au lieu de la consoler et de pleurer avec elle. La vie de Laurier, je la sentais affluer en moi, il me l'avait donnée, elle m'appartenait... J'étais encore si près des angoisses de la maladie, de l'horreur de l'agonie, que j'aurais tué, je crois, pour défendre cette existence prodigieusement recouvrée. Et je me suis jeté comme un furieux, comme un insensé, dans le plaisir, pour imposer silence à ma raison, pour forcer ma conscience à se taire. Mais je suis un lâche, oui, un lâche! Et l'existence que je mène en est la preuve!... Davidoff... que n'ai-je la puissance de rappeler Pierre à la vie!... Ce serait le salut de la pauvre Juliette, et, qui sait? peut-être le mien. Oui, en voyant Laurier vivant, je reprendrais confiance en mes propres forces, et je cesserais de croire à ce secours surnaturel, qui, quoi que vous en pensiez, m'a seul soutenu jusqu'ici. J'aurais la preuve que je puis vivre, comme tous les autres. Ou bien, la petite flamme s'éteindrait en moi, et alors ce serait le repos, le calme, l'oubli... Oh! délicieux! Car, voyez-vous, je suis las, las... bien las!...

Jacques poussa un soupir et laissa tomber sa tête sur sa poitrine. Un frisson douloureux le secoua et son front fut baigné de sueur. Le Russe l'observait avec une compatissante attention.

Il lui dit:

--Vous souffrez, Jacques, le vent de la mer fraîchit. Il ne faut pas rester ici...

--Qu'importe! fit le jeune homme avec insouciance. Le froid ni le chaud ne peuvent rien sur moi... J'éprouve un grand soulagement à vous avoir dit tout ce que vous venez d'entendre. Je suis un pauvre être, et depuis longtemps je subis des influences mauvaises, que je ne sais point surmonter.

--Eh bien! si vous vous rendez compte de votre faute, n'y persistez pas... Vous m'avez dit, tout à l'heure, que votre mère a du chagrin et que votre soeur est malade... Partons ensemble, demain matin, pour Paris. Allons les voir. Vous consolerez votre mère et je soignerai votre soeur... Votre présence leur fera grand bien à l'une et à l'autre. Je ne parle même pas du bien que vous en ressentirez vous-même. Après votre mouvement de franchise, un acte de résolution! Êtes-vous un homme et voulez-vous vous conduire en homme?

Jacques parut embarrassé par la netteté de cette proposition, son visage se crispa. Déjà il était agité à la pensée de s'éloigner de Clémence, inquiet de ce qu'elle ferait pendant son absence. Il balbutia:

--Est-ce donc nécessaire que nous partions demain? Ne pouvons-nous remettre ce voyage à quelques jours? J'aurais le temps de m'y préparer.

--Non! dit rudement Davidoff; si vous retardez, vous ne partirez pas. Demain, ou je ne vous reparle de ma vie, et je ne vous connais plus.

Comme le jeune homme hésitait:

--Qu'est-ce qui vous arrête? Êtes-vous libre? Ou bien avez-vous besoin de demander la permission de vous éloigner? En étes-vous là? Ce serait pis que je ne supposais...

--Vous vous trompez! s'écria Jacques, en voyant que le Russe soupçonnait Clémence, et je vous en fournirai la preuve. A demain donc.

--Sans faute, sans remise, sous aucun prétexte?...

--Comptez sur moi...

--A la bonne heure!... Eh bien! rentrons nous coucher pour être dispos demain.

Ils traversèrent le casino et sortirent. Devant la grille, un fiacre attendait. Ils réveillèrent le cocher, profondément assoupi sur son siège, et montèrent après que Jacques eut ordonné d'arrêter à l'entrée du port. Dans la petite ville endormie, ils roulèrent lentement. Ils ne parlaient plus, réfléchissant aux engagements qu'ils venaient de prendre. La voiture, en devenant immobile, les tira de leur méditation. Ils étaient sur le quai, devant le bassin. A cent mètres de là, relié par une passerelle à la terre, le beau yacht blanc était à l'ancre. Le docteur descendit et, serrant une dernière fois la main de Jacques, comme pour lui donner une provision d'énergie:

--Allons! bonne nuit. Je viendrai vous chercher... c'est mon chemin...

--Non! non! Épargnez-vous cette peine, dit vivement Jacques, nous nous retrouverons à la gare.

--Soit. Alors une heure avant le départ du train. Nous déjeunerons ensemble au buffet.

Ils se séparèrent. Le fiacre s'éloigna dans la direction de Deauville, et le docteur, franchissant l'étroit passage, sauta sur le pont du navire. Vers neuf heures, Davidoff fut réveillé par une main qui se posait sur son épaule. Il ouvrit les yeux: le comte Woreseff était devant lui. Par le hublot de la cabine, le ciel bleu apparaissait et les rayons du soleil, que reflétait l'eau mouvante, jouaient capricieusement sur les cloisons d'érable.

--Vous dormez bien, ce matin, mon cher, dit le grand seigneur russe en souriant, c'est la seconde fois que j'entre chez vous, sans que vous vous décidiez à bouger.

--Qu'y a-t-il? mon cher comte. Quelqu'un est-il malade à bord?

--Heureusement non, J'ai tout simplement voulu savoir quels étaient vos projets pour aujourd'hui, avant de donner les ordres... J'ai envie d'aller à Cherbourg... Cela vous plait-il?

--Excusez-moi, cher comte, dit le docteur, mais j'ai le dessein de partir et de passer quelques jours à Paris, si vous n'y voyez pas d'inconvénient.

--Vous êtes libre... Mais jugez comme j'ai bien fait de vous consulter, dit Woreseff gaiement; qu'auriez-vous dit si vous vous étiez réveillé en mer?

--Vous ne pouvez vous douter des conséquences que cette fugue aurait entraînées.

--Eh bien, levez-vous... Quand vous serez à terre, je sortirai du port et, à votre retour, vous me retrouverez dans le bassin, à cette même place... Mais qu'est-ce qui vous attire à Paris, où il doit faire si chaud, quand, ici, il fait si bon?

--Une histoire d'amour, répondit sérieusement le docteur. Un pauvre garçon que je vais essayer de séparer d'une coquine, qui...

--Dites: d'une femme, interrompit froidement Woreseff. Ce sera plus court et tout aussi vrai. Mon cher, croyez-en un homme qui a été affreusement et injustement malheureux, il n'y a qu'un système possible avec les femmes. C'est celui qu'ont adopté les Orientaux: l'esclavage pur et simple. Dites cela à votre ami de ma part.

--Le lui dire, ce n'est rien... Mais le lui faire croire!... Il en est bien arrivé à votre système de l'esclavage... Seulement, c'est lui qui est l'esclave!

--Pauvre diable! Alors, bonne chance, Davidoff.

Le comte alluma une cigarette, serra la main de son ami et sortit. Une heure plus tard le yacht crachait la vapeur par ses cheminées, et, lentement, se dirigeait vers la haute mer.

Le docteur, en descendant de voiture à la gare, la trouva vide de voyageurs. Il entra dans la salle d'attente: personne; au buffet, la dame de comptoir bâillait en lisant les journaux de la veille; un commis voyageur, sa caisse d'échantillons posée par terre à côté de lui, prenait un apéritif. Davidoff sortit dans la cour, et se promena lentement au soleil, en regardant s'il voyait venir Jacques. Au bout d'une vingtaine de minutes l'impatience le gagna, et, par la rue qui menait à la maison de Clémence, il s'achemina vers Deauville. En marchant, il pensait:

--Qu'est-ce que cela veut dire? Comment se fait-il qu'il soit en retard? A-t-il renoncé à m'accompagner? Quelle idée nouvelle s'est imposée à lui? Il était cependant sincère, hier soir. Mais il a revu cette damnée créature, et toutes ses bonnes résolutions se sont évanouies. Qui sait? Peut-être a-t-il raconté notre entretien, en se faisant un titre de sa trahison. Dans l'état d'affolement où il est, tout devient possible.

Le docteur, tout en monologuant, était arrivé devant la porte de la maison. Il leva les yeux vers les fenêtres. Elles étaient grandes ouvertes. Dans la cour, un palefrenier lavait une victoria, faisant tourner rapidement les roues, dont les rais mouillés étincelaient au soleil.

--Il faut pourtant savoir à quoi s'en tenir, murmura Davidoff.

Et, délibérément, il monta les marches qui conduisaient à une terrasse, et pénétra dans le vestibule.

Un domestique vint à sa rencontre.

--M. Jacques de Vignes? demanda le docteur.

--M. de Vignes est absent.

--Va-t-il rentrer?

--Je l'ignore.

--Mme Villa est-elle ici?

--Madame est dans la serre.

--Remettez-lui ma carte, et demandez-lui si elle veut me recevoir.

Le domestique s'éloigna. Le docteur fit quelques pas dans le vestibule, regardant distraitement le mobilier de chêne sculpté, les jardinières pleines de fleurs, les plats de faïence accrochés à la muraille, et le vaste pot de porcelaine de Chine, dans lequel étaient serrées, comme dans un fourreau, les ombrelles multicolores et les cannes de bois variés. Il se disait: Il me fuit, c'est clair... Mais Clémence me donnera peut-être une indication utile... Je vais affronter la bête féroce dans son antre... Bah! elle ne me fait pas peur... Elle ne dévore que ceux qui s'y prêtent.

Une portière se souleva, et le domestique reparut:

--Si monsieur veut me suivre...

Ils traversèrent un salon, un boudoir, et arrivés devant une porte vitrée, à travers laquelle les verdures apparaissaient, le valet se rangea pour laisser passer Davidoff. Par un petit sentier bordé de lycopodes, serpentant entre les palmiers, les daturas et les gommiers, Clémence, vêtue d'une robe de foulard rose, serrée à la taille par une ceinture de vieil argent ciselé, ornée de grenats cabochons, s'avançait souriante, un petit arrosoir à la main.

--Bonjour, docteur, quelle heureuse fortune vous amène? dit-elle.

D'un geste gracieux elle montra sa main noircie par un peu de terre de bruyère, et gaiement:

--Moi, je suis le médecin des fleurs. J'étais en train de donner une consultation à ces plantes...

--Elles vont bien?

--Pas mal, merci!

Elle montra son arrosoir:

--Je leur ai fait prendre un peu de tisane... Mais qu'est-ce qui me vaut le plaisir de votre visite?...

--Ne puis-je être venu simplement pour vous voir?

Elle le regarda froidement:

--Bien gentil! Très touchée de la politesse!... Mais je vous connais... Vous n'êtes pas un homme à femmes, vous. Alors, si vous vous présentez ici, c'est que vous avez pour cela une raison sérieuse.

--Eh bien! j'ai une raison, en effet... J'avais rendez-vous avec Jacques, ce matin. Il m'a manqué de parole, et j'ai craint qu'il ne fût malade.

--Ah! fit Clémence d'un air songeur.

Elle marcha vers un petit rond-point, où étaient rangées une table de fer et des chaises, et s'asseyant:

--Malade! Oui certes, il l'est.

Elle leva les yeux avec gravité et, touchant son joli front du doigt:

--Malade de là, surtout!

Comme Davidoff se taisait, curieux d'apprendre les secrets de cette liaison, qu'il jugeait si périlleuse pour son ami, elle poursuivit:

--Il m'a fait, ce matin, une scène affreuse, à propos de rien. Un bout de lettre sans importance, qu'il avait dérobé sur la table de ma chambre, et dont il s'est inquiété, le benêt... Comme si je n'étais pas assez adroite pour lui cacher ce qu'il ne doit pas savoir. Mais il était dans une veine de jalousie. Il a crié, menacé, pleuré. Oui, pleuré. Que c'est bête! Un homme qui pleure ne m'attendrit pas du tout. Je le trouve ridicule!

--Vous ne l'aimez donc plus?

--Mais si. Ah! bien certainement je ne l'aime plus comme il y a six mois!... Ces passions-là, c'est charmant; mais il ne faut pas que ça dure, parce que ça serait la ruine. Je suis sérieuse, moi, je sais très bien compter. C'est Nuño qui m'a appris l'arithmétique... Et il m'en a donné pour son argent! Or, j'ai besoin de quinze mille francs par mois, pour faire rouler ma voiture. Si je m'en tenais, avec le plus joli garçon du monde, à l'amour pur, je serais obligée de vendre mes rentes, et on me mépriserait dans ma vieillesse. Pas de ça, mon bel ami!

--Oh! je sais que vous êtes une femme pratique...

--Vous croyez me lancer une épigramme, je l'accepte comme un compliment... Oui, je suis une femme pratique, et je m'en vante! Jacques se conduit très bien avec moi. Il fait les choses fort honorablement. Mais il joue et, depuis quelque temps, il perd. Son caractère s'aigrit, il se tourmente et me tourmente... Pourquoi? je vous le demande!... Si j'avais assez de lui, je le mettrais, sans façon, à la porte... S'il a assez de moi, qu'il s'en aille... Mais alors quittons-nous proprement, et sans histoires!...

--Faudra-t-il le lui dire?

--Si vous voulez.

--Mais où le verrai-je?

--Ici.

--Il n'est donc pas sorti, comme on avait la consigne de me le dire?...

--Pas sorti du tout. Allez, et faites-lui de la morale.

--Je viens pour ça.

--Alors vous êtes doublement le bienvenu. Voulez-vous que je vous conduise chez lui?

--Vous serez très aimable.

Elle se mit à rire, et se levant:

--Il n'y en a pas une, pour être aimable, comme moi!

--C'est ce qu'on m'a dit.

--«On» est un indiscret!

--Pourquoi, ma chère? Voilà comme s'établissent les bonnes réputations.

Ils traversèrent le salon:

--Vous êtes sur le bateau de Woreseff?

--Oui.

--Est-ce qu'il donne toujours dans les sultanes, le cher comte?

--Toujours.

--Voilà un gaillard qui entend la vie! Sa femme ne saura jamais le service qu'elle lui a rendu en le faisant...

--Parfaitement!

Ils avaient gagné le premier étage. Elle s'arrêta sur le palier et, montrant une porte:

--Voici l'appartement de Jacques.

La jeune femme, debout dans sa robe rosé, le teint clair, les yeux brillants, éclairée par le plein jour d'une croisée donnant sur la mer, était si belle, que Davidoff s'arrêta un instant à la regarder. Il comprit l'irrésistible séduction qui émanait de cette troublante et féline créature. Il devina le plaisir que trouvaient les hommes à se laisser déchirer par ces griffes polies, délicates et tranchantes, à se faire mordre par ces dents blanches, fines et féroces. En elle, il reconnut le sphinx éternel, qui dévore les audacieux avides de connaître le mot de l'énigme. Son regard exprima si clairement sa pensée, que Clémence répondit, avec un sourire:

--Que voulez-vous? Il faut bien se défendre!

Et, légère, elle redescendit l'escalier. Davidoff frappa à la porte, une voix répondit: «Entrez.» Il tourna le bouton et, auprès de la fenêtre ouverte, étendu au fond d'un large fauteuil, il vit Jacques les yeux creux, et les lèvres blêmes. En reconnaissant le docteur, le jeune homme devint un peu plus pâle, un nuage passa sur son front. Il se leva, et, allant à lui, lentement, il lui tendit la main:

--Vous m'en voulez? dit-il.

--Un peu.

--Seulement un peu? Je ne mérite pas tant d'indulgence. Je vous avais dit, cette nuit, que je suis un lâche. Eh bien! vous en avez eu promptement la preuve.

Il parlait, les dents serrées, avec une amère crispation du visage. Il fit pitié à Davidoff, qui s'assit auprès de lui, et très affectueusement:

--Que s'est-il donc passé, depuis que nous nous sommes séparés, qui vous ait empêché de remplir votre engagement? Il devait pourtant vous être doux de le tenir.

--Rien peut-il être doux pour moi? répondit Jacques à voix basse. Tout ce que je fais est odieux et misérable. Un mauvais génie s'est emparé de moi et me souffle les pires résolutions.

--Résistez-lui. Écoutez-moi. Vous avez subi, il y a quelques heures, mon influence. Subissez-la de nouveau. Prenez un chapeau, un pardessus, et suivez-moi... Nous avons le temps de partir.

Jacques eut un geste de menace:

--Non, je ne veux pas m'éloigner d'ici...

--Ce que Clémence m'a dit est donc vrai?

--Ah! ah! vous l'avez vue? Et, elle s'est plainte de moi, n'est-ce pas? La misérable! C'est elle qui est cause de tout. Oui, elle me perd, elle me tue; ce que je souffre par elle, il est impossible de le concevoir... Je ne sais pas quelle folie elle m'a jetée dans le cerveau. Comprenez-vous que je sois jaloux d'elle?... Oui, jaloux, jusqu'à la fureur, d'une fille que tout le monde a eue ou aura! A quel état moral suis-je arrivé! Ce matin nous avons échangé des paroles affreuses... Elle m'a, dans le langage des halles, mis à la porte; vous entendez, mis à la porte comme un laquais!... Et je suis resté, et je reste! Pourquoi? Parce que je ne puis me passer de cette infâme créature, que je voudrais battre et caresser à la fois. Fille abjecte et adorable, que je maudis de loin, à travers deux étages, et que je prierais, à genoux, si elle était là et si elle l'exigeait!

--Essayez de vous éloigner d'elle, pendant deux jours!...

--Non! non! C'est impossible! Je trouverais, en revenant, la place prise. Vous ne savez pas combien elle est entourée, sollicitée, tentée... Oh! elle me trompe!... J'en ai eu encore la preuve ce matin. C'est ce qui a excité ma colère... Mais elle est à moi tout de même... C'est moi qui l'ai le plus!... Je la vois, du matin au soir... Quel vide, dans mon existence, si elle disparaissait!... Non! j'ai tout sacrifié à cette femme. J'ai tout subordonné à elle... Il faut que je la garde... Ou alors c'est la fin...

Il cacha son visage entre ses mains, et resta quelques secondes silencieux, puis, avec un accent désespéré:

--Lorsque je serai à bout de ressources, elle me contraindra à partir. Je ne l'ignore pas. Elle ne fait pas crédit. J'ai été obligé de prendre des arrangements, avec mon notaire, et je vais continuer à jouer pour soutenir mon train... Oh! je n'irai pas loin, car la chance n'est pas pour moi.... Mais je m'entête et je persiste, quoique je sache parfaitement quelle sera la conclusion inévitable de tout ceci. Vous voyez qu'il n'est pas aisé de me faire de la morale, car je prends les devants et me blâme moi-même.... Abandonnez-moi, mon ami. Je ne vaux pas la peine que vous prendriez pour essayer de me sauver.

Davidoff l'avait écouté, le coeur serré, étudiant, avec une curiosité apitoyée, cette sombre folie. Il la connaissait cette passion qui avait conduit tant d'hommes à l'hébétement et au suicide. Il la savait faite de l'enivrement des sens, de l'exaspération de la vanité, et aussi d'une espèce de mystérieuse terreur, qui s'emparait de ces viveurs, habitués au tumulte de leur existence enfiévrée, à la pensée de vivre désormais dans l'isolement et le silence. Après cette fête sans trêve, se retrouver seul, en face de soi. Autant l'ensevelissement à la Trappe, au sortir d'un bal. Il fallait une âme forte, un cerveau bien trempé pour supporter ce formidable changement.

Il dit à Jacques:

--Venez avec moi, je vous donne ma parole que je ne vous quitterai pas que vous ne soyez guéri physiquement et moralement.

Celui-ci éclata d'un rire nerveux, strident, pénible:

--Non! non! abandonnez-moi!... Je ne veux pas être défendu!... Je suis condamné, rien ne prévaudra contre l'arrêt du sort.... Je n'ai vécu que pour le malheur.... Je suis voué à toutes ces tortures....

Il baissa la voix, comme effrayé:

--Vous savez bien que ce n'est pas moi qui agis, qui parle, qui souffre et qui pleure.... Un autre est en moi, qui me conduit à la catastrophe.... Je voudrais m'arrêter que je ne le pourrais pas.... Oh! je la sens bien s'agiter, furieuse, l'âme implacable.... Elle est jalouse! Elle se venge de moi-même, sur moi-même!.... Tant qu'elle animera mon corps, je souffrirai.... Le jour où j'en serai délivré....

A ces mots, Davidoff fit un geste violent, ses sourcils se froncèrent et il fut sur le point de crier à Jacques: Vous êtes fou! Laurier a disparu, mais Laurier est vivant!... Je me suis prêté à votre fantaisie, parce que j'ai eu la conviction que la confiance seule vous rendrait la force de vivre.... Mais, puisque vous êtes arrivé à un tel état d'hallucination que ce qui faisait votre salut cause aujourd'hui votre perte, je dois vous déclarer la vérité.... Une pensée l'arrêta: Il ne me croira pas! Il faut que je lui montre son ami guéri de son mal moral, pour lui prouver qu'il peut guérir lui-même!

Il se tourna vers le jeune homme, et très doucement:

--Puisque vous ne voulez pas m'accompagner à Paris, j'irai donc seul. Je verrai votre mère et votre soeur.

Une ombre passa sur le front de Jacques et ses yeux brillèrent, comme trempés par une larme:

--Merci, dit-il d'une voix étouffée. Tâchez qu'elles me pardonnent la peine que je leur fais.... Elles sont si bonnes et si tendres....

Il se leva et, avec une horrible palpitation de tout son être:

--Oh! je suis un misérable! Et mieux vaudrait pour moi être mort!

Du jardin, par la fenêtre ouverte, à ce moment, une voix claire monta:

--Jacques?...

Il s'avança avec précipitation. Clémence, maintenant dans le parterre, cueillait des roses. Elle le vit et gaiement:

--Eh bien! Est-ce fini cette bouderie? Il fait un temps délicieux, descends et nous irons déjeuner à Villers.

Jacques revint à Davidoff et, tout agité:

--Elle m'appelle, vous voyez, elle m'attend.... Elle n'est point si mauvaise que je le disais.... Elle a des instants terribles.... Mais au fond elle m'aime. Venez, mon ami.

Il l'entraînait vers l'escalier. Ils arrivèrent devant le vestibule. Là Jacques serra les mains du docteur, avec force, et, comme pressé d'être seul avec Clémence, il dit: