L'amant rendu cordelier a l'observance d'amour

Chapter 3

Chapter 32,879 wordsPublic domain

Item qu'en chemin ou voyage Vous ne chanterés ne rirés Que quant d'aventure au passage Une femme rencontrerés En l'oeil ne la regarderez Ne luy ferés chiere ou feste Ains bien tost vos yeux clignerés En baissant vers terre la teste

Item qu'en prin temps nouvellet Quant par boys ou champs passerés Des que orez le rossignolet Vos vigilles de mors dirés Et que jamais ne dormirés Soubz aubespin n'esglantiers Autre part tant que vous vouldrés Pourveu qu'il n'y ait des rosiers

Item s'en allant avés fain Cuillir pourrés parmy les trailles Pour menger avec vostre pain Des franboises ou des prunelles Pourpié persin lectues nouvelles De quoy vous remplirés vos bouges Et d'autres verdures ytelles Excepté de groiselles rouges

Item qu'en logis de plaisance Sur vostre vie n'aviserés N'en lieu ou ait feste ou dance Ains bien loing de la tirerés Que quant menesteriés vous orrez fleutes doucines ou vielles Vous grain ne les escouterez Mais metrés vos dois aux oreilles

Item qu'en passant par les rues En rien ne vous amuserés A veoir les dames bien vestues Ainçoys comme feu les fuyrés Que d'amours plus ne parlerés Ne de telles folies mondaines Que vert ne vermeil porterés Bouqués roses ne marjolaines

Item quant serés invité De disner en lieu ou en place Vous pour le benedicité Dirés a chascun prou vous face Et s'estiés aussy froit que glace Au feu ne vous bouterés Ne pour signe de joye qu'on face Vous ne vous en amourerés

De ce qui sera au disner Vous pourrés hardiment taster En gardant vostre oeil de tourner Trop avant et de caqueter Car l'en ne se peut mielx gaster Vers femmes que de telz aveaux Et aussy de trop fort bouter Les piés par dessus les terteaux

Je ne dy pas se d'aventure Vostre cousteau cheoit a terre Que vous ne peussés a ceste heure Bien vous baisser pour l'aler querre Mais gardés comme feu de feurre De pincer ne de tatonner Car vous priés de ceste erre In pace pour vos jours finer

Item vos mains ne torcherés A ses deliés serviettes Ne qu'en bien ne toucherés De la matiere d'amourettes Et se sur table y a violettes Ne vous joués pas a les prendre Ains pensés que sont joyes infaites Et que deviendrons tous en cendre

Et quant ce viendra au lever Que l'en met dedens ces chofrettes Pour en amours cueurs eslever Armeries sentiers violettes Le signe de la croix lors faictes Frappant la main contre le pis Et cueillés toutes les miettes Pour donner aux povres a l'uys

Item que plus ne manirés Or argent monnoye ne vaisselle Ne de telz biens riens ne prendrés Soit de bourgoises ou damoiselles Amy la rigle sy est telle En convent n'avons que les vivres Et acquerir robe cotelle Lumiere feu chaussure livres

Encore nous est deffendu D'autre nouvel habillement Jusques le nostre soit fendu De toutes pars entierement Et sy ne fine aucunement Que les plis soient cueillis tous drois Ne l'abit fait joyeusement Ains rondement en tous endrois

Outre on vous deffend par exprès De ne prendre nulle chemise Sentant muglias ou cyprès Ne blanche que de grosse frise Bordés a soye ne a devise Esguillette ferree d'argent Ne autre nouvelle exquise Pour devenir plus gué ne gent

Aussy laisserés habillemens Qui font l'omme droit comme ligne Car devons a nos vestemens Par derriere avoir une vigne Les soliers persés sans empegne Deux grosses boucles fermans Porter bas cheveux sur le pigne Sans jamais les faire en alemant

Item jurés semblablement Que ne prendrés dons ne baguettes Nouveaux a esjouissement Sur saincte perse violette Lassees a fleurs de violettes Bourses de perles enlassees Cordons a boutons d'amourettes Ou soupirs de menues pencees

Item mouchoers deliés Chenettes a fleurs d'oubliance Gorgias trop menuz ploies Pignes dorés a esperance Les cuevrechiés de plaisance Car prendre point ne les devés Aneaux ou verges d'aliance Ou fut escript mon cueur avez

En oultre nous est deffendu De ne porter manches petites Grans bonnetz sur le hault verdu Chausses de mygraine eslite Pourpoins taillés a marguerite Ne de menger plaisant viande Ne aussi succre de troys cuites Sur peine de paier l'amende

Item vous avés a garder De ses deux yeux tous fretillans Que ses dames pour esclandrer Font estre tousjours assaillans Et dont les plus fors et vaillans Sy y perdent l'entendement Car ilz trenchent a deux taillans Et tirent a eulx liement

Il y a des yeux d'autre façon Doux yeux qui tousjours vont et viennent Doux yeux eschauffans le peliçon De ceulx qui amoureux deviennent Doux yeux qui revont et reviennent Doux yeux avançant la colee Doux yeux qui boivent et retiennent Et sy baillent bont et volee

Doux yeux reluisans comme asur Qui sont perilleux et dangereux Doux yeux tirans huille de mur Dont souvent povres amoureux Seuffrent mains tourmens doloreux Sans en oser monstrer semblant Doux yeux farouches et paoureux Qui donnent la fievre tremblant

Doux yeux moitié blans moitié vers Pour consoler et amortir Doux yeux qui jectent de travers Pour guerir ung amant martir Doux yeux qui poingnent sans sentir Doux yeux de piteux entremés Qui font semblant de departir Et sy ne bougent jamais

Doux yeux a xxv caras Doux yeux a cler esperlissans Qui dient c'est fait quant tu vouldras A ceulx qui sentent bien puissans Doux yeux en l'air resplendissans Que chascun ainsi doibt bien craindre Car ilz ardent tant sont glissans Quant vous les cuiderés estaindre

Doux yeux renversés a grant haste Doux yeux soubz rians aux estoilles Qui dient c'est fait quant tu vouldras Et faisant bater aux corneilles Doux yeux jectans fermes oreilles Qui font gallans nuyt et jour courre Et entrer es feves nouvelles Qui ne chiesent pas pour escourre

Il y a doux yeux d'autre sorte Qui sont petillans et gingans Dont compaignons portent la bote Et changent souvent nouveaux gans Telz gens servent a estringans Ou a mignons dorelotés Et les font tenir sy fringans Qui n'ont garde d'estre crotés

Doux yeux indes esmerillons Doux yeux empanés de saietes Aussi safre que barbillons Qui font marcher sus espinettes Et gallans aller a mussettes Soit a geler a pierres fendant Baiser les huys et les cliquettes Pour les dames qui sont dedens

Doux yeux de joye et de soulas Doux yeux tournans comme la lune Dont les plus huppés crient helas Sy ne fournissent de peccune Avaler leur fault ceste prune Et font telz yeux rire et gemir Ceulx qui tiennent telle fortune Sy ont beau loisir de dormir

Doux yeux rians par bas et hault Ruans a destre et a senestre Qui volent sur ung escherfault Et par ses treilles et fenestres Il n'y a jacobin ne prestre S'il en a ung ris a demy Qu'il n'en perde maintien et estre Tant en sera lors mon amy

Doux yeux aussy vers que genesvre Couvers de hayes et de buissons Qui font gallans gauger le poevre Et entrer en fortes frissons Ceulx qui ont au cueur telz glaçons Combien qu'ilz soient fort engelés S'ilz n'ont garde que leurs chaussons Passent par dessus leurs suliers

Item doux yeux frans et nays Qui par dessus leur gorgerettes Tirent une lieue de pays Et sont plus picquans que languettes Ilz envoient ung homme braies nettes Quant le trait est menu plié Il n'y a coffre ne layettes Qui trestout ne soit desplié

Doux yeux singlans et desvoyés Qui jectent ung maintien sauvaige Dont communement vous voyés Ses povres varletz de village Porter dessoubz leurs bras la targe Ou ung bouquet a la sainture Et puis sauter a l'avantaige Ilz ont bon temps mais qu'il leur dure

Doux yeux traversans et courans Doux yeux enferre et empenne Qui prennent gens aux las courans En portant creance par signe Il n'est personne estrange ou fine Qu'il ne face aprivoiser Car ilz sont de la vielle myne Ilz vallent ung demy baisier

Item doux yeux pipesonnes Ruans tousjours en ceste poste Qui envoye galans aux mirouers Pour veoir derriere leur cote C'elle est nestoiee ou bien se porte Et puis se monstrent de rue en rue Pour leur dame qui fait la morte Tire toy arriere moreau rue

Doux yeux pour festes et dimenches Doux yeux blans et riquanerés Qui font vestir habis estranges A ses varletz dimencherés Et porter cordons fringuerés Mon dieu qui sont embesongniés Et les verrés rire aux paroys Pour leurs cheveux qui sont pignés

Doux yeux marchans sur le duret Qui portent mors a patenostre Et ceulx la dient adieu fleuret Laissés les aller ilz sont nostres L'en en use qu'au jour d'apostre Brief les gallans qui en sont ferus Pevent bien dire leur patenostre Car jamais ne sont secourus

Doux yeux a lorenge d'ortie Doux yeux qui pleurent et soupirent Doux yeux qui sourient sans partie Qui plus avant vont plus empirent De ce dont les compaignons tirent Auffort sy fait leur cueuvrecchief Que souventesfoys les dessirent Tant seuffrent peine et meschief

Doux yeux precieux et bigotz Aians cours parmy ses monstiers Qui font dancer sur les ergos Et courir plus dru que trotiés En ouvrant heures et sautiers Telz yeux percent les vestemens Et ce fait vers les benestiers Gare derriere pour les alemans

Doux yeux qui jectent eau par feu Doux yeux atrayans et fetis Doux yeux veyans de place en lieu Dont sont prins les povres chetifs Et d'autres yeux supellatifs Que vous tousjours escheverés Et renvoyerés in remotis Ou vostre ordre transgresserés

Item s'en une hostellerie Pour loger vous fault transporter S'il y a feste ou mommerie Trop bien vous y pourrés bouter Mais se voyés grain s'acouter Le varlet et la chamberiere Fuyés vous en sans arrester Par l'uys de devant ou derriere

Encore quant il adviendra Que dueil et paix y trouverés Coucher tout seul y couviendra En ung galetas ou yrés Et la a terre dormirés Estandu comme une escrepvisse Ne a vostre lit souffrerés Approcher fille ne nourrisse

Item s'en venant de quester trouvés bourgoises ou damoiselles Qui n'ait ame pour la monter A cheval dont prier vous vueille Affin que point ne se travellie A deux mains l'alés embrasser En tenant l'estrier et la s'elle Mais gardés bien de la blesser

Et se son fouet chiet a terre Ou qu'il soit en chemin perdu Fuyés hastivement le querre Sans estre effrayé ny perdu Et combien que soit temps perdu Sy fault il aux dames complaire Car le loier en est rendu Et viennent les biens de leur plaire

Des gens a tant mal gracieux Qu'il n'en deigneroit reculer Ne a peine pas tourner les yeux Tant vont les femmes ravaler Mais ne sont dignes d'y parler On leur doit dire a leur museau Rien rien quand les verrés filler Levés leur tousjours leur fuseau

Cela en arriere ou avant Trop n'est pas prejudiciable Car autant en emporte le vent Et sy est euvre cheritable Aussy fault estre amiable Quant l'aumosne leur requerrés Combien que le moins convenable Est le mieux quant vous pourrés

Et se une trouvés sy hardie Qu'elle vous requist de l'assoudre Ou lasser sa cote hardie Ne vous joués a l'estandre Trop bien cueillir ou ses plois joindre Pourrés et torcher son patin Mais gardés en cueillant de attaindre Ne de point toucher le tetin

Frere ne vous y joués pas Car sans quelque compassion Lors vous faudroit passer le pas Et souffrir mort et passion Ne point n'aurés remission Pour ung sy grant cas perpetrer Ains acoup sans confession L'en vous feroit lors degrader

Item au soir après souper Qu'on s'ebat a maintes façons Pour le temps en bien ocuper Vous recoudrés vos peliçons Et estudirés les leçons Qu'il fauldra chanter a matines Ne n'yrés vers prez ne buissons Baver ne trainer vos botines

Item et sy ne jourés Au siron ne a glinettes Au jeu de mon amour aurés A la queuleuleu ou aux billettes Au tiers au perier aux bichettes A gecter au sain et au dos l'erbe Au propos pour dire sornettes Ne que paist on ne que paist herbe

Item s'on dance au chapellet Troys a troys ou a dance ronde Mettés a vos yeux ung volet Pour fouyr ceste joye du monde Et de la troys lieux en la ronde Allez vous en boire et menger Car en lieu ou telle joye habonde Ne se fait pas bon heberger

Item devés savoir beau sire Que amours a excommeniés Tous ceulx qui dancent le doux pere Comme maudis et regniés Car la sont trop apleniés Baiser est vendu a vil pris Dont les verrés bien manier Et en rendront ce qu'ilz ont prins

Ne suffist il pas dea de dire Que se n'est q'un esbatement Ou l'en dance sans point mesdire Car il y a double embrassement Et sy baise l'on trop longuement La faulx amans ont leur fortune Mais les loyaulx n'ont que tourment Et sy fault qu'en portent la prune

Item se allés sus acouchees Ne vous aprouchés près des baings Ains des que verrés ces trenchees De fleurs roumarins aubefoings Serrés tant que pourrés les poings Et pencés lors a paradis En disant las a jointes mains Pour les mors ung de profundis

Et se par force ou par contrainte Pour baigner vous font despouiller La corde contre la chair sainte Ayés tousjours sans deslier Ne m'alez point l'eau brouller Fleurer les bouqués des poupines Saillir taster ne chatouiller Ne baiser entre ces courtines

Vela les veux de l'observance Frere que avés affaire Ne n'est sy bonne penitance Que de se garder de mal faire Par quoy pour mielx y satisfaire Laisser fault toutes vanités Sy jurés d'iceulx parfaire Et ainsy vous le promettés

Lors se povre amant tout moullié De pleurs fist les veux et promessez Illec estant agenouillié Sa bouche contre terre verse En grant dueil et en grant detresse Comme povés presupposer Puis vint en signe de leesse Tous les religieux baiser

Et pour l'oster de vaine gloire Et qu'il n'eust l'oeil au monde ouvert Damp prieur a son gré fist faire Ung champ de roumarin vert Lequel de feu ardant couvert Devant ses yeux le espandi Voiés dist il la fumee part Sic transsit gloria mundi

Or pencés quelz piteux revers Quelz ennuys quelz gemissemens Quelz biens mondains mys a l'envers Quelz durs evanouissemens Quelz pleurs quel esbahissement Et quelles destresses la furent Sy m'esbahy veu les tourmens Que aucuns de dueil n'en moururent

A tant fut mys sans sainture Le povre homme en une salette Qui n'est trop clere ne obscure Ou après la procession faicte Se lieu s'appelloit la chambrette De dieu a y faire les dons Ou la maintes gens de la feste Firent illec de tresbeaux dons

Illec vindrent seurs et cousines Oncles nepveux freres bel antes Dames bourgoises et voisines Amys amyes parens parentes Et autres maintes femmes gentes Qui a ce cordelier pour voir De donner estoient mout ardantes Et en firent moult leur devoir

Entre les autres y veis Dont l'une donna ung breviaire Et l'autre ung galice a devis Et sa dame une cordeliere Pour luy faire une troussouere Mais par ce que dessus la houpe Sy avoit du vert et non guere Damp prieur par despit la coupe

Helas quelle erreur quelle pitié Ou sont amours qui ne fendirent Lors cest hostel par la moitié Et que la vengance n'en firent Les dons fais les gens s'en partirent Car chascun estoit travaillé Et pour disner se retrahirent Et sur ce point je m'esveillé

Qui fut lors bien esperdu Se fut moy je vous en assure Car sicomme tout fust fondu La ne veis corps de creature Mont ne maison ne couverture Chamberiere ne bastouer Sy ay escript a l'aventure Par maniere de me jouer

De tous les amoureux martirs Transis banis et doloreux N'en veis nulz tant estre amortis Comme se povre malheureux Telz gens sont mal amoureux N'en leur cueur espoir n'abonde Combien qu'on tient cil tant heureux qu'il ne vouldroit pas vivre au monde

Sy vous prie mes treschieres dames Qui vous plaise de souvenir De l'amant qui rendit les armes Pour bon cordelier devenir Et que pour l'ordre maintenir L'aumosne aux freres espandés Ou au moins qu'au temps advenir Les ayez pour recommandés

Plusieurs gens envoient a romme Qui a leur huys ont le pardon Il n'est loyer que de povre homme Ne charité que de pur don Ayez mes dames pitié don Des amoureux de l'observance Car ilz ont trespiteux gardon Dieu leur doint bonne pascience

Imprimé a paris au saulmon devant le pallays Par Germain Bineaut Libraire et imprimeur Le iiii jour D'octobre L'an Mil CCCC iiiixx et x

Sy fine l'amant rendu cordelier en l'observance d'amours

NOTES SUR LA TRANSCRIPTION

On a conservé à l'identique l'orthographe et la ponctuation de l'original. Toutefois pour faciliter la lecture on a résolu les abréviations, ajouté accents, cédilles et apostrophes, et distingué les lettres u/v et i/j selon l'usage moderne.

On a effectué les corrections suivantes:

Aardant (A à l'envers) > ardant (Ardant et plaine de clarté) donn > donne (La cause pour quoy il s'i donne) tmybre > tymbre (Le tymbre et les freres sonner) eux (e à l'envers) > eux (A eux rendre a ung hermitaige)

ainsi que 20 cas de substitution entre lettres de forme semblable (u/n, etc.) qui ne sont pas signalés ici en détail.